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Le Temps des médias

2005/1 (n° 4)


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L’ère wilhelmienne est une période de grand bouillonnement, autant économique que politique, social et culturel : essor industriel, impérialisme, avènement de la social-démocratie, mouvements artistiques variés, découvertes et inventions multiples… Dans ce contexte foisonnant d’idées et de faits novateurs, la caricature allemande, qui dispose d’une presse spécifique, connaît son âge d’or : à côté des Fliegende Blätter/Feuilles Volantes, revue essentiellement humoristique fondée en 1844, et des feuilles berlinoises qui ont suivi les faits et gestes de Bismarck (Kladderadatsch/Patatras, Ulk/Le Canular, Lustige Blätter/Feuilles Amusantes, créées respectivement en 1848, 1872 et 1886), la presse satirique peut compter sur de puissants organes socialistes (notamment Der Wahre Jacob/Jacques le Véridique) et deux revues munichoises qui voient le jour à quelques mois d’intervalle en 1896 Simplicissimus et Die Jugend/La Jeunesse et vont marquer de leur empreinte la vie culturelle et politique du Second Empire allemand. Les vingt années qui précèdent la Première Guerre mondiale représentent incontestablement les heures de gloire de l’image satirique en Allemagne : les créations de revues se multiplient, les grands journaux berlinois ou munichois ont tous des tirages compris entre 50 000 et 100 000 Der Wahre Jacob, quant à lui, compte près de 400 000 abonnés à la veille de la guerre. Quand on sait que bon nombre de ces revues étaient lues dans les cafés [1][1] Bien des fonctionnaires par exemple hésitaient à s’abonner..., on mesure l’ampleur de l’engouement pour le dessin satirique, qui commence également à trouver droit de cité dans la presse quotidienne ou hebdomadaire, notamment dans les journaux illustrés tels Berliner Illustrirte Zeitung.

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Puissante et structurée, la caricature allemande rend bien compte à partir de 1910 des grandes tensions internationales, elle perçoit bien qu’à la suite des crises marocaines et des guerres des Balkans, l’Europe en crise glisse inéluctablement vers la guerre et qu’une psychose de guerre affecte les États européens. Durant les premiers mois de l’année 1914 toutefois, les dessinateurs allemands, comme une bonne partie de l’opinion allemande, se détournent grandement des problèmes de politique internationale pour se préoccuper d’affaires somme toute mineures, du vol de La Joconde et de l’Affaire Caillaux par exemple lorsque leur regard se porte sur le voisin français. C’est l’accalmie avant la tempête : « Pendant les premiers jours de juillet, caricaturistes viennois et allemands emplissent leurs journaux de dessins montrant des femmes en costume de bains de mer, audacieusement décolletées, accentués de légendes grivoises », affirme même, non sans exagération, Frédéric Régamey dans son étude fort partiale sur la caricature allemande pendant la guerre. [2][2] La caricature allemande pendant la guerre, Paris, 1921,...

L’engouement du départ

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Si le déclenchement de la guerre en surprend plus d’un en dépit des signes avant-coureurs, si les dessinateurs de plusieurs journaux, pris de court par une entrée en guerre plus rapide que prévue, [3][3] Plusieurs rédactions de revues s’en expliquent auprès... réagissent avec un petit temps de retard, le ralliement à la cause nationale est quasi-général. À l’apogée de son art, la caricature allemande prend activement part aux hostilités et peut s’enorgueillir dans un premier temps d’un franc succès. À l’exception notable de Der Wahre Jacob, la plupart des revues voient leurs tirages augmenter sensiblement, l’exemple le plus frappant étant celui des Lustige Blätter, dont le tirage passe subitement de 60 000 à 125 000. [4][4] G. Krollpfeifer, Die Lustigen Blätter im Weltkrieg... Bon nombre d’entre elles éditent par ailleurs des Kriegsflugblätter, feuilles volantes destinées en premier lieu aux combattants du front, ou des cartes postales illustrées dont l’objectif est de raffermir la cohésion nationale. La population et les soldats semblent avoir bien apprécié ce soutien psychologique. Dans son ouvrage logiquement fort partial paru en 1915 sur la caricature allemande en guerre, Ernst Schulz-Besser rapporte ces propos tenus par un soldat s’adressant au Kladderadatsch : « Nous devons accomplir une mission nationale. L’humour livre des batailles, apportant son soutien dans la tranchée humide. Journaux satiriques sur le front ! » [5][5] Die Karikatur im Weltkrieg, Leipzig 1915, p. 4. « Eine... Précisons que cette presse satirique fut largement soutenue au départ par une littérature populaire de laquelle émergent les innombrables poèmes guerriers écrits dans l’allégresse générale par des lecteurs enthousiastes.

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Comme en France, la guerre ne fut donc pas défavorable aux journaux illustrés, même si l’embellie constatée fut d’assez courte durée en raison de l’augmentation du prix du papier et des matériaux de production. Durant plus de quatre ans, la guerre demeure la principale préoccupation de tous, à l’exception des artistes des Fliegende Blätter, qui restent fidèles à l’attitude qu’ils avaient déjà adoptée lors de la guerre de 1870-1871 et continuent de proposer un grand nombre de documents lénifiants sur la vie de tous les jours.

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Le ralliement à la cause nationale fut immédiat et total. « En Allemagne tout comme en France, règne en 1914 la conviction que la responsabilité de la guerre incombe uniquement à l’adversaire », dit à juste titre Jörg von Uthmann. [6][6] Le diable est-il allemand ?, Paris 1984, p. 221. Tous les organes satiriques partagent cette conviction, tous finissent par s’associer à l’allégresse générale, les plus conservateurs tels le Kladderadatsch comme les plus progressistes tels Ulk, Simplicissimus ou Der Wahre Jacob, dont les professions de foi antimilitaristes du premier semestre 1914 s’effondrent d’un coup. [7][7] Cf. leurs interprétations (notamment celle de Der Wahre... Rétrospectivement, ces revirements soudains s’expliquent peu ou prou ; l’analyse minutieuse des dernières années d’avant-guerre du Simplicissimus ou de Der Wahre Jacob fait ressortir dans ces revues l’émergence d’un fort courant favorable à la conception gouvernementale de la défense nationale à côté du courant pacifiste. [8][8] Sur ce sujet, on peut se référer à l’ouvrage de Konrad... Dans le cas de la revue munichoise, il semble bien que des considérations d’ordre financier aient joué un rôle non négligeable dans le parcours politique inattendu des artistes. Ces derniers touchaient des salaires ou des honoraires élevés et n’étaient pas prêts à sacrifier sur l’autel d’un pacifisme maintenant décrié leur carrière personnelle. Constatant la lassitude progressive des lecteurs à l’égard des bons mots sur les junkers et les officiers, Thomas Theodor Heine, le dessinateur phare du Simplicissimus, aurait proposé d’enrayer la baisse d’audience du journal en faisant profession d’un nationalisme sans faille. [9][9] C’est ce qu’affirme H. Sinsheimer dans son ouvrage...

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La guerre, considérée comme une guerre défensive, provoque chez tous les artistes une « sainte colère » (Heiliger Zorn). [10][10] Expression utilisée à plusieurs reprises dans des poèmes,... Le réflexe de défense de la patrie prédomine sans cesse et la quasi-totalité des artistes se rallient au célèbre appel à l’union sacrée lancé par Guillaume II le premier août : « Je ne connais plus de partis, je ne connais que des Allemands » [11][11] « Ich kenne keine Parteien mehr, ich kenne nur noch.... Jouant sur la polysémie du mot « dreschen » (= battre le blé, donner une raclée), plusieurs d’entre eux illustrent avec délectation les propos tenus par l’empereur dès le 4 août pour galvaniser les troupes : « Maintenant, nous allons leur mettre une raclée ! » [12][12] « Nun aber wollen wir sie dreschen ! ». Ainsi un dessinateur anonyme présente-t-il dans l’illustré socialiste Der Wahre Jacob de solides paysans allemands en train de battre du blé sous lequel se trouvent des soldats russe, anglais et français ; la référence à la formule de Guillaume II est explicitée dans la légende : « Allez-y les enfants ! La seule solution maintenant, c’est de battre (le blé) ! » [13][13] « Nun, Kinder, drauf los ! Jetzt hilft nur noch das.... Dans une carte éditée par les Lustige Blätter, deux soldats allemands, vigoureux géants ne cessent de battre et tuer des ennemis qui s’amoncellent sur le sol comme du blé battu et invitent Bulgares et Italiens, de petite taille, à leur apporter leur soutien (cf. doc. 1). [14][14] Cette illustration est reproduite page 126 dans le...

doc. 1
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De nombreuses autres images, récurrentes, tentent de prouver dans l’enthousiasme du départ que l’ennemi va être pulvérisé. Le soldat allemand, toujours fort et imposant, sûr de lui, se transforme en dompteur qui contraint les armées ennemies à surmonter un mur de baïonnettes, en cuisinier qui fait passer ses adversaires à la moulinette pour en faire des nouilles, en balayeur qui rejette d’un coup tous les minuscules soldats qui salissent son sol… Une des plus célèbres cartes postales des premières semaines de guerre propose une série de quatre dessins dans lesquels un officier allemand ridiculise successivement Russe, Français, Britannique et Japonais : la légende, rythmée et rimée, est devenue proverbiale : « À chaque tir un Russe, à chaque coup un Français, à chaque coup de pied un Britannique, à chaque claque un Japonais ». [15][15] « Jeder Schuss ein Russ/Jeder Stoss ein Franzos/Jeder... (cf. doc. 2)

doc. 2
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Ces premières représentations ne sauraient surprendre. Il s’agit bien pour les dessinateurs dans l’euphorie générale d’illustrer la victoire prochaine des troupes allemandes et de leurs alliés. Durant tous les premiers mois de la guerre, ils vont s’évertuer à présenter les ennemis comme des barbares envahisseurs dont la stratégie militaire se singularise par son indignité et son inefficacité. Malgré tout, on perçoit très rapidement des divergences de vue, d’ordre politique, qui influent sensiblement sur les stéréotypes des belligérants ennemis.

Culture contre barbarie

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L’argument souvent avancé – surtout en France – selon lequel la guerre doit être conçue comme un combat de la culture contre la barbarie a le don d’exaspérer les artistes allemands. Nombreuses sont les charges virulentes contre les prétendus tenants de la culture et de la civilisation. Que de fois est-il question ironiquement de Kultur, Kulturträger, Kulturvölker… (représentant de la culture, peuples civilisés) ! (cf. doc. 3) Personne ne supporte d’être taxé de Barbare, de Hun, tous renversent les termes de cet argument comme le dessinateur Arthur Johnson (Kladderadatsch) qui fait proclamer à un jeune héros invulnérable allemand : « Allons-y, frères allemands, les Huns arrivent ! » [16][16] Première page du numéro 32 du 9 août 1914. « Auf, deutsche....

doc. 3
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Une semaine plus tard, dans le même organe, l’image antithétique est encore plus explicite : les représentants de la culture, Russe, Anglais et Français, détruisent tout sur leur passage, le sol est jonché de corps déchiquetés, alors que les barbares allemand et autrichien prennent soin de leurs prisonniers…

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Dans ce dernier dessin, il est révélateur que la France et l’Angleterre soient partiellement représentées par un soldat grotesque de couleur : comme lors de la guerre de 1870, la composition de l’armée française (et ici également de son homologue anglaise), qui recourt largement aux soldats coloniaux, est prétexte à un grand nombre de railleries sarcastiques. Ce sont des singes cruels (le Japonais apparaît lui aussi souvent sous les traits d’un singe), des mangeurs d’hommes infâmes : « Où sont vos prisonniers ?/ Mangés, mon capitaine ! » [17][17] « Wo habt ihr eure Gefangenen ? – Gefressen, mein Kapitän..., des bêtes en quelque sorte qu’il est justifié d’abattre sans ménagement. La comptine déjà très féroce Zehn kleine Negerlein est parodiée avec une volupté sanguinaire. [18][18] Et ceci encore en 1918, dans l’une des revues les moins...

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On constate également en observant la caricature « Kultur – Barbarismus » que le Russe occupe la place centrale du dessin et s’impose par sa taille gigantesque. Rien d’étonnant à cela. Contrairement à une idée reçue en France, notre pays n’est plus aux yeux des artistes allemands l’ennemi numéro un, loin s’en faut. Il n’est plus ce peuple hégémonique que les aînés de 1870 se plaisaient à brocarder en se référant constamment aux guerres napoléoniennes. Il n’est plus en première ligne : Les dessinateurs des Fliegende Blätter et de Der Wahre Jacob le combattent rarement seul. Aux yeux de tous, la France est incontestablement à la traîne.

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On a coutume d’affirmer que « la cible principale de la propagande de guerre allemande est la “perfide Albion” » [19][19] Cf. Jörg von Uthmann, Le diable…, op. cit., p. 221, comme le suggère le célèbre chant de haine (Hassgesang) de Ernst Lissauer : « Que nous importent le Russe et le Français ?/(…) Nous n’avons qu’un seul ennemi/L’Angleterre ». [20][20] Cité par von Uthmann, p. 221-222. À vrai dire la lecture de l’ensemble de la presse satirique allemande ne confirme qu’en partie cette assertion. En 1914, les hebdomadaires munichois déversent certes leur venin en premier lieu sur la Grande-Bretagne, mais il n’en est pas de même des revues berlinoises – auxquelles on peut associer Der Wahre Jacob, fort réceptif aux problèmes de la capitale et de la Prusse – qui tiennent la Russie, comme dans l’illustration « Kultur – Barbarismus » – pour le premier responsable du déclenchement des hostilités.

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Toujours est-il que la France n’est plus l’ennemi par excellence, l’ennemi héréditaire qui fait peur. Le panorama comparatif de la bassesse des belligérants ennemis rend bien compte de ce phénomène (cf. doc. 4). La France suit généralement le mouvement, dépendante, voire victime, des décisions de ses « alliés », dont elle n’est alors que la fille de joie, la chair à canon dont ils ont besoin. Il en sera de même avec les États-Unis à partir de 1917. La guerre de 1914-18 marque l’aboutissement de la restructuration politique de l’Europe et du monde au début du siècle. [21][21] C’est la raison pour laquelle nous avons intitulé le...

doc. 4_
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Dans ce combat contre la barbarie occidentale opposée à la culture germanique, les artistes anticipent ou plus tard reprennent finalement les arguments avancés par Thomas Mann, à savoir que civilisation et culture sont les manifestations de l’opposition de l’esprit et de la nature, de la raison et de l’inspiration, des mœurs civiles et du devoir du héros.

Indignité et inefficacité de la stratégie militaire ennemie

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Les images proposées de la guerre ne s’attardent jamais sur les faits militaires réels. Peu de noms de batailles sont cités, même celui de Verdun est peu mentionné. Les représentations ont pour fonction essentielle de cimenter l’union sacrée et de soutenir les forces combattantes.

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Il va de soi que pour faire ressortir en creux le brio militaire allemand, les dessinateurs tentent constamment d’ancrer dans les esprits l’image d’armées ennemies incompétentes auxquelles sont reprochées fanfaronnades, indiscipline, bêtise, paresse, voire lâcheté, particulièrement dans le cas des soldats français qui n’hésitent pas à envoyer les pauvres zouaves ou turcos au front. [22][22] Les « embusqués » français sont également une cible... Le Russe est comme toujours un ivrogne, un homme sale, pouilleux – La Jugend le traite de Wladimir Lausikoff (Laus = pou) –, le Britannique est un esprit mercantile qui exploite les autres, le Français est le fanfaron par excellence (Grandebouche) qui n’est pas prêt à combattre et doit réquisitionner les souliers des civils pour son armée, puis clame victoire au moment de la retraite. Les dessinateurs ne cessent de présenter les ennemis comme de ridicules (futurs) estropiés qui ne peuvent rivaliser avec l’armée allemande et ses alliées.

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Incompétents, les ennemis sont également cruels, comme le laissent entendre clairement le dessin « Kultur – Barbarismus » ainsi que bon nombre de documents dont la virulence n’atteint néanmoins généralement pas celle des illustrations françaises de l’époque qui répandent généreusement le mythe des mains coupées.

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Il est vrai que toute guerre apporte son lot d’accusations de mensonge, les belligérants essaient toujours de rejeter sur l’ennemi l’entière responsabilité du conflit. En 1870-1871, ces accusations, grandement concentrées sur le seul personnage de Napoléon III, étaient demeurées modérées à l’égard des états-majors et de la presse. Il en va différemment en 1914-1918 où l’on entre de plain pied dans l’ère de la propagande et de la contre-propagande. De 1914 à 1918, et tout particulièrement durant les deux premières années, le combat contre la propagande mensongère des Alliés emplit des pages entières de tous les journaux satiriques, à l’exception de Der Wahre Jacob. L’Agence Reuter et l’Agence Havas sont des crocodiles (cf. doc. 5), des loups, des serpents qui s’ingénient à inventer des faits, les journaux sont des usines à mensonges : Hans Blix présente en 1915 dans le Simplicissimus un policeman londonien qui s’extirpe des décombres d’un quartier entièrement détruit et dicte à un journaliste docile : « Notez : le bombardement allemand n’a fait aucun dégât matériel mais quinze enfants ont été tués ». [23][23] Cette illustration est reproduite page 61 dans le livre... Tous les pays ennemis sont visés par ce reproche, en premier lieu toutefois l’Angleterre. En 1915, les Lustige Blätter inventent le « véritatomètre », appareil destiné à déterminer le pourcentage de véracité de chaque nouvelle, et établissent le tableau suivant :

Wolff’s Telegrafenbüro :

100 %

Franz. Generalstabsbericht :

45 %

Russ. Generalstabsbericht :

20 %

The Times :

10 %

Le Matin :

8 %

Mein Friseur :

2 %

Havas :

0,5 %

Reuter :

0 %[24][24] Propos cités par G. Krollpfeifer, Die Lustigen Blätter…,...

doc. 5
20

Contrairement à ce que pourrait laisser penser ce tableau, les (supposées) rodomontades des états-majors français (Joffre !) qui annoncent victoire sur victoire sont autant dénoncées que les propos trompeurs de la presse.

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Dans La grande guerre des crayons – Les noirs dessins de la propagande en 1914-1918, Jean-Pierre Auclert affirme que la caricature allemande n’a jamais évalué à sa juste mesure l’impact que la légende des « mains coupées » eut sur la population. Il est difficile de souscrire à une telle assertion, tant les dessinateurs et les satiristes partent en guerre contre la propagande ennemie, notamment contre le mythe de la sauvagerie allemande.

L’évolution des représentations

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Au fil des mois, les représentations grossières du début évoluent quelque peu, tant il est difficile de ne se pencher que sur les causes de la guerre, tant il est difficile de taxer l’ennemi d’incompétence militaire alors que le conflit s’éternise. Le combat dur et virulent ne cesse pas, mais prend logiquement une autre tournure, variable selon les artistes.

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Dans les journaux illustrés les moins tournés vers la satire politique (Fliegende Blätter, Lustige Blätter et même Die Jugend), les dessins apologétiques, peu ou pas satiriques, mobilisateurs et incitatifs, se multiplient. Il en est de même des comptes rendus sur la vie quotidienne en temps de guerre et même des historiettes humoristiques destinées à faire sourire, à faire oublier la dureté du quotidien : « On ne saurait maintenir un climat de deuil et la caricature, tirant même des situations tragiques le comique implicite qu’elles contiennent, aidait à oublier, à se détendre, à reprendre confiance », écrit à juste titre Jacques Lethève. [25][25] La caricature et la presse sous la IIIe République,... Notons tout de même qu’on observe un regain d’intérêt pour les faits militaires lorsqu’est posée en 1917 la question des annexions par les puissances alliées, la question de l’Alsace et de la Lorraine.

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À l’exception des dessinateurs du Kladderadatsch, très conservateurs et qui font toujours preuve d’une grande virulence, puisant dans le réservoir mythologique de l’Allemagne pour soutenir le moral des troupes, le ton des autres artistes des grandes revues satiriques ou des illustrateurs indépendants évolue. Au cliché des soldats ennemis incompétents, fanfarons, cruels se superpose parfois et peu à peu, en raison de l’enlisement progressif de la guerre, celui du « poilu », d’un soldat ennemi qui connaît tout, comme son homologue allemand, des conditions de vie difficiles et pour lequel on éprouve malgré tout un certain respect, voire une certaine sympathie. À vrai dire, c’est encore plus dans le texte que dans l’image que cette représentation s’impose de temps en temps, notamment dans les revues telles que Ulk ou Der Wahre Jacob. Aucune haine par exemple dans les récits de Vadding (Ulk) et d’August Säge (Der Wahre Jacob), soldats allemands et français en viennent à échanger par-delà les tranchées saucisses et bouteilles de vin ! [26][26] Cf. « Vadding in Frankreich », Ulk, p. 4/n° 51/191... Il est vrai que pour ces journaux, tout particulièrement pour l’organe socialiste, la France demeure le pays de la Révolution, le pays des droits de l’homme et les appels explicites à la réconciliation avec le peuple français, avec la jolie Marianne, à laquelle il est conseillé de guillotiner ses dirigeants, se font de plus en plus pressants. [27][27] Sur ce sujet, cf. notre thèse L’image de la France... Ces appels ont bien entendu également pour objectif de diviser les forces ennemies ; les dissensions, réelles ou prétendues, entre les Alliés sont du reste toujours montées en épingle, de même que les propos des pacifistes ou des défaitistes étrangers. (cf. doc. 6)

doc. 6
25

La grande revue munichoise s’associe à Ulk et Der Wahre Jacob pour souhaiter de plus en plus ardemment la paix à partir de 1916-17, lorsqu’il est patent que les objectifs de guerre ne pourront être atteints. Une certaine résignation semble se faire jour, même si les artistes retrouvent quelque ardeur lors de la grande offensive de 1918. Ils réservent maintenant un nombre croissant d’illustrations à la description de la situation intérieure de l’Allemagne : dissensions politiques, problèmes d’approvisionnement, trafics en tous genres. Tous les profiteurs de guerre, spéculateurs et trafiquants qui tirent bénéfice des difficultés des gens simples sont dénoncés avec grande vigueur.

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Fin 1918, les divergences de vue entre les différents artistes vont s’accentuer à nouveau. Le temps de l’Union sacrée est bien révolu.

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Finalement, les images que transmettent les dessinateurs allemands de la Première Guerre mondiale ne sauraient surprendre et ne réservent que peu de surprises, si ce n’est le rôle peu important que joue à leurs yeux la France, dont le déclin politique est pour eux déjà bien amorcé en 1914-1918. Jusqu’au bout, ils soutiennent, avec plus ou moins de ferveur suivant leurs orientations politiques, le combat juste des forces allemandes contre les envahisseurs étrangers.

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Dessinateurs et satiristes allemands ont souvent été blâmés pour leur comportement durant le premier conflit mondial. À juste titre, sans doute, mais ce blâme ne s’applique-t-il pas à presque toutes les personnes concernées par ce conflit ? Leurs homologues français ont-ils fait preuve de plus de discernement ? On le sait, très rares furent ceux qui parvinrent à rester au-dessus de la mêlée, même parmi les intellectuels réputés les plus « sages ». En cas de crise aiguë, les identités nationales, trop substancialisées, s’exacerbent inexorablement, aujourd’hui encore. L’Histoire actuelle ne cesse malheureusement de nous le rappeler.

Notes

[1]

Bien des fonctionnaires par exemple hésitaient à s’abonner à certaines de ces revues, notamment le Simplicissimus ou Der Wahre Jacob, trop subversives, de peur de perdre leur emploi.

[2]

La caricature allemande pendant la guerre, Paris, 1921, p. 23.

[3]

Plusieurs rédactions de revues s’en expliquent auprès des lecteurs.

[4]

G. Krollpfeifer, Die Lustigen Blätter im Weltkrieg 1914-1918, Emsdetten 1935, p. 28.

[5]

Die Karikatur im Weltkrieg, Leipzig 1915, p. 4. « Eine nationale Mission ist zu erfüllen. Der Humor schlägt Schlachten, im feuchten Schützenloch hilft er mit. Witzblätter an die Front ! ». D’autres spécialistes de la caricature tels Henny Moos ou Ferdinand Avanarius firent eux aussi paraître des ouvrages sur la caricature en guerre avant même la fin des hostilités.

[6]

Le diable est-il allemand ?, Paris 1984, p. 221.

[7]

Cf. leurs interprétations (notamment celle de Der Wahre Jacob) du procès intenté à R. Luxemburg.

[8]

Sur ce sujet, on peut se référer à l’ouvrage de Konrad Rupprecht, Natinale und internatinale Tendenzen im “Simplicissimus” (1896-1933), Munich pp. 141 et suivantes et à notre étude Der Wahre Jacob (1890-1914), Paris VIII, 1981, p. 163 et suivantes.

[9]

C’est ce qu’affirme H. Sinsheimer dans son ouvrage Gelebt im Paradies, Munich, 1953, p. 230.

[10]

Expression utilisée à plusieurs reprises dans des poèmes, entre autres par les Fliegende Blätter, p. 2-Erstes Beiblatt-n° 3605.

[11]

« Ich kenne keine Parteien mehr, ich kenne nur noch Deutsche. »

[12]

« Nun aber wollen wir sie dreschen ! »

[13]

« Nun, Kinder, drauf los ! Jetzt hilft nur noch das Dreschen ! » Première page du numéro 733 du 28 août 1914.

[14]

Cette illustration est reproduite page 126 dans le très bel ouvrage de Hans Weigel/Walter Lukan/Max D. Peyfuss, Jeder Schuss ein Russ, Jeder Stoss ein Franzos – Literarische und graphische Kriegspropaganda in Deutschland und Österreich 1914-1918, Edition Christian Brandstätter, Wien, 1983.

[15]

« Jeder Schuss ein Russ/Jeder Stoss ein Franzos/Jeder Tritt ein Britt/Jeder Klaps ein Japs. »

[16]

Première page du numéro 32 du 9 août 1914. « Auf, deutsche Brüder, die Hunnen kommen ! ».

[17]

« Wo habt ihr eure Gefangenen ? – Gefressen, mein Kapitän ! ». Légende de la caricature Französische Kulturpioniere parue dans le Simplicissimus, p. 53/n° 5/1915.

[18]

Et ceci encore en 1918, dans l’une des revues les moins virulentes, à savoir Ulk (cf. Revidierte Ballade von den Negerlein, p. 3/n° 34/1918).

[19]

Cf. Jörg von Uthmann, Le diable…, op. cit., p. 221.

[20]

Cité par von Uthmann, p. 221-222.

[21]

C’est la raison pour laquelle nous avons intitulé le chapitre de notre thèse sur l’image de la France dans la presse satirique allemande « La Première Guerre mondiale : la France, l’ennemi familier ». Lors de la Seconde Guerre mondiale, les dessinateurs, suivant la propagande hiltérienne, considèreront la France comme une puissance négligeable de cinquième ordre.

[22]

Les « embusqués » français sont également une cible favorite de bien des journaux.

[23]

Cette illustration est reproduite page 61 dans le livre de Jean-Pierre Auclert, La grande guerre des crayons – Les noirs dessins de la propagande en 1914-1918, Éditions Robert Laffont, Paris 1981.

[24]

Propos cités par G. Krollpfeifer, Die Lustigen Blätter…, op. cit., p. 70.

[25]

La caricature et la presse sous la IIIe République, Paris 1961, p. 164.

[26]

Cf. « Vadding in Frankreich », Ulk, p. 4/n° 51/1914.,

[27]

Sur ce sujet, cf. notre thèse L’image de la France dans la presse satirique allemande (1870-1970), Paris 1991, tome 1, p. 265 et suivantes.

Résumé

Français

La caricature allemande, puissamment structurée au sein d’une presse satirique florissante, prend bien note dès 1910 des grandes tensions internationales. Après la brève accalmie du premier semestre 1914, elle s’engage sans retenue dans la bataille dès le mois d’août 1914, soucieuse d’apporter son soutien à la patrie en danger. Même les artistes les plus critiques à l’égard du régime wilhelminien se rallient au célèbre appel à l’union sacrée lancé par Guillaume II, ils conçoivent la guerre comme un combat défensif de la culture germanique contre la barbarie ennemie. Dans l’enthousiasme du départ, ils ne cessent d’ancrer dans les esprits que l’ennemi va être rapidement pulvérisé, ils aiment ridiculiser l’ennemi, dont ils soulignent l’incompétence, la grossièreté, la bassesse et la cruauté. Des principaux belligérants ennemis, c’est la Russie et à un degré moindre l’Angleterre qui sont les cibles de leurs flèches les plus acérées ; la France ne fait bien souvent que suivre le mouvement, elle est même présentée à maintes occasions comme la victime de ses alliances.
Au fil des mois, les représentations grossières du début évoluent quelque peu, les caricaturistes les moins engagés multiplient les dessins purement apologétiques, peu ou pas satiriques, mobilisateurs et incitatifs, ou se tournent vers une satire de mœurs anodine. Les dessinateurs politiques des journaux conservateurs continuent de faire preuve d’une grande virulence tandis que les artistes des organes libéraux ou socialistes, qui souhaitent de plus en plus ardemment la paix même s’ils soutiennent encore le combat allemand, proposent de plus en plus fréquemment des images nouvelles, telles celle du « poilu » pour lequel on éprouve malgré tout un certain respect ou celle des profiteurs de guerre.

English

As early as 1910, German caricature, influential amidst a flowering satirical press, took note of raising international tensions. With the start of hostilities in 1914, the satirical press threw its full weight behind the German war effort and in aid of a fatherland under threat. Even pens that had been known for their criticism of the government followed the call by Emperor Wilhelm II for a “holy union”, and depicted the war as a defence of German culture against the onslaught of barbarism. In their initial enthusiasm, they promoted the image of a ridiculous, incompetent, rude and cruel enemy that would almost instantly disintegrate. Russia, and to a lesser degree England, is the target of its most scathing insults; France is pictured as following the others’ lead and sometimes even as a victim of her alliances.
As the war wears on, less committed caricaturists resort to justificatory sketches, little or not at all satirical, and neither of mobilising nor inciting character, or they turn towards a inconsequential satire of cultural mores. Conservative artists continue to churn out virulently partisan material, while liberal and socialist artists, hoping for peace even while they continue to support the German war effort, introduce new characters, such as the war profiteers and the French soldier, the “Poilu”, depicted with a certain respect.

Plan de l'article

  1. L’engouement du départ
  2. Culture contre barbarie
  3. Indignité et inefficacité de la stratégie militaire ennemie
  4. L’évolution des représentations

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