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Le Temps des médias

2005/1 (n° 4)


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Rien ne semble à première vue distinguer L’Enfer du devoir de la masse des productions télévisées américaines des années 1980. Tour of Duty est une série américaine produite par CBS entre 1987 et 1990 qui fut diffusée en France sous le nom de L’Enfer du devoir, sur La Cinq entre 1988 et 1991 puis en partie par TF1 en 1995. Cette série a également largement été diffusée en Europe, en Allemagne et en Grèce, notamment. Rien de fait ne l’en distingue sinon son sujet : elle est en effet un objet consensuel, aseptisé, pensé en termes économiques et non pas artistiques ou politiques – mais elle a pour cadre le Vietnam et, une quinzaine d’années à peine après le retrait des troupes américaines, elle s’intéresse à la guerre que l’Amérique y mena, en suivant le quotidien d’une section d’infanterie au combat.

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Tout l’intérêt de ce programme, qui fut l’une des deux seules séries à prendre la guerre du Vietnam comme cadre et comme sujet, réside dans la contradiction entre sa forme et son fond, ou plus précisément entre la nature consensuelle du genre télévisuel auquel elle appartient et le caractère potentiellement perturbateur de la guerre du Vietnam qui est son sujet.

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Cette contradiction apparente mène à une conclusion évidente : il est possible au moment où est diffusée cette série de tenir aux États-Unis un discours largement fédérateur sur la guerre du Vietnam. L’existence même de L’Enfer du devoir et son succès auprès des téléspectateurs est révélateur en ce sens d’une évolution au sein de la société américaine des années 1980. Cette dernière qui tend désormais à nier le caractère déstabilisateur du conflit vietnamien et, bien plus, à en faire un élément fédérateur, à l’intégrer au sein de sa propre mythologie pour en faire un élément positif au sein de la grande Geste américaine.

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C’est en profitant de ce mouvement d’opinion que les responsables de CBS firent, avec l’Enfer du devoir, de la guerre du Vietnam un objet de grande consommation. Le conflit vietnamien, éprouvant et meurtrier, qui avait profondément divisé les États-Unis et dont la mémoire reste aujourd’hui encore douloureuse, pénétra ainsi des millions de foyers américains sans susciter d’autre réaction qu’un intérêt assez vif pour que la série non seulement perdure, mais inspire de plus un projet concurrent. [1][1] China Beach, créée par William Broyles et John Sacret...

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Le média télévisuel n’était certes pas le premier à profiter de cette évolution de l’opinion américaine, le cinéma en particulier l’avait déjà accompagnée [2][2] Au moment où L’Enfer du devoir commence à être diffusé.... Mais tout l’intérêt de L’Enfer du devoir est qu’il constitue un objet par nature peu complexe, élaboré dans le but unique et assumé de garantir la satisfaction immédiate du plus large public (et donc des taux d’audience respectables). S’inscrivant de plus dans une durée sans comparaison avec celle d’une œuvre cinématographique (58 épisodes de 40 minutes, soit plus de 38 heures), L’Enfer du devoir offre par conséquent une perspective à la fois claire et complète sur la relecture du conflit vietnamien à l’œuvre aux États-Unis dans les années 1980.

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En nous appuyant sur les épisodes de la série eux-mêmes [3][3] Les épisodes de l’Enfer du devoir sont pour la plupart..., mais aussi sur les articles parus au moment de leur diffusion dans la presse spécialisée américaine ainsi que sur différentes études relatives au média télévisuel aux États-Unis nous nous intéresserons aux conditions de production de l’Enfer du devoir avant de nous interroger sur la nécessaire adaptation de son propos aux exigences de sa forme. Enfin, nous tenterons de montrer comment L’Enfer du devoir est porteur d’une relecture profondément idéologisée du conflit vietnamien révélatrice des évolutions de l’opinion américaine.

Le Vietnam sur les écrans avant L’Enfer du devoir

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Les observateurs étrangers ont souvent été frappés par la rapidité avec laquelle la société américaine s’est mise à parler de la guerre du Vietnam : les films ayant pour thème ce conflit sont ainsi si nombreux qu’ils constituent un sous-genre à part entière du cinéma américain.

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Tous les films des années 1960 et 1970 qui évoquent la guerre du Vietnam portent sur ce conflit un regard critique [4][4] À l’unique exception près de The Green Berets (Les... et tendent à faire du combattant – ou de l’ancien combattant – l’incarnation d’une Amérique devenue folle au Vietnam. À son retour, le vétéran du Vietnam viole dans Les Visiteurs d’Elia Kazan (The Visitors, 1972), tue dans Taxi Driver de Martin Sorcese (1976) ou se suicide (Coming Home [Le Retour], Hal Ashby, 1978). Le combat qu’il a mené n’était qu’un voyage vers la folie, un périple halluciné comme celui du personnage d’Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979). La guerre du Vietnam aura en somme transformé de paisibles Américains en brutes meurtrières (A Rumor of War, Richard T. Heffron, 1980) et les anciens combattants sont revenus brisés d’une guerre dépourvue de toute justification, comme dans Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino (The Deer Hunter, 1978).

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Durant cette période, les fictions télévisées adoptent sur le Vietnam un même discours critique. Ce discours est cependant moins perceptible qu’au cinéma. En effet, les chaînes de télévisions sont soumises à la pression des annonceurs qui attendent d’un programme qu’il rassemble le public le plus large, c’est-à-dire essentiellement un public familial. La violence de films critiques sur le Vietnam n’est pour cette raison pas transposable à la télévision. Les séries adoptent donc deux stratégies distinctes. M*A*S*H (Larry Gelbart et Burt Metcalf, CBS, 1972-1983), s’inspirant du film éponyme de Robert Altman (1970), prend le parti de l’humour et de la satire. La série par ailleurs, comme le film d’Altman, ne prend pas officiellement pour cadre la guerre du Vietnam mais celle de Corée. La violence du discours se trouve ainsi atténuée par cette double prise de distance. Une autre stratégie consiste plus simplement en l’adoption de simples références au Vietnam. Dans les années 1970, les « méchants » dans les séries policières comme Kojak (CBS, 1973-1978) sont ainsi très souvent des personnages perturbés par leur passé vietnamien. La violence et l’horreur de la guerre du Vietnam sont ainsi évoquées, sans qu’il ne soit nécessaire de rendre cette violence et cette horreur explicites.

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Le caractère implicite de ces références au Vietnam les rendent moins immédiatement perceptibles, à tel point qu’un bouleversement majeur va pouvoir s’initier au sein de ces mêmes séries policières sans pour autant susciter de réactions vives. En 1980 en effet apparaît sur CBS la série Magnum (Magnum P. I, Glen Larson et Tomas P. Belisario, 1980-1988) où pour la première fois le Vietnam sert de justification non pas à la perversité d’un criminel mais aux aptitudes et à la valeur du héros, détective privé drôle et charmeur, courageux et loyal, ancien officier des troupes d’élite de la Marine américaine au Vietnam. Dans les années 1980, le personnage de l’ancien combattant devient omniprésent dans les séries policières (Miami Vice, Riptide, The A-Team [L’Agence Tout Risque],…), non plus en tant que « méchant », mais en tant que héros.

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Au cinéma, cette évolution apparaît plus visible et ainsi plus radicale. Avec Rambo (First Blood, Ted Kotcheff, 1982), l’hypocrisie d’une société qui rejette ceux qu’elle avait envoyé combattre se trouve violemment dénoncée. Rapidement, une relecture du conflit vietnamien se met à l’œuvre au cinéma : la guerre a été perdue parce que la population n’a pas soutenu ses troupes, parce que les politiciens ont abandonné les soldats. Ces derniers ne sont coupables de rien sinon d’avoir fait leur devoir : à eux-seuls ils auraient pu gagner au Vietnam, comme dans Portés Disparus I et II (Missing in Action, Joseph Zito, 1984 et Missing in Action II, Lance Hool, 1985) et dans Rambo II (Rambo, First Blood II, George P. Costamos, 1985).

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C’est cette réhabilitation des combattants qui permet en 1986 à Oliver Stone, dans Platoon, de restituer ses souvenirs de fantassin au Vietnam, perdu dans une guerre qu’il ne comprend pas. Le film, récompensé de l’Oscar du meilleur film, connaîtra un très grand succès public.

Une stratégie de contre-programmation

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Kim LeMasters, jeune vice-président de CBS et responsable de la programmation des émissions de divertissement sur la chaîne, eut un rôle décisif dans la création de la première série télévisée racontant la guerre du Vietnam. Il avait, durant sa jeunesse, milité contre la guerre du Vietnam à l’Université de Los Angeles (U.C.L.A.). Il perçut dans les années 80 un changement d’attitude vis-à-vis du Vietnam, presqu’une sorte de nostalgie. Le succès de Platoon en 1986 lui permit de confirmer ce sentiment. L’ancien protestataire réagit alors en cadre de chaîne et décida de créer une version télévisuelle de Platoon, exploitant les sentiments mêlés d’admiration et d’apitoiement pour les Viet Vets qui semblaient alors s’être emparés du pays.

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Le pari était toutefois risqué, car le sujet « guerre du Vietnam » pouvait encore rebuter un grand nombre de téléspectateurs, et notamment de téléspectatrices, de toute façon peu clientes des séries ayant pour thème une guerre. Les autres dirigeants de CBS n’étaient d’ailleurs pas très favorables à cette idée. Le responsable des divertissements de la chaîne, Donald Grant, pensait que trop d’Américains avaient encore des sentiments trop vifs par rapport au Vietnam pour pouvoir l’accepter en tant que divertissement hebdomadaire. William S. Paley, le fondateur et président de CBS, déclara que ses sentiments à propos de la guerre du Vietnam étaient si forts qu’il refusait de prendre position dans ce débat.

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Mais la position de CBS par rapport aux autres networks n’était pas très bonne au milieu des années 80, et elle devait créer des programmes innovants si elle voulait rester dans la course à l’audimat, avec les débuts de la télévision câblée, et face à NBC et à son Cosby Show extrêmement populaire. L’idée de LeMasters s’imposa donc.

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CBS engagea deux anciens combattants du Vietnam, Travis Clarke et Steve Duncan, pour écrire le scénario de cette nouvelle série, afin de faire valoir l’authenticité des récits, élément qui avait conquis le public de Platoon[5][5] Authenticité toute relative dans le cas de L’Enfer.... Le pilote de 90 minutes fut ensuite tourné à Hawaï, pour plus de 2 millions de dollars (une somme considérable en 1987).

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L’équipe technique était secondée par des « conseillers techniques » du Ministère de la Défense américain, ce qui lui permit d’utiliser du matériel militaire authentique à moindres frais et ainsi de produire une reconstitution matériellement fidèle de cette guerre. En contrepartie, les conseillers relisaient les scénarios de chaque épisode. Sous couvert de vérifier la crédibilité des scènes de combat, ils veillaient à ce que la série véhicule une « image positive » de l’Armée.

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Une fois le pilote tourné, l’opération de communication destinée à faire parler le plus possible de la série commença. Le caractère novateur du sujet de la série éveilla bien sûr la curiosité des journalistes, qui avaient du mal à croire que l’on puisse rendre la guerre du Vietnam « divertissante ». Mais ce qui fit couler encore plus d’encre fut la décision de Kim LeMasters de programmer la série à un horaire particulièrement risqué, le jeudi de 20 heures à 21 heures, en concurrence avec le programme phare de son concurrent NBC : le Cosby Show.

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Outre le « coup médiatique » que constituait cette décision, elle n’en était pas moins motivée par des arguments commerciaux valables. En effet, le public potentiel de L’Enfer du devoir était les hommes entre 18 et 40 ans, c’est-à-dire la catégorie qui regardait le moins le Cosby Show. CBS a donc adopté une véritable stratégie de contre-programmation, dans un créneau horaire traditionnellement réservé aux séries de divertissement familial. Les programmes diffusés dans cette tranche horaire doivent être le plus possible exempts de violence, de langage ordurier, de sexe et de drogue, exigences difficiles à respecter en ce qui concerne la guerre du Vietnam.

L’adaptation du propos à la forme

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Pour adapter aux exigences du prime time la guerre du Vietnam, il convenait de porter sur elle un regard particulier. Outre les déchirements politiques et moraux qu’elle a provoqués, cette guerre a en effet été ponctuée de scandales concernant le comportement des soldats américains : consommation effrénée de drogues, insubordination, désertion, crimes, viols, et bien sûr le choc constitué par le massacre de My Lai. Pour construire à partir de cet épisode de l’histoire américaine récente un objet télévisuel de grande consommation, il convenait donc d’adopter une ligne claire qu’un des cadres de CBS résuma en ces termes : « Nous n’allons pas nous vautrer dans le glauque et le négatif » [6][6] John J. O’Connor, “Tour of Duty in Vietnam”, The New....

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Les dirigeants de la chaîne, conscients du caractère tendancieux de leur sujet, portèrent une attention particulière au fait que la série se conforme aux standards des divertissements familiaux. Les soldats de L’Enfer du devoir ne profèrent ainsi pas la moindre obscénité. Leurs rapports avec les prostituées vietnamiennes se limitent à leur offrir des verres et à les prendre sur leurs genoux. Ils sont, comme le dénonce Kent Anderson, écrivain et ancien combattant du Vietnam, dans le TV guide du 12 mars 1988 « de braves garçons. (…) Fusillades après fusillades, ils restent de braves garçons, choqués par tant de brutalité et préoccupés de la sécurité des civils vietnamiens » [7][7] Kent Anderson, « Call It Neglect of Duty », TV Guide,....

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En ce qui concerne la violence visuelle, le refus des dirigeants de la chaîne à ce que la série montre des corps mutilés mène à quelques aberrations. Les réalisateurs sont ainsi autorisés à filmer des corps soulevés par des explosions, mais pas ces mêmes corps lorsqu’ils retombent sur le sol. Il importait par ailleurs de décrire la guerre avec le moins possible de scènes de bataille, car celles-ci coûtent très cher. La situation financière de la chaîne était alors des plus mauvaises.

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Les exigences du prime-time conduisent donc à une vision expurgée de la guerre du Vietnam : sans drogue, sans vulgarité et sans trop de violence bien sûr, mais également sans saleté et sans désordre. La base militaire de Ladybird dans laquelle évoluent les personnages lors de la première saison est toujours propre et bien rangée, les soldats le plus souvent rasés de frais, la pluie et la boue sont rares, de même que les insectes tropicaux qui agaçaient tant les G.I.’s au Vietnam.

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La guerre du Vietnam apparaît tellement banalisée qu’il fut envisagé d’introduire dans la série des intrigues amoureuses. Au cours de la deuxième saison apparaissent ainsi des personnages féminins (une journaliste, une psychiatre, une infirmière), et se développent des « histoires de soap-opera plus proches de Dallas que de Saigon. » [8][8] Richard Zoglin, “War as a Family Entertainment”, Time...

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Ces modifications avaient pour but de rendre la série plus attractive pour les femmes, et par conséquent d’accroître le nombre de téléspectateurs de la série. Mais ces changements eurent pour effet de mécontenter les amateurs de la formule originelle de la série, et ces personnages féminins furent éliminés à la fin de cette deuxième saison, pour laisser place à des histoires plus sombres et plus « crédibles » lors de la troisième et dernière saison.

Une guerre réunissant l’Amérique

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Produit dans ces conditions et soumis à ces contraintes très particulières, L’Enfer du devoir ne pouvait que perdre tout réalisme dans sa description des combats. La série s’éloigne de plus en plus de la réalité de cette guerre qui avait profondément divisé l’opinion américaine en en faisant une « expérience exemplaire de tolérance et de réconciliation » [9][9] Kent Anderson, « Call It Neglect of Duty », TV Guide,..., dans le but évident de rallier le maximum de téléspectateurs.

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L’appartenance des créateurs de la série à la minorité afro-américaine, ainsi que le caractère fortement multiculturel du casting, met en avant la volonté de présenter la guerre du Vietnam comme une expérience commune à tous les Américains. La section d’infanterie sur laquelle se concentre la série devient emblématique du salad-bowl qu’est devenue la société américaine, et de la capacité de tous ces hommes à vivre ensemble. Les soldats de L’Enfer du devoir constituent ainsi un parfait échantillon de la société américaine, et représentent chacun un point de vue différent sur la guerre : il y a un volontaire enthousiaste et patriote originaire du Midwest, un étudiant pacifiste de Chicago, un voyou noir de Detroit et un délinquant portoricain du Bronx, un officier WASP, un lieutenant juif, etc.

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Le scénariste et créateur de la série Travis Clarke explique : « Nous voulions prendre des groupes de différentes origines ethniques et de différentes régions du pays et les mettre ensemble, utilisant la guerre comme arrière-plan plutôt que comme sujet pour souligner combien les personnages changent avec le temps. » [10][10] Travis Clarke cité par Rick Du Brow, « Duty Bound to...

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Le Vietnam n’est en somme que le décor d’une histoire américaine. Il s’agit d’observer un échantillon représentatif d’Américains plongés dans une situation difficile, de passer du temps avec ces soldats qui incarnent le pays, en observant les conséquences des combats sur leurs esprits et sur leurs relations mutuelles – dans le but d’en tirer une morale qui satisfasse le plus grand nombre possible de téléspectateurs. La chaîne déclara ainsi s’intéresser « non pas à la dépression, à la sueur, aux atrocités, rien de tout ça », mais plutôt « à la fraternité, au sentiment d’appartenance à une même famille. » [11][11] John J. O’Connor, “Tour of Duty in Vietnam”, The New...

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De cette façon, L’Enfer du devoir participe de fait à une entreprise de réhabilitation de la mémoire des anciens combattants. Après le rejet qu’ils avaient connus dans les années 70, ces derniers se trouvent réintégrés à la communauté nationale. Ils sont désormais des Américains comme les autres. C’est sans doute cela qui explique la réaction enthousiaste des veterans face à cette série. Après la diffusion du premier épisode, l’un des porte-parole de la Vietnam Veterans Association déclara ainsi : « Beaucoup d’entre nous l’ont vu. Nous soutenons avec enthousiasme ce que CBS essaie de faire et nous travaillerons avec CBS sur ce sujet. Ce programme télévisé semble traiter des réalités du Vietnam et de ce qui est réellement arrivé aux Américains. Tant de descriptions du Vietnam ont été fausses. » [12][12] Rick Du Brow, « Duty Bound to Be a Fall Hit », Herald...

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Mais au-delà de la réhabilitation des soldats américains au Vietnam, L’Enfer du devoir véhicule une relecture très idéologique de la guerre du Vietnam. Ses personnages sont tous de « bons gars », solidaires et justes la plupart du temps. Ils ne se droguent pas, restent fidèles à leurs valeurs, et ne tuent leurs ennemis que pour sauver leur propre vie ou celle de leurs camarades. Cette relecture est typique de l’analyse « révisionniste » de certains néo-conservateurs dans les années 80, résumée par la célèbre phrase du président Reagan pendant la campagne électorale en août 1980 : « le Vietnam fut une noble cause. »

L’action plutôt que la réflexion

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Les échanges qui ont lieu dans l’épisode-pilote entre le sergent Zeke Anderson (personnage central de la série) et Horn, une nouvelle recrue animée de sentiments pacifistes, sont révélateurs de l’idéologie qui sous-tend la série. Lorsque Horn dit au sergent : « C’est une guerre injuste. (…) L’Amérique soutient une dictature corrompue, et je dois me battre pour ça », Anderson l’écoute patiemment, mais l’envoie au combat quand même. Cela montre bien le parti pris de la série : les personnages s’interrogent peu sur les raisons de cette guerre, ou de leur présence au Vietnam ; ils ont un travail à faire, se battre contre les ennemis qu’on leur a désigné, et ils le font du mieux qu’ils peuvent. C’est tout.

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À la fin de cet épisode inaugural, pris dans le feu de l’action, Horn a tué un Vietcong qui menaçait ses camarades. Terrifié par son geste, Horn se tourne vers Zeke et lui dit : « Je l’ai tué !… ». Rassurant, Zeke lui répond : « Tu as fait ce que tu es censé faire. Tu nous as sauvé la vie. » Horn reprend : « La guerre, c’est mal ! », ce à quoi Zeke répond : « Peut-être. Mais ce n’est pas la question. » [13][13] Tour of duty, 1er episode de la série L’Enfer du devoir,...

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Ces quelques phrases pourraient constituer le manifeste idéologique de la série, la quintessence du mythe néo-conservateur alors en train de se créer autour de la guerre du Vietnam. Il ne s’agit plus de tuer, mais de survivre et de sauver la vie de ses camarades, et toute interrogation qui irait au-delà est superflue. Les soldats « font ce qu’ils ont à faire » et surtout ne font pas de « politique ». Tout questionnement de la raison ou de la valeur du sacrifice des G.I.’s dans une guerre injuste et immorale est évacué dans une vision étroite de la réalité de la guerre, qui ne prend en compte que le point de vue des soldats, et encore tant que celui-ci reste « apolitique ».

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Ce qui compte avant tout, c’est d’agir moralement vis-à-vis de soi, mais aussi vis-à-vis du groupe, de ses amis (qui vont jusqu’à être considérés comme une famille de substitution), quitte à désobéir aux chefs hiérarchiques lointains. Nous retrouvons là un bon exemple de la morale individualiste américaine héritée du temps des pionniers, pour laquelle il s’agit avant tout de se défendre, ainsi que sa famille et sa « communauté », contre toute force hostile.

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Les soldats américains de L’Enfer du devoir ne font ainsi usage de la force et de la violence que de façon défensive : c’est toujours pour faire face à une agression des Vietcongs ou des Nord-Vietnamiens, ou toujours en représailles d’une attaque précédente qu’ils ont subie. Les personnages principaux gardent épisode après épisode toute leur naïveté et sont immanquablement consternés des gâchis engendrés par la guerre, tels que le massacre de civils ou le nombre croissant d’orphelins vietnamiens. Les personnages de L’Enfer du devoir sont donc des héros plongés dans une guerre que, malheureusement, d’autres vont perdre.

L’apologie du statu quo social

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Les divers problèmes qui se posaient au Vietnam sont néanmoins abordés (tensions raciales, drogue, désertion, etc.) par souci de réalisme et de pédagogie, mais ils sont la plupart du temps incarnés par des personnages extérieurs au groupe principal. La solidarité qui unit les membres de celui-ci leur permet immanquablement de faire triompher le Bien et la Justice en fin d’épisode. La série montre ainsi que le sens moral peut permettre de surmonter des épreuves aussi terribles que la guerre du Vietnam. Ce n’est pas la vérité historique qui est recherchée ici, mais l’illustration d’un message, la création d’histoires édifiantes sur le plan moral.

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Ainsi, le 6e épisode de la première saison, intitulé Rivalités (Burn, Baby, Burn en est le titre original) [14][14] 6e épisode de la première saison, disponible en DVD..., aborde la question du racisme au sein de l’Armée américaine. Ecrit par l’un des créateurs de la série (Steve Duncan) lui-même, il se fonde sur des événements historiques qui ont suivi au Vietnam l’assassinat de Martin Luther King : des mutineries contre des officiers, des bagarres et même le fait que certains soldats blancs aient alors arboré le drapeau sudiste des Confédérés.

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Cet épisode commence avec l’arrivée d’un nouveau soldat noir appelé Tucker dans la section du sergent Anderson. Celui-ci est un militant actif et charismatique de la cause afro-américaine, et provoque de nombreuses confrontations entre les Noirs et les Blancs de la section. L’expression de ces opinions politiques détruit l’harmonie qui régnait dans le groupe initial, et va même jusqu’à entraîner la mort de soldats.

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Le nœud de l’intrigue est atteint lors d’une émeute provoquée à la suite de l’arrestation – à tort – de Johnson, le soldat noir le plus modéré et le plus courageux de la section, pour le meurtre d’un soldat blanc – par ailleurs violent et ouvertement raciste. Cela donne lieu à des affrontements (essentiellement verbaux) entre les soldats noirs et les soldats blancs, jusqu’à ce que la question de la culpabilité de Johnson soit résolue lorsque l’identité du véritable meurtrier est découverte. Celui-ci se trouve fort opportunément être un éclaireur sud-vietnamien. À la fin de l’épisode, Tucker est transféré dans une autre compagnie, après que le sergent Anderson l’a fortement enjoint à « cesser de haïr ». L’harmonie et l’ordre reviennent dans la section.

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Le problème du racisme est ainsi abordé, mais présenté comme le fait d’un petit groupe de « déviants » (des militants noirs et des blancs racistes) qui finissent par être expulsés par les supérieurs – blancs – paternalistes qui garantissent le bon fonctionnement du groupe. La solidarité des Noirs entre eux et leurs protestations contre le système établi sont présentées comme contre-productives, inutiles et facteurs de divisions. Comme dans la plupart des séries télévisées américaines, des problèmes sociaux fondamentaux sont abordés, mais leur résolution finit toujours par montrer la justesse du système en place et la capacité des individus à « s’en sortir » s’ils font confiance à ce système. Les séries télévisées américaines apportent donc leur contribution pour renforcer le statu quo politique et social aux États-Unis, en promouvant l’idée que toute revendication qui aurait pour effet de rompre l’unité américaine est malvenue.

Le danger des idéaux libertaires des années 1970

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Une autre façon d’affirmer les valeurs conservatrices dans L’Enfer du devoir est de critiquer très clairement les valeurs libertaires que défendaient notamment les opposants à la guerre du Vietnam dans les années 1960 et 1970. En effet, pour les néo-conservateurs, ces idées ont été la cause de la décadence qu’ont connu les États-Unis dans les années 70. Il est dès lors pour eux nécessaire dans les années 80 de revenir aux valeurs traditionnelles qui ont fait la force de l’Amérique depuis le temps des pionniers : l’ardeur au travail, la foi en Dieu et en la nation, la protection de sa famille et la solidarité.

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Le 15e épisode de la série, intitulé Permission spéciale (Soldiers), confronte certains membres de la compagnie Bravo (Ruiz le Porto-Ricain bon enfant, Percell le Blanc ultra-patriote et Taylor le Noir hâbleur) à la société civile américaine. Cet épisode est le premier à se passer hors du Vietnam, à « l’arrière », et plus précisément dans le cadre paradisiaque d’Hawaï. [15][15] Permission spéciale, 15e épisode de la série L’Enfer... Or, ce cadre paradisiaque va se révéler corrompu et trompeur, et les trois soldats s’y retrouvent en butte à l’hostilité de certains civils américains.

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Lors d’une soirée en boîte de nuit, les trois personnages rencontrent en effet une jeune et jolie étudiante de Stanford qui fait une thèse sur « l’impérialisme américain au Vietnam ». Elle est anti-patriote, privilégiée (c’est une riche W.A.S.P.), arrogante, et ignorante du coût humain de la guerre pour les États-Unis, un exemple représentatif de la « société permissive » de la fin des années 1960 et des années 1970. Avec un grand sourire, la jeune fille les traite de « tueurs d’enfants » et leur demande ce que cela fait de tuer des personnes sans défense. Taylor lui répond très calmement : « Lorsque j’appuie sur la détente, je ressens deux choses : le pouvoir d’avoir tué un gniak et la peine d’y avoir été obligé. Quand on braque un M16 sur quelqu’un, mademoiselle, on n’hésite pas. Même quand c’est une femme ou un gosse. On fait des cauchemars, mais on le tue parce que sinon, on sait que c’est eux qui nous tueront. On est en guerre, mademoiselle, et on n’a pas demandé à la faire ! Mais vous savez ce qui fait le plus mal ? C’est qu’on puisse clamser pour la patrie au beau milieu d’une rizière de merde et que des gens comme vous osent nous traiter de tueurs d’enfants. » [16][16] Permission spéciale, 15e épisode de la série L’Enfer...

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Ce dialogue oppose ainsi la société civile et son regard hautement politisé sur le conflit, fortement influencé par la télévision et les journalistes, et les soldats qui connaissent, eux, la réalité du front, dans toute son horreur. Mais une horreur dont les soldats américains seraient davantage les victimes que les auteurs.

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Percell affirme ainsi : « Ça m’a fait de la peine que cette fille nous appelle comme ça [des « tueurs d’enfants »]. Parce que c’est vrai. Et que la vérité blesse. Voilà. » La morale de cette séquence rejette la responsabilité des souffrances des soldats américains qui ont fait le Vietnam sur le mouvement pacifiste, qui n’aurait pas soutenu ces soldats comme ils le méritaient. Les soldats américains au Vietnam sont assimilés à des martyrs qui se sacrifient pour la patrie, la liberté et la démocratie. Ils apparaissent alors comme les derniers représentant des valeurs traditionnelles d’une Amérique qui, à la fin des années soixante, se perd dans les excès d’un individualisme hédoniste et destructeur. Cet individualisme est coupable parce qu’il corrompt les valeurs de fraternité et d’entraide américaines.

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Un peu plus tard dans le même épisode, Percell s’étonne que Taylor soit parvenu à garder son calme face aux accusations de la jeune fille. Taylor lui répond : « Tu sais combien de fois on m’a traité de nègre ? » Et Ruiz ajoute : « On m’a tellement traité de métèque ou de pingouin, que « tueur d’enfants », ça énerve juste un peu. » Cette conversation montre bien comment les soldats redécouvrent au Vietnam, en les mettant en œuvre, des vertus bien américaines de fraternité et d’union – que la société elle-même tend à abandonner.

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Cet épisode effectue par conséquent une inversion des représentations traditionnelles des victimes et des bourreaux de cette guerre. Les nouvelles victimes de l’injustice du destin et de leurs semblables sont désormais les soldats eux-mêmes, tandis que les bourreaux sont d’abord les Vietnamiens, que beaucoup d’épisodes nous présentent comme particulièrement sournois et déloyaux, mais aussi tous ceux qui à l’arrière ne soutiennent pas leurs compatriotes en train de se battre pour eux. Ce renversement de la culpabilité de la défaite des soldats vers les civils est particulièrement perceptible dans cet épisode. Son titre original, Soldiers, nous paraît prendre ici tout son sens : le fait d’être soldat et d’avoir connu l’expérience de la guerre transforme à jamais, et les civils auront toujours beaucoup de mal à le comprendre.

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L’Enfer du devoir opère donc une réhabilitation des soldats qui ont servi au Vietnam, en les présentant non pas comme des gens violents et drogués (préjugé en vogue dans les années 1970), mais en les présentant comme les derniers héros de l’histoire américaine, ayant osé servir une « noble cause », quitte à perdre la vie. La série s’arrête fort judicieusement bien avant la défaite américaine, en donnant l’impression que ces personnages de G.I.’s sont semblables à n’importe quels combattants de n’importe qu’elle autre guerre menée par les États-Unis, c’est-à-dire semblables à chaque Américain.

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Cette série à caractère « historique » nous apprend donc bien plus sur la période à laquelle elle a été produite (la fin des années 1980) que sur la période dont elle traite (l’apogée de la guerre du Vietnam, entre 1967 et 1970). Elle nous montre une Amérique fière d’elle-même, qui croit en ses valeurs traditionnelles et en la justesse de son modèle, libérée de la culpabilité d’avoir perdu une « sale guerre ».

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Il est évidemment difficile de mesurer la réception de cette série par les téléspectateurs. Toutefois, le fait qu’elle ait été conçue en fonction des attentes supposées du public, ses multiples rediffusions sur le câble ainsi que sur des chaînes étrangères, sa récente édition en DVD, témoignent d’un engouement réel pour cette série, aux États-Unis et dans le reste du monde. On peut ainsi dire que L’Enfer du devoir est le reflet d’un certain consensus qui s’est créé dans les années 80 autour de la guerre du Vietnam, qui en fait une « noble cause » paradoxalement compatible avec le mythe de l’Amérique triomphante. La guerre du Vietnam n’est donc plus vraiment depuis un sujet de débat, de questionnement, d’interrogations sur le rôle que doivent ou que peuvent jouer les États-Unis dans le monde. L’actuelle guerre menée par les États-Unis en Irak et la réélection de George W. Bush montrent bien qu’un nouveau consensus existe aux États-Unis autour de leur droit à faire usage de leur puissance militaire, après l’agression dont ils ont été victimes le 11 septembre 2001.

Notes

[1]

China Beach, créée par William Broyles et John Sacret Young, fut diffusée sur la chaîne concurrente ABC entre 1988 et 1991. Cette série a pour cadre un hôpital de campagne au Vietnam et met en scène des personnages principaux féminins. Elle n’a jamais été diffusée sur les ondes hertziennes françaises, malgré de nombreuses récompenses aux Emmy Awards.

[2]

Au moment où L’Enfer du devoir commence à être diffusé aux États-Unis, la guerre du Vietnam a déjà été gagnée trois fois sur les écrans américains : deux fois par Chuck Norris (Missing in Action [Portés disparus], Joseph Zito, 1984 et Missing in Action 2 [Portés disparus 2], Lance Hoole, 1985) et une fois par Silvester Stallone (Rambo : First Blood Part 2 [Rambo 2] George P. Costamos, 1985).

[3]

Les épisodes de l’Enfer du devoir sont pour la plupart conservés au sein du département audiovisuel de la Library of Congress à Washington. Certains peuvent être consultés, en version française, à l’Inathèque. Les deux premières saisons ont été éditées en DVD zone 1 en 2004, signe de l’engouement toujours vivace du public pour cette série.

[4]

À l’unique exception près de The Green Berets (Les Bérets Verts) réalisé par John Wayne en 1968. Cette apologie des troupes américaines au Vietnam rencontra par ailleurs un accueil désastreux, tant auprès de la critique que du public.

[5]

Authenticité toute relative dans le cas de L’Enfer du devoir : la série s’intéresse aux fantassins alors que les deux scénaristes avaient combattu dans l’aviation…

[6]

John J. O’Connor, “Tour of Duty in Vietnam”, The New York Times, 24 septembre 1987, p. C25.

[7]

Kent Anderson, « Call It Neglect of Duty », TV Guide, 12 mars 1988, p. 34.

[8]

Richard Zoglin, “War as a Family Entertainment”, Time Magazine, 24 juin 2001, consultable sur le site web http://hum90.com.

[9]

Kent Anderson, « Call It Neglect of Duty », TV Guide, 12 mars 1988, p. 34.

[10]

Travis Clarke cité par Rick Du Brow, « Duty Bound to Be a Fall Hit », Herald Television, 1987, consultable sur le site web http://hum90.com.

[11]

John J. O’Connor, “Tour of Duty in Vietnam”, The New York Times, 24 septembre 1987, p. C25.

[12]

Rick Du Brow, « Duty Bound to Be a Fall Hit », Herald Television, 1987, consultable sur le site web http://hum90.com.

[13]

Tour of duty, 1er episode de la série L’Enfer du devoir, disponible en DVD zone 1.

[14]

6e épisode de la première saison, disponible en DVD zone 1.

[15]

Permission spéciale, 15e épisode de la série L’Enfer du devoir, version française, vidéocassette INA, VH T VIS 19951014 TF1 004. Egalement disponible en version originale en DVD zone 1.

[16]

Permission spéciale, 15e épisode de la série L’Enfer du devoir, version française, vidéocassette INA, VH T VIS 19951014 TF1 004. Egalement disponible en version originale en DVD zone 1.

Résumé

Français

L’Enfer du Devoir fut l’une des deux seules séries américaines à oser montrer le quotidien des Américains au Vietnam. Diffusée pour la première fois sur les écrans de télévision, en prime-time, entre 1987 et 1990, cette série apparemment audacieuse par son sujet n’en reste pas moins extrêmement conventionnelle dans sa forme. Une analyse attentive de ses différents épisodes permet de saisir comment elle propage une vision néo-conservatrice de la société américaine et du rôle des États-Unis dans le monde, à partir d’une relecture tout à fait partiale de la guerre du Vietnam

English

The Tour of Duty was one of only two American television series that dared depict the daily lives of Americans in Vietnam. Broadcast for the first time, on prime-time, between 1987 and 1990, it remained extremely conventional in its style although it touched on a highly controversial subject. The article’s careful analysis of the series’ episodes uncovers how the series propagated a neo-conservative vision of American society and of America’s role in the world, based on its rewriting of the Vietnam war.

Plan de l'article

  1. Le Vietnam sur les écrans avant L’Enfer du devoir
  2. Une stratégie de contre-programmation
  3. L’adaptation du propos à la forme
  4. Une guerre réunissant l’Amérique
  5. L’action plutôt que la réflexion
  6. L’apologie du statu quo social
  7. Le danger des idéaux libertaires des années 1970

Pour citer cet article

Boutet Marjolaine, « Le Vietnam version prime-time », Le Temps des médias, 1/2005 (n° 4), p. 188-199.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2005-1-page-188.htm
DOI : 10.3917/tdm.004.0188


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