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Le Temps des médias

2007/1 (n° 8)


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Alexandra David-Néel est une personnalité contrastée et complexe. Personnage hors du commun, elle a mené une vie très active, très longtemps. Hors du commun, elle l’est d’abord par sa longévité exceptionnelle, puisqu’elle meurt en 1969 à presque 101 ans. Mais elle l’est non moins par ses choix de vie. On peut, en effet, distinguer trois grandes périodes dans cette longue existence. Après la jeunesse, une carrière de cantatrice jusqu’à son mariage en 1904. À partir de 1905 et jusqu’en 1946, une longue pérégrination, en Europe d’abord, en Asie ensuite, ponctuée de brefs retours, puis de très longues absences. La retraite active enfin dans sa maison de Digne à partir de 1946. Trois métiers, pratiqués ensemble ou successivement : le spectacle, le journalisme, l’écriture des livres. Cette femme exceptionnelle est exceptionnellement connue et, s’il en est ainsi, c’est parce qu’elle l’a choisi, voulu, organisé, programmé.

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L’œuvre d’Alexandra David-Néel peut se répartir en cinq genres différents : les travaux scientifiques de l’orientaliste, livres et articles ; les ouvrages de vulgarisation des doctrines bouddhiques, tantriques et taoïstes ; les reportages issus des grands voyages ; les romans qui placent leurs intrigues dans le cadre des civilisations explorées par l’auteur ; enfin, la correspondance qui ouvre les portes des savants en Europe, des monastères et des ermites en Asie, celles des autorités européennes toujours précieuses pour la voyageuse, correspondance qui, ensuite, maintient les liens et sert de base au « journal » de voyage.

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On peut étudier la « gloire médiatique d’Alexandra David-Néel » en posant trois questions. Tout d’abord, quel contenu, quel savoir, a-t-elle voulu faire passer auprès d’un public savant et au-delà ? Comment a-t-elle choisi de révéler son expérience des pays d’Asie comme grande voyageuse ? En deuxième lieu, comment les médias, la presse, la radio et, enfin, la télévision, ont-ils donné un écho à sa pensée et à son action ? Enfin, quelle « gloire » médiatique posthume prolonge son aura dans le contexte du développement des religions orientales en Occident après 1960.

Les stratégies médiatiques d’Alexandra David-Néel

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Très tôt, Alexandra David-Néel s’est tournée vers le musée Guimet, très tôt elle s’est passionnée pour le bouddhisme. Les livres ont été ses premiers éducateurs. Elle s’est inscrite à la Sorbonne, à l’École des langues orientales et au Collège de France pour s’initier aux religions orientales et au sanscrit, la langue des livres saints des bouddhistes. Plus tard, elle s’initiera aux langues vivantes de l’Extrême-Orient, le tibétain d’abord puis, à l’occasion de ses voyages, le pali à Ceylan, le coréen et enfin le chinois. Pour entrer discrètement au Tibet, terre interdite, n’était-il pas impératif de parler couramment la langue du pays ? Comme il était non moins nécessaire de parler couramment l’anglais pour pénétrer dans les colonies de l’Empire britannique. Cette compétence linguistique large a été une contrainte à laquelle Alexandra David-Néel s’est systématiquement soumise et précocement, puisqu’elle fit un assez long séjour en Grande-Bretagne en 1888, à l’âge de vingt ans.

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Sa connaissance de la pensée du bouddhisme lui vient de l’étude d’ouvrages sur la religion et la philosophie du Bouddha pour commencer. Puis, convertie au bouddhisme et ayant choisi le métier de journaliste, elle commence à publier des articles sur cette religion qu’elle révèle à un public plus large que les seuls et rares visiteurs du musée Guimet. Mais très vite se fait sentir le besoin d’un contact vivant avec les sages de l’Inde, puis du Tibet, enfin des Tibétains vivant en Chine. Il faut fréquenter les maîtres pour entrer dans la pensée du fondateur et s’initier aux pratiques qui conduisent à la maîtrise de la mystique bouddhique. Le voyage en Inde est donc vécu comme la découverte d’un autre monde certes, mais surtout comme le chemin initiatique du disciple du Bouddha, chemin que montrent les lamas.

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Si la première découverte de l’Inde a lieu en 1891, Alexandra a 23 ans, le vrai voyage initiatique est celui qu’elle effectue entre 1911 (elle a 43 ans) et 1924. Elle écrit à son mari le 30 décembre 1911 : « Il y a longtemps que je possède d’assez claires notions touchant le Védanta, mais celles-ci ont complètement éclos ici [en Inde] : lectures et conversations ont fixé les points qui restaient vagues ». C’est donc d’abord sur une connaissance approfondie du bouddhisme que s’arc-boutent l’expérience des voyages et l’œuvre d’Alexandra David-Néel. Sa réputation d’orientaliste a d’ailleurs précédé sa notoriété de voyageuse.

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Dès 1895, elle fait paraître des articles savants : « Notes sur le Bouddhisme » [1][1] L’Étoile socialiste, n° 20, 2e année, 1895., « De l’importance des influences ambiantes au point de vue philosophique » [2][2] L’Alliance scientifique universelle, 1900., « Les Mantras aux Indes » [3][3] Bulletins et Mémoires de la Société d’Anthropologie..., « De l’Origine physique des mythes et de leur influence sur les institutions sociales » [4][4] Idée libre, littéraire, artistique, sociale, Bruxelles,..., « Notes historiques sur la Corée » [5][5] Mercure de France, Paris, I, 1904., « Religions et superstitions coréennes » [6][6] Mercure de France, Paris, III, 1904., « Le Pouvoir religieux au Tibet. Ses origines » [7][7] Mercure de France, Paris, XII, 1904., « La Question religieuse au Japon » [8][8] Le Courrier européen, 1905, 10 février., « Notes sur la philosophie japonaise » [9][9] La Société nouvelle, Paris (et Mons) 1908.. Aux articles s’ajoutent les livres : Le philosophe Meh-ti (ou Mo-tse) et l’idée de solidarité[10][10] Londres, 1907., Les Théories individualistes dans la philosophie chinoise-Yang Tchou[11][11] Paris, 1909., Le Modernisme bouddhiste et le Bouddhisme du Bouddha[12][12] Paris, 1911.. Ce florilège démontre l’étendue de ses curiosités qui ne s’arrêtent ni à l’Inde ni au Tibet, mais s’étendent à la Corée, au Japon et à la Chine.

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À son retour du premier très grand périple (1911-1924) qui l’a menée à Ceylan, en Inde et au Tibet, elle est tout à fait consciente de la façon dont elle peut exploiter son expérience de voyageuse intrépide et de disciple du Bouddha. Elle s’en ouvre à son mari, Philippe Néel, qui a soutenu ses projets de ses deniers avec une remarquable constance. Elle lui écrit le 21 mars 1925 : « [je dois] soigner la façade de ma vie de façon à continuer à attirer l’attention et à retenir l’intérêt ». On ne peut mieux exprimer la volonté d’entretenir les retombées médiatiques de son exploit, car il s’agit bien d’un exploit : celui d’une femme, occidentale, contrainte aux subterfuges pour entrer incognito dans Lhassa, cité interdite. À son retour, dès son arrivée au Havre le 10 mai 1925, elle a pu mesurer l’extraordinaire célébrité que lui vaut son audace. Elle fait la Une des journaux et son portrait s’étale dans les magazines. Il faut donc battre le fer tant qu’il est chaud. Avec une remarquable constance, Alexandra David-Néel maintiendra ce cap pendant toute sa vie.

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Pour servir sa réputation elle use de tous les médias du moment : les articles qu’elle publie dans la presse, les conférences qu’elle donne dans des sociétés savantes et devant des cercles plus étendus en France, en Angleterre, en Belgique et, surtout, les livres qu’elle écrit. En voyage, elle s’est aussi munie d’un appareil photographique et s’emploie à fixer les moments forts, les scènes burlesques ou déconcertantes pour l’œil européen.

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À partir de 1925 et jusqu’en 1940, Alexandra David-Néel publie un livre tous les deux ou trois ans, sur quatre registres : l’approfondissement des doctrines bouddhistes (Mystiques et Magiciens du Tibet, préfacé par A. d’Arsonval, membre de l’Académie des Sciences [13][13] Paris, Plon, 1929., et Initiations lamaïques. Des théories, des pratiques, des hommes[14][14] Paris, Aydar, 1930. ) ; des livres plus ou moins ethnographiques : La Vie surhumaine du Guésar de Ling, le héros tibétain, racontée par les bardes de son pays[15][15] Paris, Aydar, 1931., avec la collaboration du lama Yongden, son futur fils adoptif, puis Au Pays des brigands gentilshommes. Grand Tibet[16][16] Paris, Plon, 1933., Magie d’amour et magie noire. Scènes du Tibet inconnu[17][17] Paris, Plon, 1938., Sous des nuées d’orage[18][18] Paris, Plon, 1940., et, par le lama Yongden, Le Lama aux cinq sagesses, œuvre de fiction ; citons enfin, l’ouvrage directement lié au voyage, le plus connu de tous : Voyage d’une Parisienne à Lhassa. À pied et en mendiant de la Chine à l’Inde à travers le Tibet[19][19] Paris, Plon, 1927. qui paraît en 1927.

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Cette activité à la fois littéraire et journalistique évoque irrésistiblement celle de ses contemporains, les grands reporters. Albert Londres, Joseph Kessel sont de cette même eau : des hommes de plume, de grands voyageurs, des découvreurs de mondes lointains qui, tout comme elle, s’emploient à révéler au public français et, plus largement, occidental, les civilisations exotiques. Entre 1921 et 1922, pendant presque une année, Albert Londres a voyagé en Extrême-Orient, au Japon, en Chine, en Indochine, en Inde pour en rapporter des reportages. Après l’époque des grands explorateurs et des découvreurs, à la fin du xixe siècle, de vastes régions encore inconnues, qui occupent largement la carte de l’Afrique, de l’Australie et des forêts amazoniennes, les dernières terres vierges de la planète ont été découvertes : l’arctique en 1902, l’antarctique en 1911. C’est aussi l’époque où la grande presse médiatise l’exploit. Exploit que l’on ne peut réduire à la seule victoire physique de l’homme sur la nature ou sur lui-même, car il s’y mêle l’intérêt pour la découverte de civilisations mal connues. C’est donc dans ce climat de curiosité que Alexandra David-Néel trouve son public, un très vaste public.

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Durant la Seconde Guerre mondiale, retenue avec le lama Yongden dans le sud-ouest de la Chine, l’infatigable voyageuse est contrainte à la retraite. Elle écrit une grammaire de tibétain à l’usage des étrangers désireux d’apprendre cette langue, ouvrage pour lequel elle a reçu une subvention du ministère français, puis des livres de réflexion sur les pays traversés. Après son retour en France, en 1946, les publications reprennent leur cours. On retrouve l’inspiration de la vulgarisatrice qui continue de révéler l’Extrême-Orient à son public occidental : À l’Ouest barbare de la vaste Chine[20][20] Paris, Plon, 1947., Au Cœur des Himalayas. Le Népal[21][21] Paris, Éd. Charles Dessart, 1949., L’Inde, hier, aujourd’hui, demain[22][22] Paris, Plon, 1951. ; mais aussi la reprise des études savantes : une traduction du sanskrit, Astavakra Gîta[23][23] Paris Aydar, 1951., Les Enseignements secrets des bouddhistes tibétains[24][24] Paris, Éd. de la Colombe, 1951., Textes tibétains inédits qu’elle traduit elle-même avec le concours de son fidèle Yongden. Suivront La Connaissance transcendante[25][25] Paris, Aydar, 1958., d’après le texte et les commentaires tibétains, Advadhuta Gîta[26][26] Paris, Aydar, 1958., poème mystique de Dattatraya. Elle remanie et augmente son livre principal sous le titre Le Bouddhisme du Boudda, ses doctrines, ses méthodes et ses développements mahayanistes et tantriques au Tibet[27][27] Paris, Plon, 1960., et, enfin, Immortalité et réincarnation[28][28] Paris, Plon, 1961.. À cette production déjà impressionnante elle ajoute deux livres de réflexion sur les relations séculaires entre la Chine et le Tibet : Le Vieux Tibet face à la Chine nouvelle[29][29] Paris, Plon, 1953. et Quarante siècles d’expansion chinoise[30][30] Genève-Paris, La Palatine, 1964..

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Il est bien de produire des livres pour « continuer à attirer l’attention et à retenir l’intérêt » mais il faut en étendre l’aire de diffusion à l’étranger par des traductions. Le Voyage d’une Parisienne à Lhassa est traduit en anglais dès 1927, best seller oblige. Plon, son éditeur, fait traduire le livre en allemand (Leipzig, 1928), en espagnol (Barcelone, 1929) et en tchèque (Prague 1931). Il se préoccupe d’une diffusion européenne ou même américaine de l’œuvre d’Alexandra David Néel, qui ne se borne pas au premier succès, comme le montre la liste des traductions effectuées. En 1931, Mystiques et Magiciens sort à Londres et à Leipzig, l’année suivante à New York. En 1933 l’aire s’étend (Stockholm) et d’autres traductions renforcent l’implantation à l’étranger : La Vie surhumaine du Guésar de Ling, le héros tibétain, racontée par les bardes de son pays à Londres, puis à New York (1934). L’éditeur de Leipzig fait aussi paraître Au Pays des brigands gentilshommes (1933), Le Lama aux cinq sagesses (1935) et Le Modernisme bouddhiste et le Bouddhisme du Bouddha (1937). Le public s’étend grâce aux genres divers de la production : récit de l’exploit, contes et légendes du Tibet, pensée bouddhiste. L’ouverture au livre de poche, précoce, doit être soulignée : en 1938, Mystiques et Magiciens paraît chez Penguins à Londres et Le voyage d’une Parisienne en 1940. Cet effort de diffusion et de traduction est vigoureusement soutenu par les voyages qu’Alexandra David-Néel accomplit en Europe, qui sont aussi des tournées de conférences.

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Durant la guerre, les traductions compensent en quelque sorte l’interruption des publications due à l’absence de l’auteur : Mystiques et magiciens est traduit et diffusé à Amsterdam (1941), Madrid, et Mexico (1942).

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L’élan reprend dans l’immédiat après-guerre. Alexandra David-Néel est traduite en danois (Copenhague, 1945) et en italien (Milan 1945). Avec la traduction de La Puissance du néant, publié en France en 1954 et à Buenos Aires l’année suivante, son aire de diffusion s’étend à l’Amérique du Sud. À la fin de sa vie, ses livres de vulgarisation du bouddhisme trouvent un nouveau souffle : en 1967, Enseignements secrets des bouddhistes tibétains est traduit et publié à San Francisco et, en 1968, paraît Mystiques et Magiciens, à Buenos Aires. La vieille dame de 100 ans est toujours là pour s’en réjouir.

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Le livre n’est pas le seul média sur lequel Alexandra David-Néel s’appuie. Elle a su s’imposer dans les revues. Ses premiers articles ont paru en 1893 dans Le Lotus bleu et traduisent ses orientations socialo-anarchisantes (« Ce que doit être notre fraternité » et « Solidarité »). Cependant, dès 1895, le tournant orientaliste est pris. Alexandra David-Néel donne à L’Étoile socialiste des « Notes sur le bouddhisme » qui signent son appartenance au monde de la mystique bouddhique. On relève sa signature dans de nombreuse revues dont certaines sont plutôt confidentielles ou s’adressent à des publics spécialisés (La Revue Théosophique, L’Idée libre, littéraire, artistique et sociale) mais elle s’introduit dès 1904 au Mercure de France qui prend ses articles pendant deux ans. Il lui ouvre à nouveau ses colonnes, quand, partie en Inde, elle lui envoie des textes en 1912 (« Auprès du Dalaï-Lama », « En Asie. L’Inde avec les Anglais », « La Question du Tibet »). Forcenée de la plume, rien n’effraie cette intrépide et même si ses textes doivent mettre des semaines à parvenir aux rédactions, elle continue d’écrire, confiant ses manuscrits aux postes incertaines. Avec du temps, tout arrive.

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Quand elle revient en France après la Seconde Guerre mondiale et qu’elle s’installe à Digne (elle a 78 ans), elle fréquente plutôt Asie, Les Carnets d’Hermès, France-Asie et Connaissance du monde. L’un des derniers articles, « Pourquoi les Chinois n’aiment que les Chinois » est publié par Les Nouvelles littéraires en 1964. Elle a 96 ans.

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À cette activité de journaliste et d’écrivaine, il faut ajouter l’activité de la conférencière. Déjà à son retour en 1924, en Inde, elle a été invitée à venir parler à l’Université de Poona. L’année suivante, elle donne des conférences en France d’abord où l’accueillent l’Institut général psychologique et l’Institut de Géographie. Puis elle traverse la Manche, fait une tournée de conférences en Angleterre, revient en Belgique. Elle est infatigable : en janvier-février 1936, par exemple, elle prend la parole à Prague, Budapest, Vienne, Stuttgart, Zurich, Bâle, Lausanne, Genève, Paris (Sorbonne), Bruxelles.

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C’est donc ici la parole vivante qui porte le message, car Alexandra David-Néel ne se borne pas à la description des paysages, des mœurs ou des coutumes, elle révèle aussi la doctrine et les pratiques bouddhiques. On passe ici du récit d’aventure à la transmission de la Sagesse.

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Bien que le cinéma n’ait encore que 25 ans d’existence, Alexandra David-Néel se plaît à rêver de film. Elle écrit à son mari : « Qui dit que notre extraordinaire voyage ne pourra pas donner lieu à un film. Tu sais que, sans sortir de Paris ou d’une autre cité, on obtient des alpinistes escaladant des sommets neigeux, des gens se noyant en mer, etc. Il y a des trucs pour cela et les photographes spéciaux pourraient très bien nous faire jouer « en chambre » nos camps dans les cavernes et autres aventures. Peut-être l’idée dirait-elle quelque chose à un imprésario de cinéma américain. » Ce rêve reprend corps quand elle se fixe à Digne en 1946. Le 19 mai, elle écrit : « J’ai imaginé un sujet de film de court métrage qui me paraît original. J’en ai communiqué le scénario à un de mes amis actuellement ambassadeur de France à Copenhague qui m’a fortement appuyée à montrer mon projet de scénario au directeur du département des Relations culturelles à New York en vue de me mettre en rapport avec un producteur qui confierait à un cinéaste de métier le soin de construire le film, dialogues, etc.. Mon film ne met en scène ni gangsters ni histoire d’adultère. Mes personnages sont des dieux, dieux modernes réunis pour une garden-party dans un Olympe également moderne. » Ce projet ne se réalise pas, mais, en 1960, à 92 ans, l’infatigable, exhumant ce vieux texte, ne se voit-elle pas à nouveau en scénariste de film !

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Plus accessible, la prise de parole à la radio ouvre vers un vaste public, mais elle n’intervient que relativement tard dans la longue carrière d’Alexandra David-Néel. L’Institut national de l’audiovisuel conserve des bandes enregistrées les 16 et 23 décembre 1954, les 14 et 20 janvier 1955 et le 17 novembre 1957. En décembre 1962, Pierre Brive vient à Digne l’interviewer pour Radio-Monte-Carlo. Mais ce n’est que dans sa dernière année, en 1969 qu’Alexandra David-Néel participe à une émission de télévision. Arnaud Desjardins, lui-même adepte du bouddhisme, qui a fait de nombreux et longs séjours en Inde, vient interviewer la centenaire pour son émission L’Invité du dimanche, programmée pour le 2 novembre. Il est accompagné de son ami Jacques Delrieu, réalisateur de l’ORTF, qui lui aussi a séjourné en Inde dans un ashram. Ces interlocuteurs sont donc sur la même longueur d’onde que la très vieille dame, qui tient vaillamment son rôle devant l’équipe des techniciens et sous la chaleur des projecteurs.

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Ainsi, Alexandra David-Néel a toute sa vie servi la cause de cet Orient, qu’elle aime par dessus tout, dans tous les médias du temps. Elle l’a mis en scène dans les livres, les articles, les conférences, les interventions à la radio et, pour finir, à la télévision, mais c’est sans doute dans sa correspondance qu’on retrouve le mieux la personne qu’elle fut, les idées qu’elles professait et les pays qu’elle a traversés. Toute sa vie, elle a beaucoup écrit et à un très grand nombre de correspondants. Elle a entretenu des relations épistolaires avec des sommités du bouddhisme en Inde, des responsables politiques anglais en Inde, français à Paris, comme Silvain Lévi qui « a signalé son mérite au président Doumergue », avec des milieux aussi divers que celui des britanniques à Calcutta ou des moines tibétains de Chine. Écrire était pour elle comme une seconde nature. Cependant, la correspondance la plus régulière a été pour son époux, Philippe Néel, dont elle fut presque toujours éloignée à partir de 1911 et jusqu’à la mort de celui-ci, le 8 février 1941. Pendant trente ans, elle a écrit absolument régulièrement à ce confident, même dans les conditions les plus difficiles, la guerre sino-japonaise en Chine ou la traversée de l’Himalaya vers Lhassa. Cette correspondance est un échange, mais elle est aussi un récit au quotidien de sa vie en Orient. Alexandra David-Néel est d’ailleurs tout à fait consciente de l’importance que ces textes peuvent revêtir pour elle et elle prescrit explicitement à son époux de conserver, classer, ordonner cette correspondance, qui lui servira plus tard, dit-elle, de repères quand elle voudra relater ses pérégrinations et décrire les pays traversés. Arrivée à un très grand âge, elle n’en a pas peut-être exploité toutes les richesses et elle en laisse le soin à sa dame de compagnie, Marie-Madeleine Peyronnet. En août 1969, sentant approcher sa fin elle confie à celle-ci : « Je sais que je vais mourir […] et pourtant, j’ai plusieurs livres à écrire… Ne serait-ce que la correspondance, tu sais, les trois valises remplies de lettres que tu as rangées dans ma salle de bains, il y a quelques années de cela. Eh bien, rien qu’avec cela je pourrais encore faire deux livres. » S’il est trop tard pour Alexandra David-Néel, il n’est pas trop tard pour Marie-Madeleine Peyronnet, qui obtient la permission de publier la correspondance. D’où sortent en 1975 et 1976, chez Plon, les deux volumes du Journal de voyage, l’un des plus grands best sellers de son œuvre.

L’écho médiatique

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On peut maintenant essayer de saisir l’autre versant de la médiatisation : la façon dont les médias et, partant, leurs publics ont réagi à l’œuvre et aux exploits d’Alexandra David-Néel. On peut adopter ici une démarche qui suit le fil du temps pour comprendre quel intérêt a suscité cette grande dame de l’aventure, comme orientaliste et comme voyageuse, auprès de quel public et dans quel contexte.

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Le premier livre d’Alexandra David-Néel, Pour la vie, assez autobiographique, écrit en 1888, est publié à compte d’auteur en 1898 et passe pratiquement inaperçu. En fait, c’est en tant qu’orientaliste, qu’Alexandra David-Néel a d’abord touché un public savant et donc assez étroit : les fidèles des sociétés savantes, du Mercure de France, des associations comme la Société théosophique. Elle a beaucoup travaillé pour s’imposer comme une spécialiste du bouddhisme dans ces milieux spécialisés. Son prestige comme universitaire (elle a enseigné à l’université à Bruxelles) est reconnu à l’étranger.

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En 1911 et 1912, à Colombo comme à Calcutta, elle est accueillie par ses pairs avec plus que de l’intérêt. Sa visite à l’université de Calcutta est commentée dans les journaux locaux. Mais déjà pointe l’intérêt pour la voyageuse qui a accompagné le fils héritier du maharadjah, Sidkéong Tulku, dans son voyage au Sikkim. Le 12 avril 1912, elle a été reçue en grande pompe par le Dalaï-Lama, visite officielle dont les journaux de Calcutta ont rendu compte. Visite exceptionnelle d’une femme européenne reçue officiellement par le pape des bouddhistes ! Mais la dame se plaint du compte rendu : « J’apprends que les journaux de Calcutta qui s’occupent beaucoup de moi… beaucoup trop, ont publié des stupidités à propos de ma visite au Dalaï-Lama. J’ai dû écrire, rectifier, produire de la copie journalistique en anglais [31][31] Alexandra David-Néel, Journal de voyage, t.1, Pocket,.... » Ces journaux touchent essentiellement le public de la colonie anglaise, société plutôt étroite dans laquelle elle s’est introduite avant de partir pour le Sikkim. Mais il s’agit cependant d’une large audience dont elle s’étonne dans une lettre à son mari le 9 mai 1912 : « Qui aurait jamais dit […] que ma prose anglaise remplirait les colonnes des grands journaux de Calcutta. Le fait me semble à moi-même extravagant. L’Indian Mirror a publié une des conférences que j’ai faites et le Statesman a publié ma réplique à l’information erronée qui m’avait fait me « prosterner » devant le Dalaï-Lama. [32][32] Alexandra David-Néel, Journal de voyage, t.1, Pocket,... »

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Mais la « gloire » médiatique d’Alexandra David-Néel repose bien entendu sur le grand voyage qui l’amène à franchir les frontières interdites du Tibet. Douze ans de pérégrination dans les Himalayas, douze ans d’épreuves physiques et morales même si la voyageuse n’était jamais seule, suivie longtemps par des porteurs et des serviteurs, puis, pour l’entrée incognito dans le royaume interdit, par son fidèle servant, le jeune lama Yongden, dont elle s’est attaché les services depuis le 13 mai 1914. Le voyage achevé, il est l’objet d’une médiatisation intense.

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Le coup d’envoi est donné par une dépêche de l’agence Havas le 24 janvier 1925 : « On annonce qu’une Française, Mme Alexandra David-Néel qui quitta la France en 1911 pour l’Inde, est parvenue à entrer dans Lhassa, ville interdite aux étrangers [33][33] Cité par Jean Chalon, Le lumineux destin d’Alexandra.... » Cette brève est suivie d’un curriculum vitae très détaillé et précis. Au-delà des journaux de Calcutta, la presse occidentale s’empare de l’exploit. Les mérites de l’orientaliste s’effacent devant la témérité de la voyageuse. À son arrivée à Bénarès, en février 1925, elle est déjà reçue comme une célébrité et donne aux journaux locaux des interviews. Dès lors, en France, les « grands » journaux (Le Figaro, Le Matin) s’emparent de la nouvelle, suivis par les journaux de province et de ceux de Tunis (le quotidien Tunis socialiste). Arrivée à Colombo et prenant conscience des possibilités que lui offre cette « gloire médiatique », Alexandra David-Néel brusque son départ et revient en France. Elle arrive au Havre le 10 mai 1925. Elle est accueillie comme une héroïne nationale. Elle a droit à la Une des grands quotidiens de Paris et de la province. Son arrivée à Paris, à la gare Saint-Lazare, est attendue par les journalistes et les photographes. Toujours suivie de son fidèle Yongden, elle accepte de donner des interviews, de recevoir des médailles, de faire des conférences où elle reçoit l’ovation des assistants. Ce tourbillon médiatique se prolonge pendant une bonne année.

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Dans les années suivantes, c’est à ses livres que la presse fait honneur. L’abondante production de la journaliste, qui sait vulgariser la pensée du bouddhisme, alimente régulièrement des comptes-rendus de presse. Cette « femme sur le toit du monde », comme la décrivent les journalistes new-yorkais fait régulièrement « parler d’elle », conformément à son intention de « retenir l’intérêt ». Cette médiatisation l’entraîne parfois dans des domaines éloignés de ses compétences : en février 1927, elle reçoit le grand prix de l’athlétisme féminin et elle se dit « choquée » que ses exploits puissent être assimilés à un sport. Cependant, dans le prolongement de cette distinction, elle écrit un article « sur le sport comme elle le comprend », article qui paraît Outre-Atlantique où son exploit, estime-t-on, ne peut être comparé qu’aux seules expéditions polaires ! [34][34] Alexandra David-Néel, Journal de voyage, tome 2, p...

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La « gloire » médiatique ne se démentira plus. D’un gigantesque dossier de presse, on peut, à titre d’exemple, extraire l’interview que lui consacre Lawrence Durrell, lui-même écrivain, dans un article paru dans Elle le 17 juillet 1964. Le dithyrambe est toujours de mise : « La liste de ses voyages est stupéfiante, justifiant à elle seule le titre enthousiaste de « Française la plus remarquable de notre temps » […]. C’était elle qui nous avait ouvert tout le monde caché du bouddhisme tibétain à une époque où nos connaissances en ce domaine étaient aussi limitées qu’inexactes. » Cette « femme d’exception » est faite Commandeur de la Légion d’Honneur, la plus haute distinction qu’elle aurait pu convoitée si les distinctions de cet ordre l’avaient vraiment intéressée, ce qui n’est pas certain.

La « gloire médiatique » posthume d’Alexandra David-Néel

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Quand Alexandra David-Néel disparaît, le 8 septembre 1969, les hippies se sont déjà tournés vers le Népal et les Himalayas. Le roman de René Barjavel, Voyage à Katmandou est porté à l’écran et sort le 24 septembre 1969, quelques jours après le décès de la vieille dame. Le bouddhisme pénètre en Occident et prend alors une autre dimension. Des Français, comme Arnaud Desjardins, font des voyages initiatiques en Inde et des séjours dans des ashrams. Des lamas viennent ensuite en France et fixent leurs communautés dans des monastères ouverts aux retraitants, qui s’initient aux pratiques du yoga et de la méditation. Cette vogue est portée aussi par les facilités de plus en plus grandes offertes aux voyageurs en attendant les fous de trekking.

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Dans ce contexte des années soixante-dix, l’œuvre d’Alexandra David-Néel trouve un second souffle qui ne se dément pas jusqu’à aujourd’hui. En témoigne évidemment l’intérêt des éditeurs. Plon, le premier à lui prendre ses textes après le grand voyage à Lhassa, publie en 1975-1976 des extraits de la correspondance avec son mari, sous le titre Journal de Voyage, autre façon de saisir les pérégrinations de la voyageuse. Le livre remporte un grand succès. Les Éditions du Rocher et les Éditions Adyar se spécialisent dans les livres sur le bouddhisme. Surtout, suprême consécration, le livre de poche diffuse plus largement ses livres, comme Pocket en France aujourd’hui. Les traductions ne fléchissent pas, au contraire. Les éditeurs allemands de Wurzburg, Munich, Wiesbaden, Berlin, les italiens de Milan et Rome, les néerlandais de La Haye et d’Amsterdam, les espagnols de Barcelone et de Madrid, les portugais de Porto, les suisses de Bâle, Berne et Genève, pour l’Europe centrale, ceux de Prague, Varsovie, Bucarest sont présents. Dans la décennie 1990, l’aire s’étend en Asie, New Delhi, Calcutta, Istanbul et, en 1997, un éditeur du Vermont diffuse Immortalité et réincarnation. Doctrines et pratiques, Chine, Tibet, Inde (France 1961) au Canada (Toronto), en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Afrique du Sud.

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À ce parcours planétaire on peut ajouter aujourd’hui une mention d’Alexandra David-Néel dans les sites internet. Outre celui du musée de Digne qui porte son nom et se tient dans sa maison, elle trouve sa place comme un auteur « classique » dans les bibliographies des sites qui invitent au trekking les fanatiques de Katmandou et des Himalaya (Voyage d’une Parisienne à Lhassa, Plon 1927 et Au Cœur des Himalayas. Sur les chemins de Katmandou, Pygmalion, rééd. 1978) comme ceux qui cherchent une vulgarisation accessible de la pensée du Bouddha [35][35] http://www.zonehimalaya.net/Informations/bibliogra.... Elle n’est pas seulement une référence mais une inspiratrice : en 2005, Priscilla Telmon, journaliste, écrivain, photographe, présentatrice de documentaires à la télévision, se lance dans « une longue marche » à l’exemple d’Alexandra David-Néel : 5000 kilomètres à pied pour atteindre le Tibet. Un périple qu’elle qualifie de « double voyage à pied et dans le texte », pour refaire celui de la Parisienne à Lhassa[36][36] France 3, Explore, « Voyage au Tibet interdit », diffusé....

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On peut conclure ce parcours en observant qu’Alexandra David-Néel n’était pas seulement une voyageuse entreprenante, voire intrépide, une orientaliste convertie au bouddhisme, mais que, comme journaliste, elle a su, mieux que beaucoup de ses contemporains ou contemporaines célèbres, exploiter au mieux les possibilités offertes par les médias, par tous les médias. La presse écrite, d’abord et surtout, étant elle-même une plume, mais aussi, vers la fin de sa vie, l’arrivée des médias audio-visuels, radio et, pour finir, à quelques semaines de la fin de sa très longue vie, la télévision. Elle a donc, avec une vive conscience de sa propre valeur, servi sa cause et celle du bouddhisme tibétain, révélant, en France et au-delà, cette religion largement ignorée jusque-là en Occident et dont les développements dans les dernières décennies du xxe siècle servent encore sa « gloire médiatique ».

Notes

[1]

L’Étoile socialiste, n° 20, 2e année, 1895.

[2]

L’Alliance scientifique universelle, 1900.

[3]

Bulletins et Mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris, 4 juillet 1901.

[4]

Idée libre, littéraire, artistique, sociale, Bruxelles, 15 juillet 1901, t. II, 1re année, n° 7, p.29-63.

[5]

Mercure de France, Paris, I, 1904.

[6]

Mercure de France, Paris, III, 1904.

[7]

Mercure de France, Paris, XII, 1904.

[8]

Le Courrier européen, 1905, 10 février.

[9]

La Société nouvelle, Paris (et Mons) 1908.

[10]

Londres, 1907.

[11]

Paris, 1909.

[12]

Paris, 1911.

[13]

Paris, Plon, 1929.

[14]

Paris, Aydar, 1930.

[15]

Paris, Aydar, 1931.

[16]

Paris, Plon, 1933.

[17]

Paris, Plon, 1938.

[18]

Paris, Plon, 1940.

[19]

Paris, Plon, 1927.

[20]

Paris, Plon, 1947.

[21]

Paris, Éd. Charles Dessart, 1949.

[22]

Paris, Plon, 1951.

[23]

Paris Aydar, 1951.

[24]

Paris, Éd. de la Colombe, 1951.

[25]

Paris, Aydar, 1958.

[26]

Paris, Aydar, 1958.

[27]

Paris, Plon, 1960.

[28]

Paris, Plon, 1961.

[29]

Paris, Plon, 1953.

[30]

Genève-Paris, La Palatine, 1964.

[31]

Alexandra David-Néel, Journal de voyage, t.1, Pocket, 1975, p.138.

[32]

Alexandra David-Néel, Journal de voyage, t.1, Pocket, 1975, p.141.

[33]

Cité par Jean Chalon, Le lumineux destin d’Alexandra David-Néel, Pocket, 1985, p.347.

[34]

Alexandra David-Néel, Journal de voyage, tome 2, p.297.

[36]

France 3, Explore, « Voyage au Tibet interdit », diffusé le 9 octobre 2005.

Résumé

Français

Alexandra David-Neel, orientaliste, journaliste et voyageuse intrépide, est de la race des grands reporters des années 1920. Pendant toute sa vie, de son premier livre publié en 1898 à son premier interview télévisée en 1969, elle s’est préoccupée de sa « gloire » médiatique. Elle a exploité tous les médias : les articles, les livres, la photographie, les conférences, la radio et, pour finir, la télévision. Elle a « mis en scène » son grand exploit, le voyage d’Une Parisienne à Lhassa et diffusé sa connaissance du bouddhisme, en un temps où les religions orientales étaient encore terra incognita en Occident.

English

An expert in Asian studies, journalist, intrepid traveller, Alexandra David-Neel was one the finest reporters un 1920. She sought recognition through media her entire life, from her first published book in 1898 to her first television interview in 1969. She exploited all modes of communication : writing articles, books, photography, speaking engagements, radio and, finally, television. Her biggest achievement the publishing of her book, Journey of a Parisian Woman in Lhassa, spreading the knowledge of Buddhism during a time period where Asian religions were still terra incognita in the Western Hemisphere.

Plan de l'article

  1. Les stratégies médiatiques d’Alexandra David-Néel
  2. L’écho médiatique
  3. La « gloire médiatique » posthume d’Alexandra David-Néel

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