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Les cahiers de médiologie

1997/2 (N° 4)

  • Pages : 278
  • DOI : 10.3917/cdm.004.0219
  • Éditeur : Gallimard

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W. Vailant, Trompe-l’œil

Dresde. D.R.
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Pour les lettres d’amour comme pour les lettres d’affaire, on n’écrit pas sur n’importe quel papier. Au milieu du XIXème siècle, les manuels de correspondance sont formels : « Il n’y a que les cuisinières bel esprit et les fantassins amoureux qui se servent de papier ornementé » [1][1] Roger Chartier (dir), La correspondance. Les usages.... Déception. Au moment même où l’industrie offre pour quelques sous des papiers rose ou bleu, décorés d’arabesque, si tentants pour les demoiselles, des règles de savoir-vivre impénétrables au profane en défendent l’emploi. Car, pour écrire, il y a papier et papier. Papier armorié aux lourdes tranches dorées, feuillets de couleur parfumés à la violette, pages quadrillées arrachées à un cahier, le papier des lettres est saturé de signes.

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Il en dit long sur son expéditeur et autre chose que ce qui est écrit. Sur les lettres d’affaire, les noms de firmes enluminés d’extravagantes arabesques et les ballots de marchandises dessinés en en-tête disent le naïf désir de puissance des entrepreneurs ordinaires du siècle de l’industrie. Le papier parfumé à la violette des cuisinières et des grisettes illustre la difficulté de maîtriser les règles codées de la séduction tandis que le papier monogrammé des plus opulents, au poids immuable et aux dimensions strictement établies, témoigne qu’au royaume des signes, tous ne sont pas égaux.

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Et pourtant. Le XIXème siècle a vu se démocratiser le papier, en même temps que l’écriture. En 1914, tous ou presque, parmi les plus jeunes savent écrire. L’école a montré à chacun des modèles de lettres et les guerres, le service militaire, l’exode rural, ont donné à beaucoup l’expérience du courrier envoyé et reçu. On trouve désormais du papier à écrire partout : Pierre Jakez Helias en témoigne : en pays bigouden, les vieilles femmes les plus pauvres gagnent quelque argent en vendant du papier pour les lettres. Signe qu’il y a un peu moins pauvres qu’elles pour l’acheter. Dans la capitale, dès le second Empire, les marchandes ambulantes hèlaient le passant en proposant aux bonnes et aux grisettes du papier à écrire, enfermé dans des pochettes illustrées « deux sous de papier pour écrire à vos amoureux ». Mais, en même temps que la maîtrise de l’orthographe devient un signe de distinction, le choix du papier à lettre se complique de mille pièges.

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Jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, le choses sont assez simples. Les gens du peuple n’écrivent guère de lettres, et les autres usent de grandes feuilles de papier blanc non ébarbé, un peu rugueuses, à gros grain. L’usage est de plier, selon des normes bien précises, la feuille sur laquelle on écrit et d’indiquer l’adresse au dos. Les lettres les plus élégantes sont fermées par une languette de papier glissée dans une fente et marquées d’un sceau. Les enveloppes apparaissent à la fin du XVIIIème siècle, en Allemagne. L’usage précise qu’elles peuvent être d’un papier plus grossier que la lettre [2][2] Les feuilles marcophiles, n° 191, 1973.. Vers 1790, l’apparition de la lithographie et la mise au point de procédés de gravure moins coûteux que la taille-douce transforment complètement l’économie du papier à écrire. Les feuillets destinés à l’écriture commencent à s’orner de décors de toutes sortes, adaptés au statut des correspondants et illustrant les passions du jour. Les soldats en campagne écrivent sur le papier que vendent les cantinières, ces « lettres de cantinières » que conserve le musée de la Poste. Le papier des armées de la République portait en tête « Liberté Égalité Fraternité », l’indication du régiment, du bataillon, de la compagnie, ou le nom du navire de guerre sur lequel était embarqué le marin. Celui des soldats de l’Empire s’orne d’un emblème guerrier et les portraits de l’Empereur et de l’Impératrice veillent paternellement sur les écrits des « Marie Louise ». Une belle lettre de soldat datée de « Ruel, 18 janvier 1812 » décrit l’Empereur. Le jeune soldat l’a vu en personne lors d’une revue des troupes et, ajoute-t-il, « il est costumé tout comme vous voyez là sur ces lettres » [3][3] Eugène Vaillé, Histoire des postes françaises, cité....

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A Paris, le papier des dames et des demoiselles devient un objet luxueux, un peu extravagant. Susse et Giroux, marchands papetiers en vogue sous le Premier Empire et la Restauration offrent des papiers gaufrés ou imprimés, entourés d’encadrements compliqués. Les nouveaux formats, portent les noms primesautiers de « Petit Poulet » ou « Petite Mignonnette ». Les bordures timbrées s’ornent de sphinx, de carquois, de flèches. Après 1814, les royalistes iront chez Johannot se procurer du papier vergé frappé de fleurs de lys. Sous Louis-Philippe, la vogue est aux feuillets à bord doré. Les dames les plus audacieuses s’offrent des feuilles en tryptiques qui se referment sur leurs secrets mais on peut aussi trouver du papier à lettre ajouré comme de la dentelle. Les enveloppes, elles aussi décorées, sont de plus en plus allongées, au point qu’il est difficile d’y inscrire une adresse. Le Manuel des élégants et des élégantes le dit en 1805 : « Rien n’est plus digne d’une petite maîtresse que d’écrire un billet avec de l’encre d’or sur papier rose marqué de jolies vignettes, et avec de l’encre d’argent sur du papier bleu de ciel, laquelle ne coûte que 200 francs la livre » [4][4] John Grand-Carteret, op. cit., p. 15..

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Il existe aussi des papiers parfumés, des papiers décorés de fleurs, de roses, de myosotis : le langage des fleurs redouble les propos de la lettre. Dans les « lettres de compliment » ou de nouvel an, la décoration porte le message, plus encore que les propos convenus calligraphiés dans le peu de place qui reste. Acquérir du papier, c’est déjà entrer dans le monde enchanté de la correspondance amoureuse. Lorsqu’elle commence à ressentir du vague à l’âme, Emma Bovary s’achète « un buvard, une papeterie, une plume et des enveloppe, quoiqu’elle n’eût personne à qui écrire » [5][5] Gustave Flaubert, Madame Bovary, Imprimerie Nationale,.... Mais l’industrie papetière, si habile à offrir de séduisant papiers pour les lettres d’amour, n’offre rien d’adapté aux lettres de rupture. Rodolphe trouve bien brutale la lettre par laquelle il annonce à Emma qu’il la quitte : « Pauvre petite femme ! pensa-t-il avec attendrissement. Elle va me croire plus insensible qu’un roc ; il eût fallu quelques larmes là dessus ; mais, moi, je ne peux pas pleurer ; ce n’est pas de ma faute. Alors, s’étant versé de l’eau dans un verre, Rodolphe y trempa son doigt et il laissa tomber de haut une grosse goutte, qui fit une tâche pâle sur l’encre… » [6][6] Ibid. p. 261. Système de signes contradictoires du texte et du papier…

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Les papiers d’affaire n’échappent pas à la tentation de la décoration. L’exemple est venu, semble-t-il d’Italie. A la fin du XVIIIème siècle, les lettres de messagerie portent un en-tête pré-imprimé qui spécifie le nom de l’expéditeur, et invite à préciser dans des blancs du texte, la nature des objets transportés, leur poids et l’adresse. Tous commencent alors par « A la garde de Dieu par l’entremise de … il vous plaira de… » La Révolution met les lettres de voiture et leurs marchandises sous une invocation plus républicaine : biens et personnes voyagent désormais « Sous la protection des lois ». L’arrivée du chemin de fer réduit l’invocation protectrice à sa plus simple expression : « Vous trouverez ou vous recevrez… » est-il désormais seulement imprimé en tête des lettres de messagerie. En revanche, le papier à lettre des entreprises et maisons de commerce profite du coût modique de la lithographie et connaît une créativité sans précédent. A partir de 1830, on voit, en tête des missives des maisons de transport, se multiplier vignettes, bandeaux et décors. Soigneusement dessinés, des voitures de roulage, des wagons de chemin de fer, des amoncellements de marchandise, des vues d’usines, chantent la gloire de l’entrepreneur. Alors que l’industrie multiplie les objets manufacturés, le décor des lettres aux clients devient une réclame en puissance. Toutes les ressources de la typographie sont mobilisées pour enrouler les pleins et les déliés des noms du propriétaire ou de la firme et leur offrir un peu de cette respectabilité que la société n’offre pas toujours aux marchands [7][7] Caroline Laroche, “Têtes de lettres”, dans Plumes et.... En 1874, la loi pérennise ces décors en obligeant les entreprises à fournir un certain nombre de renseignements sur elles-mêmes en tête de leurs missives. Efforts de mise en page et jeux typographiques s’imposent alors à tous. Les hôtels mettent à la disposition de leur clientèle du papier orné d’une vue des lieux.

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Certains clients, pourtant, préfèrent l’austérité de la feuille blanche. La diversité et la fantaisie des papiers pose un problème neuf à leurs acheteurs. Saturé de signes (l’épaisseur du papier, sa couleur, son format, son décor, son parfum même), le papier de la lettre porte en lui-même un message, dénote le goût, la condition sociale, de l’expéditeur. Il trahit aussi sa capacité à maîtriser les codes culturels. Les plus à l’aise se laissent tenter par l’extravagance. Envoyez moi de Paris « ce papier jaune et bleu qui est si laid et qui est si à la mode » demande George Sand le 3 avril 1830 [8][8] Geneviève Haroche Bouzinac, L’épistolaire, Hachette,.... Balzac fait confectionner par Madame Hanska une boîte à parfumer le papier identique à la sienne. Mais les plus modestes se guident difficilement entre la tentation du joli et du parfumé et les règles strictes du goût distingué. Quelle malchance que ce papier violet parfumé à la violette, si tentant, soit justement celui qu’il ne faut pas employer. Il existe des guides pour s’y retrouver. Les secrétaires, recueils de modèles de lettres et de conseils aux épistoliers sont un genre littéraire ancien et populaire. Ils se multiplient au XIXème siècle et leurs recommandations sont formelles : « le très gros papier ne saurait être permis qu’aux gens de la dernière classe »(Bescherelle, 1838).

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A l’extrême fin du siècle, la question du papier ne se pose plus seulement aux servantes parisiennes désireuses de faire comme leurs maîtresses. Dans les campagnes on commence à écrire plus et plus souvent, et la figure de l’enfant lisant et écrivant pour les autres dans la famille devient canonique. C’est justement parce qu’écrire est plus naturel que l’école propose désormais des modèles de lettres dans ses exercices d’écriture. La séparation du service militaire, voire de la guerre, pousse à écrire et le papier à lettre à l’en-tête du régiment fait toujours partie des effets fournis aux soldats. Pendant la guerre de 1914-1918, le Touring Club de France ajoute de son propre chef du fil, des aiguilles et du papier à lettres au paquetage du soldat. Parfois écrit par un camarade plus lettré, le contenu des lettres est standardisé, pas très personnel, comme le papier lui-même. Pour ces écrivains de rencontre la question du support semble sans importance, tant l’attention est concentrée sur le texte lui-même. Écrire est un effort : il faut trouver le ton juste, le mot qui convient mais c’est sur un simple feuillet détaché d’un cahier qu’Antoine Sylvère (Toinou) écrit, vers 1898, tous les mois à son père, à la demande de sa mère qui ne sait pas écrire.

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Pour tous les autres, choisir son papier fait partie de l’acte d’écrire. Écrire n’importe où, sur n’importe quoi, comme le font les plus pauvres ou les plus maladroits, devient alors le signe de distinction suprême de ceux qui, justement, sont les plus familiers de l’écrit. Les écrivains s’installent au café et demandent au garçon « une plume et du papier ». Henri Miller écrit sur des feuillets datés « Au sans-souçi, comptoir glacier ». Stephan Zweig s’empare du menu d’un restaurant pour mieux en décrire l’ambiance à sa correspondante. Les artistes s’approprient leur papier en décorant feuillets et enveloppes tandis que les manuels de savoir vivre apprennent aux adolescentes qu’on ne met pas de petits cœurs ou d’adresse au facteur sur l’enveloppe. Dédale de l’empire des signes, paradoxe de ce trop beau papier que le désir de distinction nous refuse au moment même où l’industrie nous l’offre.

Notes

[1]

Roger Chartier (dir), La correspondance. Les usages de la lettre au XIXe siècle, Fayard, 1991, p. 240.

[2]

Les feuilles marcophiles, n° 191, 1973.

[3]

Eugène Vaillé, Histoire des postes françaises, cité par John Grand-Carteret, Vieux papiers. Vieilles images, Paris, Le Vasseur, 1896.

[4]

John Grand-Carteret, op. cit., p. 15.

[5]

Gustave Flaubert, Madame Bovary, Imprimerie Nationale, collection “La Salamandre”, 1994, p. 343.

[6]

Ibid. p. 261

[7]

Caroline Laroche, “Têtes de lettres”, dans Plumes et En-têtes, p. 35-51, s. d., Musée de la Poste, Paris.

[8]

Geneviève Haroche Bouzinac, L’épistolaire, Hachette, 1995, 160p., p. 38.

Pour citer cet article

Bertho-Lavenir Catherine, « Du papier et des lettres », Les cahiers de médiologie, 2/1997 (N° 4), p. 219-223.

URL : http://www.cairn.info/revue-les-cahiers-de-mediologie-1997-2-page-219.htm
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