CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Introduction

1L’ambition de ce texte est de participer à la réflexion sur l’avenir d’un sport confronté à la question du dopage. Il comprend deux parties hétérogènes mais complémentaires. La première vise à introduire le débat philosophique et éthique sur l’amélioration des performances sportives. La seconde partie, plus atypique, est consacrée à la présentation d’un manuscrit non publié que nous avons récemment eu la chance de découvrir dans la bibliothèque de l’Université libre de Bruxelles. Il s’agit d’un essai qui étudie l’évolution du sport au xxie et dans la première moitié du xxiie siècle. L’auteur en est inconnu. Le texte a probablement été rédigé par un historien et philosophe du sport peu après les Jeux olympiques de Bruxelles de 2144. Plus loin, nous reviendrons sur le statut énigmatique de ce manuscrit. Mais commençons par envisager la question de l’amélioration des performances dans le sport contemporain.

I – Sport et amélioration au début du xxie siècle

« Could this sort of gene transfer into skeletal muscle actually be used for a genetic enhancement of athletic performance or even just cosmetic purposes? Just say you’d like your pectoralis muscles to be a little larger because you want to look a little better at the beach. Just take a few injections of the virus, and a month later while you’re watching television, your muscles have gotten bigger. »

A – Le renouveau du débat sur l’amélioration des performances sportives

2Le débat sur l’amélioration des performances sportives est évidemment fort ancien, mais il a considérablement évolué au cours de ces dernières années. Deux raisons expliquent, selon nous, ce renouvellement.

Première raison : la création de l’Agence mondiale antidopage (ama)

3La recrudescence de la lutte antidopage après l’affaire Festina sur le Tour de France 1998 a conduit à la création de l’Agence mondiale antidopage (ama) et à l’application d’une philosophie prohibitionniste officiellement défendue par les autorités sportives. L’Agence mondiale antidopage a pour mission de promouvoir, de coordonner et de superviser la lutte contre le dopage dans le sport sous toutes ses formes. Elle a été fondée en 1999 à titre d’organisation internationale indépendante. Composée et financée à parts égales par le mouvement sportif et les gouvernements, elle supervise la conformité des pratiques sportives au Code mondial antidopage, un document harmonisant les règles liées au dopage dans tous les sports et tous les pays. L’ama a pour objectif d’encourager une culture du sport sans dopage. La création de l’ama a eu pour conséquence de mettre fin au laxisme relatif en matière de lutte antidopage qu’on avait connu dans les dernières décennies du xxe siècle. Cette volonté politique d’éradiquer le dopage a conduit à la condamnation de nombreux sportifs à des peines de suspension de compétition plus ou moins longues, et, indirectement, à l’emprisonnement d’athlètes aussi illustres que Marion Jones. Certains médecins et philosophes pensent aujourd’hui que l’objectif d’éradication du dopage dans le sport constitue un idéal inatteignable. Estimant que la politique de l’ama est contre-productive, ils préconisent différentes approches pragmatiques autorisant des pratiques dopantes sous contrôle médical.

L’émergence de la médecine d’amélioration

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« ?– Dr Dumas, est-il possible de faire un grand champion d’un athlète moyen uniquement à l’aide du doping? ?
– C’est assez difficile de répondre. Il est un fait qu’on arrive à faire des supermen actuellement, puisqu’on arrive par des moyens scientifiques à se promener dans le cosmos et peut-être bientôt à atterrir dans la Lune. Il est possible – je n’en sais rien, je ne suis pas capable de répondre là-dessus – que l’on puisse faire avec un homme de valeur moyenne, un superchampion. Mais quoi qu’il en soit, ceci pose des problèmes moraux extrêmement importants, car où va-t­on s’arrêter ? Est-ce que l’on ne va pas donner, chez Renault, des médicaments à un tourneur pour qu’il augmente son rendement ? Est-ce qu’on ne va pas essayer de faire un polytechnicien de n’importe quel enfant moyen à 8 ans ? On va prendre un enfant à 10 ans et décider qu’il sera un grand champion de natation ou de cyclisme, et à partir de ce moment-là utiliser tous les moyens de la science, au risque de ne pas savoir ce qui va se passer par la suite, pour en faire un superman à 21 ans. Des champions du laboratoire ? Des champions du laboratoire, nous, médecins français, je pense que nous ne sommes pas d’accord là-dessus »
(Dr Dumas, « Attention danger », Les coulisses de l’exploit, ortf, 21 février 1962).

5La deuxième raison donnant à la question de l’amélioration des performances sportives une dimension philosophique et éthique qu’elle ne possédait pas antérieurement, c’est l’inclusion de la question du dopage dans un champ plus large, celui de la médecine d’amélioration. L’effacement des frontières entre médecine thérapeutique classique et médecine d’amélioration constitue une des caractéristiques principales de la biomédecine du xxie siècle. Dans la biomédecine contemporaine, les nouveaux médicaments et technologies thérapeutiques peuvent être utilisés non seulement pour soigner le malade mais aussi pour améliorer certaines capacités humaines. Une enquête récente a montré que la prise de dopants cognitifs permettant d’améliorer les performances académiques était devenue une pratique courante dans les universités américaines [1]. Les substances utilisées par les sportifs pour améliorer leur performance, des produits comme les amphétamines, l’érythropoïétine, les corticoïdes ou l’hormone de croissance ont d’abord été utilisés à des fins thérapeutiques. De la même façon, des technologies médicales comme la thérapie génique ou l’injection de cellules souches sont susceptibles d’être appliquées à des fins mélioratives chez les sportifs. Cette évolution représente un changement de paradigme dans la pratique médicale. Au sein de la médecine classique, thérapeutique, s’est développée, insensiblement, une autre médecine dont l’objectif n’est plus de guérir, mais d’améliorer, une « médecine dopante ». Dans son ouvrage Better than Well, le philosophe et bioéthicien Carl Elliott s’est livré à une analyse des multiples aspects des technologies d’amélioration (enhancement technologies) dans la société américaine contemporaine [2]. Depuis une dizaine d’années, aux États-Unis d’abord puis en Europe, de nombreux auteurs – médecins, philosophes, bioéthiciens, juristes – se sont penchés sur le thème des technologies d’amélioration [3]. La médecine n’est plus uniquement thérapeutique. Certains attendent d’elle qu’elle intervienne dans l’amélioration des performances et dans le « perfectionnement » de l’humain, y compris dans le domaine sportif. Dans ce contexte, le sport de compétition pourrait devenir un des principaux laboratoires de l’« enhancement »[4]. Les athlètes acceptent souvent de prendre des risques, y compris celui d’avoir recours à des produits dopants ou à des technologies expérimentales, pour améliorer leurs performances. Pour remporter des compétitions, battre des records ou gagner des médailles, certains sportifs sont prêts à devenir les sujets d’une vaste expérimentation menée jusqu’ici dans la clandestinité. La rencontre du sport et de la biotechnologie d’amélioration soulève des questions d’éthique, de philosophie et de politique sportive qui n’offrent pas de réponses simples. La politique de prohibition et de répression du dopage ne constitue certainement pas la seule stratégie possible. Il existe d’autres positions éthiques (et d’autres politiques) que celle qui sous-tend aujourd’hui l’action de l’ama. Il faudra attendre la confirmation du manque d’efficacité et l’échec probable de la politique antidopage actuelle pour que d’autres solutions soient expérimentées sur le terrain. Certains aujourd’hui, partisans d’une éthique libérale, plaident déjà pour une légalisation sous contrôle des technologies d’amélioration dans le sport. Leurs arguments méritent d’être pris au sérieux, même si la légalisation présente, elle aussi, des conséquences indésirables. Un vaste débat de société devrait être ouvert, sans préjugés, sur les conséquences de la politique antidopage, sur la légitimité d’avoir recours aux technologies d’amélioration dans le sport ainsi que sur la politique sportive à défendre pour permettre aux athlètes d’exercer leur métier dans les meilleures conditions possibles.

B – Biotechnologie, amélioration et sport : l’exemple de la thérapie génique

« What is clear… is just how impatient some coaches and athletes are to find new and ingenious ways to cheat. First it was steroids, then epo [erythropoietin], then human growth hormone – and now the illicit grail seems to be gene therapy »
(T. Friedmann, O. Rabin, T.S. Frankel, « Gene doping and sport », Science, 327, 2010, p. 647-648).
« Helping athletes was the last thing on my mind. But every time a new genetic study about boosting muscle quality or blood supply or bone strength is published, the calls start up again. These people cruise the internet for anything they think could give them a chance to become stronger, faster athletes »
(H. Lee Sweeney, cité in Robin McKie, « The drugs do work », The Observer Sport Monthly, 4, février 2007).

6Au xxe siècle, le dopage dans le sport a évolué au rythme des progrès de la pharmacologie (amphétamines, stéroïdes, hormone de croissance, érythropoïétine…). Depuis quelques années, le développement de la thérapie génique a fourni de nouveaux outils pour améliorer les performances dans le sport. L’effacement des frontières entre médecine thérapeutique et médecine d’amélioration est parfaitement illustré par l’exemple des usages potentiels de la thérapie génique dans le sport [5]. La thérapie génique apporte les techniques permettant la modification génétique de fonctions physiologiques liées à la performance athlétique. Les technologies de recombinaison génétique pourraient permettre non seulement d’atténuer les symptômes de maladies, comme la dystrophie musculaire, mais aussi de renforcer la vigueur musculaire chez les personnes âgées ou d’améliorer les performances des sportifs. Des dizaines de gènes affectant les performances des sportifs et susceptibles d’être modifiés par recombinaison génétique ont été identifiés. Des scientifiques ont créé des souris transgéniques dotées de « capacités athlétiques » exceptionnelles [6].

7Une des premières expériences de recombinaison génétique susceptibles d’avoir des conséquences sur l’amélioration des performances sportives fut réalisée par Se-Jin Lee, un professeur de biologie moléculaire à la Johns Hopkins Medical School de Baltimore. Lee a identifié la fonction de la myostatine, une protéine qui dit aux muscles quand ils doivent arrêter de croître [7]. Expérimentant sur la souris, Lee a inactivé le gène de l’animal qui code pour la synthèse de la myostatine. Il obtint des souris aux muscles hypertrophiés. Lorsqu’il publia ses résultats, Se-Jin Lee reçut des e-mails de patients souffrant de maladies musculaires, mais aussi d’athlètes ou d’adeptes du bodybuilding désireux d’accroître leur puissance musculaire de façon artificielle, et enthousiastes à l’idée d’expérimenter la thérapie génique sur leur propre corps. En 1998, H. Lee Sweeney, professeur de physiologie à l’University of Pennsylvania, publia les résultats d’une expérimentation sur une souris génétiquement recombinée pour produire de l’igf-1 (insulin-like growth factor), une substance intervenant dans l’anabolisme musculaire. Les souris aux muscles hypertrophiés de Sweeney furent baptisées « Schwarzenegger mice » par la presse américaine. Sweeney reçut, lui aussi, de nombreuses sollicitations d’athlètes désireux de bénéficier rapidement des progrès de la science [8]. Il affirme même avoir été sollicité par l’entraîneur d’une équipe de football américain et par le coach d’une équipe de catcheurs, prêts à soumettre toute leur équipe à l’expérimentation génétique. « Même quand je leur expliquais que c’était dangereux, certains athlètes étaient prêts à tenter l’expérience », ajoute Sweeney [9]. La possibilité d’un dopage par thérapie génique a également été relancée par les travaux d’une équipe dirigée par Richard Hanson. Les souris génétiquement modifiées par Hanson possèdent des qualités athlétiques exceptionnelles.

8Leurs performances sont améliorées de façon spectaculaire. Sur un tapis roulant, elles peuvent courir jusqu’à six kilomètres à la vitesse de 20 mètres/minute, quand les souris normales s’arrêtent au bout de 200 mètres. Ces modifications sont liées à la surexpression dans le muscle squelettique d’un gène, celui de l’enzyme « phosphoenolpyruvate carboxykinase cytosolique » (pepck-c). Cette enzyme est impliquée dans la synthèse du glucose, le « carburant » des cellules, et du glycérol, qui se trouve dans les graisses. L’amélioration de la capacité des souris à courir s’explique par leur consommation d’oxygène, plus élevée de 40? %, et leur faible production d’acide lactique. Interrogé par le quotidien britannique The Independant, Richard Hanson admet que le savoir acquis grâce à ses recherches pourrait servir à développer des médicaments permettant d’améliorer les performances musculaires, ce qui, selon lui, rend « très possible » le détournement de telles molécules par des sportifs à des fins de dopage [10].

9Si, grâce aux nouvelles technologies génétiques, des athlètes pouvaient ainsi bloquer l’expression du gène de la myostatine, augmenter leur production d’igf-1 ou de pepck-c, l’altération serait inscrite dans leur génome. La seule façon d’identifier la modification serait, à ce stade, d’avoir recours à la biopsie musculaire, une technique difficilement envisageable dans le cadre de contrôles antidopage réguliers. Certains athlètes et entraîneurs suivent avec attention l’évolution de ces recherches sur les bases génétiques des performances sportives. Des tentatives pour utiliser la technologie génétique dans le sport ont déjà été réalisées. Un entraîneur allemand a essayé d’obtenir du Repoxygen, un « gène médicament », vecteur de transfert génétique qui induit l’expression du gène de l’érythropoïétine dans les cellules musculaires [11]. Un laboratoire chinois de génétique proposait ses services en matière de recombinaison génétique avant les Jeux olympiques de Beijing en 2008. On ne sait pas si ces essais de thérapie génique à des fins mélioratives ont abouti à des recombinaisons effectives d’adn et à l’expression des effets recherchés, mais tout semble indiquer que l’avènement de ces technologies dans le monde sportif est imminent. « Certaines méthodes de recombinaison génétique sont tellement simples à réaliser qu’elles peuvent être effectuées par des étudiants en biologie moléculaire », affirme Sweeney [12]. Depuis 2003, la commission de génétique de l’Agence mondiale antidopage a financé des programmes de recherche pour détecter la présence de gènes artificiellement recombinés dans l’organisme ou de virus servant de véhicules lors de transferts génétiques. Mais, à ce jour, aucun projet n’a abouti à un test validé par voie sanguine ou dans les urines. Le dopage génétique ne peut être découvert qu’en faisant une biopsie des muscles des athlètes. Le jour où ces technologies d’amélioration deviendront une réalité dans le sport, elles seront extrêmement difficiles à détecter. Pour les contrôleurs de l’antidopage, identifier les « tricheurs » sera alors, plus encore qu’aujourd’hui, une tâche bien délicate. Mais se doper n’est pas nécessairement tricher. Tout dépend de la philosophie du sport et des règles que l’on souhaite adopter en matière d’amélioration des performances sportives.

C – De l’inefficacité et des effets pervers de la politique antidopage

10L’Agence mondiale antidopage (ama) a développé une idéologie de lutte contre le dopage similaire à celle qui sous-tend la guerre contre la drogue. Du point de vue d’une éthique conséquentialiste, il est loin d’être évident que ce soit la meilleure attitude à adopter. Certains pensent aujourd’hui que l’éradication du dopage dans le sport est une solution inappropriée et vouée à l’échec [13]. Ils défendent une approche pragmatique autorisant certaines formes de dopage sous supervision médicale. Les membres de l’ama ont trop souvent tendance à présenter la lutte antidopage comme la lutte du Bien contre le Mal, en ne s’interrogeant pas sur le bien-fondé et les éventuels effets pervers de ce combat [14]. Il faut encourager l’émergence d’un débat public sur les fondements éthiques et philosophiques d’une politique antidopage radicale et réfléchir aux conséquences de cette politique sur la vie des sportifs [15]. Nous avons identifié six arguments qui sont trop souvent négligés dans les discussions sur l’amélioration des performances sportives et qui remettent en question l’efficacité et la pertinence de la politique antidopage actuelle.

Premier argument — Le sport de compétition ne relève pas d’une philosophie égalitariste

« La vie est un combat. Le Tour est un combat. Malheur aux faibles. »
(André Leducq, Une fleur au guidon, Paris, Presses de la Cité, p. 16)
« Running fast is a gift, something you are born with. No matter how hard you train or whether you have the greatest coach and back-up in the world, if you aren’t made to run fast it isn’t ever going to happen. »
(Dwain Chambers, Race against me. My story, Londres, Libros International, 2009, p. 5)
« When you find a diamond, you don’t know yet if it’s a diamond. You have to clean it, polish it, then it looks like a diamond. It’s the same in coaching. You have to find someone who has talent to achieve maximum velocity, and then you can develop it. »
(Remy Korchemny, cité in M. Fainaru-Wada & L. Williams, Game of Shadows, New York, Gotham Books, 2006, p. 87)

11L’égalité est loin d’être la valeur centrale du sport professionnel. Le sport de compétition est profondément inégalitaire. Schématiquement, l’athlète qui gagne est celui qui a le meilleur potentiel génétique et qui dispose des conditions d’entraînement et d’encadrement médical les plus favorables. L’expression « concourir sur un pied d’égalité » (« to compete on a level playing field ») est trompeuse. Lorsque l’Agence mondiale antidopage interdit le recours aux technologies ou aux produits dopants pour « garantir aux sportifs du monde entier l’équité et l’égalité » [16], elle défend implicitement une philosophie naturaliste qui considère le sport comme l’arbitre impartial des inégalités naturelles. Dans cette optique, être juste, c’est respecter ces inégalités.

Deuxième argument — Le dopage est la conséquence logique de l’essence du sport de compétition : maximiser la performance

« Everybody wants an edge, everybody wants to win.
That’s the way it is. That is the sport »
(Ben Johnson, in Reputations. The Ben Johnson Story, bbc documentary).

12L’interdiction du dopage introduit au sein du sport de compétition une contradiction structurelle. On demande au sportif à se dépasser lui-même tout en voulant interdire, sur des bases controversées, les moyens rendant possibles ce dépassement. Le dopage n’est rien d’autre que la conséquence logique de la quête d’une maximisation de la performance. La nature du sport de compétition incite les athlètes à compléter leur entraînement par une préparation biomédicale. Il peut sembler paradoxal de vouloir leur interdire une pratique qui est au cœur même de la logique du sport de compétition : améliorer, à n’importe quel prix, les performances. On demande à l’athlète de « se dépasser », de battre des records mais, dans le même temps, on lui interdit de recourir au dopage. Sans recours aux technologies ou aux produits d’amélioration, il y a peu de chance qu’une athlète batte dans un futur proche les 10’49 de Florence Griffith Joyner sur 100 m [17] (en 1988) ou qu’un cycliste fasse un chrono supérieur au 36 minutes 45 secondes de Marco Pantani dans la montée de l’Alpe-d’Huez (en 1997). Certains records sont impossibles à battre avec un corps « naturel ». On peut évidemment trouver absurde cette quête d’amélioration des performances et estimer qu’il faut renoncer à vouloir battre des records mais, ce faisant, on mettrait fin du même coup au sport de compétition, objectif utopique et peu désirable.

Troisième argument — Le dopage fait partie de la réalité, de l’esprit et de l’histoire du sport

« ?– Au cours de votre carrière, vous êtes-vous dopé, Roger Rivière ?
– Croire qu’il est utile dans les épreuves importantes comme le championnat du monde ou un record important, d’employer le doping, d’employer le doping à juste titre avec l’avis d’un médecin, c’est évident. Pour les épreuves importantes, c’est nécessaire, c’est important, c’est même utile.
– Donc, pour le record de l’heure, vous étiez dopé ?
– Pour la victoire à Nice, j’ai fait deux records. Un premier à 46,923. Un deuxième où j’ai fait 47,347. Pour le premier, je n’avais absolument rien pris. L’expérience du premier m’a amené à me rendre compte que pour le deuxième dans le dernier quart d’heure notamment où la souffrance est telle, il faut faire l’usage d’un doping? »
(Roger Rivière, « Attention danger », Les coulisses de l’exploit, ortf, 21 février 1962).
« I firmly believed that I was the only athlete in the world not cheating »
(Dwain Chambers, Race against me, Libros, 2009, p. 100).

13Dans les fondements du Code mondial antidopage, il est affirmé que « le dopage est contraire à l’essence même de l’esprit sportif » [18]. Il s’agit là d’une contre-vérité. Le dopage fait partie intégrante du sport de compétition, de sa réalité, de son histoire, de sa logique, et donc de son « essence », si l’on tient absolument à utiliser le vocabulaire de l’ontologie [19]. Dans certaines disciplines comme l’athlétisme ou le cyclisme, le dopage est endémique. Prenons l’exemple du cyclisme. Amphétamines, corticoïdes, stéroïdes anabolisants, epo, pfc, dopage génétique… Chaque époque a eu son produit de prédilection. Après la Seconde Guerre mondiale, les amphétamines devinrent le dopage de base des cyclistes. Rares sont les cyclistes de cette époque qui n’ont pas eu recours aux amphétamines. Les signes corporels de prise de stimulants pouvaient même jouer un rôle dans la stratégie de course adoptée par les champions [20]. Le doping, dans le jargon du peloton, c’était la « charge ». Et beaucoup pensaient que le Tour de France n’aurait plus vraiment été le Tour, sans son lot de coureurs « chargés ». Importés des États-Unis d’Amérique par les militaires américains, les amphétamines devinrent le dopage de base des cyclistes de l’après-guerre. Elles diminuaient la douleur et augmentaient l’envie de pédaler. « Celui qui ne se dope pas est un pauvre type voué par avance à la défaite », écrivait, lucide, Félix Levitan, co-directeur du Tour de France, dans un numéro de 1965 du Miroir des sports. La fléchette d’amphétamine reculait le seuil de la souffrance. Le coureur n’avait plus conscience de ses limites. Il devenait machine à pédaler. Jusqu’à la victoire, quand tout allait bien. Jusqu’à l’effondrement, lorsqu’une charge excessive faisait exploser la chaudière humaine, à l’instar de Tom Simpson qui s’effondra brutalement en 1967, dans l’ascension du Mont Ventoux. Dans le jargon du peloton, une « chaudière » désignait un coureur dopé. Les analyses pratiquées sur le corps sans âme de Simpson montrèrent que la prise d’amphétamines, alliée à la chaleur, à la fatigue et à l’alcool, avait été responsable du décès du sportif. Ce fut un des produits les plus utilisés dans les années 1970 et 1980. Dans son livre Nous étions jeunes et insouciants, Laurent Fignon, double vainqueur du Tour de France, admet avoir eu recours aux corticoïdes et explique que, dans le jargon cycliste, l’expression « faire le métier » signifie prendre des produits dopants [21].

14L’érythropoïétine (epo) fit son apparition dans le peloton vers 1990. L’érythropoïétine stimule la production de globules rouges. Obtenue artificiellement par génie génétique, l’epo est prescrite chez certains insuffisants rénaux traités par hémodialyse, ou pour soigner de graves anémies. Dans le cyclisme, elle a contribué à améliorer les performances. Toujours la même évolution, du thérapeutique au mélioratif. Dans les années 1990 et 2000, une victoire au Tour sans prise d’epo était virtuellement impossible. L’usage d’epo pouvait être combiné à celui plus ancien de l’autotransfusion. Après une cure d’epo, le coureur se faisait prélever du sang pendant l’hiver, quand il n’y avait pas de contrôle, puis le gardait au frais, prêt à l’emploi, pour les compétitions. Les chambres des coureurs s’apparentaient à des laboratoires médicaux avec pharmacie, poches de sang et micro-centrifugeuses pour tester le niveau de l’hématocrite. L’accès à la confrérie des cyclistes professionnels passait quasi obligatoirement par le rituel initiatique du dopage. Au début, le néophyte qui avait un tant soit peu de talent croyait toujours qu’il pouvait pratiquer le cyclisme sans se doper. Son organisme était frais, il récupérait vite, gagnait des courses et rivalisait même avec des adversaires dont on disait qu’ils étaient chargés. Puis la fréquence et le nombre des courses augmentaient, et il était très vite confronté au fossé qui existait entre lui et ceux qui « se soignaient ». Le passage à l’acte se faisait alors petit à petit. On lui proposait d’abord des produits inoffensifs mais qui étaient administrés par injection. Cette première étape permettait de franchir un premier seuil psychologique car, dans l’esprit du jeune cycliste, la piqûre était synonyme de dopage. La suite venait logiquement. Puisque l’activité était améliorée par un produit de récupération, on passait au comprimé de corticoïde banal, conseillé par un équipier qui assurait que ce n’était pas dangereux. Au début, le bénéfice était évident. Mais par la suite, avec l’accoutumance, comment ne pas augmenter les doses et refuser les produits plus lourds, stéroïdes, amphétamines, epo… ? Tous les coureurs avaient connu cette spirale implacable. Certains résistaient plus longtemps que d’autres mais tous, ou presque, finissaient par céder, pour conserver leur boulot de cycliste professionnel et par amour du vélo. Certes, le dopage n’était pas officiellement imposé par l’équipe. Mais celui qui ne prenait rien se doutait bien que son contrat ne serait pas renouvelé. II savait aussi qu’il n’avait aucune chance de figurer dans les prétendants à la victoire finale. Le dopage fait partie intégrante de la culture du cyclisme [22]. Dire que le dopage est contraire à l’esprit du sport, c’est nier l’histoire et la réalité du sport. Le dopage est au cœur du sport de compétition [23]. La nature du sport professionnel conduit les athlètes à parachever leur entraînement par une préparation biomédicale. On peut regretter ce fait et vivre dans la nostalgie d’un sport pur qui n’a jamais existé. Mais on peut difficilement nier que le recours au dopage et à la technologie biomédicale trouve spontanément sa place dans la philosophie de maximisation des performances qui est celle du sport de haut niveau. N’est-il donc pas paradoxal de vouloir interdire un comportement qui résulte de la philosophie de base du sport de compétition ? Ne serait-il pas plus cohérent d’admettre que l’amélioration biomédicale du sportif fait partie intégrante de la préparation de l’athlète de haut niveau [24]. Dans leur enquête sociologique sur le monde cycliste, Christophe Brissonneau, Olivier Aubel et Fabien Ohl constatent que la pharmacologie est intégrée à la planification de l’entraînement : « Sans pharmacologie, les charges d’entraînement deviennent impossibles à suivre. Le volume d’entraînement (en heures), la fréquence cardiaque (par minute), le braquet utilisé, le type de produit à consommer et la posologie font partie du plan d’entraînement. Ces quatre paramètres principaux reflètent bien l’intégration de la pharmacologie à la rationalisation du geste et la mobilisation de toutes les technologies possibles au service de la performance. » [25] Maximiser la performance en développant par l’entraînement ses talents naturels et en recherchant la meilleure préparation biomédicale disponible, voilà qui définit bien mieux l’esprit du sport contemporain que les bons sentiments et les généralités naïves sur l’esprit du sport énoncées dans le Code mondial antidopage.

Quatrième argument — La philosophie antidopage est source de pudibonderie et d’hypocrisie dans le sport

« ?– Au cours de votre carrière, vous êtes-vous dopé, Rick Van Steenberghen ?
– Non. Naturellement, j’ai toujours bien mangé ! »
(Rick Van Steenberghen , « Attention danger », Les coulisses de l’exploit, ortf, 21 février 1962).
« Questions were asked, but not the really the tough, tough questions. To be honest I do not think we wanted to really burst the bubble. This was such a wonderful story for Canadians, and we needed heroes. We certainly need heroes that beat Americans »
(Al Sokel, Canadian journalist, in Reputations. The Ben Johnson Story, bbc documentary).
« They are cheating you, Dwain. You’re a very talented athlete but you are not competing at a leveled playing field. The system allows people to cheat »
(Victor Conte, in Dwain Chambers, Race against me, Libros, 2009, p. 61).

15Le quatrième argument est lié à l’ambiguïté du double système des règles : les règles officielles qui assimilent le dopage à une fraude et les règles officieuses qui, dans certaines disciplines, contraignent les athlètes à recourir à des produits dopants. Ce double système crée une extraordinaire hypocrisie.

16D’un côté, les responsables de l’ama ou des instances sportives internationales veulent mener la chasse aux « tricheurs ». Mais, dans les faits, année après année, les athlètes sont contraints de prendre des produits s’ils veulent rester compétitifs. Tout le monde est conscient de l’ampleur du phénomène dopage. Pourtant, dans le discours public, on fait semblant de considérer qu’il ne concerne qu’une poignée de mauvais joueurs obstinés à contourner le règlement pour remporter des victoires faciles. Dans cette optique, la légalisation du dopage sous contrôle médical envisagée par certains pourrait mettre fin au double système de règles et donner au sport davantage de transparence et d’équité. Dans un essai intitulé L’honneur des champions, Olivier Dazat s’est insurgé avec raison contre l’hypocrisie des affaires de dopage. « Le peloton sait reconnaître ses tricheurs. Ils ne sont pas ceux désignés par les forces publiques. Les lois du peloton sont orales. […] S’ils pratiquent la langue de bois, s’ils mentent, c’est que leur vérité nous est étrangère. […] Il y a donc bien ici deux morales qui s’affrontent tragiquement. Une morale publique – un terrorisme angélique qui, brandissant une improbable éthique du sport, s’autorise à placer des coureurs en garde à vue […]. Et la morale primitive du peloton, fondée sur un terreau profondément impur où se mêlent le recours effréné aux stimulants et à la combine. […] Le champion que voudrait imposer notre société ressemblerait à un Monsieur Propre décérébré pédalant sous l’égide parnassienne du sport pour le sport. Mais quel sport ? » [26]

Cinquième argument — Les frontières entre dopage autorisé et dopage non autorisé sont définies arbitrairement et en perpétuelle évolution

17Un hématocrite élevé permet d’améliorer les performances, en particulier dans les sports d’endurance [27]. Les sportifs Colette Besson, Lasse Viren, Kenenisa Bekele, Halle Gebrselassie, Eero Mäntyranta, Bjarn Riis, Marion Jones, Marco Pantani, Riccardo Ricco, et Floyd Landis ont tous bénéficié, pour triompher lors de compétitions menées dans leurs disciplines respectives, d’un taux de globules rouges élevé dans le sang leur permettant d’être particulièrement performants. Quelle est la différence entre ces athlètes ? Certains ont enfreint les règles du dopage, d’autres non. Besson, Viren, Mäntyranta, Bekele et Gebrselassie sont restés dans la zone verte autorisée. Ils n’ont jamais violé les règles. Colette Besson, championne olympique sur 400 m aux Jeux de 1968, a été une des premières athlètes à s’entraîner en altitude pour élever artificiellement son hématocrite. Cette pratique a toujours été autorisée. Spécialistes des courses de fond, Bekele et Gebrselassie ont bénéficié d’un hématocrite naturellement élevé parce qu’ils ont vécu sur les hauts-plateaux d’Éthiopie. Skieur de fond finlandais, Eero Mäntyranta [28] a gagné sept médailles aux Jeux olympiques d’hiver entre 1960 et 1968. Il disposait d’un avantage sur ses concurrents, une mutation génétique induisant une modification d’un récepteur à l’érythropoïétine. Cette modification a pour conséquence d’augmenter l’hématocrite, permettant ainsi à Mäntyranta de bénéficier d’une sorte de « dopage naturel ». Certains ont prétendu que Lasse Viren, avait eu recours à des transfusions sanguines pour devenir le double vainqueur du 5 000 m et du 10 000 m aux Jeux de Munich et de Montréal, un exploit que même Zatopek n’avait pas réalisé et qui n’a plus jamais été réédité. Mais à l’époque, l’autotransfusion n’était pas interdite par les codes sportifs. De la même façon, la technique du caisson hypobare n’a pas toujours été prohibée. Cette méthode permet de placer artificiellement des sportifs dans des conditions d’altitude contribuant ainsi à élever leur hématocrite. Besson, Viren, Bekele, Gebrselassie, Mäntyranta n’ont jamais été condamnés par les autorités sportives. Leur « dopage » fut jugé « naturel » ou toléré par les règles sportives en vigueur à leur époque. Surnommé « Monsieur 60 ?%? », le cycliste Riis était dopé à l’epo lorsqu’il gagna le Tour de France en 1996. Le test permettant de détecter l’epo dans le sang n’était pas encore disponible. Malgré des aveux tardifs en mai 2007, Riis put finalement conserver son maillot jaune et son nom au palmarès du Tour [29]. Marion Jones, Marco Pantani, Riccardo Ricco et Floyd Landis ne furent pas aussi chanceux. Ils utilisèrent de l’érythropoïétine et d’autres substances pour améliorer leurs performances. Ils furent condamnés pour dopage, avec toutes les conséquences négatives que cela entraîne dans la vie personnelle d’un sportif. Marco Pantani, un cycliste italien, le grimpeur le plus doué de sa génération, fut disqualifié du Giro de 1999, parce que son hématocrite avait été contrôlé au dessus du seuil de 50 % toléré à l’époque. Après cet événement, Pantani fut victime d’une persécution médiatique et judiciaire dont il ne se remit jamais. Il souffrit de dépression avant de s’éteindre isolé dans une chambre d’hôtel de Rimini en février 2004. Marion Jones, une des plus grandes athlètes du xxe siècle, reconnut tardivement avoir pris des produits dopants à partir de 1999. On lui demanda de rendre ses cinq médailles olympiques. En janvier 2008, elle fut condamnée à six mois de prison pour parjure, après avoir nié toute implication dans l’affaire de dopage Balco. Six mois de prison parce qu’elle avait nié avoir pris des substances illicites. Floyd Landis, ancien coéquipier du septuple vainqueur du Tour de France Lance Armstrong, gagna le Tour de France en 2006, mais son titre lui fut retiré à cause d’un taux de testostérone anormalement élevé. Il fut dépouillé de son maillot jaune et condamné à une suspension de compétition jusqu’en janvier 2009. Floyd Landis a disparu du palmarès du Tour, mais pas Bjarne Riis qui a pourtant avoué avoir commis une infraction comparable. Pourquoi ? Ces exemples révèlent le caractère arbitraire des règles antidopage. Pourquoi punir et ruiner les vies de sportifs aussi talentueux que Landis, Pantani ou Jones ? Pourquoi considérer que l’hématocrite naturellement élevé de Mäntyranta grâce à une mutation génétique est plus légitime que l’hématocrite artificiellement élevé d’un Pantani ou d’un Landis ? Pourquoi condamner Pantani et Landis et porter en triomphe Mäntyranta ? Tout sportif peut être dit dopé, parce que l’organisme de tout athlète est artificiellement modifié. Pourquoi autoriser un stage en altitude qui aboutit à l’augmentation d’érythropoïétine mais interdire l’injection directe d’epo ? Tous les sportifs sont dopés, mais seuls certains sont en contravention, parce qu’ils transgressent les règles ou les lois qui régissent le sport [30]. Mais ces règles ne sont pas immuables. Elles peuvent être modifiées.

Sixième argument — La politique antidopage est inefficace et engendre de multiples effets pervers

Inefficacité

« The war on doping can never be won. In doping, you can only get partial victories »
(Juan Antonio Samaranch, New York Times, 2, juillet 2001).
« It’s impossible to win the Tour de France without doping. You can tell by looking at the speed of the race. Every year it has been about 40 kilometres per hour. It’s the same the year I raced, the year Floyd Landis won, this year. It shows riders are still doping »
(Bernard Kohl, New York Times, 4, octobre 2010).
« At that point in time, I think you are going to see that there has been rampant use of performance-enhancing drugs at the elite level of sport – Olympic and professional – for decades. Without going into specific numbers, it’s the overwhelming majority in my opinion »
(Victor Conte, cité in Conte labels Olympics “a fraud”, bbc Sport, 6 mai 2008).

18Le renforcement de la politique antidopage à partir de 1998 n’a pas permis d’endiguer le phénomène du dopage [31]. Les « scandales » se sont succédé de façon continue [32]. Dans certaines disciplines comme l’athlétisme et le cyclisme, un nombre considérable d’athlètes continuent à prendre des produits malgré plusieurs décennies de lutte antidopage. Les révélations édifiantes du cycliste autrichien Bernhard Kohl – contrôlé positif à la Cera, une epo de deuxième génération, sur le Tour 2008 à la suite d’un contrôle rétroactif, montrent l’ingéniosité dont certains font preuve pour éviter de se faire prendre – transport de poches congelées d’hémoglobine destinées à des autotransfusions, corruption de laboratoires d’Europe centrale accrédités par l’ama afin d’exécuter des tests préventifs illégaux, usage de substances nouvelles, indécelables. Les sportifs qui se dopent s’adaptent à la politique des contrôles. Des produits nouveaux font leur apparition sur le Tour : l’Hematide – une epo de troisième génération – et l’Aicar, – un produit agissant sur les muscles – circulent déjà dans les milieux sportifs, tandis que le spectre du dopage génétique s’épaissit avec la perspective d’utiliser la Repoxygen. Aux États-Unis d’Amérique, le rapport Mitchell, bilan d’une vaste enquête sur le problème du dopage dans le sport, a montré que la mise en place d’un renforcement des contrôles ne supprimait pas la prise de substances illicites, mais amenait les athlètes à choisir des produits différents, moins facilement détectables ou indétectables [33]. Victor Conte, protagoniste principal de l’affaire Balco [34], avait ainsi demandé à un chimiste, Patrick Arnold, de lui procurer un nouveau stéroïde de synthèse indétectable – la thg, surnommée « The Clear » parce qu’elle permettait d’éviter d’être contrôlé positif. Conte fournissait « The Clear » à des athlètes et à des joueurs de baseball américains. Cette substance était inconnue des autorités antidopage, avant qu’un ancien collaborateur de Conte, l’entraîneur Trevor Graham, ne fasse parvenir une seringue contenant des traces du produit à Don Catlin, responsable d’un laboratoire de contrôle spécialisé dans l’antidopage. Conte proposait à des sportifs de haut niveau (Marion Jones, Tim Montgomery, Dwain Chambers…) des programmes de prises de produits dopants. Il indiquait sur un calendrier le type de substances à prendre : E pour epo, G pour hormone de croissance (growth hormone), I pour insuline… Le programme échelonné dans le temps permettait à l’athlète de jouir pleinement des effets des produits tout en évitant d’avoir des variables physiologiques anormales. Conte « pré-testait » ses sportifs avant les compétitions. Il gardait dans un carnet les résultats sanguins et urinaires de ses athlètes qu’il faisait régulièrement vérifier par un laboratoire privé pour éviter toute mauvaise surprise lors des contrôles officiels. L’inefficacité relative des contrôles posent de sérieux problèmes d’éthique et de justice sportive. Un très grand nombre d’athlètes dopés parviennent à passer entre les mailles du filet. Dès lors, les athlètes qui ne prennent pas de produits dopants sont désavantagés par rapport à ceux qui se dopent clandestinement. Cela conduit à la situation hautement immorale où le vainqueur est souvent le « meilleur tricheur », c’est­à-dire le plus rusé, le plus intelligent ou le plus chanceux.

Menace à l’égard de la vie privée des athlètes

« I feel like a criminal »
(Rafael Nadal).

19Les partisans de la philosophie antidopage considèrent que si l’on se donne des moyens plus importants et nouveaux, le dopage sera progressivement éradiqué. Cette attitude conduit nécessairement à une multiplication des contraintes bureaucratiques, juridiques et policières pesant sur le sport professionnel ; contrôles inopinés, passeport biologique, cryopréservation des échantillons sanguins en vue de contrôles ultérieurs, perquisitions dans les chambres des coureurs, un jour peut-être biopsies musculaires pour contrer le dopage génétique… Est-il raisonnable d’imposer de telles contraintes à des athlètes qui consacrent toute leur vie au sport ? La lutte antidopage porte atteinte à la vie privée des sportifs. Des contrôles inopinés peuvent être effectués à tout moment, pendant, avant, ou après une compétition, et l’athlète est tenu d’informer constamment les contrôleurs de ses déplacements. Si un athlète rate trois contrôles inopinés sur une période de 18 mois, il est susceptible de subir une peine de suspension de compétition [35]. On assiste clairement à une escalade dans la sévérité des procédures de contrôle. L’ama a récemment recommandé que des contrôles soient effectués en pleine nuit [36]. Mais dans quel autre secteur de la société se permettrait-on de soumettre les individus à de telles contraintes ? On devrait réfléchir davantage au bien-fondé de traiter les athlètes comme de potentiels délinquants ayant à informer les organisations antidopage de leur moindre déplacement. Un mouvement de rébellion commence à se créer parmi les athlètes afin qu’on respecte davantage leur vie privée. Le joueur de tennis Rafael Nadal a récemment critiqué la procédure de contrôle, affirmant qu’« il avait l’impression d’être un criminel ». Il se plaint d’avoir à donner sa localisation une heure par jour, sept jours sur sept. En Belgique, 65 sportifs ont entamé une procédure juridique contre l’Agence mondiale antidopage, estimant que les contrôles sont trop intrusifs et violent les lois européennes sur la vie privée.

Criminalisation du sport et diabolisation les athlètes

« It is amazing, you know. A triple murderer hasn’t had the kind of criticism that he got? »
(Charlie Francis, Ben Johnson’s coach, in Reputations. The Ben Johnson Story, bbc documentary).
« He said nobody will forgive him! Who did he sodomize? Did he sodomize somebody’s child? Come on! He took half a cc of stanozolol three times a week for six weeks, for Christ sake. Big deal! »
(Angela Issajenko, Team-mate of Ben Johnson, in Reputations. The Ben Johnson Story, bbc documentary).

20La politique actuelle de l’ama conduit à une criminalisation et à une diabolisation des sportifs. Au nom de la politique antidopage et en voulant imposer aux sportifs une pureté artificielle qui, dans certaines disciplines, nie la réalité historique et la culture du sport, les autorités sportives ont mis en place une féroce « chasse aux sorcières », une implacable croisade puritaine, qui peut avoir des conséquences terribles sur la vie des athlètes qui se font prendre. De nombreux sportifs ont été suspendus, d’autres ont dû mettre un terme à leur carrière. Nous avons déjà évoqué plus haut la question de la persécution des athlètes. Revenons sur l’exemple de Pantani [37]. Le grimpeur italien n’a pas résisté à l’acharnement médiatique et judiciaire dont il a été victime après sa disqualification du Giro de 1999. Il est plausible de dire que cet acharnement a été une des causes principales de son décès prématuré en 2004 [38]. L’histoire retiendra difficilement que le Giro 1999 a été gagné par Ivan Gotti. Cette épreuve restera celle de la déchéance de Marco Pantani, brisé en pleine gloire par une présomption de dopage alors qu’il était à 48 heures d’une victoire finale qui ne pouvait lui échapper. Le champion passa du jour au lendemain du rang de héros à celui de paria. Un champion comme Pantani ne méritait certainement pas d’être traité aussi mal.

21Aux États-Unis, les autorités s’appuient sur le piège du parjure pour mettre la pression sur les athlètes soupçonnés de dopage. Un sportif qui, après avoir prêté serment, fait une déclaration mensongère à un agent fédéral en niant par exemple avoir eu recours à des produits dopants, est passible d’une peine de prison ferme. En Amérique, le « piège du parjure » (perjury trap) constitue une arme incroyable pour soutirer des témoignages aux personnes impliquées dans les affaires de dopage [39]. C’est ainsi que fut condamné Victor Conte, principal protagoniste de l’affaire Balco, qui entraîna, dans son sillage la chute des athlètes qui avaient travaillé avec lui, notamment celle de Marion Jones. Le 5 octobre 2007, déférée devant un tribunal de New York, elle reconnut avoir eu recours à la thg (stéroïde de synthèse fabriqué par le laboratoire Balco) entre septembre 2000 et juillet 2001. À la suite de ses aveux, la Fédération internationale d’athlétisme (iaaf) annulait tous ses résultats postérieurs à septembre 2000, alors que le cio la destituait de ses 5 médailles remportées aux Jeux olympiques de Sydney. Finalement, Marion Jones écopa d’une peine de six mois de prison pour mensonges aux enquêteurs fédéraux. « No consideration was taken for the fact that she has been shamed, that she has lost her medals, that she has been brought to financial ruin. She has paid a terrible human price already » [40], commenta Georges Hulse, un cousin de Jones, après l’annonce du verdict début 2008. En janvier 2010, une journaliste de la bbc posa à Marion Jones la question suivante : « Was it right that you went to jail? » Après un long silence, Jones répondit : « I don’t think it was right. My reputation, fame and fortune were lost. Learning that lesson would have benefitted society more than putting me away for six months » [41]

Risques pour la santé causés par le dopage clandestin et paternalisme

« For me everything that does not injure the health of the athlete is not doping? »
(Juan Antonio Samaranch, El Mundo, 26, juillet 1998).
« If I won the gold medal, it would not matter if I died on the other side of the finish line »
(Tim Montgomery, cité in M. Fainaru-Wada & L. Williams, Game of Shadows, New York, Gotham Books, 2006, p. 95).

22Les partisans de l’antidopage affirment avec raison que le dopage peut être dangereux pour la santé. Il y a effectivement eu des accidents mortels à cause du dopage. Mais, dans la majorité des cas, ces accidents sont survenus dans un contexte où les produits dopants avaient été prescrits dans la clandestinité, le plus souvent par des soigneurs sans formation médicale. Or la politique d’éradication du dopage a pour conséquence de contraindre les sportifs à prendre des produits dans l’illégalité, sans intermédiaire médical, pour ne pas se faire prendre par les gendarmes de l’antidopage. Seuls les athlètes les plus aisés financièrement peuvent se payer le luxe de prendre les conseils d’un médecin privé pour leur préparation biomédicale. Certains pensent aujourd’hui que la légalisation du dopage sous contrôle médical aurait pour effet paradoxal de diminuer les risques pour la santé des athlètes en permettant d’éviter que la prise des produits dopants se fasse dans la clandestinité. La légalisation mettrait fin à un paternalisme malsain visant à protéger l’athlète et à faire en sorte qu’il ne puisse succomber à la tentation de prendre certains risques. Qu’est-ce qui justifie ce paternalisme et ce protectionnisme à l’égard du sportif ? N’a-t­il pas choisi cette forme de vie ? N’est-il pas adulte et informé ? N’est-il pas libre de prendre ou non certains risques au terme d’un calcul entre ceux-ci et les bénéfices espérés ? Et si les risques peuvent être plus élevés, les bénéfices possibles ne sont-ils pas à leur mesure ? Constamment, dans la vie quotidienne, professionnelle et privée, il était possible et légitime de se poser la question du degré de liberté et de conscience avec lesquelles les individus choisissaient d’agir ou de ne pas agir dans des situations très diverses. Ce n’est pas pour autant qu’il faut intervenir en prétendant faire leur bien malgré eux et en les empêchant de se nuire dès lors qu’ils ont accès à l’information qui leur permettait de juger. Après tout, le sport de haut niveau n’est-il pas en lui même source de risques importants, en particulier dans certaines disciplines ? Le cyclisme, par exemple, n’est pas sans danger. Le nombre de cyclistes morts en course ou à l’entraînement est impressionnant [42]. Les campionissimi Gino Bartali et Fausto Coppi ont ainsi tous deux perdu un frère : Serse Coppi bloque sa roue lors du sprint final d’une étape du Tour de Piémont 1951 et décède peu après la chute. Quant au frère de « Gino il pio », il s’est tué dans un accident de vélo en 1936. Faudrait-il alors, au nom de la santé des athlètes, interdire la pratique de ce sport sous prétexte qu’il est dangereux ?

Réécriture continuelle de l’histoire du sport

« ?– What is more valuable? The world record or the gold medal? (The journalist)
– The gold medal (Ben Johnson)
– Why?
– Because it is something nobody can take away from me! »
(Ben Johnson, just after he won the 100 m in Seoul, in Reputations. The Ben Johnson Story, bbc documentary).
« I am the best sprinter who has ever run a 100 m dash. Regardless what they say. They took away my records. It doesn’t matter. I was the best. I ran 9’79? I did »
(Ben Johnson, several years after his “victory” in Seoul, in Reputations. The Ben Johnson Story, bbc documentary).
« ?Déclassez un seul coureur, et c’est déclasser toute l’histoire du sport cycliste »
(O. Dazat, L’honneur des champions, Paris, Hoëbeke, 2000, p. 7).

23Qui a gagné la finale du 100 m des Jeux olympiques de Sydney ? Marion Jones ? C’est elle qui fut la première à franchir la ligne d’arrivée, mais, en 2007, elle a été déclassée pour dopage [43]. Ce ne peut donc pas être la bonne réponse. Ekaterini Thanou ? La sprinteuse grecque avait terminé à la deuxième place de cette épreuve. C’est elle qui apparaît au palmarès officiel, mais le cio n’a pas voulu lui attribuer la médaille d’or en raison de son implication dans d’autres affaires de dopage. Thanou a officiellement gagné le 100 m des Jeux de Sydney, mais elle doit se contenter de la médaille d’argent [44]. « Qui a gagné la finale du 100 m des Jeux olympiques de Sydney ? » est donc une question sans réponse, et la finale du 100 m féminin des Jeux de Sydney une épreuve sans vainqueur. Un scénario analogue se produisit à l’occasion du Tour de France 2006. Le cycliste américain Floyd Landis gagna le Tour en juillet, avant d’être contrôlé positif à la testostérone au mois d’août. Un long processus juridique conduisit alors à la disqualification de Landis et à la remise, en octobre 2007, de la célèbre tunique jaune à Oscar Pereiro, le deuxième de la course. Fruit de la lenteur de l’imbroglio judiciaire, il a fallu attendre plus d’un an avant de connaître le vainqueur officiel du Tour 2006. « Enfin ! Cela a été long, trop long, c’est un vainqueur tardif mais c’est un vrai vainqueur », commenta à cette occasion Christian Prudhomme, le directeur du Tour. Un vrai vainqueur ? Rares sont les amateurs de cyclisme et du Tour qui sont prêts à considérer Pereiro comme le véritable vainqueur du Tour 2006. À l’image de la finale du 100 m féminin des Jeux de Sydney, le Tour 2006 est un Tour sans réel vainqueur. La possibilité de condamner rétroactivement des athlètes renforce encore le processus en cours de réécriture permanente des palmarès sportifs. La conservation des échantillons prélevés pendant huit ans – comme l’autorise le code mondial antidopage – et les contrôles rétroactifs permettant de déceler a posteriori des produits dopants indécelables au moment de leur utilisation, font office d’épée de Damoclès. Il faut désormais être patient pour connaître le véritable vainqueur d’une épreuve. Vous pensez qu’Armstrong est le septuple vainqueur du Tour de France ? Le présent vous donne raison. Mais le futur pourrait vous démentir. Il s’agit peut-être d’une vérité éphémère. Aujourd’hui, Floyd Landis accuse Lance Armstrong d’avoir pris de l’epo et d’avoir reçu des transfusions sanguines entre 2001 et 2004 lorsqu’il était son coéquipier à l’US Postal. Le filet de l’antidopage se referme sur Armstrong [45]. Il pourrait être la prochaine victime de la chasse aux dopeurs. S’il doit tomber lui aussi, cela fera un grand vide dans le palmarès du Tour. Armstrong a gagné sept éditions, de 1999 à 2005. Mais est-on bien sûr que les coureurs qui ont terminé deuxième derrière Armstrong sont de fidèles adeptes de l’« esprit du sport » version ama ? Rien n’est moins sûr. Et le processus ne devrait pas s’arrêter avec Armstrong. Vous pensez que Contador a remporté le Tour 2007, 2009 et 2010 ? La vérité du jour n’est pas forcément celle du lendemain. L’uci et l’ama pourrait bientôt vous convaincre du contraire. Avec le renforcement de la lutte antidopage, on assiste à un curieux processus de réécriture de l’histoire. À réexaminer la liste des maillots jaunes du Tour ou des vainqueurs du 100 m olympique à la lumière de ce qu’est le véritable « Esprit du sport », les palmarès officiels risquent de se transformer en pages blanches. Faut-il, par exemple, gommer les noms de Coppi (adepte de la « Bomba ») et d’Anquetil (amateur de stimulants et de champagne) de la liste des vainqueurs du Tour ? Poulidor recevra peut-être un jour un coup de téléphone du directeur du Tour lui expliquant que, finalement, c’est bien lui qui a gagné le Tour 1964 (à la suite du déclassement d’Anquetil) et qu’il va enfin pouvoir enfiler le maillot jaune ? Plus sérieusement, faut-il effacer des pans entiers de l’histoire du sport au nom d’une éthique de la conviction fondée sur la pureté de l’« esprit du sport » ? Si ce processus de réévaluation permanente de la vertu des vainqueurs se poursuit, on finira par constater que personne n’a jamais gagné un Tour de France ou une finale de 100 m en respectant le véritable « Esprit du sport ».

D – De l’inévitabilité d’une évolution biotechnologique du sport

« And so the availability of this sort of technology to an athlete in this country is not going to happen any time soon, but on the world stage, in a world where countries in the past have shown that they want their athletes to win no matter what and they will give them any experimental drug that might be performance enhancing no matter what the long-term consequences, one can imagine that with enough money you could put together a program to genetically engineer your athletes and do it in such a way, which is what one is really concerned about that it would be totally undetectable unless you were to remove tissue from that athlete. There would be nothing in the blood, no signature in the blood or the urine to indicate that the tissues had been genetically manipulated. So this is their concern, certainly not a concern, I think, in this country in the short term, but maybe a concern on the world stage maybe even in the next decade »

24Il n’est pas aisé de dire quelle est la meilleure politique à adopter en matière de dopage. Ce problème n’offre pas de solutions faciles. Mais l’approche pragmatique autorisant le recours à certaines formes de bioamélioration sous contrôle médical semble être la plus en cohérence avec la philosophie globale du sport de compétition : maximiser la performance. Nous pensons que, pour cette raison, la philosophie de l’antidopage est condamnée à perdre du terrain dans les années à venir. Elle pourrait connaître le même destin que l’idéologie de l’amateurisme qui a combattu le professionnalisme – et persécuté les sportifs qui acceptaient des rémunérations – avant de perdre progressivement pied dans les années 1970 en raison de son inadéquation avec la nouvelle réalité du sport dans un monde s’ouvrant davantage au libéralisme et au capitalisme.

25Il n’y a pas une seule attitude possible en matière de dopage. Il existe un pluralisme des théories morales. L’éthique n’est certainement pas l’apanage des partisans de la thèse prohibitionniste, comme semblent parfois le penser certains chevaliers blancs de la lutte antidopage, à l’instar de Dick Pound, ancien président de l’ama, ou de notre compatriote Jacques Rogge, président du cio, qui ont l’air tous deux de considérer qu’il n’existe qu’une seule Éthique, rédigée en lettres d’or sur le Mont Olympe et interdisant tout recours aux potions magiques. Différentes thèses sont en présence et il serait illusoire de croire que les penseurs prohibitionnistes ont le monopole de l’éthique. Des philosophes, des sociologues, des sportifs défendent aujourd’hui des arguments intéressants permettant de réfléchir au bien-fondé d’une politique interdisant dans le domaine du sport l’usage de substances dopantes. Pour quelles raisons une société encourageant l’amélioration de la performance dans tous les domaines de la vie interdirait-elle des techniques permettant d’améliorer encore et toujours les résultats des athlètes ? Pour autant, nous devons reconnaître que la légalisation du dopage est loin de constituer une solution pleinement satisfaisante. Nous avons stigmatisé l’inefficacité et les effets pervers de la lutte antidopage parce que c’est aujourd’hui la politique officielle des autorités sportives. Mais l’honnêteté intellectuelle nous invite à ajouter que la libéralisation du dopage présente, elle aussi, des effets indésirables. Le principal défaut de cette position peut s’énoncer ainsi : en libéralisant le dopage, on oblige les athlètes qui n’ont pas envie de se doper à se convertir au dopage ou à renoncer à la compétition [46]. Elle élimine ainsi de facto la possibilité de pratiquer un sport de compétition sans avoir recours au dopage. La question du dopage est donc un problème qui n’offre aucune solution pleinement satisfaisante. La politique – et l’éthique qui l’accompagne – que l’on souhaite adopter en cette matière dépend d’un choix sur le type d’effets pervers que l’on préfère éviter. Mais ce choix lui-même n’est-il pas une illusion ? Au-delà du débat « pour ou contre le dopage », nous avons le sentiment qu’il est impossible de prévenir l’avènement de certaines formes d’amélioration biotechnologique dans le sport. C’est également l’avis de Ted Friedmann, un spécialiste américain des applications de la thérapie génique en médecine sportive : « Pourquoi pensons-nous que les approches génétiques de l’amélioration des performances sportives soient inévitables ? D’abord, les athlètes aiment prendre des risques. Ce sont de jeunes personnes en bonne santé qui se croient invulnérables. Et on sait qu’ils sont prêts à accepter toutes sortes de risques. Des enquêtes de sondage ont montré que la plupart d’entre eux accepteraient de perdre 20 ans de leur vie si on leur assurait une médaille d’or aux prochaines Olympiades. Ils prendraient ce risque pour gagner la médaille. Il existe des pressions financières et patriotiques pour stimuler les athlètes à réaliser des performances et à gagner. Nous savons que les athlètes ont déjà recours au dopage pharmacologique. Nous savons qu’ils sont informés des technologies de transfert d’adn et de thérapies géniques. Cette technologie est encore imparfaite mais progresse rapidement. Et nous savons que de nombreuses expérimentations en thérapie génique utilisent des gènes qui présentent des intérêts potentiels pour le sportif : gènes de l’érythropoïétine, de l’hormone de croissance… D’énormes pressions existent au sein du monde sportif qui rendent cette direction très vraisemblable, et même inévitable » [47]. H. Lee Sweeney partage le point de vue de Friedmann. Pour Sweeney, si une substance comme l’igf-1 peut être utilisée sans danger par la population ordinaire pour éviter la dégradation de la fonction musculaire liée au vieillissement, il sera extrêmement difficile d’éviter que des athlètes s’en procurent [48]. Au nom de quoi d’ailleurs leur interdire la prise d’une substance qui, au-delà de ses pouvoirs dopants, empêcherait les effets délétères sur la fonction musculaire liés au vieillissement ? Si on suit les raisonnements de Friedmann et de Sweeney, il existerait une sorte de destin technologique inhérent au sport de haut niveau. Qu’on le veuille ou non, le scénario le plus probable relatif à l’évolution du sport de compétition comprend une utilisation croissante du génie biotechnologique pour améliorer les performances. Le manuscrit que nous nous proposons de présenter semble avaliser ce scénario. Il est temps d’en analyser le contenu.

II – « Bruxelles 2144 » : présentation d’un manuscrit inédit sur l’amélioration des performances sportives

26C’est sur un rayonnage poussiéreux de la bibliothèque des sciences humaines de l’Université libre de Bruxelles que nous découvrîmes au printemps dernier une farde noire contenant le manuscrit dont nous comptons vous parler. Il s’agit du compte-rendu détaillé d’un exposé qui fut (ou plutôt qui sera donné – nous ne savons pas très bien si nous devons utiliser le futur ou le passé simple) à l’occasion du 200e anniversaire de la création de l’Institut de philosophie du sport de l’Université libre de Bruxelles.

27Le document intitulé « Bruxelles 2144 » est accompagné d’une annexe comprenant des indications historiques en vérité fort minces. Certains historiens du futur, à qui nous avons parlé de ce manuscrit, émettent l’hypothèse que le texte pourrait être celui de la conférence inaugurale d’un prestigieux colloque international qui s’est tenu en octobre 2145, soit moins d’un an après les Jeux olympiques de Bruxelles. Le texte n’est pas signé mais il a probablement été rédigé par un spécialiste belge des technologies biomédicales d’amélioration du corps et de l’esprit. Par convention, nous l’appellerons pkd en hommage au grand écrivain américain de science-fiction.

28Venons-en au texte lui-même que nous souhaitons présenter le plus sobrement possible. Le thème central de la conférence inaugurale de pkd concerne l’amélioration des performances sportives. Il s’agit d’une étude historique et philosophique sur la question, notre collègue du futur revenant sur la naissance et le développement des technologies d’amélioration de l’être humain et sur les débats éthiques qu’elles n’ont pas manqué de susciter au début du xxie siècle. À l’issue des Jeux olympiques de 2144 qui réunirent les athlètes des Huit – les huit firmes biotechnologiques –, pkd aborde la question de l’amélioration des performances sportives. Le sport vient ainsi illustrer une réflexion plus générale, historique et éthique, sur la question de la médecine d’amélioration et de la perfectibilité de l’être humain. Pour la présentation du texte, nous garderons celle de pkd. La structure de son exposé est calquée sur l’organisation d’une partie de Rollerball, c’est­à-dire en quatre quart-temps. Laissons donc pkd siffler le signal du premier quart-temps, intitulé « Bruxelles 2144 ».

A – Bruxelles 2144

29Au lendemain des Jeux olympiques de Bruxelles de 2144, c’est la problématique de l’amélioration des performances sportives qui préoccupe pkd. Ces Jeux l’avaient enthousiasmé, en particulier la finale du 100 mètres, discipline reine de l’athlétisme. Il était présent dans le stade Raymond Goethals au moment de la présentation des huit athlètes. Le nouveau stade de 250 000 places, temple à la gloire de l’Olympisme et de la nouvelle religion du sport, avait été construit pour les jeux à l’emplacement de l’ancienne basilique de Koekelberg, au Nord de Bruxelles. On avait pris soin de conserver les ossements de saint Raymond dans l’enceinte olympique. Les favoris du 100 mètres étaient au nombre de quatre. Il y avait bien sûr, au couloir 3, Parker, le Jamaïcain, médaillé d’or aux Jeux de New Delhi et recordman du monde, représentant Nike Biotech? ; un an auparavant, il était encore invincible ; mais avec la montée en puissance du jeune prodige Américain de 19 ans, Carl Jones, les jeux n’étaient pas faits ; Carl Jones, meilleure performance mondiale de l’année à Atlanta, acheté récemment par New Pharmaceutics, à suivre au couloir 4. À ses côtés s’échauffait Li Ping, le Chinois, de Shanghai Transgenium, nouvel espoir de la biotechnologie asiatique ; et, enfin, le sprinter belge Jeff Koens, fleuron de la recherche européenne. Sauf accident, les quatre autres athlètes étaient condamnés à se battre pour la cinquième place. Malgré leur détermination et leur courage, l’écart technologique qui les séparait des quatre favoris était bien trop important. Le pistolet du starter résonna dans le stade, un stade couvert dont l’atmosphère s’adaptait aux compétitions pour maximiser la performance. Pour les courses de sprint, la techno-climatisation prévoyait une chaleur sèche avec une atmosphère raréfiée en oxygène, proche de celle des Jeux de Mexico de 1968 qui avait permis de battre tant de records dans les courses de sprint, sans oublier bien sûr le saut spectaculaire de Bob Beamon de 8,90 m, un record qui mit vingt-deux ans avant d’être battu. Une telle longévité pour un record était évidemment inimaginable à l’époque de pkd. La demande du public était bien trop importante. Sur la piste, les athlètes avaient répondu au signal du départ. Parker et Jones furent les premiers à sortir des starting blocks. Leur temps de réaction fut d’une extraordinaire brièveté. On aurait dit des ressorts de chair humaine. Il faut dire que Nike Biotech et New Pharmaceutics étaient réputés pour la qualité de leurs modulateurs d’attention. Li Ping avait été plus lent à se détendre. Dans le domaine de l’amélioration cognitive, la science asiatique avait encore un retard à combler. Lancés sur la piste, les huit athlètes relâchaient les muscles pour faire parler leur puissance. Puissance et relâchement obtenus dans la souffrance d’un entraînement intensif. Gestes stéréotypés inlassablement travaillés avec l’objectif de propulser l’athlète sur la ligne d’arrivée en moins de 8 secondes. Quel spectacle merveilleux, pensait pkd. Son fils, Tom, âgé de 12 ans, était à ses côtés dans les gradins. Il éprouvait quelque difficulté à respirer à cause d’une légère bronchite asthmatiforme aggravée par la raréfaction de l’air en oxygène. Le matin, à l’entrée du stade, pkd avait réussi à se procurer deux billets à prix d’or au marché noir. Il voulait initier son fils à la beauté, la beauté des Jeux. Une petite fortune dépensée pour une course qui durait une poignée de secondes. Quelle folie. Mais quel spectacle aussi ! Tom avait les yeux rivés sur les athlètes. Après 60 m de course, sur la cendrée noire, Jones, le félin, et Parker, la boule de muscle, étaient toujours côte à côte. À 20 m de la ligne, le profil de Li Ping se rapprochait. La voix du speaker résonnait dans le stade : « Parker a encore l’avantage. Cela va se jouer entre Parker et Jones. Parker, Parker, Jones est légèrement détaché. Il tente de résister à la puissante foulée du Jamaïcain. Mais au couloir 5, Li Ping finit en trombe. Parker est toujours en tête mais Li Ping revient, Li Ping, Li Ping est champion olympique »… Grâce à son finish éblouissant, l’athlète chinois avait franchi la ligne le premier, devant Parker et Jones. Koens était quatrième. L’athlète chinois offrait ainsi une médaille supplémentaire à Shanghai Transgenium, permettant à sa firme de précéder Nike Biotech au classement général des Jeux. Les journalistes chinois se ruèrent sur le vainqueur pour l’interviewer. Li Ping, avec une sobriété extrême-orientale, s’avouait satisfait et ému, Il remerciait ses parents, son entraîneur et bien sûr toute l’équipe scientifique de Shanghai Transgenium.

30En franchissant la ligne d’arrivée en 7 secondes 84 centièmes, Li Ping avait pulvérisé le record du monde. On avait fait les traditionnels prélèvements de sang et d’urine. Il s’agissait de contrôles de routine que l’aap imposait non pas pour détecter une fraude – cela faisait bien longtemps qu’on avait abandonné l’idéologie naturaliste – mais pour évaluer et maîtriser les risques encourus par l’athlète. On avait ainsi remarqué que le rapport testostérone/épitestostérone de Li Ping était de 12/1. Un siècle plus tôt, ce résultat aurait suscité l’indignation du public et l’indignation feinte des journalistes sportifs. Notre collègue du futur se rappelle avec amusement l’époque où des athlètes surdoués comme Dwain Chambers, Ben Johnson, Tim Montgomery, Marion Jones, Justin Gatlin et bien d’autres avaient été sanctionnés pour utilisation de produits ou de techniques d’amélioration des performances. « Pour dopage », comme on disait au xxe siècle ! À cette époque, les athlètes étaient disqualifiés lorsqu’ils étaient contrôlés positifs. Disqualifiés ! pkd évoque avec une sympathie mêlée d’incompréhension cette époque où l’on cherchait encore à défendre un idéal romantico-naturaliste du sport, celui de l’athlète qui gagne une course à l’eau pure en cultivant son talent naturel par le travail, la volonté et le courage. Pour pkd, il s’agissait d’une attitude d’un autre temps, difficile à comprendre pour un homme du xxiie siècle. Non pas que, pour l’athlète des Jeux olympiques de Bruxelles de 2144, le travail, la volonté et le courage ne fussent pas nécessaires. Ils étaient indispensables. Mais ils ne pouvaient mener à rien sans la technologie du corps et de l’esprit, source intarissable de nouveaux succès, de nouvelles médailles, de nouveaux records, de nouveaux profits… Le génie biotechnologique refaçonnait le corps de l’athlète pour le préparer à l’exploit.

31Dans son exposé, notre collègue pkd revient aux origines des formes modernes de compétition sportive, à une époque où l’on parlait encore de dopage et où on assimilait celui-ci à une forme de tricherie. « Il faut arrêter les tricheurs », clamait au début du xxe siècle Dick Pound, premier président de l’ama, l’Agence mondiale antidopage. Cette agence fut remplacée au milieu du xxie siècle par l’aap, l’Association pour l’amélioration des performances. L’homme n’était-il pas né pour battre des records ? Et pour ce faire, ne convenait-il pas de recombiner, d’améliorer, de stimuler le corps de l’athlète pour qu’il puisse respecter l’idéal olympique : « citius, altius, fortius ». pkd étudie les racines de ce changement axiologique, de cette inexorable évolution du statut du dopage : pratique d’abord décriée, honnie, combattue ; avant d’être acceptée comme un mal inévitable ; puis enfin encouragée et jugée comme une caractéristique intrinsèque du sport de haut niveau. Le génie technologique était mis au service de l’acte athlétique pour le plus grand plaisir du spectateur. Après tout, pour quelles raisons une société encourageant l’amélioration de la performance dans tous les domaines de la vie auraient-elles interdit des techniques permettant d’améliorer encore et toujours les résultats des athlètes afin de divertir une foule avide de spectacles et de résultats ? pkd trouve les premières théorisations de cette évolution dans le discours inaugural prononcé par Antonio Perez, le président du Comité international olympique, à l’occasion de l’ouverture des Jeux olympiques de 2032.

B – Le discours inaugural d’Antonio Perez et la fin de la prohibition

32Pour la cérémonie d’ouverture des Jeux de 2032, une foule immense s’était donné rendez-vous sur les rives de l’East River pour admirer la parade de grands voiliers entre le village et le stade olympique. Ils furent tout aussi nombreux pour voir les athlètes défiler sur Broadway et pénétrer dans le nouveau stade. New York proposait un concept de jeux concentrés à l’intérieur de la ville. Les installations étaient situées le long de deux itinéraires de transport qui se croisaient pour former un X Olympique, symbolisant à la fois l’abolition de la prohibition et la nouvelle alliance de l’homme et de la technologie. L’itinéraire nord-sud longeant l’East River venait croiser l’itinéraire est-ouest représenté par l’horizontale de la 47e rue. À l’intersection se situait le village olympique qui avait été construit dans le Queens, au pied du Queensborough Bridge. Ce pont reliait ainsi physiquement et symboliquement le village olympique au stade olympique, fraîchement inauguré sur les bords de l’Hudson, à l’ouest de Manhattan et baptisé sans grande originalité Freedom Stadium, allusion peut-être à la liberté nouvelle de l’athlète d’améliorer ses performances.

33Après cette rapide description des lieux qui allaient servir de cadre aux Jeux olympiques de New York City, pkd revient sur le discours inaugural d’Antonio Perez, président du cio, un avocat mexicain qui avait succédé au Belge Jacques Rogge. Depuis des années, Perez menait un combat pour mettre fin à l’hypocrisie du monde sportif en matière de dopage. La joie de Perez était perceptible au son de sa voix. Pourtant, la foule du Freedom Stadium ne prêta guère attention au discours présidentiel, fort excitée qu’elle était après le passage du groupe de House-Pop « Two minds » et avant l’entrée des athlètes dans le stade. Mais notre frère pkd avait soigneusement relu le texte qu’il avait retrouvé dans les archives du Musée olympique de Lausanne. Voici l’extrait cité par pkd aux humains du xxiie siècle :

34

« Ces Jeux olympiques de New York dont je viens de déclarer solennellement l’ouverture annoncent une ère nouvelle pour le sport. Même si tous les membres du Comité olympique ne sont pas convaincus que la libéralisation des méthodes d’amélioration des performances sportives soit conforme à l’éthique du sport, une majorité s’est dégagée pour constater que l’utilisation de ces substances était inévitable et devait être entérinée. Pendant longtemps, mes prédécesseurs ont tenté d’abolir ce qui était considéré comme un fléau pour le sport. Le Comité olympique pense qu’il est temps de reconnaître que leurs efforts sont restés infructueux. C’est la réalité sur le terrain qui nous oblige aujourd’hui à changer de politique. À ma demande, une commission s’est réunie pour réfléchir à la pertinence d’une éventuelle libéralisation des méthodes d’amélioration des performances. Le dopage n’est pas une question simple. En un sens, tous les sportifs peuvent être dits dopés. Parce que tout athlète est un être d’artifice, construit par l’artifice, équipé par l’artifice. Pourquoi accepter l’entraînement qui provoque la destruction des fibres musculaires et leur régénération via la création naturelle de jeunes myoblastes, mais interdire l’injection directe d’adn ou de cellules souches dans les muscles, techniques qui aboutissent à des résultats similaires, un renforcement de la puissance musculaire ? Tous les sportifs sont dopés, mais seuls certains sont en contravention, parce qu’ils transgressent les règles ou les lois qui régissent le sport. On peut mettre la barre très haut ou très bas, faire varier le curseur des interdits dans toutes les positions, entre l’ancienne position officielle extrêmement haute de notre Comité international olympique qui interdisait des centaines de produits mais se trouvait dans l’impossibilité pratique de faire respecter ses règlements, et le laxisme total qui régnait dans certaines fédérations sportives nationales et internationales. Le dopage n’est rien d’autre que la conséquence logique de la préparation biomédicale de la performance. La philosophie du sport qui inspirait jusqu’à aujourd’hui la politique antidopage du cio et de l’ama doit être évaluée en fonction de ses conséquences sur la pratique sportive et sur le bien-être des athlètes. Nous sommes bien forcés de constater que cette politique est source d’injustice et qu’elle menace la santé des athlètes en les poussant à utiliser des produits acquis dans la clandestinité et souvent administrés par des soigneurs qui ont peu ou pas de compétences médicales. C’est donc avec le souci de minimiser les risques pour la santé des athlètes, et avec la volonté de réintroduire davantage de justice dans l’attribution des récompenses sportives que les membres du Comité olympique ont décidé, à titre expérimental, pendant une période de 8 ans, de libéraliser le recours à des techniques d’amélioration des performances sous encadrement médical. Ce sera le rôle de l’aap – qui remplacera l’ama – de veiller aux bonnes conditions d’application du nouveau règlement. »

35Après avoir fait mention du discours inaugural de Perez dans son manuscrit, pkd évoque alors les principaux arguments en faveur de la libéralisation qui avaient alimenté les débats au cours du premier quart du xxie siècle et qui avaient abouti à la déclaration solennelle de Perez. Au début du xxie siècle, des politiques avaient été menées pour minimiser les effets délétères du dopage : renforcement de la politique de répression antidopage ; éducation aux risques liés à la prise de substances artificielles ; tentative de modification des valeurs sociales associées au sport de compétition, à l’apparence physique et à la volonté de vaincre. Ces politiques s’étaient soldées par un échec. pkd revient longuement sur les arguments qui avaient été défendus par les partisans de la légalisation dans les deux premières décennies du xxie siècle, arguments qui étaient repris dans le discours de Perez. Il signale aussi que, pour rédiger son discours, Perez s’était imprégné des thèses de l’auteur de Species Technica, un éminent et prolifique philosophe belge de la technoscience, défendant notamment l’idée qu’une philosophie du respect des limites n’est pas davantage justifiée que celle du dépassement des limites. Cette philosophie du dépassement des limites inspire l’évolution biotechnologique du sport au xxie siècle que pkd analyse à l’occasion d’une évocation des Jeux organisés par Shangai Transgenium dans la seconde moitié du xxie siècle.

C – Les Jeux olympiques des « Huit »

36Les membres du Comité olympique avaient choisi Shanghai comme ville organisatrice des 43e Olympiades de 2064. Après Tokyo en 1960, Seoul en 1988, Beijing en 2008…, c’est à nouveau l’Asie qui accueillait les Jeux olympiques. La présence dans la ville du siège administratif de Shanghai Transgenium n’avait pas été étrangère au choix des instances olympiques. Lorsque l’athlète vedette chinois Xiong Ni [49], médaillé d’or des deux dernières éditions du marathon olympique, prononça le serment dans le stade neuf construit par Shanghai Transgenium dans la zone industrielle qui lui appartenait au sud de la ville, un seul mot avait changé par rapport au texte prononcé pour la première fois par l’escrimeur belge Victor Boin à Anvers en 1920. « Nous jurons que nous nous présentons aux Jeux olympiques en concurrents loyaux, respectueux des règlements qui les régissent et désireux d’y participer dans un esprit chevaleresque pour l’honneur de nos pays et la gloire du sport », avait récité solennellement Victor Boin. Seule la fin du Serment était légèrement modifiée dans sa version 2064 : « pour l’honneur des Huit et la gloire du sport », avait conclu Xiong Ni. Les Huit, c’étaient évidemment les Huit plus grandes firmes biotechnologiques dont les athlètes allaient s’affronter à Shanghai, où, pour la première fois, la compétition entre nations avait cédé la place à un affrontement entre firmes. Certains analystes superficiels du sport comparèrent cette évolution à celle qu’avait vécue le Tour de France un siècle plus tôt, lorsque les équipes nationales et régionales au Tour furent remplacées par des équipes de marques. Le changement dans l’organisation des Jeux opéré en 2064 était beaucoup plus radical. Il revenait à entériner officiellement la nouvelle philosophie du sport. Le changement des règles ne fut guère contesté, à l’exception de quelques intellectuels et d’une minorité de spectateurs nostalgiques d’un sport « à l’ancienne ».

37Dans la nouvelle vision du sport qui s’était insensiblement imposée, les modifications biologiques étaient devenues si efficaces qu’elles permettaient d’espérer des performances inouïes, éloignant les limites de ce que les humains pouvaient accomplir… Pour l’athlète, la souffrance était toujours au rendez-vous des sessions quotidiennes d’entraînements menées sous la houlette d’anciens champions. Mais c’est à la firme que l’athlète idolâtré laissait désormais le soin de perfectionner la physiologie de son organisme. Le rêve de tout athlète était d’accéder à l’élite de l’élite sportive en étant engagé et pris en charge par une des Huit. Les médecins préparateurs des Huit étaient passés maîtres dans l’art d’adapter les multiples paramètres biologiques à la compétition. Les chercheurs des firmes donnaient constamment aux athlètes des armes nouvelles pour rendre leur organisme encore plus performant. La recherche et le développement technoscientifique faisaient plus que jamais partie intégrante de la compétition sportive. Le corps de l’athlète était devenu semblable à celui d’une Ferrari dont les ingénieurs règlent avec précision les caractéristiques mécaniques la veille d’un grand prix. Sauf que l’art de l’ingénieur du vivant était bien plus complexe et délicat que celui de l’ingénieur-mécanicien.

38Certains spectateurs, dégoûtés par cette évolution prométhéenne, s’étaient détournés du sport de haut niveau. Ils se demandaient ce qu’était devenu le sportif, ainsi réduit au rôle d’élément quasi passif au cœur d’un système qui le dépassait et qui le conditionnait. Selon eux, la possibilité d’une manipulation de l’organisme transformant les athlètes en machines à gagner risquait d’aboutir à une désacralisation de l’humain. Il était urgent de tenir compte de ces bouleversements et de définir un nouvel objectif. Quitte à supprimer les compétitions sportives de haut niveau. Une majorité cependant était demeurée fidèle au sport nouvelle formule. Quant aux jeunes générations qui n’avaient jamais connu d’autres formes de sport, elles acceptaient que « les athlètes fassent juste partie du spectacle », fascinées qu’elles étaient par la lutte entre ces corps modifiés. Peu à peu, la philosophie artificialiste du « dépassement des limites » s’était largement imposée dans la société au détriment d’une philosophie naturaliste du « respect des limites » qui n’était plus guère en phase avec l’esprit de la société techno-libérale de la première moitié du xxie siècle. Le débat autour de l’évolution du sport avait pourtant été longtemps alimenté par la valorisation plus ou moins implicite du naturel au détriment de l’artifice technique, ou par l’évaluation positive de certaines techniques (celles centrées sur l’équipement du sportif) au détriment d’autres (celles affectées à modifier la physiologie de l’organisme). L’arrivée d’Antonio Perez à la tête du cio insuffla un esprit nouveau à la philosophie du sport. Les instances sportives soutenues par les athlètes et la majorité du public comprirent qu’il fallait être attentif à ne pas condamner la veine générale du génie inventif de l’homme sous prétexte d’une philosophie du sport naturaliste.

39Les techniques qui affectaient directement et physiquement le corps humain furent d’abord considérées comme illégitimes. Nous avons vu qu’en 2032, à l’occasion des Jeux de New York City, le président du cio plaida en faveur d’une tolérance à l’égard du recours au dopage pharmacologique et technologique. Les craintes se portèrent alors sur les modifications profondes et irréversibles du corps humain. Dans cette perspective, les spéculations autour d’une future eugénique des sportifs exprimèrent pendant un temps une inquiétude culminante. On estimait, avec raison, que si un eugénisme positif devait se développer au cours du xxie siècle, il y avait quelque probabilité que cela se produise dans le domaine de la compétition sportive. Les cibles relativement simples de cette dernière n’offraient-elles pas un terrain tout désigné pour les premières expériences de « genetic enhancement ». Malheureusement, pkd, dans sa conférence inaugurale, n’est pas très explicite sur les données physiologiques liées à la modification des athlètes. Quant aux rares termes techniques qu’il utilise, ils appartiennent au vocabulaire scientifique spécialisé du xxiie siècle et ne sont guère éclairants pour nous. Ce qui est sûr, c’est qu’aux Jeux de Bruxelles de 2144, la compétition sportive était devenue une compétition largement technoscientifique, une compétition entre laboratoires impliquant une modification en profondeur du corps de l’athlète.

D – Épilogue

40En sortant du stade Raymond Goethals, pkd avait la chair de poule. Il préparait son exposé pour le colloque du bicentenaire de l’Institut de philosophie du sport, et son travail de documentation et de recherche avait ébranlé ses certitudes. Quelles conclusions tirer de cette évolution du sport ? N’avait-on pas sous-estimé les conséquences d’une libéralisation des techniques d’amélioration des performances ? Antonio Perez n’avait-il pas commis une erreur historique en légalisant le dopage ? pkd s’inquiétait plus particulièrement de l’avenir de son fils qui jouait en minimes dans l’équipe de Rollerball de Bruxelles. C’était à ce stade que les entraîneurs opéraient la sélection des meilleurs pour les équipes d’âge. Une poignée pouvait même espérer jouer un jour en équipe première. Mais était-ce là un destin enviable pour son fils ? Et si Tom était retenu, comment refuser ? Pour son bonheur ou son malheur, son fils était plutôt doué et l’entraîneur avait demandé à voir le père. Que voulait cet entraîneur ? L’idée qu’on appliquât les techniques d’amélioration à son fils perturbait pkd. Le sport n’avait-il pas été le laboratoire de changements qui allaient contaminer d’autres secteurs de la société ? Qu’allait devenir l’être humain si on se mettait, lui aussi, à vouloir l’améliorer ?

41En repensant aux craintes qu’il éprouvait pour le devenir de son fils Tom, pkd réalisa que son beau discours théorique, valable sans doute dans le mondé éthéré de la raison, l’était moins dans celui des sentiments. Sa raison ne trouvait aucun argument valable pour critiquer les décisions d’Antonio Perez et les justifications éthico-philosophiques encourageant le « dépassement des limites » de l’auteur de Species Technica. Mais, en son for intérieur, il espérait que Tom ne soit pas sélectionné pour poursuivre sa route avec les meilleurs. Il n’avait pas envie de voir son fils intégrer le programme d’amélioration des performances que le club de Rollerball de Bruxelles imposait à ses jeunes athlètes dès l’adolescence. Pourtant, pkd appréciait le divertissement qu’offrait le sport de compétition. Mais il ne pouvait pas s’empêcher de penser que le sport authentique était celui qu’il pratiquait, fort maladroitement, tous les samedis après-midi dans les stades de football de la banlieue sud de Bruxelles. pkd ne rêvait pas de voir son fils rejoindre l’élite sportive des Huit, il préférait qu’il demeure comme lui un sportif du samedi.

42De la même façon, il avait été un peu effrayé d’apprendre que certains jeunes collègues avaient choisi de modifier le génome de leur enfant dès le stade embryonnaire en lui ajoutant le nouveau chromosome artificiel commercialisé par Shanghai Trangenium, un complexe adn offrant une immunité renforcée, un système anti-oxydatif contre le vieillissement prématuré des cellules et une protection contre certains cancers. Rien de bien terrible en somme. Mais ce n’était qu’un début. Il était heureux d’être né suffisamment tôt pour ne pas avoir à prendre ce type de décision pour Tom.

43À la fin de sa conférence, pkd avait le sentiment d’avoir abusé de son temps de parole, lui qui était habituellement si peu bavard. Son bras droit était engourdi d’avoir maintenu si longtemps le coude sur le pupitre de la tribune. Quant à sa main gauche qui était glissée dans la poche du pantalon, elle gardait précieusement les deux billets qu’il avait réussi à dénicher pour le match de Galactic League du 17 octobre, opposant Manchester United au Daring de Bruxelles. Tom allait être enchanté. Comme son père, il aimait le sport.

Notes

  • [1]
    B. Maher, Poll results : look who’s doping, Nature, vol. 452, 2008, p. 674-675.
  • [2]
    C. Elliott, Better than well : American medicine meets the American dream, New York, W.W. Norton, 2003.
  • [3]
    Pour une approche historique, philosophique et éthique des technologies d’amélioration, on peut consulter les ouvrages suivants : J.-N. Missa, et L. Perbal, « Enhancement ». Éthique et philosophie de la médecine d’amélioration, Paris, Vrin, 2009 ; Julian Savulescu & Nick Bostrom (éd.), Human Enhancement, Oxford Univ. Press, 2009 ; J. Harris, Enhancing Évolution. The Ethical Case for Making People Better, Princeton Univ. Press, 2007 ; J. Goffette, Naissance de l’anthropotechnie. De la médecine au modelage de l’humain, Paris, Vrin, 2006 ; J. Hughes, Citizen Cyborg : Why Democratic Societies Must Respond to The Redesigned Human of the Future, Cambridge (ma), Westview Press, 2004 ; D. Lecourt, Humain, posthumain, Paris, puf, 2003 ; S. Rothman, D. Rothman, The Pursuit of Perfection : The Promise and Perils of Medical Enhancement, New York, Pantheon Books, 2003 ; J. Habermas, The Future of Human Nature, Cambridge, Polity Press, 2003 ; The President’s Council on Bioethics, Beyond therapy: Biotechnology and the Pursuit of Happiness, New York, Dana Press, 2003 ; F. Fukuyama,, Our Posthuman Future : Consequences of the Biotechnology Revolution, Farrar, Straus & Giroux, 2002 ; J. Glover, What Sort of People Should There Be?, Londres, Pelican, 1984.
  • [4]
    Voir à ce sujet l’ouvrage d’Isabelle Queval, S’accomplir ou se dépasser. Essai sur le sport contemporain, Paris, Gallimard, 2004.
  • [5]
    Le chapitre 3 – intitulé « Superior performance » – du rapport Beyond Therapy du President’s Council of Bioethics étudie cette question de façon approfondie. Voir The President’s Council on Bioethics, Beyond Therapy : Biotechnology and The Pursuit of Happiness, New York, Dana Press, 2003 (www.bioethics.gov). Voir aussi la retranscription de l’audition de H. Lee Sweeney par le comité américain de bioéthique : Transcript, Session 7 : Enhancement 5 : H. Lee Sweeney, Genetic Enhancement of Muscle, Friday, September 13, 2002 (http://bioethics.georgetown.edu/pcbe/transcripts).
  • [6]
    Voir à ce sujet : T. Friedmann, O. Rabin, M.S. Frankel, Gene doping and sport, Science, 327, 2010, p. 647-648 ; Robin McKie, The drugs do work, The Observer Sport Monthly, 4, février 2007.
  • [7]
    Alexandra C. McPherron, Ann M. Lawler, Se-Jin Lee, Regulation of skeletal muscle mass in mice by a new tgf-ß superfamily member, Nature, 1997, 387, p. 83-90.
  • [8]
    Robin McKie rapporte le témoignage Lee Sweeney sur ces sollicitations par des sportifs. Une des premières personnes à contacter Sweeney fut un sprinter s’interrogeant sur la possibilité de devenir plus performant grâce aux recherches de son interlocuteur : « The sprinter simply wanted to know if Sweeney could do the same for him. No, said Sweeney. The techniques used to create his Schwarzenegger mice would not yet work on humans. Our complex immune systems would block his genetically engineered viruses and prevent them from getting into our cells with their igf-1 cargo. Many more tests and trials would be needed. “I thought I had explained it very carefully and made it clear how far away we were from carrying out gene therapy like this on people,” Sweeney told me. “But the guy wasn’t having any of it. After I had finished he said that was fine, but could I please use him as his first human guinea pig and start experimenting on him as soon as possible, please?” At that point, Sweeney hung up. Later that day there was a similar call from another athlete and the next day brought several more. By the end of the week, Sweeney had received dozens. “I was besieged,” he says. Then coaches began ringing and what they wanted disturbed Sweeney even more. “I took a call from one coach of an American college football team. He wanted me to inject every one of his players with the igf-1 gene. To be fair, he did back down when I pointed out the techniques had not been tested on humans. Not every coach was that enlightened, however. Some would have quite happily tried out untested genetic enhancement techniques on all their players on the off-chance that might give them an edge over opponents.” » (Robin McKie, The drugs do work, The Observer Sport Monthly, 4, février 2007).
  • [9]
    M.Wenner, How to be popular during the Olympics : Be H. Lee Sweeney, Gene doping expert, Scientific American, 15, août 2008 (www.scientificamerican.com).
  • [10]
    P. Benkimoun, Une « super-souris » aux capacités décuplées, Le Monde, 4 novembre 2007.
  • [11]
    J.-M. Badre, Avec le Repoxygen, premier exemple de dopage génétique, Le Figaro, 25 août, 2009 ; S. Pincock, Gene doping at Torino ? Evidence from a trial in Germany raises fears that athletes are already misusing gene therapy, The Scientist, 9 février 2006 (http://www.the-scientist.com).
  • [12]
    Ibid.
  • [13]
    Voir par exemple les articles de Bengt Kayser et Alexandre Mauron dans ce volume et B. Kayser, A. Mauron, A. Miah, Current anti-doping policy : a critical appraisal, bmc Medical Ethics, 2007, 8, 2 ; J. Savulescu, B. Foddy, Ethics of performance enhancement in sport : Drugs and gene doping’, in R E. Ashcroft, A. Dawson, H. Draper & J.R. McMillan, (éd.), Principles of Health Care Ethics, 2e éd., Londres, John Wiley & Sons, 2007, p. 511-520 ; J. Savulescu, B. Foddy, Le Tour and failure of zero tolerance : Time to relax doping controls’, in R. Ter Meulen, G. Kahane, J. Savulescu (éd.), Enhancing Human Capacities, Oxford, Wiley Blackwell, 2009 ; Andy Miah, Gene Doping: A Reality, but not a Threat, 2 mai 2005, www.andymiah.net.
  • [14]
    Voir, à ce sujet, Verner Moller, The Ethics of Doping and Anti-Doping, Londres, Routledge, 2010 ; Paul Dimeo, A History of Drug Use in Sport (1876-1976), Londres, Routledge, 2007.
  • [15]
    Nous rejoignons le point de vue de Kayser, Mauron et Miah qui affirment : « The ethical foundations of sport are also a matter of public debate and, like for other ethical policies in society, there should be mechanisms ensuring accountability of policy to the broader public » (Current anti-doping policy : a critical appraisal, bmc Medical Ethics, 2007, 8, 2).
  • [16]
    Dans le Code mondial antidopage, on peut lire (page 11) : « Le Code mondial antidopage et le Programme antidopage qui l’appuie ont pour but de protéger le droit fondamental des sportifs de participer à des activités sportives exemptes de dopage, promouvoir la santé et garantir ainsi aux sportifs du monde entier l’équité et l’égalité dans le sport » (Code mondial antidopage, www.wada-ama.org).
  • [17]
    Le 16 juillet 1988, aux sélections américaines pour les Jeux de Séoul, à Indianapolis.
  • [18]
    Voici comment est défini « l’esprit sportif » dans le Code mondial antidopage : « Les programmes antidopage visent à préserver la valeur intrinsèque du sport. Cette valeur intrinsèque est souvent qualifiée d’“esprit sportif” ; elle est l’essence même de l’olympisme ; elle exhorte à jouer franc jeu. L’esprit sportif valorise la pensée, le corps et l’esprit, et se distingue par les valeurs suivantes : – L’éthique, le franc jeu et l’honnêteté – La santé – L’excellence dans la performance – L’épanouissement de la personnalité et l’éducation – Le divertissement et la joie – Le travail d’équipe – Le dévouement et l’engagement – Le respect des règles et des lois – Le respect de soi-même et des autres participants – Le courage – L’esprit de groupe et la solidarité. Le dopage est contraire à l’essence même de l’esprit sportif » (Code mondial antidopage, www.wada-ama.org).
  • [19]
    Pour une histoire du dopage, voir, par exemple, Paul Dimeo, A History of Drug Use in Sport (1876-1976), Londres, Routledge, 2007.
  • [20]
    Les amphétamines, « La bomba », dans le jargon cycliste italien, donnaient au cycliste un surcroît d’énergie à la fin d’une étape, mais pouvaient aussi l’empêcher de dormir et de récupérer pendant la nuit. Dans son ouvrage Fallen Angel. The Passion of Fausto Coppi, l’historien du cyclisme William Fotheringham raconte qu’avant une étape de montagne du Giro, Coppi demanda à un de ses équipiers, le gregario Ettore Milano, de regarder l’état des yeux de son principal rival, le champion suisse Hugo Koblet. « To my immense pleasure, raconte Milano, I noticed that Koblet had eyes that would scare you. At once I went to Fausto and said to him “Look Koblet has ’drunk’– his eyes are in the back of his head.” “Mine are too”, said Fausto. » Fort de cet indice, Coppi attaqua son rival dans l’ascension du Stelvio et gagna le Giro 1953 (W. Fotheringham, Fallen Angel. The Passion of Fausto Coppi, Londres, Yellow Jersey Press, 2000 ; R. Moore, Stelvio, Rouleur, Issue Seven, 2007, p. 40).
  • [21]
    Laurent Fignon, Nous étions jeunes et insouciants, Paris, Grasset, 2009, p. 89.
  • [22]
    Pour s’en convaincre, il suffit de lire quelques biographies ou témoignages de cyclistes ou de personnalités appartenant au monde du vélo. Voir, par exemple : Erwann Menthéour, Secret défonce, Paris, Jean-Claude Lattès, 1999 ; Roger Bastide, Doping. Les surhommes du vélo, Paris, Solar, 1970 ; Paul Kimmage, Rough Ride, Londres, Yellow Jersey Press, 2001 ; Philippe Gaumont, Prisonnier du dopage, Paris, Grasset, 2005.
  • [23]
    Dans une remarquable enquête sociologique qui s’appuie sur des récits de cyclistes, Christophe Brissonneau, Olivier Aubel et Fabien Ohl ont montré que le dopage fait partie de la culture professionnelle du monde du vélo. Pour de nombreux cyclistes, le dopage n’est pas conçu comme une tricherie. Se doper, c’est faire son métier (L’épreuve du dopage, Paris, puf, 2008). Voir aussi dans ce volume, Ch. Brissoneau, « Éthique médicale et imposition des normes sportives », infra p.141.
  • [24]
    C’est la position défendue par Kayser, Mauron, et Miah : « Elite athletes are also constituted by scientific knowledge and this is a valued aspect of contemporary sport. As such, translating doping enhancements into earned advantages – having the best scientists on one’s team – would more closely align to the values of competition than leaving it all to chance, unequal access to illicit practices, and the cleverness of undetected cheating » (Current anti-doping policy: a critical appraisal, bmc Medical Ethics, 2007, 8:2).
  • [25]
    Ch. Brissonneau, O. Aubel, F. Ohl, L’épreuve du dopage, Paris, puf, 2008, p. 219.
  • [26]
    O. Dazat, L’honneur des champions, Paris, Hoëbeke, 2000, p. 6-8.
  • [27]
    Pour rappel, l’hématocrite est le pourcentage du volume des globules rouges par rapport au volume du sang total.
  • [28]
    Voir dans ce volume l’article de Pascal Nouvel, supra, p. 19.
  • [29]
    En juillet 2008, Bjarne Riis a été réintégré au palmarès du Tour par les organisateurs, avec une mention de ses aveux. En juin 2007, son nom avait été rayé de la liste des vainqueurs du Tour.
  • [30]
    Les premiers contrôles antidopage sur le Tour de France ont été introduits au début des années 1960.
  • [31]
    Sur l’échec de la politique antidopage, lire, par exemple, l’article de J. Hoberman, How drug testing fails : The politics of doping control, in W. Wilson, E. Derse, Doping in Elite Sport, Champaign (Il.), Human Kinetics Publishers, 2001, p. 241-274.
  • [32]
    Mentionnons, dans le cyclisme, les affaires Landis, Ricco, Vinokourov, Rasmussen, Contador, Armstrong…
  • [33]
    Report to the Commissioner of baseball of an independent investigation into the illegal use of steroids and other performance enhancing substances by players in major league baseball, George J. Mitchell, dla piper us llp, 13, décembre 2007 (http://files.mlb.com/mitchrpt.pdf).
  • [34]
    Directeur de Balco, un laboratoire spécialisé dans les suppléments alimentaires pour sportifs, Victor Conte avait mis en place, dans la clandestinité, un programme d’amélioration des performances pour divers athlètes américains, notamment pour le sprinteur Tim Montgomery afin de permettre à celui-ci de battre le record du monde du 100 mètres. Des joueurs de baseball ont également été impliqués dans cette affaire. Voir à ce sujet l’ouvrage de M. Fainaru-Wada & L. Williams, Game of Shadows, New York, Gotham Books, 2006.
  • [35]
    Dans le Code mondial antidopage, www.wada-ama.org, la règle s’énonce ainsi : « La combinaison de trois contrôles manqués et/ou manquements à l’obligation de transmission d’informations sur la localisation pendant une période de dix-huit mois, telle qu’établie par les organisations antidopage dont relève le sportif, constitue une violation des règles antidopage » (Code mondial antidopage, www.wada-ama.org).
  • [36]
    « wada recommended that “a more varied, targeted and aggressive approach to catching cheating riders be a priority for the uci. This should include, but not be limited to, increasing the number of anti-doping tests, testing in less acceptable hours with a greater chance of detecting substances and/or methods with short detection windows” » (Independent Observers Report on the Antidoping Testing Carried by the uci at 2010 Tour de France, cité in S. Farrand, Italian riders question need for night time anti-doping tests, 30, octobre 2010- cyclingnews.com).
  • [37]
    Voir, sur Pantani, les ouvrages et documents suivants : M. Rendell, The Death of Marco Pantani, Londres, Weidenfeld & Nicholson, 2006 ; P. Brunel, Vie et mort de Marco Pantani, Paris, Grasset, 2007 ; Cito, Cosimo, Il fantasma del Galibier, Limina, Arezzo, 2010 ; ainsi que le coffret de sept dvd consacré à la vie de Pantani : P. Bergonzi, E. Vicennati, Tutto Pantani. Una vita in salita, La Gazzetta dello Sport & Rai Trade, 2008.
  • [38]
    Un article de Libération publié peu après la mort de Pantani exprime bien le sentiment d’indignation des supporters du champion italien : « Le gros casque bleu de protection enfoncé sur la tête, le maillot jaune fluo recouvrant une partie des cuissards noirs, l’octogénaire Dante déambule dans l’église San Giacomo l’Apostolo de Cesenatico. “Ils l’ont laissé mourir”, s’indigne-t­il. Anathème. Après la tristesse, la stupeur et le recueillement des premières heures, les admirateurs du grimpeur et ses concitoyens lancent l’anathème. Pêle-mêle contre la fédération cycliste, les médias, les procureurs accusés d’avoir ouvert plusieurs enquêtes pour dopage à l’encontre du pirate… “Il a été persécuté, s’agite Dante. Le dopage ? Mais tout le monde se dope. Le peloton ne marche pas au pain et à l’eau ! Seulement Marco a été le seul à payer” » (E. Jozsef, Entre tristesse et colère, la ville de Cesenatico enterre aujourd’hui Marco Pantani, Libération, 18 février 2004).
  • [39]
    Voir M. Fainaru-Wada, L. Williams, Game of Shadows, New York, Gotham Books, 2006, p. 191.
  • [40]
    L. Zinser, Judge Sentences Jones to 6 Months in Prison, New York Times, 12, janvier 2008.
  • [41]
    Inside Sport. The Marion Jones Story, bbc, 4 décembre 2010.
  • [42]
    Pour s’en convaincre, il suffit de consulter, sur Wikipedia, la liste des coureurs décédés en course (List of professional cyclists who died during a race, http://en.wikipedia.org).
  • [43]
    Le 5 octobre 2007, Marion Jones avoua avoir consommé des produits dopants avant les Jeux de Sydney. Le 9 octobre, elle rendit ses médailles au Comité olympique américain et le 12 décembre, le cio lui retira formellement ces médailles. Néanmoins, le cio ne voulut pas réattribuer ces médailles. Le cio a annoncé que la mise à jour des classements résultant des disqualifications de Marion Jones ne serait pas automatique car le scandale Balco pourrait impliquer d’autres athlètes. En décembre 2007, Jacques Rogge, président du cio, annonça que les médailles ne seraient redistribuées que si le cio était convaincu que les investigations ne révéleraient pas de nouveaux cas.
  • [44]
    En 2004, Ekaterini Thanou était une des favorites du 100 m des Jeux olympiques d’Athènes. Avant les Jeux, Thanou et son compatriote, le sprinteur Kenteris, ne se sont pas présentés à un contrôle antidopage inopiné, prétextant qu’ils avaient été victimes d’un accident de moto. Par le passé, ils avaient déjà raté deux contrôles inopinés. Thanou et Kenteris renoncèrent à participer aux Jeux. En août 2008, la commission exécutive de l’organisation olympique interdit à Thanou de participer aux Jeux de Beijing « pour conduite indécente et pour avoir porté préjudice au mouvement olympique ». En mai 2010, Thanou annonçait qu’elle mettait un terme à sa carrière.
  • [45]
    S. Roberts, D. Epstein, The case against Lance Armstrong, Sports Illustrated, 24, janvier 2011, http://sportsillustrated.cnn.com.
  • [46]
    Ainsi que l’écrit Thomas Murray? : « Is it not unfair to put the athletes who want to compete without drugs at a competitive disadvantage by permitting everything to tilt the playing field in favor of the drug users?? ». Voir T.H. Murray, Sports Enhancement, www.thehastingscenter.org? ; T.H.Murray, K.J. Maschke, A.A.Wasunna, Performance Enhancing Technologies in Sports, Baltimore, The Johns Hopkins Univ. Press, 2009.
  • [47]
    T. Friedmann, Potential for genetic enhancement in Sports (transcript), 11 juillet 2002, The President’s Council on Bioethics, www. bioethics.gov.
  • [48]
    « But, you know, if you take it away from the athletic context, which sort of muddies the whole thing, then I think of it as a preventative measure. I think if the level of safety was absolutely demonstrable that there was zero risk, then I think every person would want to be treated in this way when they’re young enough so that, you know, you would never lose muscle function as you got old, I mean, assuming that you could show that there was no down side to it.
    At least from my limited viewpoint, I would see it that way, and this is what I had said and actually the popular press article that I gave you. I think if we come to a point where there’s no safety issue at all and no specter of germ line transmission or anything else and all you get out of it is you stay strong as you get old so that you can get around and have a better quality of life, it would be hard for me to believe that that wouldn’t then gain acceptance.
    And when that gains acceptance in the population in general, then, you know, the athletic government agencies are just going to have to deal with it because whatever enhancement it provides to those athletes the public is not going to care about » (H. Lee Sweeney, Genetic Enhancement of Muscle, Friday, September 13, 2002 — http://bioethics.georgetown.edu/pcbe/transcripts).
  • [49]
    À ne pas confondre, nous dit pkd, avec son homonyme, le plongeur Xiong Ni, qui remporta trois médailles d’or aux Jeux d’Atlanta (1996) et de Sydney (2000). Âgé de 90 ans, Xiong Ni, le plongeur, était d’ailleurs lui aussi présent à la cérémonie d’ouverture des Jeux de Shanghai.
Français

Résumé

Ce qui donne à la question de l’amélioration des performances sportives une dimension philosophique et éthique qu’elle ne possédait pas antérieurement, c’est l’inclusion de la question du dopage dans un champ plus large : celui de la médecine d’amélioration. L’effacement des frontières entre médecine thérapeutique classique et médecine d’amélioration constitue une des caractéristiques principales de la biomédecine du xxie siècle. Dans la biomédecine contemporaine, les nouveaux médicaments et technologies thérapeutiques peuvent être utilisés non seulement pour soigner le malade mais aussi pour améliorer certaines capacités humaines. La médecine n’est plus uniquement thérapeutique. Certains attendent d’elle qu’elle intervienne dans l’amélioration des performances et dans le « perfectionnement » de l’humain, y compris dans le domaine sportif. Dans ce contexte, le sport de compétition pourrait devenir un des principaux laboratoires de l’« enhancement ». La rencontre du sport et de la biotechnologie d’amélioration soulève des questions d’éthique, de philosophie et de politique sportive qui n’offrent pas de réponses simples. La politique de prohibition et de répression du dopage ne constitue certainement pas la seule stratégie possible.

English

Abstract

The reason that gives doping in sport a deeper philosophical and ethical dimension is the emergence of a new medical paradigm: enhancement medicine. The question of enhancing performance in sport has become part of a broader societal debate on human enhancement. The gradual blurriness of the boarders between therapeutic medicine and enhancement medicine constitutes the most spectacular and the most troublesome form of these modifications. In the contemporary biomedicine, the new medicines and technologies can be used not only to cure the patients but also to enhance human capacities. This evolution represents a paradigmatic change in the medical practice: it is not the mere restoration of health which is expected anymore, nor the promotion of health. What is required is the improvement of performance and the perfectibility of the human being, including in the field of sport. Competitive sport could become the main laboratory of enhancement medicine. The intersection of science and sport raises fundamental philosophical, ethical and policy issues that cannot be answered easily. The prohibition and the war on doping is not the only solution.

  1. Introduction
  2. I - Sport et amélioration au début du xxie siècle
    1. A - Le renouveau du débat sur l’amélioration des performances sportives
      1. Première raison : la création de l’Agence mondiale antidopage (ama)
      2. L’émergence de la médecine d’amélioration
    2. B - Biotechnologie, amélioration et sport : l’exemple de la thérapie génique
    3. C - De l’inefficacité et des effets pervers de la politique antidopage
      1. Premier argument — Le sport de compétition ne relève pas d’une philosophie égalitariste
      2. Deuxième argument — Le dopage est la conséquence logique de l’essence du sport de compétition : maximiser la performance
      3. Troisième argument — Le dopage fait partie de la réalité, de l’esprit et de l’histoire du sport
      4. Quatrième argument — La philosophie antidopage est source de pudibonderie et d’hypocrisie dans le sport
      5. Cinquième argument — Les frontières entre dopage autorisé et dopage non autorisé sont définies arbitrairement et en perpétuelle évolution
      6. Sixième argument — La politique antidopage est inefficace et engendre de multiples effets pervers
        1. Inefficacité
        2. Menace à l’égard de la vie privée des athlètes
        3. Criminalisation du sport et diabolisation les athlètes
        4. Risques pour la santé causés par le dopage clandestin et paternalisme
        5. Réécriture continuelle de l’histoire du sport
    4. D - De l’inévitabilité d’une évolution biotechnologique du sport
  3. II - « Bruxelles 2144 » : présentation d’un manuscrit inédit sur l’amélioration des performances sportives
    1. A - Bruxelles 2144
    2. B - Le discours inaugural d’Antonio Perez et la fin de la prohibition
    3. C - Les Jeux olympiques des « Huit »
    4. D - Épilogue
Jean-Noël Missa
Jean-Noël Missa, professeur d’histoire et de philosophie des sciences biomédicales à l’Université libre de Bruxelles, directeur de recherches au Fonds national belge de la recherche scientifique.
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 25/12/2012
https://doi.org/10.3917/ccgc.005.0035
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour Presses Universitaires de France © Presses Universitaires de France. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
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