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Les Cahiers Dynamiques

2012/1 (n° 54)

  • Pages : 106
  • ISBN : 9782749232003
  • DOI : 10.3917/lcd.054.0006
  • Éditeur : ERES

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Le colloque « Les jeunes, le religieux et la laïcité » – organisé en décembre 2011 au sein de l’École nationale de protection judiciaire de la jeunesse – a permis aux nombreux participants d’entendre un brillant exposé de Jean-Paul Willaime. En voici un extrait, qui concerne plus particulièrement le rapport qu’entretiennent les jeunes avec la religion.

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Soulignons d’emblée le fait que les jeunes, particulièrement dans la phase de durée variable de l’adolescence, sont plus ou moins malléables et instables dans leurs identifications et opinions religieuses (comme politiques d’ailleurs). Cette caractéristique d’identités en recherche, moins fermes et moins constantes que l’on observe chez les jeunes, on l’observe aussi de plus en plus chez les adultes ; elle est néanmoins encore plus accentuée chez les jeunes. Autrement dit, les données d’enquêtes sur lesquelles on peut se fonder pour étudier les attitudes religieuses des jeunes doivent être maniées avec précaution et on doit se garder de trop figer les interprétations. De plus, les données d’enquêtes dont on dispose le plus souvent portent plus sur les jeunes adultes (les 18-29 ans) que sur les jeunes proprement dit. C’est le cas des enquêtes européennes sur les valeurs (evs : European Values Surveys) effectuées dans les différents pays d’Europe depuis 1981 qui mesurent périodiquement, sur la base d’un même questionnaire, l’évolution des attitudes religieuses de la population tout en permettant d’intéressantes comparaisons entre les différents pays [1]  evs : European Values Surveys. Ces enquêtes sur les... [1] . Les résultats de la plus récente enquête evs, celle de 2008, et les évolutions qu’elle révèle par rapport à l’enquête de 1981 – soit un intervalle de près de 30 ans [2]  Les résultats de l’enquête evs 2008 en France sont... [2] – sont particulièrement intéressants. Mais nous avons la chance de disposer également des enquêtes auprès de jeunes de 14-16 ans qui ont été effectuées dans le cadre d’un programme européen sur « La religion à l’école ». Dans le cadre de ce programme européen redco [3]  redco est l’acronyme de Religion in Education. A contribution... [3] qui, durant les années 2006-2009, s’est intéressé à la question de la religion à l’école dans huit pays dont la France, les enquêtes effectuées par l’équipe française de ce programme auprès des jeunes de 14-16 ans fournissent, au-delà des questions spécifiques relatives à la religion dans la vie scolaire et dans l’enseignement, de riches indications sur les attitudes religieuses des jeunes de France [4]  Les résultats des enquêtes quantitatives et qualitatives... [4] . Dans l’ouvrage Les jeunes, la religion et l’école [5]  C. Béraud et J.-P. Willaime (sous la direction de),... [5] , on trouve déjà, notamment sous la plume de Séverine Mathieu (p. 85-102), une première exploitation de ces données pour ce qui concerne le rapport des jeunes à la religion.

Une évolution des attitudes religieuses des jeunes

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Les jeunes de 14-16 ans manifestent beaucoup de pudeur en matière religieuse, ils ne dévoilent pas très spontanément leurs opinions à ce sujet. Il est symptomatique que se soit avec des amis proches qu’ils préfèrent échanger sur la religion, comme s’il s’agissait d’un sujet sensible que l’on ne discute qu’avec des camarades en qui on a toute confiance [6]  B. Massignon note : « les élèves expriment une pudeur... [6] . Les jeunes de l’enquête redco sont attachés aux valeurs de respect et de tolérance. Ils sont 85 % à déclarer qu’ils « respectent les personnes qui croient » et seulement 18 % considèrent que « les personnes qui appartiennent à une religion sont moins tolérantes que les autres ». Si 45 % considèrent que « la religion n’est pas une chose importante dans leur vie personnelle » et 33 % avouent que « la religion les ennuie », ils sont 82 % à reconnaître que « la religion a une place importante dans l’histoire » et 59 % pensent que parler de religion les « aide à mieux comprendre ce qui se passe dans le monde ». Plus fondamentalement, 62 % refusent la proposition « la religion, c’est n’importe quoi ». Seule une minorité d’élèves approuvent les propos négatifs sur la religion (par exemple, seulement 21 % considèrent que « la religion rend les gens agressifs », 27 % pensent que « sans la religion, le monde irait mieux »). Ils ne font pas montre d’une défiance généralisée à l’égard de la religion. On peut résumer l’attitude des adolescents de 14-16 ans à l’égard de la religion en la qualifiant de prudente et de distanciée : ils manifestent une neutralité bienveillante et interrogative, ainsi qu’un désir de connaître et de comprendre cette dimension. On verra ci-dessous que ces attitudes envers la religion se traduisent chez les élèves par une compréhension à la fois rigoureuse et ouverte de la laïcité, en particulier scolaire. Séverine Mathieu constate, chez les jeunes de 14-16 ans, une certaine « islamisation de la religion » : « Le religieux, dans la perception des élèves (comme des professeurs) telle qu’elle ressort des propos recueillis lors des entretiens, c’est avant tout l’islam et ses pratiques. Ils évoquent ainsi fréquemment le port du voile, le respect du ramadan ou le refus de consommer du porc par certains de leurs camarades [7]  S. Mathieu, « Les adolescents et la religion », dans... [7] . » L’actualité nationale et internationale et la focalisation médiatique sur l’islam expliquent ce constat, de même que le fait que la religion musulmane, à travers certaines de ses pratiques alimentaires et vestimentaires et certains de ses rites (l’abattage rituel, le Ramadan, le pèlerinage à La Mecque), offrent plus de visibilité que d’autres religions. Cette islamisation de la représentation de la religion peut d’autant plus advenir qu’il y a une certaine déculturation du christianisme qui se manifeste par l’incapacité à comprendre des termes et des figures du monde chrétien. Pour indiquer le sens du Carême chrétien, certains diront ainsi qu’il s’agit du « Ramadan des chrétiens ».

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Dans une très fine étude reposant principalement sur les données evs de 1981 et 1990 [8]  Y. Lambert, « Âges, générations et christianisme en... [8] Yves Lambert écrivait : « L’âge, au sens large, est devenu la variable de statut la plus discriminante des attitudes religieuses ». Il soulignait d’emblée que les données d’enquêtes disponibles à ce moment là permettaient d’établir que, dans le cadre d’« un chassé-croisé des âges, des générations et des tendances intergénérationnelles [9]  Ibid., p. .538. [9]  », la France apparaissait l’un des pays les plus sécularisés (avec la Grande-Bretagne, le Danemark et les Pays-Bas) « où les effets de génération et les inflexions de tendance sont les plus intenses [10]  Ibid., p. 552. [10]  ». Il confirmait quelques années plus tard ce jugement après avoir pris en compte les données evs de 1999 : « La France est l’un des pays où le bouleversement des effets d’âge et de génération est le plus spectaculaire [11]  Y. Lambert, « Des changements dans l’évolution religieuse... [11] . » Il paraît donc particulièrement opportun d’examiner les relations entre jeunes et religion en France.

Identification religieuse selon l’âge

Source : evs 2008
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Si l’on considère la première colonne, celle des 18-29 ans, il apparaît clairement que, dans cette tranche d’âge, c’est la non-appartenance qui l’emporte (40 %), suivie de l’identification « athées convaincues » (27 %), puis de l’identification au catholicisme (23 %) et à d’autres religions (11 %, l’islam comptant pour un peu plus de la moitié dans ce pourcentage). La comparaison avec la répartition des 60 ans et plus permet de mesurer l’ampleur des évolutions en ce qui concerne l’appartenance religieuse des Français. C’est un véritable bouleversement qui s’est opéré : dans les jeunes générations, le catholicisme est devenu nettement minoritaire et c’est la non-appartenance qui prévaut. Parmi les jeunes, l’identification « athées convaincus » dépasse même l’identification au catholicisme. On notera aussi que l’identification à d’autres religions arrive désormais, avec 11 %, presque à la moitié de l’identification au catholicisme. Autrement dit, plus on est jeune, moins on est catholique (la décroissance est linéaire selon les tranches d’âges), plus on est « athée convaincu » (largement trois fois plus par rapport aux 60 ans et plus) ou d’une « autre religion » (presque trois fois plus que les 60 ans et plus). Ce décrochage des jeunes par rapport au catholicisme ne date pas d’aujourd’hui : « en 1988, notait déjà Guy Michelat, 69 % des 18-24 ans se déclaraient catholiques contre 89 % des 65 ans et plus [12]  Y. Lambert et G. Michelat (sous la direction de), Crépuscule... [12]  ».

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Dans l’enquête evs de 1981, il semblait alors établi qu’en Europe de l’Ouest, plus on était jeune et moins on était religieux. En 1990, le constat était confirmé, mais deux exceptions apparaissaient : la nette croissance du sentiment que « les Églises apportent des réponses aux besoins spirituels des individus » et la remontée des croyances liées à l’après-mort chez les jeunes. Par ailleurs, hors du christianisme, les sociologues notaient à l’époque l’apparition d’un « croire sans appartenir » et une progression des croyances parallèles (astrologie, télépathie, etc.). Il s’avérait que chaque nouvelle génération était moins chrétienne que la précédente. C’est à partir des données evs de 1999 que l’on commença à observer que la tendance au déclin de la religion chez les jeunes était désormais contrebalancée par d’autres tendances : « l’effet de renouvellement des générations ne joue donc plus forcément dans le sens du déclin » écrivait ainsi Yves Lambert en 2004 [13]  Y. Lambert, art.cit., 2004, p. 318. [13] . Les données pour la France révélaient notamment que si la baisse de l’identification au catholicisme se poursuivait chez les 18-29 ans, l’intérêt pour les cérémonies religieuses et certaines croyances était au contraire en progression : « Alors que chaque nouvelle génération se situait d’emblée au-dessous du niveau religieux de la précédente, les jeunes nés depuis 1964 montrent une certaine stabilisation (sauf pour l’appartenance, la pratique et la croyance au péché, toujours en déclin), voire une remontée (attachement à une cérémonie pour le décès, croyances liées à l’après-mort) ». Dans ses analyses, Yves Lambert parla même d’un « ressaisissement chrétien » dans quelques pays (mais « plus mitigé » en France précisait-il).

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Mais ce qui est intéressant à noter, ce sont les évolutions selon les âges et les générations. L’enquête européenne sur les valeurs effectuée en 2008 en France révèle en effet une inversion du rapport entre niveau de diplômes et croyance en Dieu. Si globalement, plus on est jeune et diplômé, moins on est croyant (68 % des moins diplômés et 50 % des plus diplômés croient en Dieu), cette corrélation dépend en fait de l’âge : chez les moins de 45 ans, les plus diplômés croient plus en Dieu que les moins diplômés alors que chez les 45 ans et plus, c’est l’inverse : les moins diplômés croient plus en Dieu que les plus diplômés [14]  C. Dargent, dans La France à travers ses valeurs, op.cit.,... [14] . La corrélation observée entre religion et niveau de diplôme (15 % de personnes ayant effectué des études supérieures chez les catholiques pratiquants alors que le taux est de 34 % chez les « sans appartenance » et de 24 % chez les « athées convaincus ») est essentiellement due à l’âge (les personnes ayant fait peu d’études étant surtout des personnes âgées). Si 41 % des Français expriment un intérêt pour le spirituel, le sacré, le surnaturel, c’est le cas de 49 % des plus diplômés contre 36 % des moins diplômés (alors qu’il n’y a pas de corrélation avec l’âge). La corrélation entre religion et niveau de diplôme encore observable globalement semble donc être en cours d’inversion. Chez les plus jeunes enquêtés, plus de formation et donc de science, n’apparaît pas incompatible avec la croyance en Dieu et/ou l’intérêt pour le spirituel [15]  P. Bréchon, dans La France à travers ses valeurs, op.cit.,... [15] . Cela vaut aussi pour des croyances plus populaires. À la question : « Pensez-vous qu’un porte-bonheur comme une mascotte ou un talisman puisse vous protéger ou vous aider ? », 58 % disent « non certainement pas » (62 % en 1999), mais 18 % donnent une réponse positive (14 % en 1999). Là aussi, on observe une évolution selon les générations car les jeunes sont plus nombreux que leurs aînés à donner une réponse positive : 25 % des 18-29 ans contre 13 % des 60 ans et plus et 28 % des étudiants. Pierre Bréchon en conclut que « dans les générations antérieures, avoir fait des études longues rendait plus méfiant et même défavorable aux porte-bonheur. Chez les jeunes, c’est l’inverse : ceux qui ont fait des études longues sont les plus réceptifs [16]  Ibid., p. 256. [16]  ».

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Tout en soulignant le fait que les fonctions intégratrices des Églises, comme celles de l’école, sont aujourd’hui profondément affaiblies, il est intéressant de constater que le sociologue de la jeunesse Olivier Galland rejoint les sociologues des religions en pensant que « “croire sans appartenir” est une expression qui définit bien l’humeur religieuse des jeunes. La fonction intégratrice supposée de la religion reposant sur des rites et sur la participation régulière à une institution unifiée est donc extrêmement éloignée des modes de participation religieuse de la jeunesse. En réalité, ces nouveaux comportements religieux sont en parfaite cohérence avec la culture juvénile qui repose sur les relations entre pairs, le partage d’émotions et éventuellement le repli identitaire [17]  O. Galland, Les jeunes Français ont-ils raison d’avoir... [17]  ». Les institutions et communautés religieuses l’ont bien compris : elles multiplient les initiatives à destination des jeunes. Il y a non seulement les grands rassemblements comme les Journées mondiales de la jeunesse ou les rencontres de jeunes de la communauté œcuménique de Taizé, mais aussi toutes sortes d’initiatives locales [18]  Citons en deux, l’une à Lyon, l’autre en Alsace : 1)... [18] .

Jeunes, laïcité et religions selon l’enquête redco

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L’enquête quantitative redco reposant sur un questionnaire européen élaboré en anglais dans sa version standard ne permettait pas d’interroger directement les élèves sur la laïcité, c’est-à-dire en utilisant le mot même de laïcité. Par contre, on a pu étudier à travers certains items la façon dont les élèves se représentaient la place que pouvait ou non avoir la religion dans l’espace scolaire. En outre, les enquêtes qualitatives par entretiens menées auprès des élèves en France ont permis de recueillir les perceptions et réactions des élèves en matière de laïcité.

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Bérengère Massignon, dans son étude sur « les adolescents et la laïcité » dans le cadre des enquêtes redco, remarque que « les élèves français se reconnaissent dans une laïcité de dialogue et dans une vision du monde (religieuse ou non) qui ne s’affiche pas comme détenant le monopole de la vérité […]. Les élèves témoignent d’une religion ouverte à la discussion : face au prosélytisme d’un camarade, une majorité accepte de discuter (86 %) sans chercher à convaincre qu’ils détiennent la vérité (74 % contre 25 % qui expriment l’avis contraire), ni être influencés par son discours (90 %) [19]  B. Massignon, « Les adolescents et la laïcité », dans... [19]  ». Les valeurs de respect et de tolérance sont prisées par les élèves qui intègrent le fait du pluralisme : selon eux, il est normal qu’il y ait une diversité de convictions et de conceptions de la vie et chacun doit pouvoir exprimer et vivre son choix dans le respect de celle des autres. Le pluralisme et la liberté d’opinion et de pensée constituent des valeurs fortes dans la culture jeune. Par rapport aux conditions du vivre-ensemble avec les différences des uns et des autres, Bérengère Massignon constate que, pour les élèves, « la principale condition du vivre-ensemble entre personnes de religions différentes est de faire des choses ensemble (82 %) » et de « connaître la religion de l’autre (74 %) soit une “laïcité d’intelligence” plutôt que d’abstention ; pour reprendre la formule de Régis Debray [20]  Ibid., p. 106. [20]  ». Dans leur majorité, les élèves n’associent pas la laïcité à des attitudes antireligieuses.

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Les élèves ne se privent pas pour critiquer la responsabilité des médias dans la diffusion de stéréotypes sur les religions, leur attitude mêle respect, tolérance et esprit critique, en particulier la nécessité d’avoir des approches documentées et objectives des traditions religieuses. Les enquêtes qualitatives et les observations menées en classes dans le cadre de redco avaient déjà montré que les élèves français tenaient beaucoup à la neutralité de leurs professeurs lorsque ceux-ci abordaient des sujets religieux dans leurs cours. Les élèves attendent de leurs enseignants une approche des faits religieux distanciée et non marquée confessionnellement, y compris dans le vocabulaire employé. Ils sont très sensibles à cette question, surtout s’ils s’identifient à une religion minoritaire. Concernant l’expression religieuse des élèves dans l’espace scolaire, on a pu vérifier que les élèves français avaient fortement intégré les principes de la laïcité scolaire. Ils « acceptent massivement le port de signes religieux discrets : 78 %, ce qu’autorise la loi de 2004 ; mais ils sont majoritairement opposés au port de signes religieux visibles : 58 % (seulement 17 % approuvent, 21 % des élèves ayant une religion contre 13 % des autres) [21]  Ibid., p. 113. [21]  ». Les élèves tolèrent que, dans la vie scolaire, l’on tienne compte, dans certaines limites, des pratiques religieuses : 61 % estiment qu’« à la cantine, les menus devraient tenir compte des interdits alimentaires religieux » et 52 % pensent qu’« on peut tolérer les absences pour motifs religieux ». Par contre, 61 % ne sont pas d’accord pour dire que « les élèves devraient pouvoir être dispensés de certains cours pour motifs religieux ». Ils ont compris que la laïcité à l’école, ce n’était pas un enseignement à la carte qui varierait selon les convictions religieuses des uns et des autres. 62 % désapprouvent également la proposition « il devrait y avoir des lieux de prières au sein des établissements scolaires ». Bérengère Massignon conclut sa présentation et son analyse du rapport des adolescents à la laïcité scolaire en notant que « les adolescents français interrogés se reconnaissent dans une laïcité associée aux principes de tolérance, de pluralisme et de dialogue [22]  Ibid., p. 120. [22]  », soit ce qu’elle appelle une « laïcité de proximité » et une « laïcité du quotidien », du moins dans le monde scolaire. Mais elle note aussi deux choses très importantes : le fait que les élèves ont tendance à « sanctuariser » l’école comme lieu où les différences, que l’on côtoie réellement à travers la diversité factuelle des camarades de classe, sont neutralisées ; et le fait qu’il y a « une distorsion entre le dire et le faire », non seulement parce que des propos diffamants et des comportements discriminatoires peuvent être parfois exprimés, mais aussi parce qu’à l’extérieur de l’école, dans la vie sociale extrascolaire, « un entre-soi communautaire peut exister », comme en témoigne ce propos d’élève recueilli lors de l’enquête qualitative : « Quand on passe la porte du lycée, on n’est plus chrétien, musulman, on est élève, on est tous pareils […]. C’est rare qu’il y ait des conflits pour les religions […]. Parce que, quand on est dans le lycée, on n’est pas avec les mêmes personnes que quand on est dehors. Par exemple, moi, quand je suis dehors, je ne suis presque qu’avec mes cousins ou avec des copains. Ils sont pareils que moi, on est entre Noirs (garçon, chrétien) [23]  Ibid., p. 119. [23] . »

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Entre l’école, la rue et les quartiers, l’attitude des jeunes peut ne pas être la même lorsqu’ils sont confrontés à la différence ethnique, culturelle et/ou religieuse. Il est fort encourageant de pouvoir constater que les jeunes sont favorables à un enseignement neutre et pluraliste des faits religieux. C’est bien à une laïcité d’intelligence et de dialogue qu’ils sont attachés… en tout cas à l’école. Mais si cette posture tolérante reste trop cantonnée à l’espace scolaire, il y a là une sérieuse limite par rapport au vivreensemble dans une société diversifiée culturellement et religieusement.

Notes

[*]

Jean-Paul Willaime est directeur d’études à l’École pratique des hautes études (ephe) ; Institut européen en sciences des religions.

[1]

evs : European Values Surveys. Ces enquêtes sur les Valeurs des Européens effectuées en 1981, 1990, 1999 et en 2008 (cf. infra), avec une trentaine de questions sur les attitudes religieuses, constituent périodiquement de véritables sondages sur le religieux. On peut en exploiter les données aussi bien dans le temps en comparant les résultats d’une enquête à l’autre que dans l’espace, en comparant les résultats dans les différents pays d’Europe. Dans ces enquêtes, lorsque l’on parle de « jeunes », il s’agit des individus âgés entre 18 et 29 ans.

[2]

Les résultats de l’enquête evs 2008 en France sont présentés dans l’ouvrage collectif élaboré sous la direction de Pierre Bréchon et Jean-François Tchernia et publié chez Armand Colin en 2009 sous le titre La France à travers ses valeurs. Les pages 227-266 sur les attitudes religieuses ont été rédigées par Pierre Bréchon, Claude Dargent et Nathalie Dompnier.

[3]

redco est l’acronyme de Religion in Education. A contribution to Dialogue or a factor of Conflict in transforming societies of European countries.

[4]

Les résultats des enquêtes quantitatives et qualitatives sont, à l’échelle des huit pays ayant participé à redco (Allemagne, Angleterre, Espagne, Estonie, France, Norvège, Pays-Bas, Russie) présentés et analysés dans les deux ouvrages suivants : Pille Valk, Gerdien Bertram-Troost, Markus Friederici, Céline Béraud (Éds.), Teenagers Perspectives on the Role of Religion in their Lives, Schools and Societies. A European Quantitative Study, Münster/New York/München/Berlin, Waxmann, 2009 ; Thorsten Knauth, Dan-Paul Jozsa, Gerdien Bertram-Troost, Julia Ipgrave (Éds.), Encountering Religious Pluralism in School and Society. A Qualitative Study of Teenage Perspectives in Europe, Münster/New York/München/Berlin, Waxmann, 2008.

[5]

C. Béraud et J.-P. Willaime (sous la direction de), Les jeunes, la religion et l’école, Paris, Bayard, 2009.

[6]

B. Massignon note : « les élèves expriment une pudeur à dévoiler d’emblée leurs opinions religieuses, sauf avec des amis proches, car ils estiment que cela relève de la sphère de l’intime. Ainsi cette élève déclare : « Je n’en parle qu’avec de très bonnes amies » (fille, “déiste”) », « Les adolescents et la laïcité », dans C. Béraud et J.-P. Willaime (sous la direction de), op.cit., p. 108.

[7]

S. Mathieu, « Les adolescents et la religion », dans C. Béraud et J.-P. Willaime (sous la direction de), op. cit., p. 87.

[8]

Y. Lambert, « Âges, générations et christianisme en France et en Europe », Revue française de sociologie, xxxiv, 1993, p. 525.

[9]

Ibid., p. .538.

[10]

Ibid., p. 552.

[11]

Y. Lambert, « Des changements dans l’évolution religieuse de l’Europe et de la Russie », Revue française de sociologie, 45-2, 2004, p. 218.

[12]

Y. Lambert et G. Michelat (sous la direction de), Crépuscule des religions chez les jeunes ? Jeunes et religions en France, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 43.

[13]

Y. Lambert, art.cit., 2004, p. 318.

[14]

C. Dargent, dans La France à travers ses valeurs, op.cit., p. 249.

[15]

P. Bréchon, dans La France à travers ses valeurs, op.cit., p. 231.

[16]

Ibid., p. 256.

[17]

O. Galland, Les jeunes Français ont-ils raison d’avoir peur ? Éléments de réponses, Paris, Éditions du Cerf, 2009, p. 51-52. Cf. aussi O. Galland, Sociologie de la jeunesse, Paris, Armand Colin, 2007 (4e éd.).

[18]

Citons en deux, l’une à Lyon, l’autre en Alsace : 1) Les initiatives du prêtre-prédicateur David Gréa à Lyon avec sa messe du dimanche soir à Sainte-Blandine et ses soirées mensuelles de prédication qui attirent de nombreux jeunes (200 à 400 pour ces dernières) ; cf. le mensuel Lyon capitale n° 706, décembre 2011, « Le nouveau visage des prêtres lyonnais », p. 44. 2) Les initiatives des protestants d’Alsace-Moselle programmées en 2011 sous le nom de « Protes’temps forts. Générations à l’unisson » ayant donné lieu à plus de 160 manifestations diverses sur le thème des relations intergénérationnelles.

[19]

B. Massignon, « Les adolescents et la laïcité », dans C. Béraud et J.-P. Willaime (sous la direction de), op. cit., p. 105.

[20]

Ibid., p. 106.

[21]

Ibid., p. 113.

[22]

Ibid., p. 120.

[23]

Ibid., p. 119.

Plan de l'article

  1. Une évolution des attitudes religieuses des jeunes
  2. Identification religieuse selon l’âge
  3. Jeunes, laïcité et religions selon l’enquête redco

Pour citer cet article

Willaime Jean-Paul, « Les attitudes des jeunes à l'égard de la religion en France », Les Cahiers Dynamiques, 1/2012 (n° 54), p. 6-14.

URL : http://www.cairn.info/revue-les-cahiers-dynamiques-2012-1-page-6.htm
DOI : 10.3917/lcd.054.0006


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