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1 Les Slovènes entrèrent dans le xxe siècle tout comme les Styriens, les Hauts-Carnioliens, les Carinthiens, les habitants du Littoral ou de l’Istrie vêtus de vêtements rustiques et sur des chariots traditionnels en bois, bien que les voyages en train fussent bien connus depuis plusieurs décennies et que, dans maintes villes slovènes, la fumée s’élevât des cheminées d’usines. Pourtant, pour la grande majorité, le temps de la journée était organisé par l’horloge de l’église et non par celle de l’usine, et les principales autorités étaient le prêtre, le maire et l’instituteur. Répartie entre plusieurs provinces autrichiennes, l’identité régionale débordait l’identité nationale. Selon le recensement de population de 1910 sur le territoire actuel de la République de Slovénie, 66,6 % de la population totale était rurale (en 1857 plus de 83 %) et 60 % du revenu national provenait de l’agriculture et l’élevage du bétail. À la fin du siècle, seulement 11 % des actifs vivaient de l’industrie et de l’artisanat, notamment industrie minière, du fer, du métal, du bois, alimentaire et de la construction [1].

2 L’Empire austro-hongrois n’accueillit pas favorablement les demandes nationales slovènes, parce que leur aboutissement aurait fermé aux Allemands les points de passage vers la mer Adriatique et vers le port de Trieste. Néanmoins, l’environnement multinational spécifique de la monarchie danubienne, qui mit du temps à s’adapter aux tendances de la modernisation de l’Europe de l’Ouest, permit que, au-delà de la conscience régionale, les Slovènes forment une conscience nationale, souvent fondée sur les combats acharnés avec les Allemands. Ils apprirent la culture politique et s’adaptèrent au système parlementaire. Ils étaient pour la plupart alphabétisés, possédaient la connaissance de ce qui se passait autour d’eux, la culture et l’art et contribuaient aux tendances européennes.

3 Au tournant du siècle, l’organisation des partis et les disputes idéologiques qui en découlaient formaient déjà une partie indispensable du quotidien. Les familles les plus avancées socialement étaient abonnées à un journal ; plus de cent-vingt journaux étaient publiés au tournant du siècle. Les Slovènes pouvaient également se féliciter d’avancées notoires dans les sciences, et plusieurs éminents savants furent accueillis dans des universités autrichiennes et allemandes. Pourtant, ils ne réussirent pas à fonder leur propre université. Ils se rassemblaient dans des associations, des salles de lecture ainsi que dans diverses manifestations, ils faisaient des randonnées dans les montagnes et fréquentaient les auberges. Une partie des intellectuels et des hommes politiques crut, comme dans les régions les plus développées du monde, au progrès scientifique continuel et invincible ; celui-ci se manifesta en Slovénie par l’introduction de nouvelles technologies tels que l’électricité et le gaz, de nouvelles méthodes de fabrication et de nouveaux modes de transport et, par conséquent, aussi par d’importants changements dans la structure sociale et le mode de vie en général. Néanmoins, l’économie slovène et la concentration du capital étaient faibles. Au tournant du siècle, l’émigration représenta une grande perte démographique car plus de 250 000 de Slovènes quittèrent le pays [2]. Le chômage n’en était pas la seule cause. Les Slovènes qui choisissaient d’émigrer avaient envie d’atteindre un niveau de vie plus élevé que celui auquel ils pouvaient prétendre chez eux. Métaphoriquement, dans la période de transition du xixe au xxe siècle, les Slovènes se situaient quelque part à mi-chemin entre le village et la ville, face à un processus de modernisation entamée, mais retardée.

4 Au début du xxe siècle, la conscience nationale était liée d’une part à l’optimisme national et au sentiment d’une grave menace, et d’autre part au yougoslavisme renforcé après l’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine et à la conviction qui lui fut associée que l’avenir slovène ne pouvait exister que dans un même État avec d’autres Slaves du Sud dans l’Empire austro-hongrois. Ivan Šušteršič, pionnier du Parti populaire slovène, écrivit dans une lettre du 25 juillet 1909 [3] adressée à François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie :

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« Notre programme juridique étatique est le trialisme. Nous le défendons non seulement pour des raisons nationales, mais aussi pour des raisons dynastiques, parce que la grande majorité de la population slovène est fidèle à l’Empereur et aspire à avoir une grande monarchie puissante sous le sceptre de la dynastie des Habsbourg. Les Slaves du Sud de la monarchie des Habsbourg : la Croatie et la Slavonie, la Bosnie-Herzégovine, les régions serbes du Royaume de Hongrie, puis les provinces slovènes et croates et les provinces cisleithanes, en particulier la Dalmatie, le Littoral, la Haute-Carniole, les provinces slovènes de la Styrie et la Carinthie, ont fait progresser l’idée yougoslave ».

6 Le yougoslavisme se traduisit également par d’autres formes : le plus radical fut celui des renouvellistes slovènes qui imaginèrent l’État yougoslave en dehors de l’Autriche et firent des propositions de solutions « intermédiaires » sous forme de plusieurs (con)fédérations défendues par les sociaux-démocrates. À la veille de la guerre, en avril 1913, Ivan Cankar, écrivain slovène, exprima sa foi dans la « République fédérale de Yougoslavie », qui allait unir les Slovènes, les Croates, les Serbes et les Bulgares ; il défendit cependant également la préservation de la langue et de la culture slovènes. Dans une conférence intitulée « Les Slovènes et les Yougoslaves » qui eut lieu en avril 1913 à Ljubljana, il déclara : « Laissons l’Autriche dans sa merde, soyons comme les Mazzini en Italie ! ». Il fut à cause de cette conférence condamné à une semaine en prison [4].

7 En laissant de côté la haine politique envers la Serbie au début de la Première Guerre mondiale, nous pouvons dire que les sentiments positifs yougoslaves chez les Slovènes étaient certainement présents au moins depuis les guerres balkaniques. Les principaux journaux slovènes suivirent de près les événements se déroulant sur les champs de bataille, et, en particulier pendant la Première Guerre balkanique, ils exprimèrent leur sympathie pour les Serbes et les Bulgares. Pendant la Seconde Guerre balkanique, les journaux slovènes furent du côté des Bulgares et critiquèrent la Serbie ; ils regrettèrent en particulier que l’ancienne alliance ait été brisée. Toutefois, ils voyaient également la Serbie comme un vainqueur moral des guerres balkaniques, ce qui renforça sa réputation et son prestige. Ivan Tavčar, écrivain slovène et politicien libéral, s’efforça de consolider les liens avec la Serbie, et demanda à Nikola Pašić, président du Conseil serbe, de mettre fin à la politique serbe et de commencer à faire de la politique yougoslave, ce à quoi il s’engagea [5].

8 Bien que les élites politiques et intellectuelles slovènes fussent favorables au yougoslavisme par nécessité historique, il était fondamentalement naïf de le favoriser sans connaître les coutumes culturelles ni les mœurs des Slaves du Sud. Le yougoslavisme provenait aussi, en grande partie, de l’idée de former une nation yougoslave, étant donné que les Slovènes ne pourraient survivre comme nation indépendante [6].

9 Les Slovènes furent affectés par la Première Guerre mondiale en tant qu’individus mais aussi en tant que nation. Ils moururent massivement sur les fronts, ainsi que dans les arrière-pays, en exil ou en détention. Le front traversa une partie du territoire slovène ne laissant que dévastation derrière lui. Privation, famine, maladies infectieuses, appels de mobilisation et avis de décès firent partie de la vie quotidienne. Des dizaines de milliers d’habitants des deux côtés de l’Isonzo furent placés dans différents camps en Italie, en Autriche et dans le royaume de Hongrie pendant la bataille qui fit rage dans cette région. Sur le front de l’Isonzo, quelques dizaines de milliers de soldats slovènes donnèrent leur vie pour l’État, qu’ils défendirent en tant que territoire slovène [7].

10 De nombreux hommes politiques slovènes furent placés en détention. Quelques centaines de Slovènes furent condamnés à mort par des tribunaux militaires constitués à la hâte [8]. Le travail des partis politiques fut limité et contrôlé, et toutes les formes de mouvement syndical et ouvrier furent interdites. La vie parlementaire fut interrompue jusqu’en 1917. La plupart des partis politiques slovènes saluèrent la décision de l’autorité autrichienne de s’engager dans la guerre. Mais dans la deuxième partie de la guerre émergèrent des demandes de paix, d’un meilleur approvisionnement, de droits sociaux et politiques, en raison de la pression allemande et des conditions de vie difficiles. Auparavant loyaux, les soldats slovènes commencèrent à se révolter.

11 Dans cette deuxième phase de la guerre, la question nationale s’imposa de plus en plus au centre du débat. Presque jusqu’à la fin de la guerre, les dirigeants slovènes crurent à la possibilité de résoudre la question nationale dans le cadre de l’Empire austro-hongrois. Lorsque la vie parlementaire reprit, le 30 mai 1917, Anton Korošec réclama au Parlement de Vienne, au nom du club yougoslave, un État yougoslave démocratique au sein de l’Empire austro-hongrois. Le programme national appelé la Déclaration de Mai déclencha un grand mouvement national, des manifestations publiques, des rassemblements et la collecte de signatures pour ladite déclaration [9].

12 Par la déclaration de Niš du 7 décembre 1914, rédigée par le gouvernement serbe, la Serbie déclara, en tant qu’objectif de guerre, la libération et l’unification « des Serbes, Croates et Slovènes, tous nos frères non-libres » [10]. Cette déclaration prônait l’expansion de la Grande Serbie vers le nord. Les politiciens exilés, unis dans le club yougoslave, signèrent avec le gouvernement serbe, le 20 juillet 1917, la déclaration de Corfou qui préfigurait l’État yougoslave unifiant les Serbes, Croates et Slovènes. Celui-ci aurait été constitutionnel, démocratique, et sous le sceptre de la dynastie des Karađorđević qui incluait l’ensemble du territoire dans lequel vivait « la nation yougoslave à trois noms », c’est-à-dire serbe, croate et slovène. Les points d’organisation interne, comme la question de la constitution en fédération par exemple, restèrent ouverts [11]. Les circonstances internationales offrirent aux Slovènes deux référents opposés : le traité de Londres du 26 avril 1915 entre l’Italie et les forces de l’Entente qui cédait à l’Italie un quart du territoire slovène et près d’un tiers de la population slovène [12] ; les « quatorze points » du président des États-Unis Woodrow Wilson datant de janvier 1918 qui accordaient aux nations austro-hongroises le droit à l’autonomie [13]. Après l’échec de la dernière tentative de la cour pour sauver la monarchie – via le manifeste de l’empereur Charles du 16 octobre 1918 [14] –, les politiciens slovènes n’eurent pas d’autre choix que l’option non-autrichienne. Anton Korošec, dirigeant politique slovène, symbolisa ce choix lors d’une audience auprès de l’Empereur Charles le 11 octobre 1918 : « Votre Majesté, il est trop tard » [15]. La décision de l’élite politique ne fut pas facile. Toutes les classes sociales, les gens simples ainsi que les politiciens et aussi le clergé qui fut considéré comme acquis pendant des siècles, avaient juré fidélité à la monarchie. La slavophilie était forte, mais il ne fallait pas s’attendre à une grande aide de la part de la Russie, qu’elle soit tsariste ou révolutionnaire.

13 L’échec des puissances centrales sur le front de l’Est intensifia la puissance diplomatique de la Russie tsariste, qui commença à manifester un intérêt accru pour les nations slaves du Sud, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Empire austro-hongrois. Dans l’hypothèse d’une entrée en guerre de l’Italie au côté de l’Entente, les Russes envoyèrent en septembre 1914 Vsevolod Svatkovski, agent du ministère des Affaires étrangères (journaliste de l’agence de presse russe). Ce fut lui qui convainquit les politiciens slovènes et croates de résister jusqu’en avril 1915 à l’occupation italienne de Trieste et du Littoral [16]. L’objectif stratégique de la Russie était de conquérir le Bosphore et les Dardanelles ; plus généralement, les pays orthodoxes auraient été sous l’influence de la Russie, par le truchement de la Serbie qui devait s’emparer de la Bosnie, de l’Herzégovine et de la Dalmatie. Les Croates et les Slovènes n’étaient pas inclus dans ces plans, en dépit des assurances données par différents politiciens du Littoral. Déjà en 1913 en ce qui concerne les Slovènes, Ivan Hribar, politicien libéral, maire de Ljubljana avant la guerre et slavophile convaincu constata lors d’une visite au ministre des Affaires étrangères russe Sazonov, que

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« le ministre russe des Affaires étrangères savait que les Slovènes existaient, mais qu’il ne connaissait rien d’eux. Tout de même, ses remarques montraient que les Slovènes étaient, en dépit de son intérêt croissant, un facteur trop minime dans la définition du nombre et de l’étendue du territoire dans lequel ils vivaient pour pouvoir entrer en ligne de compte lors de la mise en œuvre de l’ambitieuse politique russe [17] ».

15 Hribar pensait naïvement que Trieste serait sauvée par cette discussion. Dans le contexte dans lequel se déroulaient les événements de la première année de la guerre, la Russie s’intéressa aux deux États des nations slaves du sud : l’un composé majoritairement de pays orthodoxes, comprenant la Serbie et les ports du sud de l’Adriatique, et l’autre, à prédominance catholique, comprenant la Croatie et les ports du nord de l’Adriatique. Par ailleurs, Sazonov était convaincu que la politique des affaires étrangères devait être gérée sans sentiments slavophiles. Le point culminant du cynisme de la diplomatie du ministre des Affaires étrangères russes de l’époque fut sa déclaration datant de 1915 : « S’il s’avérait nécessaire que le peuple russe combatte avec des armes seulement une demi-journée afin de libérer les Slovènes, je ne l’accepterais pas [18] ». Les Tchèques et les Slovaques étaient parmi les nations slaves les plus proches de la culture et de la mentalité slovènes, mais ils se prononcèrent pour leur propre pays. Ils avaient une image idéalisée des Slaves du Sud, des Serbes en particulier, mais les connaissaient mal en réalité. La diversité des religions était source d’inquiétude. « À quel point cela serait difficile pour nous, si nous étions sous le règne du roi orthodoxe après avoir quitté le César catholique ! Deus misereatur nostri ! », écrivait l’évêque Anton Bonaventura Jeglič, le 22 novembre 1918. Mais il admit plus tard qu’il ne voyait pas d’autre solution, sinon les Slovènes auraient été germanisés [19]. L’intransigeance et la détermination des Allemands envers les Slovènes ne laissèrent pas beaucoup de possibilités. L’Autriche-Hongrie était sur le point de s’effondrer, s’il n’y avait eu la volonté et l’impact des Slovènes. L’armée italienne exerça une pression. Les Allemands d’Autriche demandèrent l’unification avec l’Allemagne, ce qui semblait une option réaliste à la fin de la guerre. Et il ne vint même pas à l’esprit des Hongrois de renoncer au territoire slovène. La division menaça. Les Slovènes firent partie du pays vaincu, et la Serbie fut le vainqueur.

16 L’État des Slovènes, Croates et Serbes (SHS), créé par l’Empire Austro-Hongrois après l’effondrement de la monarchie le 29 octobre 1918, exista jusqu’au 1er décembre et constitua une solution transitoire à court terme. Il n’avait pas de grande chance de survie dans les conditions des politiques intérieure et extérieure de l’époque. Il inspira des sentiments nationaux et les Slovènes gagnèrent leur premier gouvernement national, ce qui leur permit de démontrer un sens du pluralisme politique et leurs aptitudes pour l’organisation [20]. Mais déjà la question des frontières posait des problèmes. L’indécision et le manque d’initiative du gouvernement slovène furent contrebalancés par des initiatives individuelles ; Rudolf Maister en particulier, sauva le nord-est de la Slovénie, notamment la ville de Maribor, et la Styrie. L’État des Slovènes, Croates et Serbes, le Conseil national des Slovènes, Croates et Serbes à Zagreb, sous la pression des Serbes de l’Autriche-Hongrie, furent confrontés à la question de l’union avec la Serbie. Lors des négociations à Genève le 9 novembre 1918, Anton Korošec obtint un succès éclatant sous la forme d’un accord relatif à l’union fédérale, mais celui-ci n’exista que sur le papier. Après un débat confus les 23 et 24 novembre, le Conseil national des Slovènes, Croates et Serbes adhéra à la fondation d’un État national unifié, avec un régime centralisé et à sa tête la dynastie des Karđorđević. L’union de l’État yougoslave fut réalisée le 1er décembre 1918 en le proclamant héritier du trône serbe. « Notre réalité austro-hongroise s’est roulée avec ivresse sous le trône de la dynastie des Karađorđević comme une bouteille de bière vide jetée dans la poubelle », écrivit l’écrivain croate Miroslav Krleža à propos de l’union [21].

17 Les conditions défavorables de la politique étrangère, l’impuissance et la maladresse des hommes politiques slovènes, le désintérêt des autorités serbes ou des nouvelles autorités yougoslaves eurent pour conséquence que l’Italie s’empara de la partie occidentale du territoire slovène ; le Littoral et la Carinthie au nord furent perdus lors du plébiscite. Les Slovènes furent confrontés à une nouvelle réalité : ils vivaient dans quatre pays soumis à des systèmes politiques différents, essentiellement autoritaires, qui, en termes nationaux, leur étaient défavorables. Plus d’un tiers des Slovènes se trouvait en dehors du territoire d’origine et la Slovénie perdit la ville de Trieste où vivaient 57 000 Slovènes. Ainsi, elle resta sans centre industriel ni accès à la mer. Pendant l’entre-deux-guerres, les Slovènes du Littoral furent délibérément italianisés, exposés à la violence fasciste et à l’oppression économique, ce qui eut pour effet qu’environ 100 000 d’entre eux furent forcés d’émigrer, principalement en Yougoslavie (environ 70 000) ou en Amérique du Sud. Néanmoins, les habitants du Littoral réussirent à conserver, publiquement ou illégalement, des organisations culturelles et à préserver leur identité culturelle et linguistique ; ils furent également les premiers en Europe à se révolter contre le fascisme. Les dispositions de protection des minorités relatives au traité de paix de Saint-Germain protégèrent formellement les Slovènes en Autriche, bien que cette dernière ne les appliquât que partiellement. Après l’Anschluss (les Slovènes votèrent pour se défendre contre les accusations de déloyauté et leurs conséquences), la pression des nazis s’accentua progressivement. Leur objectif ultime était de compléter l’expulsion et la germanisation des Slovènes de Carinthie ; les nazis le poursuivirent pendant la Seconde Guerre mondiale, mais sans succès [22].

18 Après la Première Guerre mondiale, l’annexion du territoire de Prekmurje situé à l’extrémité Est fut un progrès. Bien que la conscience nationale y fût faible – en dépit du fait que les habitants de Prekmurje constituaient également une partie de la nation slovène –, et que l’entre-deux-guerres connut de nombreux préjugés et stéréotypes, on s’habitua à vivre ensemble. Après le traité de Trianon, la région slovène de la rivière Raba échut à la Hongrie qui entreprit de magyariser les Slovènes. Dans cette région pauvre, la langue slovène fut conservée principalement grâce à l’Église.

19 Pour les Slovènes, l’union au nouvel État yougoslave releva également du dilemme de l’identité nationale. L’historien Vasilij Melik décrit ainsi la situation [23] :

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« La division en deux nationalités, slovène et yougoslave, fut le trait caractéristique comique ou tragique des Slovènes en Yougoslavie. Au début, mais pas pour longtemps, ils furent presque tous des Yougoslaves, que ce soit par sincérité ou par honte face à l’Empire de l’Autriche, soit par opportunisme ».

21 Lors de cette division, la majorité des Slovènes opta pour la nationalité slovène. Cela signifiait défendre l’autonomie que les Slovènes n’obtinrent jamais (elle fut favorisée majoritairement par le camp catholique) ou le yougoslavisme intégral (qui resta la caractéristique principal du camp libéral). Malgré les divergences et le mécontentement envers le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, puis envers la Yougoslavie, les Slovènes acceptèrent cette solution comme un bouclier nécessaire contre la pression germanique et italienne, grâce auquel ils devinrent culturellement et économiquement plus forts.

Notes

  • [1]
    Dušan Nećak et Božo Repe, Prelom : 1914-1918. Svet in Slovenci v prvi svetovni vojni [Le tournant : 1914-1918. Le monde et les Slovènes pendant la Première Guerre mondiale], Ljubljana, Sophia, 2005.
  • [2]
    Marjan Drnovšek, Pot slovenskih izseljencev na tuje [Le chemin des émigrants slovènes à l'étranger], Ljubljana, Mladika, 1991.
  • [3]
    Dušan Nećak et Božo Repe, Prelom, op. cit., p. 32-33.
  • [4]
    Archives de la République de la Slovénie (ARS), Ljubljana, Dossier pénal d’Ivan Cankar SI AS 307, Tribunal régional à Ljubljana, Dossier Vr 445/13.
  • [5]
    Vojska na Balkanu 1912/13 [Recueil d’articles sur les deux guerres balkaniques], adapté par Anton Sušnik et Dr. Vinko Šarabon, Ljubljana, Katoliška bukvarna, 1914.
  • [6]
    Janko Pleterski, Prva odločitev Slovencev za Jugoslavijo [La première décision des Slovènes pour la Yougoslavie], Ljubljana, Slovenska matica, 1971.
  • [7]
    Petra Svoljšak, Soška fronta [Le front sur Isonzo], Ljubljana, Cankarjeva založba, 1994.
  • [8]
    Austria-Hungary’s Effort to Exterminate her Jugoslav Subjects. Speeches and Questions in the Parliaments of Vienna and Budapest and in the Croatian Sabor (Diet) in Zagreb, published by the Jugoslav Committee in London, Unwin Brothers Limited, 1917 ; Janko Pleterski, Politično preganjanje Slovencev v Avstriji 1914-1917 [Persécutions politiques des Slovènes en Autriche 1914-1917], Association d’archives de la Slovénie, Ljubljana 1980 et 1982.
  • [9]
    Jurij Perovšek, « La déclaration de mai et le mouvement de déclaration », dans Jasna Fischer (dir.), Slovenska novejša zgodovina [L’histoire moderne de Slovénie], Ljubljana, Institut d’histoire contemporaine, Mladinska knjiga, 2005, p. 158-161.
  • [10]
    Andrej Mitrović, Srbija u prvom svetskom ratu [La Serbie pendant la Première Guerre mondiale], Belgrade, Stubovi culture, 2004 (édition complétée).
  • [11]
    Krfska konferencija. Beleške sa sednica vlade kraljevine Srbije i predstavnika jugoslovenskog odbora, držanih na Krfu 1917 god., na kojima je donesena krfska deklaracija Belgrade, Skerlić, 1924 ; Bogumil Vošnjak, Jugoslovanski odbor v Londonu-ob 25. letnici nastanka [Le comité yougoslave à Londres – 25e anniversaire], Izdanje i samozaložba Sreske organizacije saveza ratnih doborovoljaca Kraljevine Jugoslavije, 1940 ; Milada Paulova : Jugoslavenski odbor, Zagreb, Prosvjetna nakladna zadruga, 1925 ; Dragoslav Janković, Jugoslovensko pitanje I Krfska deklaracija 1917, Belgrade, Savremena administracija, 1967.
  • [12]
    Uroš Lipušček, Sacro Egoismo. Slovenci v krempljih tajnega londonskega pakta 1915 [Sacro Egoismo. Les Slovènes dans les griffes du pacte secret de Londres de 1915], Ljubljana, Cankarjeva založba, 2012.
  • [13]
    Uroš Lipušček, Ave Wilson : ZDA in prekrajanje Slovenije v Versaillesu 1919-1920 [Ave Wilson : les États-Unis et la démarcation de la Slovénie à Versailles 1919-1920], Ljubljana, Sophia, 2003.
  • [14]
    Hellmut Andics, Der Untergang der Donau.monarchie. Österreich-Ungarn von der Jahrhundertwende bis zum November 1918, Wien-München-Zürich, Verlag Fritz Molden, 1974 ; Alan Sked The Decline Fall of the Habsburg Empire 1815-1918, London ; New York, Longman, 1994, 6e édition.
  • [15]
    Feliks J. Bister, Anton Korošec und die slowenische Politik im Wiener Reichsrat, Wien ; Köln ; Weimar, Bohlau, 1995.
  • [16]
    Voir Janko Pleterski, Prva odločitev op. cit. ; Uroš Lipušček, Sacro Egoismo op. cit.
  • [17]
    Ivan Hribar, Moji spomini [Mes mémoires], Ljubljana, Slovenska matica, 1984, p. 75.
  • [18]
    18 Il s’agit d'une déclaration de Sazonov à deux envoyés serbes (Aleksandar Stanojević et Stanoje Belić) en 1915, publiée dans Đorđe Radenković, Pašić I Jugoslavija, Službeni list SFRJ [Yougoslavie, Lettre officielle SFRJ], Belgrade, 1999, p. 129.
  • [19]
    Anton Bonaventura Jeglič, « Journal 1919 », Nova revija 77, 1988, p. 1444-1449 ; Nova revija 78/79, 1988, p. 1736-1744 et « Journal 1920 », Nova revija 81/82, p. 114-123, Nova revija 83/84, 1989, p. 458-463.
  • [20]
    Janko Pleterski, Prva odločitev op. cit. ; Jurij Perovšek, Slovenska osamosvojitev v letu 1918 : študija o slovenski državnosti v Državi Slovencev, Hrvatov in Srbov [Émancipation slovène en 1918 : études sur l'étatisme slovène dans l’État des Slovènes, Croates et Serbes], Ljubljana, Modrijan, 1998.
  • [21]
    Miroslav Krleža, Deset krvavih let in drugi politični eseji [Dix années sanglantes et d’autres essais politiques], Ljubljana, DZS, 1962, p. 78; Dušan Nećak, Božo Repe, O feldmaršalu Svetozarju Boroeviću de Bojni [Le maréchal Svetozar Boroevič de Bojna], Ljubljana, Filozofska fakulteta, 2010, p. 20-21.
  • [22]
    Dušan Nećak, Božo Repe, Kriza. Svet in Slovenci od prve svetovne vojne do sredine tridesetih let [La crise. Le monde et les Slovènes de la Première Guerre mondiale jusqu’au milieu des années trente], Ljubljana, Filozofska fakulteta, 2008.
  • [23]
    Discussion à l’occasion de l’émission de radio « Ivan Cankar et le yougoslavisme » ; il s’agit d’une émission de radio présentée par l’écrivain Tone Partljič et consacrée à l’écrivain slovène le plus célèbre Ivan Cankar, à laquelle beaucoup d’historiens et d’historiens de la littérature ont participé, Radio Slovénie, 7 mai 1986, enregistrement sonore.
Božo Repe
Božo Repe est maître de conférences en histoire contemporaine slovène à la faculté des Lettres de l’université de Ljubljana. Ses domaines de recherche sont l’histoire contemporaine slovène, l’histoire des Slaves du Sud et de l’Europe centrale. Il s’intéresse également aux questions d’enseignement de l’histoire à l’école. Il est l’auteur ou le co-auteur de nombreux livres et manuels scolaires, dont les plus récents : Kriza. Svet in Slovenci od konca prve svetovne vojne do srede tridesetih let [Crise. Le monde et les Slovènes de la fin de la Première Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1930] (co-auteur, 2008) ; Resistance, Suffering, Hope. The Slovene Partisan Movement 1941-1945 (co-auteur et co-éditeur, 2008) ; Pred časom. Portret Staneta Kavčiča [Avant l’heure. Portrait de Stane Kavčič] (co-auteur, 2009), De Feld-Maréchal Svetozar Boroević de Bojni [Le général Svetozar Boroević] (co-auteur, 2010).
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 25/05/2015
https://doi.org/10.3917/lci.013.0145
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