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Les Cahiers Sirice

2016/3 (N° 17)


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L’armée tchécoslovaque se transforme radicalement entre 1938 et le milieu des années 1950. Cette transformation passe par des processus d’épuration, notamment celle d’anciens cadres de l’armée. L’amalgame d’après-guerre se fait par ailleurs au profit de certaines catégories de combattants de la Seconde Guerre mondiale, vétérans du front de l’Est, partisans et résistants communistes. En outre, les préférences tchécoslovaques sont remises en question, au détriment des alliés occidentaux et au profit de l’Union soviétique. Guerre et sortie de guerre, enfin, affectent en profondeur la culture militaire de cette institution.

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La Tchécoslovaquie naît en 1918. Et avec elle, une institution régalienne essentielle, l’armée, issue pour partie de l’ancienne armée austro-hongroise et pour partie des « légions » de Russie, France et Italie [1][1] Voir Jan Michl. Legionáři a Československo [Les légionnaires.... L’armée se construit au cours des années 1920 et 1930, sous l’influence d’une mission militaire française qui se met progressivement en retrait. À la fin des années 1930, l’armée tchécoslovaque s’est émancipée de ses racines austro-hongroises et de la tutelle française. Elle est devenue une institution nationale sur le modèle occidental, c’est-à-dire un corps de soldats professionnels indépendant des partis politiques et loyal à une certaine idée de l’État-nation [2][2] En Tchécoslovaquie, le corps des officiers et des sous-officiers.... Les accords de Munich en 1938 sont un choc majeur pour les soldats de métier, privés de combat, et dont l’armée est légalement dissoute en mars 1939 après l’occupation de la Bohême-Moravie par le Reich allemand. Cependant, dès octobre 1939, une armée tchécoslovaque est reconstituée en France et des unités combattent à l’Ouest, à l’Est, et au Moyen-Orient de juin 1940 à la fin de la guerre [3][3] Voir par exemple Eduard Čejka, Československý odboj.... À la tête de ces forces combattantes se trouvent des officiers et sous-officiers issus de l’armée d’avant-guerre. En 1945, la guerre s’achève le 9 mai à Prague. L’Armée rouge quitte le territoire tchécoslovaque dès la fin de l’année 1945. Sur la base des unités de l’exil combattant, des résistants, des anciens déportés, des partisans et insurgés de tous bords, mais aussi des nombreux militaires restés prudemment en retrait des opérations militaires, le gouvernement d’après-guerre dit « de Košice » [4][4] Le programme de Košice (Program nové československé... forme une armée d’amalgame. Sur le papier, cette armée ressemble beaucoup à celle de 1938. Elle comporte un corps des officiers professionnel, formé pour l’essentiel avant la guerre, qui encadre des conscrits issus du monde civil. Ludvík Svoboda, un officier de carrière tchèque, prend la direction du ministère de la Défense nationale (MNO) et la majorité des officiers d’avant-guerre survivants retrouvent leurs épaulettes. Mais alors, qu’est-ce qui a changé depuis les années 1930 ? Dans quelle mesure la guerre, malgré cette apparente restauration de l’institution militaire, a-t-elle modifié la culture militaire de l’armée tchécoslovaque ? Plus spécifiquement, en quoi la culture combattante, sur le champ de bataille et à sa sortie, sort-elle transformée du conflit ?

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Après avoir défini la notion de culture militaire et souligné certains aspects marquants de cette culture militaire d’après-guerre, cette contribution se concentrera sur une étude de cas. Il s’agit de deux procès intentés à trois officiers au printemps 1945. Ces procès éclairent un aspect de cette nouvelle culture militaire tchécoslovaque, à savoir le rapport au combat et notamment la centralité du facteur moral, un élément clé de la culture militaire soviétique, dans les déterminants de la victoire ou de la défaite sur le champ de bataille.

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Cette contribution tentera de montrer que si une bonne partie du personnel militaire reste en place de l’avant- à l’après-guerre, c’est en revanche l’émergence d’une culture militaire hybride et contradictoire, héritière de celle d’avant-guerre et influencée par le modèle soviétique, qui fait de l’armée tchécoslovaque une institution nouvelle, divisée et finalement incapable de jouer un rôle indépendant dans la crise politique de février 1948.

Cultures militaires

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La culture militaire est un concept encore peu développé, et encore l’est-il essentiellement par des historiens militaires ou des spécialistes des Defense Studies qui s’intéressent principalement aux biais culturels qui affectent les décisions stratégiques et tactiques des armées contemporaines, ce que reflète la définition donnée par Williamson Murray :

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« Military culture represents the ethos and professional attributes, both in terms of experience and intellectual study, that contribute to a common core understanding of the nature of war within military organizations » [5][5] Williamson Murray, “Does military culture matter?”,....

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Cette définition est, à certains égards, insatisfaisante. La culture militaire n’est pas seulement celle des professionnels de l’armée, encore moins celle des officiers d’état-major et autres décideurs, ce que suggère Murray. Par ailleurs, la porosité entre culture des civils et culture des militaires étaient plus grande en 1945 qu’après 1989 et les grandes réformes de professionnalisation et de réduction des effectifs de la sortie de guerre froide [6][6] La guerre comme expérience massivement partagée au....

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Une définition plus large de la culture militaire reviendrait à dire que l’armée valorise certains comportements, c’est-à-dire certaines normes, qui sont des prescriptions – hiérarchiques et venues « d’en haut », ou collectives et horizontales si elles émanent du corps social environnant –, et certaines pratiques, qui sont l’incarnation quotidienne et concrète des normes, que ces pratiques soient d’observance ou qu’elles soient transgressives. Ces comportements déterminent alors des rapports de force et de pouvoir, au profit de certains, ceux qui les imposent et ceux qui s’y convertissent, et au détriment des autres, qui ne les adoptent pas ou s’y opposent. En somme, il s’agit d’un débat entre anciens et modernes. Dans l’armée tchécoslovaque, les anciens étaient incarnés par la majorité du corps des officiers d’avant-guerre [7][7] Dont une partie quitte la carrière militaire à la suite..., et les modernes par la nouvelle élite en partie issue des unités tchécoslovaques du front de l’Est. Les communistes Reicin et Procházka, en particulier, dirigent le contre-espionnage militaire (OBZ) et le service éducatif (HSVO) à partir d’avril 1945. Ces deux hommes et leurs subordonnés, les officiers du contre-espionnage et les officiers d’éducation (osvětoví důstojníci ou ODs), jouent un rôle central dans les transformations de l’après-guerre.

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De nombreux aspects de la culture militaire tchécoslovaque d’après-guerre peuvent être considérés, mais certains marquent la sortie de guerre en Tchécoslovaquie par les controverses qu’ils suscitent, tandis que d’autres aspects font moins débat car un consensus est facilement trouvé. La culture militaire en Tchécoslovaquie est affectée par de multiples innovations [8][8] Ce que révèlent les rapports envoyés par les ODs sur....

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  • ➣ La politisation. Le principe du vote et de l’adhésion à un parti est acquis en 1945 [9][9] L’extension du droit de vote est affirmée par le gouvernement.... L’activisme partisan sous toutes ses formes crée des loyautés parallèles et une hiérarchie concurrente à celle de l’armée.

  • ➣ Le droit de se syndiquer, acquis lui aussi après la guerre, semble entrer en contradiction avec le principe hiérarchique et donne lieu à un possible recours à l’organisation syndicale unifiée ÚRO-ROH.

  • ➣ Les rapports plus étroits avec les organisations civiles (autres que les partis) que sont les organisations de jeunesse, les entreprises industrielles et agricoles, les comités nationaux locaux et régionaux (c’est-à-dire l’administration locale établie en 1945) ou encore les organisations éducatives pose la question de l’insularité de l’armée, remise en cause par la volonté d’un rapprochement, jugé plus démocratique, avec le monde civil.

  • ➣ Le travail productif dans le secteur civil (mines, récoltes), dans le cadre de la reconstruction puis des plans en deux et cinq ans, pose la question du rôle de l’armée, force économique d’appoint ou force de défense militaire [10][10] L’utilisation des soldats comme main-d’œuvre bon marché,....

  • ➣ Les nationalités concernées par le service militaire ou par le recrutement permanent dans l’armée ne sont plus les mêmes qu’en 1938, date à laquelle l’armée tchécoslovaque est une force multinationale à travers une conscription masculine indiscriminée. En 1945, les non-Slaves (Allemands, Hongrois, Juifs non slavophones) font désormais face à une discrimination radicale, par exclusion du service ou par des politiques de slavisation. Les Slaves, au contraire, sont célébrés comme des éléments démocratiques et nationalement loyaux par nature.

  • ➣ Enfin, une volonté de contrôle accru du temps vécu et de l’espace parcouru par les militaires, de la part de la hiérarchie de l’armée, notamment de la part des ODs, conduit à une modification des emplois du temps et des priorités au cours de la préparation militaire. Une plus grande place est donnée aux activités culturelles et politiques. En outre, de nouveaux lieux de socialisation et d’éducation-endoctrinement sont créés ou valorisés : les « maisons de repos », traduction insatisfaisante du terme de vojenské zátiší, lieu de détente, de lecture, de vente de produits de première nécessité et de boissons, de réunion des clubs culturels, disposant souvent d’un équipement radiophonique et cinématographique. À partir de 1951 s’ajoute la politickovýchovná světnice (maison d’éducation politique) à l’échelle de la section (setnina) [11][11] Ordre n° 3 du Département d’éducation, 20 janvier ....

  • ➣ Surtout, le rapport à la discipline change. Celle-ci doit reposer sur la conscience démocratique du subordonné. L’idée d’une discipline intériorisée et plus seulement d’une obéissance automatique conduit à repenser le rapport au combat et les déterminants de la victoire ou de la défaite militaire. En effet, l’expérience du front de l’Est permet d’apercevoir la tension qui surgit au cours de la guerre, entre une culture soviétisée des soldats de circonstance qui définit le facteur moral comme élément décisif lors de l’engagement militaire, et une culture professionnelle des officiers de carrière étrangers au monde soviétique, qui met en avant des facteurs plus traditionnels – supériorité numérique, armement, configuration du terrain – dans la détermination de l’issue du combat.

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À travers l’étude de cas suivante, nous montrerons combien cet antagonisme au sein de la culture combattante était perceptible avant même l’arrêt des combats et la transformation institutionnelle de l’armée tchécoslovaque sur le modèle soviétique (achevée au début des années 1950) [12][12] Cette transformation à l’échelle de toute l’armée (et....

Culture de l’offensive et culture professionnelle, des tensions déjà perceptibles pendant la guerre

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Que change la guerre à l’Est dans la perception de ce qu’est le combattant et de ce qu’est un affrontement militaire ? Quelles sont les attentes à l’égard de l’officier qui commande et du soldat qui combat ? Comment mesurer les écarts entre plusieurs cultures militaires, c’est-à-dire entre plusieurs jeux de normes et de pratiques valorisées ?

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Une série de trois procès attentés contre trois officiers de l’armée tchécoslovaque au début de l’année 1945 met en lumière l’émergence d’une nouvelle culture du combat [13][13] Ces aspects sont depuis longtemps au cœur des études.... Ces officiers, membres des unités tchécoslovaques sous commandement soviétique, sont accusés de lâcheté et d’insubordination au combat. Le premier est le lieutenant-colonel Štefan Želinský, pour des faits datant du 30 mars 1945, les deux autres sont les capitaine Augustin Mravec et lieutenant en premier Andrej Alaška, pour des faits du 17 avril 1945 [14][14] VHA, Vojenský Súd Banská Bytrica, carton 1, procès.... Que leur reproche-t-on ?

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Dans les deux cas, d’abord à Bobrovec puis à Vrútky, deux localités slovaques situées sur la route des villes de Liptovský Svätý Mikuláš et Žilina, ces officiers sont confrontés à des contre-offensives allemandes. Il semble que les Allemands aient pratiqué un combat tactique efficace, reposant sur des blindés bien soutenus par l’infanterie. En face, les faibles unités tchécoslovaques ne disposaient pas d’armement antichar, ni de soutien d’artillerie ou de l’aviation. De plus, les officiers avaient souvent été nommés très récemment à la tête d’unités fraîchement constituées ou complétées : 18 jours plus tôt pour Želinský et la veille au soir pour les deux autres. Cela explique sans doute pourquoi les unités concernées, un bataillon et deux compagnies, respectivement, furent bousculées. Le bataillon de Želinský est décimé à 90 % de ses effectifs (500 à 600 hommes disponibles au départ) et Želinský lui-même est blessé lors du recul. La prise de Liptovský Svätý Mikuláš a été très meurtrière, puisqu’environ un quart des lieutenants tchécoslovaques tués sur le front de l’Est entre 1942 et 1945 l’ont été lors de la prise de la ville et des localités environnantes [15][15] Soit 11 lieutenants sur 42 (grade au moment du décès),... ! À Vrútky, le lieutenant Alaška reprend l’offensive une heure après la débandade avec seulement 10 hommes pour reconquérir le terrain perdu, ce qui laisse à penser que sa compagnie a été presque anéantie.

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Dans les jours qui suivent ces deux actions tactiques malheureuses, mais qui ne semblent aucunement infâmantes pour les officiers vaincus dans les sources judiciaires consultées, les trois officiers sont mis en accusation par le contre-espionnage militaire (OBZ) pour insubordination (Želinský) et lâcheté (les deux autres). Le motif d’accusation principal est d’avoir « ordonné la retraite » (insubordination) et de ne pas avoir été capable de tenir le terrain fraîchement conquis (lâcheté). Le sous-officier auteur de l’accusation visant Želinský, et également témoin de l’accusation visant Alaška, s’appelle Josef Herko. Né en 1916, c’est un charron de nationalité ruthène originaire de Jarabina, à la frontière polonaise, au centre de la Slovaquie, sans confession, un attribut plutôt rare chez les Ruthènes à l’époque, largement uniates ou orthodoxes. Il est par ailleurs célibataire. C’est un homme probablement assez pauvre avant la guerre. Il n’est sans doute militaire que depuis le début de la guerre, ayant peut-être été mobilisé par l’armée slovaque (en guerre de 1939 à 1944 aux côtés de l’Allemagne) et en tout cas remobilisé le 30 novembre 1944 [16][16] Pour sa date officielle d’enrôlement dans le corps.... Son nom n’apparaît pas parmi les membres du KSČ mais les registres ne sont pas complets. Son supérieur, le lieutenant Jaroslav Dostál, est en revanche un communiste tchèque enrôlé dès 1942 à Buzuluk, en URSS.

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Les trois officiers contestent rigoureusement les accusations, assurant qu’ils n’avaient pas d’autres choix et que la retraite en question s’est faite « sous la pression de l’ennemi » et sans leur ordre. Ils obtiennent gain de cause et sont acquittés, en juin 1945 (Alaška), mars 1946 (Mravec) et janvier 1947 (Želinský). Ils bénéficient de nombreux témoignages favorables consignés dans leurs dossiers de justice militaire, à commencer par le chef de la brigade lui-même. Il est intéressant de noter que deux des trois accusés sont des officiers de carrière (Želinský et Mravec), qu’ils sont tous diplômés avant la guerre (Académie militaire pour Želinský, les deux autres sont bacheliers) et tous les trois affiliés à une religion (Želinský est uniate, les deux autres sont catholiques). De surcroît, ils ont tous les trois servi dans l’armée slovaque et ont récemment été intégrés dans le « corps d’armée tchécoslovaque en URSS » qui combat alors en Slovaquie (depuis le 6 mars pour Želinský, depuis le 13 mars pour Mravec et depuis le 9 avril pour Alaška [17][17] Pour Mravec, http://www.vuapraha.cz/soldier/4782318,...). Ils correspondent tout à fait au profil classique de l’officier de métier (ou du réserviste pour Alaška).

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Alors, pourquoi ces accusations du contre-espionnage militaire dirigées contre eux ? Volonté de trouver des boucs émissaires à ces défaites tactiques sans grande importance de l’aveu même du chef d’état-major général (concernant Bobrovec) ? Procès politique ?

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Deux discours s’affrontent donc : Herko parle d’un ordre (oral, probablement) de « prendre Bobrovec à tout prix » (procès Želinský) et de « panique » qui se répand parmi les hommes qui « fuient ». Il reconnaît pourtant qu’étant donné le feu essuyé par les mortiers et les chars d’assaut, il était à la fois impossible de rester sur place (à 400 mètres en arrière de Bobrovec) ou de prendre le village. Il accuse cependant Želinský d’avoir ordonné la retraite, lequel invoque pour sa part le manque d’artillerie antichar et assure avoir défendu la position à l’arrière du village, attaquée par les Allemands. Pour les trois accusés, c’est « sous la pression de l’ennemi » et par manque « d’artillerie », parce que « les hommes n’avaient pas de grenades antichar » et pour d’autres motifs identiques, que la retraite se produit. Mravec produit d’ailleurs lors de l’instruction une carte qui reflète les codes cartographiques de cet officier. Il s’agit pour lui de documenter l’événement incriminé, de façon technique, et non sur un mode idéologique.

Carte dessinée par le capitaine Mravec afin d’expliquer la difficulté de sa situation sur le plan tactique. Procès Mravec, Vojenský Súd Košice, carton 2, probablement en novembre 1945Carte dessinée par le capitaine Mravec afin d’expliquer la difficulté de sa situation sur le plan tactique. Procès Mravec, Vojenský Súd Košice, carton 2, probablement en novembre 1945
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Dans cette confrontation judiciaire, qui reflète des tensions souvent invisibles par l’historien en raison du manque de sources, ce sont deux cultures militaires contradictoires qui s’affrontent et dont les suites judiciaires vont bien au-delà de la fin officielle du conflit. Mettre en accusation un officier supérieur slovaque décoré plusieurs fois par le Reich allemand pour son comportement sur le front de l’Est, où Želinský sert de mars 1942 à juillet 1943 presque sans interruption, et récemment réintégré dans l’armée tchécoslovaque n’est évidemment pas anodin. Les officiers supérieurs tchécoslovaques de nationalité slovaque ne sont alors qu’une poignée, et tous ou presque ont combattu sous commandement allemand. Il s’agit d’un acte politique adressé au corps des officiers, sans aucun doute, mais aussi d’un moyen d’expliquer une défaite qui est d’abord un revers militaire, et finalement de l’expression d’une tension insurmontable entre deux culture militaires : d’une part celle d’un professionnel de l’armée, qui n’a connu que les cadres réglementaires tchécoslovaques, slovaques et allemands et dont les expériences de guerre sont relativement riches (guerre contre la Hongrie, la Pologne, l’URSS, insurrection nationale slovaque d’août 1944, guerre de partisans jusqu’en mars 1945, et enfin corps d’armée tchécoslovaque en Slovaquie à partir de cette date [18][18] Vojenské osobnosti československého odboje 1939-1945...) ; d’autre part celle de soldats nés de la guerre, qui n’ont connu que la culture militaire soviétique ou l’ont adopté au détriment de leur formation militaire antérieure, la presse et la littérature soviétique ou tchécoslovaque-communiste. Ces soldats – pour certains des soldats politiques – ont participé aux batailles du front de l’Est, toutes extrêmement coûteuses en hommes pour les unités tchécoslovaques – en particulier la bataille de Dukla à l’automne précédent – et qui font office d’étalon symbolique en matière de tactique de combat et de mesure de la bravoure individuelle et collective.

Après la guerre : le facteur moral au combat

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La guerre est l’occasion d’un affrontement entre deux systèmes de valeur [19][19] Tout de même perméables, mettant par exemple en avant.... Cependant, la sortie de guerre ne met en aucune façon un terme à ce rapport de force, elle joue plutôt le rôle d’un activateur de conflit culturel. Ce qui restait en partie de l’ordre du sous-entendu en mars et avril 1945 se transforme en un antagonisme doctrinal : la mise en avant par l’institution militaire du facteur moral au combat dans les années qui suivent la guerre au détriment de déterminants plus classiques.

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Le département d’éducation de l’armée tchécoslovaque (HSVO) se trouve au cœur de la mutation que connaît la culture militaire en Tchécoslovaquie pendant et après la guerre. En 1942, le lieutenant-colonel Svoboda reçoit le feu vert des autorités soviétiques pour constituer une première unité militaire tchécoslovaque en URSS. Constituée d’une poignée de militaires internés depuis 1939 (ils se trouvaient alors en Pologne pour combattre les troupes allemandes), de nombreux réfugiés juifs et ruthènes venus d’Ukraine subcarpatique, ou Ruthénie, un territoire tchécoslovaque annexé par la Hongrie, et ayant connu l’internement soviétique, ce bataillon grossit pour atteindre fin 1944 la taille d’un corps d’armée constitué de plusieurs brigades, grâce à l’apport notamment de Slovaques déserteurs, de Tchèques de Volhynie et d’officiers envoyés depuis Londres. Les unités tchécoslovaques combattent principalement en Ukraine, en Galicie puis en Slovaquie. L’amalgame au sein de cette troupe disparate politiquement et nationalement n’est pas un mince enjeu. Pour cette raison, le docteur en droit Jaroslav Procházka (un communiste) est nommé par le ministère de la Défense tchécoslovaque (à Londres), sur la suggestion de Svoboda lui-même inspirés par les exilés communistes tchécoslovaques de Moscou, à la tête de l’osvěta (ce qui signifie éducation mais aussi édification, propagation des Lumières) au début de l’année 1942. En parallèle, le communiste Bedřich Reicin prend la tête d’un département du contre-espionnage militaire, l’OBZ [20][20] Reicin dirigera un temps le département d’éducation,.... Lorsqu’un gouvernement de « Front national » est formé en avril 1945, Svoboda devient ministre, Procházka prend la tête de l’HSVO et Reicin de l’OBZ dans la continuité de leurs attributions du front de l’Est.

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Les officiers d’éducation qui forment le personnel de l’HSVO possèdent plusieurs fonctions dans leurs unités d’affectation : éduquer les soldats – les alphabétiser si nécessaire, leur apprendre à se raser, et bien d’autres missions similaires – et former leur conscience politique, animer la vie culturelle, relayer la propagande gouvernementale, surveiller la troupe et les officiers tout en maintenant la discipline. Si les estimations varient, les rares chercheurs qui se sont intéressés à l’HSVO s’accordent pour affirmer que la majorité – et presque tous les principaux cadres – étaient communistes ou proche du KSČ [21][21] Voir notamment Bílek, Láník, Šach, Československá armáda,.... Les ODs partent du principe que le « travail politique » (introduire de nouvelles normes et pratiques propres à une utopie nationale et socialiste en cours de construction) est une dimension essentielle de la reconstruction d’après-guerre, une sorte de prophylaxie destinée à prévenir un nouveau Munich et à préserver à la fois l’indépendance nationale et les conquêtes sociales.

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Les ODs, au sein des unités et à travers les publications de l’HSVO, comme les périodiques Vojenská Výchova et Zápisník Osvětového Důstojnika, la diffusion d’œuvres soviétiques traduites « recommandées » aux militaires comme Za námi Moskva d’Aleksandr Bek [22][22] Un roman de guerre étudié dans les formations, proposé... ou encore la littérature de partisans et les divers récits de guerre imprimés à des milliers d’exemplaires, mettent en avant le rôle décisif de la volonté dans la victoire. I. Rót (HSVO), par exemple, l’auteur de l’article « Le facteur moral au combat », définit trois déterminants d’un moral élevé au combat, à savoir la conscience, le sentiment et la volonté (vedomie, cit a vôľa dans l’original en slovaque). Comme d’autres ODs et éducateurs communistes ou proches du KSČ, il considère la formation morale et politique comme le fondement de la capacité du soldat à tenir au combat de la manière suivante : « Prenez deux individus également affamés et assoiffés, le premier restera à son poste de combat, tandis que l’autre s’effondrera et périra » [23][23] I. Rót, « Mravný faktor v boji » [Le facteur moral.... L’efficacité au combat (ou l’incapacité à se battre et à tirer en direction de l’ennemi, très répandue dans les armées de masse du premier xxe siècle [24][24] Cet aspect a été étudié par Joanna Bourke dans An Intimate...) est alors formulée en termes de loyauté et de solidité morale et politique, même dans le cas où l’ennemi est supérieur en nombre et en puissance de feu. Il s’agit d’une conception du combat particulièrement répandue dans les régimes non libéraux [25][25] Par exemple sous l’Allemagne nazie, où retraite et..., et érigée en doctrine sous Staline [26][26] La centralité du « facteur moral » s’intègre dans l’idée....

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Ainsi, le rapport au combat, si décisif dans la construction d’une culture militaire propre à une armée donnée, sera graduellement compris selon l’interprétation des militants en uniforme, une interprétation endossée par les principaux responsables politiques et militaires, désireux d’effacer le souvenir de la capitulation de Munich par une valorisation des qualités martiales d’une armée jugée démocratique et donc plus combative, car consciente de sa mission nationale et politique. Cette contribution, qui visait à donner un aperçu de la transformation de la culture militaire en Tchécoslovaquie après la guerre – et qui mériterait d’étendre l’enquête aux autres pays européens, communistes ou non – s’est concentrée sur le rapport au combat. Les autres éléments propres à la culture militaire tchécoslovaque des années 1940, et esquissés plus haut, feront l’objet d’un examen approfondi dans la thèse de l’auteur.

Le cas tchécoslovaque – une sortie de guerre atypique dans le contexte centre- et est-européen

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En quoi cette contribution s’intègre-t-elle dans l’historiographie des sorties de guerre ?

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Si l’on comprend les sorties de guerre comme des périodes de transition (c’est-à-dire d’incertitude quant aux normes et pratiques dominantes), de reconstruction ou restauration (c’est-à-dire de rétablissement d’un équilibre antérieur, parfois avec les mêmes acteurs dominants) et enfin d’innovation ou de révolution (c’est-à-dire de mise en place d’un nouveau régime au sens le plus large : régime politique, régime économique, régime social, régime culturel, régime émotionnel [27][27] J’emprunte cette notion de régime émotionnel à Frank...), la Tchécoslovaquie est au carrefour de ces différentes économies de la sortie de guerre.

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L’historiographie récente a élargi l’interrogation de ces périodes d’après-guerre : elle a examiné la sortie de guerre en amont, quand la guerre finissante semble devoir nécessiter une réflexion sur l’après-guerre [28][28] Dans le contexte de capitulation allemande imminente... ; en aval pour mieux discerner les héritages de moyen et long-terme [29][29] Par exemple, Mark Mazower, Jessica Reinisch, David... ; et de façon synchronique, par l’histoire comparée, tout autant que par une extension des aspects considérés des sorties de guerre [30][30] Bruno Cabanes, Guillaume Piketty (dir.), Retour à l’intime.... Cette contribution se place au croisement de ces aspects pour tenter de comprendre différemment la sortie de guerre en Europe centrale et l’entrée en guerre froide. Plus spécifiquement, elle postule l’emploi du concept de culture militaire comme grille de lecture des changements institutionnels et sociaux marquant les sorties de guerre.

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Si dans les cas polonais (dès juillet 1944, avec dans ce cas précis l’établissement du gouvernement prosoviétique de Lublin), roumain (dès septembre 1944), bulgare (également dès septembre 1944), hongrois (dès décembre 1944) et est-allemand (dès avril 1945) la sortie de guerre relève largement de l’occupation militaire et policière soviétique, ensuite complétée par la prise de pouvoir intégrale des communistes locaux, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie [31][31] Voir, pour l’armée, Bojan B. Dimitrijević, Jugoslovenska... et l’Albanie se démarquent nettement. Ces deux derniers pays ont vu émerger de puissants mouvements de partisans, qui ont imposé la domination du parti communiste local avec le souci assumé d’établir un régime stalinien encore plus radical à ses débuts que celui appliqué par l’Armée rouge dans les territoires occupés d’Europe centrale et balkanique (en mettant de côté les territoires annexés, pays baltes et Ukraine).

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En ce qui concerne les institutions militaires, les pays d’Europe centrale comme la Hongrie, la Roumanie ou a fortiori la Pologne, connaissent l’imposition d’officiers politiques communistes, parfois soviétiques. L’objectif principal est de détruire l’ancienne structure socio-professionnelle de l’armée et de cloner presque à l’identique la culture militaire soviétique [32][32] Pour la Pologne, voir par exemple Andrew A. Michta,.... Dans les pays libérés par les Alliés occidentaux, comme la France ou l’Italie, et malgré les différences entre ces deux pays, les anciennes élites militaires reprennent le contrôle de l’institution en chassant les quelques officiers communistes et en maintenant un cadre professionnel traditionnel, quoique non exempt d’un discours de guerre froide [33][33] Pour la France, voir Claude d’Abzac-Epezy, « Épuration,....

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La Tchécoslovaquie n’est pas exempte de brutalités, à commencer par l’épuration, mais la stratégie du Parti communiste tchécoslovaque (KSČ, allié au Parti communiste slovaque ou KSS) est d’y prendre le pouvoir par les urnes. Quand cette tentative ne réussit pas totalement en mai 1946, puisque les communistes obtiennent une majorité relative dans les pays tchèques et sont défaits en Slovaquie, l’alternative consiste à consolider l’emprise communiste sur les institutions-clés (Intérieur et Défense en particulier) et à tenter un coup de force avec le soutien des Soviétiques [34][34] Le rôle des Soviétiques a notamment été mis en avant.... Ce récit de la prise de pouvoir, nourri d’un discours de guerre froide, oublie un peu vite que ces évolutions sont parfaitement simultanées à une sortie de guerre complexe et difficile, qui reconfigure en profondeur le pays [35][35] Cela, Bradley Abrams l’a du reste bien montré dans....

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En Tchécoslovaquie, il y a bien continuité humaine dans de nombreuses professions ou vocations : fonctionnaires, médecins, juristes, ecclésiastiques, militaires, et cela jusqu’en 1948-1950 au moins, selon les secteurs et les sphères de la vie publique. Ce n’est donc pas tant une tabula rasa au sein de l’institution militaire, comme en Pologne et en Yougoslavie, qu’une métamorphose culturelle qui a accompagné le passage d’une armée professionnelle peu politisée à une armée fortement politisée. Cette affirmation doit inviter à repenser la sortie de guerre et l’entrée en guerre froide de la Tchécoslovaquie avec une grille de lecture qui ne se résume pas à l’emploi de la violence ou au rapt d’une nation. L’étude approfondie de nouvelles pratiques, de préférences différentes, donne à voir le consentement et la participation des Tchécoslovaques eux-mêmes – dans notre cas des militaires – à la transition vers le régime communiste. Le fait que ce régime n’a pas tenu ses promesses ou réussi à créer une armée véritablement nouvelle ne change rien à la réalité de l’engagement initial d’une partie des élites militaires et des civils en faveur d’une armée populaire démocratique.

Notes

[1]

Voir Jan Michl. Legionáři a Československo [Les légionnaires et la Tchécoslovaquie], Prague, Naše vojsko, 2009.

[2]

En Tchécoslovaquie, le corps des officiers et des sous-officiers de carrière est presque entièrement composé de Tchèques, pour la plupart très favorables à la consolidation d’un État tchécoslovaque centralisé, mais dont les conscrits sont tchèques, allemands, slovaques, hongrois, juifs, etc. D’autre part, l’armée tchécoslovaque est dirigée par des professionnels formés spécialement au commandement, à la différence, par exemple, de l’armée soviétique où, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le commandement est largement partagé entre militaires de carrières et militants bolchéviques (commissaires et travailleurs du parti). Voir notamment Timothy J. Colton, Commissars, Commanders, and Civilian Authority: The Structure of Soviet Military Politics, Cambridge, Harvard UP, 1979.

[3]

Voir par exemple Eduard Čejka, Československý odboj na Západě: (1939-1945) [La résistance tchécoslovaque à l’Ouest (1939-1945)], Prague, Mladá fronta, 1997.

[4]

Le programme de Košice (Program nové československé vlády Národní fronty Čechů a Slováků, přijatý na prvé schůzi vlády dne 5. dubna 1945 v Košicích [Le programme du nouveau gouvernement tchécoslovaque de Front national des Tchèques et des Slovaques, adopté à la première réunion gouvernementale du 5 avril 1945 à Košice], [Košice], Ministerstvo informací, [1945]) donne lieu à des transformations en profondeur. Voir notamment Karel Kaplan, Národní fronta 1948-1960 [Le Front national 1948-1960], Prague, Academia, 2012.

[5]

Williamson Murray, “Does military culture matter?”, Orbis, Volume 43, Issue 1, 1999, p. 27–42.

[6]

La guerre comme expérience massivement partagée au sein des sociétés européennes ou occidentales est l’un des principaux champs de recherche de l’historiographie contemporaine (Robert Mackey et Drew Gilpin Faust sur la Guerre de Sécession ; Robert Gildea ou Claire Andrieu sur la résistance française ; Luc Capdevila, François Rouquet, et Fabrice Virgili sur genre et guerres). De façon plus large, la culture de guerre froide conduit à une militarisation des sociétés occidentales (voir par exemple : Ron Robin, The Making of the Cold War Enemy. Culture and Politics in the Military-Intellectual Complex, Princeton, Oxford, Princeton University Press, 2001). En Tchécoslovaquie, le service militaire masculin, obligatoire, dure deux années entières, et une Union pour la coopération avec l’armée (SVAZARM) est mise en place en 1951, afin de toucher également les jeunes et les femmes. Elle prend le relai d’autres organisations paramilitaires (voir Miloslav Čaplovič, Branné organizácie v Československu 1918-1939 (so zretelom na Slovensko) [Les associations de défense en Tchécoslovaquie de 1918 à 1939 (avec une considération particulière pour la Slovaquie)], Bratislava, Ministerstvo obrany SR, 2001). Depuis 1989, la plupart des États européens ont supprimé la conscription, et la guerre (ou la mobilisation pour la guerre), désormais extra-européenne (à l’exception notable des conflits yougoslaves) est surtout devenue l’affaire des militaires de carrière. Les organisations destinées à mobiliser ou à former les civils à des pratiques du temps de guerre ont elles aussi beaucoup perdu de leur importance.

[7]

Dont une partie quitte la carrière militaire à la suite de l’épuration de 1946 (loi 72/1946), tandis que les anciennes élites sont majoritairement écartées des responsabilités. Voir notamment les dossiers personnels des membres de l’état-major en 1947, Archives militaires tchèques (AMT), Kvalifikační listina.

[8]

Ce que révèlent les rapports envoyés par les ODs sur une base mensuelle ou trimestrielle. Slovenský Vojenský Historický Archiv (VHA), Vojenský Oblast 4 (VO4), cartons 20, 21, 27, ainsi que les instructions de l’HSVO (AMT). Les débats parlementaires et ceux des comités de défense des partis politiques polémiquent à propos de certaines de ces questions.

[9]

L’extension du droit de vote est affirmée par le gouvernement de Košice le 5 avril 1945, précisée par les ordonnances 48/1945 et 49/1945 et par la circulaire gouvernementale du 24 août 1945 qui abolit la loi 56/1927 et la circulaire 67/1927 supprimant le droit de vote des militaires. ANT, ministère de l’Intérieur (MV), carton 1529, dossier G5000, rapport du 5 novembre 1945, p. 1.

[10]

L’utilisation des soldats comme main-d’œuvre bon marché, de façon structurelle, diffère d’un recours à celle-ci dans les situations d’urgence (fréquente dans d’autres contextes). La pérennisation de ces pratiques au-delà de l’immédiat après-guerre provoque d’ailleurs des manifestations de soldats, par exemple à Plzeň en janvier 1948. Journal Národní Osvobození, [Libération Nationale] 14 février 1948.

[11]

Ordre n° 3 du Département d’éducation, 20 janvier 1951.

[12]

Cette transformation à l’échelle de toute l’armée (et plus seulement des unités stationnées à l’Est) débute en avril 1945 et se poursuit jusqu’au début des années 1950. Sur les grandes évolutions de cette armée, voir l’étude très factographique de Jiří Bílek et Jaroslav Láník, Jan Šach, Československá armáda v prvním poválečném desetiletí: květen 1945-květen 1955 [L’armée tchécoslovaque au cours de la première décennie d’après-guerre], Prague, Ministerstvo obrany České republiky, 2006.

[13]

Ces aspects sont depuis longtemps au cœur des études sur la Première Guerre mondiale en France (notamment les travaux de Stéphane Audoin-Rouzeau), études relatives à la culture de guerre et à l’anthropologie des pratiques de guerre, visant à comprendre ce qui fait « tenir » les hommes au front.

[14]

VHA, Vojenský Súd Banská Bytrica, carton 1, procès Želinský et Vojenský Súd Košice, carton 2, procès Mravec et Alaška.

[15]

Soit 11 lieutenants sur 42 (grade au moment du décès), statistiques établies à partir des registres de pertes durant la guerre (AMT, base de données en ligne, http://www.vuapraha.cz/fallensoldierdatabase, consulté le 20 novembre 2015). En tout, les unités tchécoslovaques ont perdu 108 lieutenants durant la guerre (dont 40 % sur le front de l’Est et le reste dans l’aviation et les forces terrestres à l’Ouest). Le grade de lieutenant suppose une exposition directe au feu, et les porteurs de ce grade sont suffisamment nombreux pour que ces chiffres aient une signification, en donnant au chercheur un ordre de grandeur.

[16]

Pour sa date officielle d’enrôlement dans le corps d’armée tchécoslovaque, http://www.vuapraha.cz/soldier/4739007, consulté le 15 septembre 2015.

[17]

Pour Mravec, http://www.vuapraha.cz/soldier/4782318, consulté le 15 septembre 2015.

[18]

Vojenské osobnosti československého odboje 1939-1945 [Les personnalités militaires de la résistance tchécoslovaque 1939-1945], Prague, Ministerstvo obrany ČR - AVIS, 2005, p. 339.

[19]

Tout de même perméables, mettant par exemple en avant la bravoure et d’autres lieux communs partagés par la culture professionnelle des militaires et la culture politique des militants communistes. Voir par exemple David L. Hoffmann, Stalinist Values: The Cultural Norms of Soviet Modernity 1917-1941, Ithaca, Cornell University Press, 2003.

[20]

Reicin dirigera un temps le département d’éducation, ce qui démontre la perméabilité de ces deux services. František Hanzlík. Bez milosti a slitování: B. Reicin - fanatik rudého teroru [Sans merci et sans pitié : B. Reicin, fanatique de la terreur rouge], Prague, Ostrov, 2011, p. 79 et 83.

[21]

Voir notamment Bílek, Láník, Šach, Československá armáda, op. cit., p. 65.

[22]

Un roman de guerre étudié dans les formations, proposé ou imposé comme lecture aux soldats. L’œuvre est connue en français comme La chaussée de Volokolamsk (1943 pour l’original en russe) et fait l’éloge des soldats du général Panfilov, qui arrêtent l’offensive allemande d’octobre 1941 devant Moscou par la seule force de leur volonté.

[23]

I. Rót, « Mravný faktor v boji » [Le facteur moral au combat], Vojenská Výchova [Éducation militaire], août 1947. Des officiers soviétiques contribuent directement à ces revues, comme Pronin, Sučkov et Zadov (1946-1947), et plus encore à partir de 1950 (où ils rédigent alors la majorité des contributions de Vojenská Výchova).

[24]

Cet aspect a été étudié par Joanna Bourke dans An Intimate History of Killing. Face-to-Face Killing in Twentieth-Century Warfare, Basic Books, 2000, p. 61-63.

[25]

Par exemple sous l’Allemagne nazie, où retraite et défaitisme sont progressivement identifiés l’un à l’autre, justifiant l’introduction d’officiers politiques. Voir Dale R. Hersprings, Soldiers, Commissars and Chaplains. Civil-Military Relations since Cromwell, Rowman & Littlefield Publishers, Inc, Lanham (ML), 2001, p. 139.

[26]

La centralité du « facteur moral » s’intègre dans l’idée des « facteurs permanents » chers à Frunze et Staline. Thomas M. Nichols, The Sacred Cause. Civil-Military Conflict over Soviet National Security, 1917-1992, Ithaca & London, Cornell University Press, 1993, p. 52.

[27]

J’emprunte cette notion de régime émotionnel à Frank Biess et Robert G. Moeller (dir.), Histories of the Aftermath. The Legacies of the Second World War in Europe, New York & Oxford, Berghahn Books, 2010, notamment le chapitre 2 « Feelings in the Aftermath. Toward a History of Postwar Emotions », p. 30-48.

[28]

Dans le contexte de capitulation allemande imminente et toujours repoussée défini par Ian Kershaw, The End: The Defiance and Destruction of Hitler's Germany, 1944-1945, Londres, Penguin Books, 2012.

[29]

Par exemple, Mark Mazower, Jessica Reinisch, David Feldman (dir.), Post-War Reconstruction in Europe. International Perspectives, 1945-1949, Oxford, Oxford University Press, 2011 ou encore Corine Defrance, Juliette Denis, Julia Maspero (dir.), Personnes déplacées et guerre froide en Allemagne occupée, Bruxelles, Peter Lang, 2015.

[30]

Bruno Cabanes, Guillaume Piketty (dir.), Retour à l’intime au sortir de la guerre, Paris, Tallandier, 2009 ou encore sur la reconstruction d’une communauté nationale et civique en Biélorussie soviétique, Franziska Exeler, Wartime Ghosts. Nazi Occupation and Its Aftermath in the Soviet Union, à paraître en 2016.

[31]

Voir, pour l’armée, Bojan B. Dimitrijević, Jugoslovenska armija 1945–1954 (nova ideologija, čovek, oružje) [L’armée yougoslave 1945-1954 (une nouvelle idéologie, un nouveau personnel, un nouvel armement], Institut za savremenu istoriju, Beograd, 2006.

[32]

Pour la Pologne, voir par exemple Andrew A. Michta, Red Eagle: The Army in Polish Politics 1944-1988, Stanford, Hoover Institution Press, Stanford University, 1990.

[33]

Pour la France, voir Claude d’Abzac-Epezy, « Épuration, dégagements, exclusions : les réductions d’effectifs dans l’armée française, 1940-1947 », Vingtième Siècle, revue d’histoire, 59, juillet-septembre 1998, p. 62-75.

[34]

Le rôle des Soviétiques a notamment été mis en avant par la plupart des exilés qui faisaient de Moscou le principal fautif dans l’établissement de la dictature, comme le journaliste Ivo Duchaček, qui comparait les partis communistes européens à des baronnies vassalisées à l’Union soviétique (Hoover Institution, Ivo D. Duchacek Papers, carton 2, notes « The Purge… and After », vers 1957), tandis que l’ambassadeur tchécoslovaque auprès des Nations unies en 1945-1948, Jan Papánek, parle de Zorine, l’ambassadeur soviétique à Prague en 1948, comme du « spiritual and actual leader of the Communists » (Columbia Center for Oral History, entretien avec Jan Papánek, mai 1958). D’autres, comme le général Bruno Sklenovský-Bosý, parlent de la « culpabilité collective de tous » (Hoover Institution, Štefan Osuský Papers, carton 28, dossier 16, lettre du 17 août 1948 à Osuský) et dénoncent l’inaction des démocrates face aux communistes, sans d’ailleurs remettre en cause le rôle des Soviétiques dans le succès du « coup de Prague ».

[35]

Cela, Bradley Abrams l’a du reste bien montré dans un article déjà ancien. Bradley Abrams, “The Second World War and the East European Revolution”, East European Politics & Societies, Fall 2002.

Plan de l'article

  1. Cultures militaires
  2. Culture de l’offensive et culture professionnelle, des tensions déjà perceptibles pendant la guerre
  3. Après la guerre : le facteur moral au combat
  4. Le cas tchécoslovaque – une sortie de guerre atypique dans le contexte centre- et est-européen

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