Accueil Revue Numéro Article

Les Cahiers Sirice

2016/3 (N° 17)


ALERTES EMAIL - REVUE Les Cahiers Sirice

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 65 - 79
1

La sortie de la Pologne de la Seconde Guerre mondiale intervient après une guerre dans laquelle la Pologne a tenu un rôle paradoxal et original pour deux raisons.

2

Le premier paradoxe est celui de la situation géopolitique de la Pologne. Si par son statut de premier pays allié à devenir belligérant, elle est ennemie de l’Allemagne nazie, la qualification de son rapport à l’URSS est plus difficile. De 1939 à 1941, la nation polonaise, souvent présentée dans la propagande soviétique comme une nation nobiliaire, est traitée en ennemie par l’URSS. Cette dernière mène en effet une politique d’éradication des élites polonaises et de déportation d’une part des Polonais des territoires de la Pologne de 1939 qui passent sous son contrôle à la suite du 4e partage de la Pologne. À partir du 22 juin 1941, invasion de l’URSS par l’Allemagne, les alliés anglo-saxons de la Pologne font pression sur le gouvernement polonais en exil à Londres pour qu’il rétablisse des relations diplomatiques avec l’URSS. Mais les relations entre la Pologne résistante et l’URSS ne sont jamais, par la suite, vraiment cordiales. La Pologne a donc la particularité de se trouver en état de conflit plus ou moins ouvert avec les deux camps opposés, l’Axe dans son entier, et les puissances alliées en partie, à travers l’URSS.

3

Second paradoxe, conséquence du précédent : la Pologne, le 8 mai 1945, se retrouve théoriquement dans le camp des vainqueurs. Elle a été l’adversaire de la première heure de l’Allemagne nazie, a fourni un effort de guerre considérable par le nombre de combattants mobilisés relativement à sa situation particulièrement difficile, et ainsi contribué à la victoire contre le régime hitlérien. Néanmoins, dans les faits, la guerre se solde par une défaite pour la Pologne, puisqu’elle perd sa souveraineté et une partie de ses territoires. Ainsi, pour la grande majorité de la population polonaise, 1945 n’est pas une libération mais une nouvelle occupation.

4

Cet article se fonde en effet sur le constat que la société polonaise dans sa majorité n’a jamais accepté, de 1945 à 1989, son rattachement à la sphère d’influence soviétique et l’instauration d’un régime communiste. La société de 1945, même s’il est difficile d’avoir une idée de ses opinions politiques du fait de la rupture de la guerre, est encore la continuation de la Pologne d’avant-guerre, dans laquelle les mouvements de gauche non seulement n’ont jamais été majoritaires (en témoignent les élections de 1922 et, dans une moindre mesure, les suivantes, et la faiblesse des effectifs de la résistance de gauche pendant la guerre), mais encore les partisans d’un régime communiste étaient loin de faire l’unanimité à gauche. En effet, pour la majorité des membres du PPS (parti socialiste polonais), la résolution de la question nationale était le préalable à la résolution de la question sociale, et celle-ci ne pouvait se faire par l’imitation du modèle soviétique, l’URSS étant considérée par la plupart des Socialistes polonais comme l’ennemi de l’État polonais, du fait de la guerre polono-bolchévique de 1920. En 1945, malgré la présence de forces prosoviétiques en Pologne, que ce soit par conviction, par intérêt ou par résignation, ces dernières sont assez largement minoritaires dans le pays, et les conditions sont réunies pour un affrontement politique.

5

1944-1952 est toutefois la période de sortie de guerre partielle de la Pologne. Les conséquences de la guerre s’y font encore sortir, même si ses séquelles les plus évidentes sont effacées. Ainsi, on peut distinguer trois temporalités de la sortie de guerre de la Pologne qui se superposent durant cette période.

6

De 1944 à 1948, à court terme, on assiste à une sortie effective de la Pologne de la Seconde Guerre mondiale ; il s’agit alors d’en effacer les traces en lançant la reconstruction, de mettre en œuvre les décisions prises à Yalta et à Potsdam concernant la Pologne, et de poser les fondements d’un nouveau régime socio-politique. De ce point de vue, on est dans un paradigme classique de sortie de guerre, avec comme principaux acteurs les États ayant participé à la guerre, le cas échéant, les structures administratives qui leur ont succédé, dans une optique de rupture par rapport à l’état de guerre antérieur.

7

De 1944 à 1952, plutôt à moyen terme, on peut parler de fin progressive de la quasi-guerre civile [1][1] Pour justifier cette appellation de guerre civile qui... agitant la Pologne, conséquence du second conflit mondial. La sortie de guerre est alors mutation de la conflictualité issue de la guerre précédente, réactivation du conflit polono-soviétique gelé en 1941. En Pologne, cela se traduit par la résolution des tensions inhérentes à la fin de la Seconde Guerre mondiale entre le pouvoir et certaines parties de la population, ennemies du régime ou considérées comme telles. Les acteurs en sont d’une part l’État communiste polonais et, à travers lui, l’État soviétique, et d’autre part des groupes politiques de l’opposition, voire de la résistance, en position de faiblesse même si leurs idées sont majoritaires au sein de la société, ainsi que les minorités nationales.

8

Enfin, de 1944 à 1989, sur le long terme, on est en présence d’une sortie de guerre quasi structurelle de la Pologne, fondée sur le malentendu de 1945 : un État communiste sans véritable légitimité face à un peuple qui lui est majoritairement hostile. Le conflit prend alors la tournure d’une bataille idéologique, l’État par l’entremise d’une propagande effrénée essayant de gagner les esprits d’une population majoritairement rétive. Les acteurs en sont donc d’une part l’État communiste, en tant que centre de la vie politique polonaise, et d’autre part la majorité silencieuse et hostile de la population, la société civile.

9

Les bornes chronologiques du sujet ont été choisies en fonction de la temporalité à moyen terme de la sortie de guerre polonaise : 1944 est l’année de la création du Comité polonais de libération nationale, embryon de l’État communiste polonais. 1952 est l’année de promulgation de la Constitution de la République populaire polonaise, par laquelle la Pologne sort d’un régime institutionnel provisoire.

10

On s’attachera alors à montrer comment, de 1944 à 1952, en fait de sortie de guerre, on assiste en Pologne, à une recomposition des conflictualités, dans un contexte de bouleversement total des cadres de vie traditionnels des Polonais.

Une sortie de guerre bouleversant les cadres de l’ancienne Pologne

Des frontières retracées entraînant des échanges de populations

11

De 1944 à 1948, la Pologne solde les comptes de la Seconde Guerre mondiale. Cela signifie pour elle une énième recomposition territoriale, qui s’accompagne de transferts de population impressionnants. En effet, aux conférences de Yalta puis de Potsdam, les alliés entérinent une translation vers l’Ouest de la Pologne. La Pologne perd tous ses confins orientaux, à l’Est de la ligne Curzon, tandis que sur l’insistance de Staline et en sorte de dédommagement, on lui donne les anciennes régions orientales de l’Allemagne à l’Est de la ligne Oder-Neisse. Là réside l’une des questions clé de la sortie de guerre polonaise : avant même la recomposition politique, une nouvelle définition de la Pologne est imposée. Le pays est refondé pour la première fois dans le cadre d’un État-nation. Face à la conception jagelonnienne, qui prévalait jusqu’alors, d’une Pologne pays occidental mais dont l’expansion s’est faite vers l’Est, dans les marges occidentales de l’aire de civilisation byzantine, les Soviétiques vont paradoxalement occidentaliser la Pologne géographiquement, en en faisant un pays d’Europe centrale à part entière coupé de ses anciennes régions orientales de tradition majoritairement non-latines. Autant la perte des confins orientaux n’aide pas les Soviétiques à imposer leur influence en Pologne, autant le rattachement des anciens territoires allemands peut représenter pour eux une stratégie de légitimation, car il s’agit de l’un des rares, sinon du seul consensus national dans la Pologne de la sortie de guerre. Cette translation rejoint en effet la conception piastienne de la Pologne, renforcée et imposée après 1945, et qui promeut le retour, plus ou moins entièrement, à une Pologne dans ses frontières présentées comme historiques et naturelles de l’an 1000.

12

Ces modifications de frontières entraînent un processus d’homogénéisation ethnique des territoires, puisque tant les confins orientaux que les nouveaux territoires recouvrés sont des espaces où plusieurs populations se côtoient. À l’Est, dans les confins orientaux, on compte environ un tiers de Polonais, selon le recensement de 1931. La majorité des Polonais des confins sont rapatriés en Pologne en 1945-1946. À l’Ouest de la Pologne, dans les territoires anciennement allemands, la diversité des populations est moindre. On ne compte selon les recensements d’avant-guerre que 10 % de Polonais face à près de 90 % d’Allemands. Un compromis est trouvé à Potsdam, les territoires orientaux de l’Allemagne étant placés sous administration polonaise dans l’attente de la conférence de paix. Il est d’emblée interprété comme une annexion par les autorités polonaises qui, de la fin 1945 au début de 1948, expulsent l’immense majorité des Allemands restant encore en Pologne, soit environ 2,5 millions de personnes.

13

Cette expulsion permet le peuplement des territoires dits recouvrés par des Polonais. Les statistiques polonaises de l’époque distinguent en fait trois flux de population. Le premier est celui des rapatriés, concernant 1,6 million de Polonais expulsés des confins orientaux perdus. Ce transfert est spécifique, car bien qu’appelé officiellement rapatriement, il s’agit plus d’un départ pour l’inconnu, ces Polonais quittant majoritairement leurs « petites patries » assimilées au territoire national polonais pour des espaces ne faisant plus partie depuis longtemps, voire n’ayant jamais fait partie, du territoire national polonais. À ces « rapatriés » d’Union soviétique s’ajoutent un certain nombre de rapatriés d’Allemagne, au nombre de 2 millions, qui y ont été déportés lors de la guerre pour y effectuer des travaux forcés, et dont une part s’installe dans les territoires recouvrés. Le deuxième flux, de loin le plus important, est celui des transférés. Il s’agit de populations de Pologne centrale qui, de leur plein gré en général, ont décidé de s’installer sur les nouveaux territoires. Ils sont évalués à 3 millions environ. Enfin, le dernier groupe est celui de ceux que l’on appelle les « réémigrés », c’est-à-dire des Polonais qui avaient émigré, majoritairement pendant l’entre-deux-guerres et que l’on fait revenir. Ils sont au nombre de 300 000 environ, parmi lesquels des mineurs polonais de France installés dans les bassins houillers de Haute-Silésie ou des Sudètes. La Pologne ainsi reconfigurée, entre la ligne Oder-Neisse à l’Ouest et la ligne Curzon à l’Est, est quasiment homogène ethniquement, puisqu’elle compte en 1950 plus de 95 % de Polonais pour une population de 24 millions d’habitants. Le problème des frontières et de la population réglé, au prix d’un intense brassage et d’un déracinement des populations, l’étape suivante de la sortie de guerre effective est l’insertion de la Pologne dans un nouvel ensemble géopolitique.

L’insertion forcée dans un nouvel ensemble géopolitique

14

Allié aux puissances occidentales par conviction, l’État polonais réfugié à Londres n’a été allié de l’URSS que sous la contrainte pendant la Seconde Guerre mondiale. Dès 1943, les plans de Staline pour la Pologne d’après-guerre sont clairs : il s’agit d’installer un gouvernement communiste prosoviétique en Pologne. Pour cela, il réactive en 1943 le parti communiste polonais, décimé et supprimé sur son ordre en 1938, sous le nom de Parti ouvrier polonais (PPR), et s’attache à en faire son instrument de pouvoir en Pologne. En 1945, l’Armée rouge, dans la continuité de sa progression vers l’Ouest, se ménage des bases en Pologne, notamment dans les territoires recouvrés. Les effectifs de ce qui est perçu communément comme une armée d’occupation se montent à 100 000 hommes, gage suffisant d’un maintien de la Pologne sous contrôle soviétique. L’armée et la haute administration polonaises sont peuplées de conseillers soviétiques, à la fois dans un souci idéologique de contrôle gouvernemental, mais aussi dans une volonté pratique de pallier à la carence de cadres polonais qui se manifeste dans un premier temps.

15

Dès 1945, la République polonaise se retrouve dans une situation de protectorat vis-à-vis de l’URSS, n’ayant plus la possession pleine et entière de sa politique extérieure, et son administration étant souvent dédoublée par un certain nombre de personnes représentant les intérêts soviétiques. On peut citer en exemple du premier phénomène le fait que la Pologne est contrainte par l’URSS de refuser le plan Marshall, en exemple du second phénomène le fait qu’une majorité puis un nombre notable de généraux de l’Armée populaire polonaise sont des généraux soviétiques. Dans ce contexte où la menace d’une intervention soviétique pèse comme une épée de Damoclès sur la Pologne, il est plus facile au PPR de s’y imposer, malgré son impopularité et surtout son insignifiance numérique au début de 1945.

L’instauration d’un régime communiste allochtone

16

La faiblesse du communisme polonais est criante en 1944-1945. Déjà peu important dans l’entre-deux-guerres, il souffre d’une pénurie de cadres dirigeants suite aux purges des années 1930 et compte en son sein de nombreux soviétiques pour densifier des rangs particulièrement dégarnis. En 1944, le PPR ne compte guère qu’une quinzaine de milliers de membres. C’est à l’été 1944 qu’est lancée l’offensive politique pour installer le communisme en Pologne. Le 22 juillet, un Comité polonais de libération nationale (PKWN) est mis en place à Lublin, ville de la Pologne de l’Est récemment prise par les Soviétiques. Parallèlement, un embryon de parlement polonais est mis sur pied au cours de l’année 1944, le Conseil national d’État (KRN), dont les communistes se servent pour faire croire à un pluralisme démocratique.

17

Pour lui faire prendre une autre dimension et le présenter comme une alternative crédible au gouvernement de Londres, Staline transforme le PKWN dans la nuit de la Saint-Sylvestre 1944 en Gouvernement provisoire de la République de Pologne (RTRP). Contre une vague promesse de pluralisme politique, ce gouvernement provisoire, devenu le 28 juin 1945 Gouvernement provisoire d’unité nationale (TRJS), obtient la reconnaissance des alliés occidentaux, tandis que le gouvernement de Londres perd en théorie toute légalité juridique. Une fois reconnus comme interlocuteurs privilégiés des puissances, les communistes et leur alliés au sein du gouvernement provisoire cherchent la légitimité qui leur fait tant défaut au sein de la population polonaise.

18

Se met alors en place une parodie de démocratie en trois actes visant en fait à établir le pouvoir absolu du parti communiste en Pologne. La première étape est celle du référendum populaire du 30 juin 1946. Trois questions sont posées aux électeurs polonais, la réponse par l’affirmative à ces questions valant en définitive approbation de la nouvelle ligne politique de la Pologne. Elles sont posées de manière vague ou sur des sujets consensuels, de sorte que le nombre de réponses positives soit le plus grand possible. Face à des résultats négatifs pour les deux premières questions (la troisième portant sur la frontière sur l’Oder et la Neisse), les autorités sont forcées de falsifier le référendum.

19

Dans un climat de répression policière croissante s’engage alors la campagne pour les élections législatives de janvier 1947. Les partis de droite étant exclus de la vie politique, la principale force d’opposition au bloc démocratique dirigé par le parti communiste polonais est le PSL, force centriste. De nombreuses intimidations et agressions sont utilisées à son encontre. Là encore, ces mesures sont insuffisantes, et le pouvoir falsifie les élections du 19 janvier 1947 pour avoir la majorité des suffrages. Le PSL se voit adjuger moins de 10 % des députés, mais le PPR continue de maintenir l’illusion d’un pluralisme démocratique, en s’octroyant un nombre de députés similaire à celui du PPS. La dernière étape de la prise de pouvoir est alors celle de la fusion du PPR et du PPS. Le PPS, héraut traditionnel de la gauche polonaise, subit en 1947-1948 une communisation forcée. En position de force, le PPR a alors beau jeu de proposer au PPS une union des deux partis, ce qui est chose faite lors du Congrès d’union qui se tient à Varsovie en décembre 1948. Est alors créé le Parti ouvrier unifié polonais (PZPR), au sein duquel dominent les membres de l’ancien PPR.

20

Le PZPR a donc les mains libres pour lancer une politique de communisation de la Pologne dans le domaine socio-économique et de stalinisation dans le domaine politique. L’édifice socio-politique est achevé par la promulgation de la constitution de la République populaire de Pologne, le 22 juillet 1952, inspirée de la constitution soviétique de 1936. La Pologne est en ce sens bien sortie de la Seconde Guerre mondiale, avec l’instauration d’un nouvel édifice étatique et la refonte totale de ses anciennes structures socio-économiques. Dans les faits, cependant, cette sortie n’est qu’apparente, une mutation des conflictualités s’opérant dans la Pologne de 1944 à 1952.

Les mutations de la conflictualité : une guerre civile larvée après 1945

Diversité du sort des anciens combattants

21

L’un des processus des sorties de guerre est la démobilisation des combattants, et la Pologne n’échappe pas à ce phénomène, puisque dans son cas, les sorties de guerre sont très diverses selon les soldats. On peut distinguer trois forces armées principales polonaises pendant la Seconde Guerre mondiale, donnant la mesure de l’engagement de ce pays dans ce conflit : l’armée d’Anders à l’Ouest, l’armée populaire aux côtés de l’Armée rouge, et la résistance intérieure. C’est à cette dernière que l’on s’intéressera plus particulièrement.

22

La résistance intérieure polonaise est un mouvement divers, mais fortement structuré autour d’un groupe principal, l’Armée de l’Intérieur, et d’une délégation du gouvernement de la République pour le territoire national, sorte de gouvernement clandestin à l’intérieur même de la Pologne occupée. De la droite à la gauche, on peut distinguer quatre groupes armés principaux [2][2] Les chiffres présentés par la suite sont tirés de l’ouvrage.... À l’extrême-droite, on trouve les groupes nationalistes du NSZ (Forces armées nationales), bras armé du parti nationaliste polonais, la Démocratie-nationale. Il regroupe de 80 à 100 000 soldats. À droite, on trouve les conservateurs catholiques de l’Armée de l’Intérieur (l’AK), principal groupe de résistants, comptant en 1943-1944 plus de 350 000 hommes. Il est sur la ligne politique des démocrates-chrétiens et conservateurs polonais. Au centre, on trouve les BC, les bataillons paysans qui soutiennent le programme du PSL, le parti paysan polonais (Mouvement populaire polonais). Ils sont plus de 150 000 hommes. Enfin, à gauche, on trouve l’AL, l’Armée populaire, bras armé de la gauche et avant tout dans un premier temps du PPS, le parti socialiste polonais. Elle rassemble environ 45 à 60 000 hommes, soit moins de 10 % du total.

23

Dans un contexte d’inféodation croissante de la Pologne, les sorties de guerre pour tous ces combattants sont diverses. Les nationalistes et les membres de l’AK sont traités comme des ennemis par les communistes et, malgré leur combat contre le nazisme, sont traqués par le SB, le service de sécurité. Une partie notable des nationalistes refuse de rendre les armes et retourne au maquis, la majeure partie des cadres de l’AK opte pour une résistante non-armée, certains fondant l’organisation WiN, « la Liberté et l’Indépendance ». Les membres des bataillons paysans, par leur origine populaire, ne sont pas considérés comme des ennemis par les communistes et sont, un temps du moins, tolérés. Une minorité se rallie au régime, mais la majorité opte pour l’opposition légale au sein du PSL. Enfin, les membres de l’Armée populaire, portés aux nues par le nouveau régime, se rallient majoritairement, mais pas exclusivement, au nouveau pouvoir, obtenant des postes soit dans l’armée populaire polonaise, soit dans les services d’ordre. L’inégalité de traitement entre les anciens combattants est un élément déclencheur, parmi d’autres, de la résistance armée au pouvoir communiste qui se fait sentir dès 1945.

Une résistance armée perdurant contre le nouvel occupant

24

La réaction des Polonais face à l’instauration du régime communiste à partir de 1945 est majoritairement hostile. Néanmoins, cette caractérisation générale recoupe des attitudes très diverses : de l’opposition légale à la résistance armée, en passant par la résistance non-armée. Les comportements individuels peuvent regrouper plusieurs de ces attitudes, et évoluent au fil du temps. Ce qu’il convient de remarquer, c’est que la résistance armée au communisme est minoritaire, mais qu’elle n’en est pas moins un fait marquant d’assez grande ampleur.

25

En effet, les exactions communistes envers les civils et les membres de la résistance non-communiste, la mise en œuvre d’une politique de soviétisation de l’État et de la société, l’inféodation de la Pologne à l’URSS, le sentiment de menace que l’idéologie communiste fait peser sur l’identité polonaise, l’espérance en un retournement des alliances sont autant de raisons poussant certains combattants polonais à reprendre les armes. La politique communiste envers les résistants polonais non-communistes fait le reste : arrestations et exécutions sommaires, amnisties non respectées, tout cela renforce la conviction d’hommes pour lesquels la lutte contre les communistes, soviétiques ou polonais, est le prolongement de la lutte nationale menée contre les nazis. Ainsi, les effectifs de cette résistance armée croissent rapidement [3][3] Là encore, les chiffres sont sujets à discussion, selon... : de moins de 3 000 fin 1944, ils atteignent leur maximum fin 1945 avec environ 15 000 hommes. Jusqu’au début 1947, les résistants anti-communistes se maintiennent à 10 000 hommes. Le désarroi provoqué par les élections falsifiées de janvier 1947, et la mobilisation de forces gouvernementales plus importantes démantèlent peu à peu les maquis anti-communistes, surtout présents à l’Est de la Pologne. En 1948, les résistants sont à peine plus de 3 000, et leur nombre ne fait que baisser pour devenir insignifiant au début des années 1950. La guerre civile polonaise larvée prend alors fin. L’État communiste polonais en formation a ainsi réglé la question des minorités politiques polonaises refusant d’accepter son hégémonie. Néanmoins, durant cette période de sortie de guerre, il a affaire à d’autres minorités qui, potentiellement ou réellement, constituent une menace pour lui.

La résolution par la force du problème des minorités

26

La question allemande réglée, il reste au nouveau pouvoir polonais à régler celle des minorités slaves orientales encore présentes sur le territoire de 1945 pour parvenir à un véritable État-nation. Aux frontières orientales de la Pologne demeurent encore des minorités compactes [4][4] Cette fois-ci, les chiffres sont tirés d’un autre livre..., près de 700 000 Ukrainiens et 200 000 Biélorusses. Dans le cadre des échanges de population consécutifs à la fin de la Seconde Guerre mondiale, un peu moins de 50 000 Biélorusses et presque 500 000 Ukrainiens sont déplacés en Union soviétique. Si la minorité biélorusse ne pose aucun problème à l’État central polonais, il n’en va pas de même pour la minorité ukrainienne, concentrée le long de la nouvelle frontière Sud-Est de la Pologne.

27

L’entre-deux-guerres complique les données du problème. Avant 1939, les Ukrainiens sont la principale minorité de la IIe République polonaise. Ils représentent presque 15 % de la population et sont majoritaires dans des portions notables des confins orientaux du Sud. Leur volonté majoritaire d’indépendance se heurte à la politique assimilationniste de l’État polonais. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les antagonismes croissent encore entre les deux communautés nationales, nombre d’Ukrainiens se ralliant à l’Allemagne nazie dans l’espoir de reconstituer un État indépendant. Les tensions entre les deux nations culminent en 1943 par les massacres de Volhynie, purges ethniques à grande échelle entreprises par les Ukrainiens de l’UPA (Armée insurrectionnelle ukrainienne) contre les Polonais. Or la nouvelle frontière de 1945 ne satisfait pas les nationalistes ukrainiens, puisqu’elle laisse une petite minorité ukrainienne à l’Ouest de la ligne Curzon. Face à l’ampleur de la résistance de l’UPA, le gouvernement polonais entreprend de régler le problème de façon radicale. D’avril à juillet 1947, près de 150 000 Ukrainiens et Ruthènes sont déportés de ces marges sud-est de la Pologne dans le cadre de l’Opération Vistule, et dispersés dans les territoires recouvrés, de manière à ne plus pouvoir former de groupe national compact. Privées du soutien des populations, les unités de l’UPA sont vite démantelées par la suite.

28

Lors de la sortie de guerre de la Pologne, on assiste donc à une mutation de la conflictualité, passant d’une guerre entre États à une guerre au sein de l’État polonais. Même si la guerre civile est définitivement terminée au seuil des années 1950, la Pologne n’en est pas pour autant pacifiée, le conflit physique opérant une mutation supplémentaire, devenant un conflit idéologique entre la majorité de la société polonaise, et l’État censé la représenter.

Un conflit latent : une guerre idéologique qui perdure

Le nationalisme polonais, source de légitimité pour le pouvoir

29

La sortie de guerre de la Seconde Guerre mondiale s’opère aussi en Pologne par l’émergence d’un conflit idéologique, dont l’enjeu en est entre autres la mémoire. Les communistes polonais, se sachant minoritaires et sans réelle légitimité démocratique, essaient de jouer la carte du nationalisme pour se rendre populaire aux yeux d’au moins une partie du peuple polonais. Cette stratégie passe par la présentation d’un PPR, puis d’un PZPR, comme agissant dans le sens des intérêts polonais. La question des territoires recouvrés occupe une place centrale dans ce processus de compensation de carence de légitimité. La propagande communiste, dans les années suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale, puis de nouveau à partir de 1956, présente l’annexion et l’aménagement des territoires ex-allemands comme le premier argument pour sa promotion. Insistant sur le rôle positif joué par l’URSS dans cette annexion, il ne cesse de mettre en lumière les hésitations, voire l’hostilité des alliés occidentaux à ce projet.

30

Prolongeant cette stratégie, le pouvoir communiste joue aussi du traumatisme des populations polonaises suite à la Seconde Guerre mondiale, en exploitant à fond la germanophobie polonaise accentuée par les souffrances subies pendant six années d’occupation germanique. Dressant un portrait manichéen de la situation, le PZPR a beau jeu de se présenter comme le bouclier polonais contre le révisionnisme ouest-allemand, qu’il amplifie en partie. Enfin, il essaie de mobiliser la société polonaise autour du thème censé être fédérateur du panslavisme. Le bloc de l’Est serait avant tout un bloc slave, au sein duquel il faut faire prévaloir les solidarités entre les États slaves, URSS incluse, face au péril germanique. Cette stratégie nationaliste échoue cependant largement face à la mobilisation, au sein de la société polonaise, d’une autre mémoire ; non seulement celle du second conflit mondial, mais celle de conflits antérieurs. Une autre perception de la Seconde Guerre mondiale se met alors en place, qui n’est plus seulement l’agression de l’Allemagne sur la Pologne au sein d’un conflit plus vaste, mais qui prend en compte des épisodes de cette guerre sciemment tus par les communistes polonais car dérangeants pour leur propre autorité.

Une propagande étatique se heurtant aux contentieux historiques

31

La propagande étatique ne parvient pas à réévaluer sensiblement l’image du parti, car la majorité des Polonais perçoivent le nouveau pouvoir communiste comme une autorité étrangère, imposée par un pouvoir étranger et honni : l’URSS. Aux yeux de la majorité de la population polonaise, ce pays est en effet l’avatar de l’Empire tsariste qui est alors souvent perçu comme le bourreau principal de la Pologne au temps des partages. C’est néanmoins surtout le second conflit mondial et la mémoire de certains de ses événements, tabous à partir de 1945, qui renforcent définitivement l’hostilité polonaise à tout régime communiste et soviétique. Ainsi, l’agression de la Pologne par l’URSS le 17 septembre 1939 sans déclaration de guerre préalable est perçue comme la continuité de la volonté destructrice de la Russie à l’égard de l’État polonais. Par la suite, le comportement des Soviétiques dans les confins orientaux rattachés à l’URSS entre 1939 et 1941 rend ces derniers tout aussi antipathiques aux yeux des Polonais que les Allemands. Durant cette période, entre un demi-million et un million de Polonais ont été déportés par vagues successives au Kazakhstan et en Sibérie, provoquant de nombreuses pertes humaines. Instrumentalisant et exploitant les tensions sociales (question agraire) et politiques (question des minorités) existant dans les confins orientaux avant 1939, les Soviétiques en profitent alors pour soviétiser et « dépoloniser » au maximum ces terres nouvellement annexées.

32

Parallèlement, les agents du NKVD liquident au printemps 1940, à Katyń et ailleurs, plus de 20 000 officiers polonais arrêtés en 1939. Le mensonge de Katyń, dès 1945, est un poids qui ne va cesser de discréditer le pouvoir communiste polonais qui, par son silence et sa négation du crime, apparaît comme complice. Enfin, l’attitude des Soviétiques à l’égard de la résistance polonaise non-communiste, achève de monter les Polonais contre les Soviétiques et leur idéologie. L’épisode de l’insurrection de Varsovie, en août-septembre 1944, frappe notamment les esprits. L’AK se soulève alors contre les Allemands, pensant profiter de l’approche des Soviétiques. Loin d’apporter son soutien à l’insurrection, l’Armée rouge, qui prend les faubourgs orientaux de Varsovie à la mi-septembre, s’arrête sur la Vistule et ne fait rien pour aider les résistants polonais. Ces derniers capitulent début octobre après un véritable bain de sang qui fait près de 200 000 morts. Les intentions soviétiques à l’égard des résistants polonais non-communistes deviennent alors entièrement claires. L’image de l’URSS est encore plus ternie par le fait que la Pologne doive lui céder les confins orientaux, et les territoires recouvrés ne vont jamais être considérés par la population que comme une réparation nécessaire, mais pas véritable. Tout est alors réuni pour donner une coloration conflictuelle, parfois sanglante, à la confrontation entre la majorité polonaise hostile au communisme et le pouvoir du PPR, puis du PZPR.

Un conflit latent entre le peuple et le pouvoir

33

À cause des contentieux précédemment énoncés, le pouvoir du PZPR ne va jamais être perçu comme véritablement polonais, et son exercice de l’autorité est assimilé à une occupation. Cette carence de légitimité est la donnée principale du conflit latent entre le pouvoir et la société polonaise. Ce rapport hostile est renforcé par la politique coercitive menée par les communistes face aux éléments les plus récalcitrants à son pouvoir. Dans les années contemporaines puis postérieures à la mise en place pseudo-démocratique de l’autorité communiste en Pologne, près de 50 000 personnes sont tuées, environ 100 000 déportées en URSS et autant sont enfermées dans des camps de travail.

34

À partir de 1948, la stalinisation s’accentue en Pologne, les procès se multiplient, frappant non seulement les milieux intellectuels, l’Église, mais aussi le parti communiste lui-même, purgé de ses éléments supposés nationalistes. Un conflit latent se met en place progressivement, une fois les vagues de grandes répressions passées, entre l’État-parti et la majorité de la société civile, dont les porte-paroles sont l’Église catholique et, dans une bien moindre mesure à l’époque, certains cercles intellectuels. L’Église agit comme la principale et, à partir de 1947, la seule force d’opposition au régime communiste. Le PZPR durcit alors sa politique à partir de 1949, en arrêtant de nombreux prêtres puis en faisant voter une loi en 1950 confisquant une part des biens du clergé. Se met alors peu à peu en place le triangle du conflit latent ébranlant régulièrement la République populaire : le pouvoir communiste, la majorité du peuple et l’Église, agissant à la fois en tant que représentante du peuple et médiatrice entre le peuple et le pouvoir. Les intellectuels, quant à eux, s’ils sont inexistants en tant qu’acteur du conflit lors du stalinisme polonais en 1950-1956, réapparaissent par la suite, profitant notamment d’une autonomie bien plus grande de la sphère intellectuelle polonaise par rapport aux situations existantes dans d’autres pays communistes.

35

 

36

Trois idées sont à retenir concernant la sortie de la guerre de la Pologne. Tout d’abord, cette sortie de guerre est partiellement inachevée en 1952, puisque perdure l’opposition latente de la majorité de la société au pouvoir communiste, même si cette dernière ne s’exprime pas dans le cadre du stalinisme polonais qui se poursuit jusqu’en 1956. Ensuite, la sortie de la Seconde Guerre mondiale ne signifie pas une extinction de la conflictualité, mais sa mutation, tant en degré qu’en nature. Si son intensité décroît, la conflictualité mute, passant d’un conflit s’exprimant dans le cadre d’une guerre conventionnelle entre des acteurs étatiques à une micro guerre civile opposant au sein de la société polonaise des camps politiques, puis à une conflictualité fondée sur une tension constante et évolutive entre l’acteur étatique, l’État-parti communiste, et des institutions ou des groupements sociopolitiques parlant au nom du peuple, l’Église seule d’abord puis avec des cercles intellectuels. D’où la dernière idée, celle d’une République populaire polonaise en état de conflit chronique constant. Contrairement à d’autres pays communistes d’Europe centrale, où le régime d’inspiration soviétique a pu être plus ou moins accepté par une majorité de la population à une certaine période, la majorité de la société polonaise n’a au mieux que toléré le régime, mais ne l’a jamais vraiment accepté. En témoigne, dans l’histoire ultérieure de la RPP, l’alternance de phases d’accalmies et de regains de tensions d’un conflit qui ne parvient véritablement à son terme qu’en 1989, après avoir connu de multiples soubresauts dont les plus marquants sont 1956, 1968/1970 et 1980-1981.

Notes

[1]

Pour justifier cette appellation de guerre civile qui ne fait pas l’unanimité parmi les historiens, on renvoie à l’ouvrage de Anita Prazmowska, Civil War in Poland 1942-1948, New York, Palgrave MacMillan, 2004.

[2]

Les chiffres présentés par la suite sont tirés de l’ouvrage suivant : Witold Sienkiewicz, Elżbieta Olzak (réd.), Dzieje Polski. Atlas ilustrowany [Histoire de la Pologne. Atlas illustré], Varsovie, Demart, 2011.

[3]

Là encore, les chiffres sont sujets à discussion, selon que l’on se réfère aux combattants armés ou à l’ensemble des personnes engagées dans la lutte anti-communiste. On a choisi une définition restrictive du combattant, en se fondant sur l’ouvrage précédemment cité rédigé par Witold Sienkiewicz et Elżbieta Olczak.

[4]

Cette fois-ci, les chiffres sont tirés d’un autre livre polonais de référence sur la question : Witold Sienkiewicz, Grzegorz Hryciuk et alii, Wysiedlenia, Wypędzenia i ucieczki 1939-1959. Atlas Ziem Polski [Déplacements, expulsions et fuites 1939-1959. Atlas des terres polonaises], Varsovie, Demart, 2008.

Plan de l'article

  1. Une sortie de guerre bouleversant les cadres de l’ancienne Pologne
    1. Des frontières retracées entraînant des échanges de populations
    2. L’insertion forcée dans un nouvel ensemble géopolitique
    3. L’instauration d’un régime communiste allochtone
  2. Les mutations de la conflictualité : une guerre civile larvée après 1945
    1. Diversité du sort des anciens combattants
    2. Une résistance armée perdurant contre le nouvel occupant
    3. La résolution par la force du problème des minorités
  3. Un conflit latent : une guerre idéologique qui perdure
    1. Le nationalisme polonais, source de légitimité pour le pouvoir
    2. Une propagande étatique se heurtant aux contentieux historiques
    3. Un conflit latent entre le peuple et le pouvoir

Article précédent Pages 65 - 79
© 2010-2017 Cairn.info