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1 Juriste, économiste, sociologue, ethnologue ou encore folkloriste, les centres d'intérêts et les compétences de René Maunier (1887-1951) sont multiples. Il est l'une des figures centrales des sciences sociales dans l'entre-deux-guerres. L'oubli dans lequel il est tombé s'explique, en partie, par son adhésion à la Révolution nationale de Vichy et à ses liens avec l'occupant allemand. Ses compromissions lui valurent d'être mis à la retraite d'office en 1944.

2 Sa carrière avait pourtant bien commencé. Étudiant brillant, Maunier soutient en 1909 une thèse en économie politique sur « la localisation des industries urbaines » qui fera date. Chargé de conférences à la faculté de droit de Lille et de Paris (1910-1911), il est délégué comme professeur à l'école khédiviale de droit du Caire (1911-1919). Institué agrégé (sciences économiques) et attaché à Bordeaux (1919), il demande aussitôt à être transféré à l'école de droit d'Alger où il enseigne notamment la législation coloniale, l'économie et sociologie algériennes. C'est en 1925 qu'il est nommé agrégé près la faculté de droit de Paris. Il y occupe la chaire de législation et économie coloniale, transformée en 1935 en chaire de législation, économie et sociologie coloniales.

3 Son ouverture d'esprit et son éclectisme le conduisent à s'intéresser aussi bien aux entreprises menées par René Worms qu'à celles initiées par la sociologie durkheimienne. Collaborant à la Revue internationale de sociologie et à L'Année sociologique, il publie ainsi, en 1929, un utile abrégé de sociologie (Introduction à la sociologie, Paris, Alcan, 1929). C'est surtout dans le domaine de la législation et de la sociologie coloniales, dont il devient un spécialiste reconnu, qu'il imprime le plus durablement sa marque. Ces travaux sur la construction collective de la maison en Kabylie (1926), sur les échanges rituels en Afrique du Nord (1927) ou encore sur les coutumes algériennes sont d'ailleurs l'objet d'une redécouverte récente. Son oeuvre maîtresse est sa Sociologie coloniale, somme composée de trois tomes (1932-1942). Son expertise est sollicitée dans le cadre de certaines institutions : après avoir été directeur de la statistique au ministère égyptien de la Justice, il est notamment membre de la commission interministérielle des Affaires musulmanes (1925) et du Conseil supérieur de la France d'Outre mer (sur la proposition de la majorité des facultés de droit en 1938). Il faut ajouter à cette activité intense son engagement en faveur de l'étude des folklores. Dans les années 1930, il devient le président de la Société du folklore français et du folklore colonial et dirige son organe, la Revue de folklore français et de folklore colonial. D'une façon générale, il y a chez Maunier un intérêt jamais démenti pour l'ethnologie et la démarche ethnographique. Il fonde, à cet égard, une salle de travail d'ethnologie juridique (1930) à la faculté de droit de Paris.

4 Certains de ses déplacements à l'étranger sont l'occasion de faire une relation rapide du pays visité, de sa situation économique et sociale ou encore de ses caractéristiques intellectuelles et juridiques. C'est, par exemple, le cas à son retour d'un voyage en Indochine en novembre et décembre 1935. Il se livre aussitôt, dans les Annales de l'université de Paris, à une présentation des « grands problèmes indochinois » (problèmes du riz, de la piastre indochinoise) et une description des moyens de la prospérité du pays. Dans une veine assez proche, le texte proposé ici, publié à l'origine dans la Revue de folklore français, intitulé « Notations et impressions roumaines », évoque son séjour en Roumanie en avril 1938. Cette fois-ci, il rend compte, entre autres observations, de l'activité d'une jeune équipe enquêtant dans un village à l'ouest de la Roumanie, selon la méthode monographique tracée par Dimitrie Gusti. À l'invitation de ce dernier, il participe à leur quotidien et découvre entre les sociologues en herbe, dans une atmosphère studieuse et joyeuse, une solidarité digne des saint-simoniens. Lors de son passage à Bucarest, dans la ville et au contact de ses collègues de la Faculté de droit, il observe combien cette société est une terre de contrastes où « l'on peut contempler la superposition des âges et des temps ». Les « skyscrapers américains » dominent des bergers authentiques « coiffés de leur haut bonnet de peau de mouton ». Ce voyage ne satisfait pas seulement le folkloriste ; il comble également l'entrepreneur des sciences sociales. Maunier (également, président de l'Institut international de sociologie depuis 1936) et Gusti profitent de l'occasion pour mettre sur pied le XIVe Congrès international de sociologie. Mais, douze jours avant son lancement, cette manifestation qui devait se tenir à Bucarest en septembre 1939, est reportée sine die en raison des circonstances internationales.

5 Ce séjour roumain de Maunier concrétise, en réalité, des relations nouées antérieurement avec Gusti. À Paris, le professeur roumain a donné en janvier 1935 une conférence à la Faculté de lettres et, dans le cadre de la salle d'ethnologie juridique dirigée par Maunier, une autre à la Faculté de droit sur « L'action monographique en Roumanie ». Ces conférences sont publiées, la même année, dans la collection Études de sociologie et d'ethnologie juridiques de Maunier. C'est sous la présidence de celui-ci que le ministre-sociologue est élu membre d'honneur de la Société du folklore français à l'unanimité lors de sa réunion du 17 janvier 1935. Sans doute, faudrait-il également, par exemple, indiquer la collaboration de Maunier aux Archives pour la science et la réforme sociales, revue de l'Association pour l'étude et la réforme sociale fondée, dès 1918, par Gusti.

6 L'enquête sur les liens entretenus par Maunier et la Roumanie mériterait, à n'en pas douter, d'être approfondie. Elle illustrerait très certainement l'importance et l'intensité des relations entre les milieux juridiques et sociologiques français et roumains.

Henri H. Stahl donnant des explications au professeur Maunier au sujet de l'activité des équipes royales étudiantes Archives Zoltán Rostás

Henri H. Stahl donnant des explications au professeur Maunier au sujet de l'activité des équipes royales étudiantes Archives Zoltán Rostás

Frédéric Audren
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Mis en ligne sur Cairn.info le 11/06/2015
https://doi.org/10.3917/etsoc.153.0213
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