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La crise de l’État libéral

1 Dans un livre de 1975, Charles Maier a mis en lumière la façon dont les nations les plus importantes de l’Europe continentale ont commencé, après la première guerre mondiale, à expérimenter de nouveaux dispositifs institutionnels et de nouveaux mécanismes de prise de décision politique. L’organisation de l’État et les mécanismes de la représentation adoptèrent en fait un dispositif que Maier définit comme « corporatiste » : avec le renforcement du pouvoir des grandes organisations privées représentant les groupes d’intérêt (les syndicats de travailleurs, les associations de chefs d’entreprise et de professionnels), la recherche du consensus ne passait plus seulement par le parlement élu mais aussi, et de plus en plus, par une négociation directe entre le gouvernement et ces organisations. Des organismes représentant des intérêts privés participaient donc à la formulation des orientations politiques, en matière économique et sociale, sans être obligés de passer par la discussion parlementaire ni la médiation des partis [1]. L’Italie, comme Maier l’indiquait déjà, participa pleinement à ces changements.

2 Dans les quinze premières années du XXe siècle, la culture juridique et la culture politique italiennes avaient déjà montré qu’elles avaient de plus en plus conscience de ces transformations, conscience que l’on ne peut toutefois séparer de leur difficulté à en évaluer les conséquences politiques et institutionnelles. Dans ces processus, elles avaient surtout vu la racine de la rupture de l’unité entre les institutions juridiques et la souveraineté, menacée par l’importance du nouveau rôle joué par les groupes d’intérêt. C’est à partir de là que s’était développé un débat approfondi autour de la formule « crise de l’État », débat qui eut une influence décisive dans la reformulation des paradigmes de la pensée politique et constitutionnelle. En Italie, Vittorio Emmanuele Orlando et ses élèves, Oreste Ranelleti et Santi Romano, avaient été parmi les premiers à entamer une réflexion sur ce sujet. Le célèbre discours inaugural de Romano, Lo Stato moderno e la sua crisi [L’État moderne et sa crise], en 1910, en constitue la formulation la plus connue. Romano y observait que la « crise de l’État actuel » était caractérisée par la convergence de deux phénomènes :

« l’organisation progressive, sur la base d’intérêt particuliers, d’une société qui perd de plus en plus son caractère atomisé, et la faiblesse des moyens juridiques et institutionnels que cette même société possède pour que la structure de l’État reflète et valorise, en son sein, sa propre structure » [2].

3 À la veille de la guerre, le thème de la crise du marché se superpose avec force à celui de la crise de l’État. Le pouvoir acquis par de grands groupes industriels et financiers, la réorganisation du marché sous l’égide des cartels, rendaient clairement inadéquate et anachronique, aux yeux de nombreux économistes, l’idée d’un marché fondé sur la « concurrence parfaite ». Différents chercheurs, surtout d’orientation nationaliste, virent dans ces phénomènes la manifestation d’un dépassement des dispositifs propres à l’économie de marché. S’inspirant des théories allemandes de l’« économie nationale », Filippo Carli, Gino Arias, Lorenzo Allievi, Mario Alberti, entre autres, critiquèrent toujours plus vivement la théorie libérale, réclamant une intervention plus importante de l’État et un véritable tournant protectionniste [3]. Après la guerre, l’héritage de la mobilisation industrielle – qui avait vu considérablement augmenter la règlementation de l’initiative privée, la présence publique et la force des groupes d’intérêt – et le défi lancé par la Révolution russe, donnèrent de nouveaux arguments à ceux qui considéraient que le marché n’était plus capable d’atteindre un point d’équilibre et de garantir le bien-être.

4 Après la première guerre mondiale, ces thèmes firent pleinement partie du débat politique. Les différents secteurs culturels et politiques durent se mesurer à la crise des formes d’organisation traditionnelles de l’État libéral et défendre la nécessité d’une réforme allant dans un sens corporatif. Leurs différents projets prévoyaient l’attribution d’une fonction « publique », juridiquement encadrée, aux groupes professionnels et aux organisations représentant les groupes d’intérêt, une réforme de la représentation parlementaire fondée sur la présence des groupes d’intérêt, de nouvelles modalités institutionnelles de coopération et de conciliation entre les classes sociales, la création d’institutions particulières pour l’élaboration des politiques sociales et économiques, qui incluraient aussi les groupes professionnels [4].

5 Le corporatisme, comme forme de défense contre la lutte des classes, mais aussi contre l’interventionnisme de l’État, avait déjà représenté, pendant les vingt dernières années du XIXe siècle, l’un des éléments constitutifs de la doctrine sociale de l’Église et était alors l’un des points les plus importants du programme du mouvement catholique. La question de la collaboration entre les classes exerçait aussi une influence significative sur le monde de l’entreprise, sur la minorité réformiste du Parti socialiste (en particulier sur le courant lié au dirigeant Filippo Turati) et sur certains secteurs du syndicat ouvrier majoritaire, la CGdL (Confederazione Generale del Lavoro) [5]. Il y avait aussi des références claires au corporatisme dans la Charte de la « Reggenza del Carnaro » (constituée par les rebelles dirigés par Gabriele D’Annunzio lors de l’occupation, en 1919-20, de la ville de Fiume, ville qui fut l’objet d’un conflit diplomatique après la première guerre mondiale), ainsi que dans l’appel à une « transformation du Parlement par le biais d’une représentation équitable d’industriels, d’agriculteurs, d’ingénieurs et de commerçants au gouvernement du pays », qui fut aussi inclus dans le Manifeste du Parti futuriste italien élaboré par Marinetti, début 1918 [6].

6 Le corporatisme fut surtout un élément décisif de l’idéologie et du programme politique des nationalistes – avant tout grâce au travail d’Alfredo Rocco, qui l’infléchit dans un sens étatique – et de cette composante du syndicalisme révolutionnaire qui avait rejoint, par le biais du choix interventionniste, la nouvelle expérience du « syndicalisme national » de l’Union italienne du travail, dirigée par Alceste De Ambris et Edmondo Rossoni [7].

Le corporatisme fasciste

7 Le fascisme tira l’ossature de sa doctrine corporative de ces deux derniers antécédents politiques et idéologiques. Les politiciens et les intellectuels fascistes voyaient dans le renversement de l’État libéral et dans la création du nouvel État totalitaire, la meilleure réponse aux problèmes historiques produits par la crise de l’État et du libre marché, qu’ils considéraient comme les conséquences de la faillite du libéralisme. Pour eux, le futur ne pouvait être fondé que sur le corporatisme : lui seul aurait permis d’ouvrir une « troisième voie » entre le libéralisme (et le capitalisme) et le socialisme [8].

8 Pour ses partisans, la solution fasciste avait une valeur universelle, non limitée au contexte italien. Mussolini, dans un discours prononcé en octobre 1930, affirma que le fascisme

« en tant qu’idée, doctrine, réalisation est universel ; italien dans ses institutions particulières, il est universel dans l’esprit, il ne pourrait en être autrement [...]. On peut donc prévoir une Europe fasciste, une Europe dont les institutions s’inspirent des doctrines et de la pratique du fascisme. C’est-à-dire une Europe qui résolve, dans un sens fasciste, le problème de l’État moderne, de l’État du XXe siècle, très différent des États qui existaient avant 1789 ou qui se sont formés après. Le fascisme répond aujourd’hui à des exigences de caractère universel. Il résout en fait le triple problème des rapports entre l’État et l’individu, entre l’État et les groupes, entre les groupes et les groupes organisés » [9].

9 Pour les fascistes, les institutions étatiques et le rapport entre l’État et la société, devaient être complètement réorganisés et le nouvel État fasciste aurait dû être un État corporatif. L’un des politiciens les plus importants du régime, Giuseppe Bottai, soutenait que « l’ordre économique, à la solidité duquel on a cru jusqu’à maintenant, est cassé pour toujours, que la tentative de le reconstruire serait une entreprise vaine, qu’il faudrait le remplacer par un ordre économique nouveau » et que, par conséquent,

« l’ordre corporatif, majoritairement considéré comme un simple ordre juridique, apparaît désormais comme le système idéal d’une nouvelle civilisation politique. Discutable dans les détails de son exécution pratique, il est indiscutable dans son essence en tant que mode d’organisation rénovateur de la politique économique moderne » [10].

10 Selon les intellectuels fascistes, le système corporatif aurait permis de trouver une solution à la crise de l’État libéral, en remplaçant le conflit social par une collaboration harmonieuse entre les classes : on aurait ainsi pu faire prévaloir l’« intérêt national » (coïncidant naturellement avec les objectifs du fascisme et de ses alliés) par rapport aux intérêts particuliers et aux particularismes présents dans la société (classes, couches et catégories), en réprimant leur nature partiale et conflictuelle. La voie choisie, cependant, ne fut pas celle de la négation des groupes d’intérêt, mais celle de leur « institutionnalisation » et de leur « fascisation », ce qui signifiait la reconnaissance de leur légitimité politique et une représentation dans les structures de l’État, par une complète assimilation au régime.

11 La conception fasciste ne se contentait pas de réaffirmer – dans un contexte institutionnel non démocratique – la dynamique « corporatiste » définie par Maier. La « révolution corporative », annoncée par Mussolini, était caractérisée par deux autres traits particuliers. D’une part, la participation des organisations représentant les groupes d’intérêts à la formulation des orientations de politique sociale ou économique, ne devait pas être informelle mais devait être encadrée par une structure institutionnelle spécifique : les corporations, où l’on trouvait des représentants de chefs d’entreprise, de travailleurs et de professionnels, devaient être en fait des organes de droit public, des appareils de l’État. D’autre part, les nouvelles institutions ne devaient pas avoir un simple pouvoir consultatif ou de soutien à la procédure législative parlementaire : elles auraient dû disposer d’un pouvoir normatif autonome. On dépassait ainsi le mode libéral de représentation, centré sur le mécanisme électoral et sur l’atomisation des individus, au profit d’un nouveau système de représentation fondé sur les catégories productives. Ce n’est donc pas le citoyen qui était placé au centre du système corporatif, mais le « producteur » (figure qui incluait toutes les composantes qui participaient à la production, de l’ouvrier jusqu’au chef d’entreprise). L’individu était par conséquent réduit à une dimension unique, strictement identifié à son statut professionnel et à sa condition de travailleur [11].

12 De nombreux intellectuels (et pas seulement les fascistes les plus orthodoxes) prirent le projet corporatif très au sérieux. Du milieu des années vingt à la fin des années trente, des milliers de volumes, d’articles, d’opuscules populaires de vulgarisation et de revues consacrées spécialement à ce thème furent publiés ; on organisa des séminaires et d’innombrables rencontres de propagande ; on créa des institutions culturelles spéciales ; enfin, on modifia les enseignements universitaires dans les matières économiques et juridiques, pour introduire dans l’institution le discours corporatif. La Bibliografia sindacale-corporativa, publiée par Alfredo Gradilone en 1942, composée de plus de mille cent pages et d’environ douze mille entrées bibliographiques [12], témoigne parfaitement de la masse impressionnante de ces publications.

13 Parmi ces innombrables contributions, ne figuraient pas seulement celles des dirigeants fascistes de premier plan et celles de nombreux intellectuels les plus connus de la période : ce thème circula largement, même auprès des intellectuels non-académiques et hors des grandes institutions culturelles, dans les revues à diffusion provinciale et les petites maisons d’édition. En fait, sous le fascisme, le corporatisme fut presque le seul sujet sur lequel, en Italie, on pouvait exprimer des positions différentes [13], même s’il s’agissait bien entendu d’une liberté accordée d’en haut. Son succès ne venait pas seulement de la politique culturelle du régime et de la fidélité de nombreux intellectuels à l’idéologie officielle du fascisme, mais aussi du fait que le thème corporatif constitua le creuset qui permit aux sciences sociales de reprendre la réflexion sur la crise de l’État libéral et celle sur la séparation entre économie, société et politique, sur le caractère institutionnel pris par les organisations représentant les intérêts sociaux, sur le nouveau rôle des groupes professionnels et des organismes intermédiaires, sur la règlementation de l’activité économique et sur les nouvelles formes d’intervention publique. C’est aussi par ce canal que le débat italien put rejoindre la réflexion qui se développait en Europe, entre les deux guerres, sur les problèmes, les changements et les contradictions des sociétés industrielles modernes. Les économistes et les juristes furent en première ligne dans cette tentative d’innovation scientifique mais aussi d’adaptation à des temps nouveaux.

Pour une « nouvelle » science économique

14 La science économique italienne des années trente fut largement marquée par les discussions sur le corporatisme. De nombreux économistes y participèrent. C’est en fait dans ce débat que se développa la réflexion sur la transformation des formes du marché, sur l’importance prise par les syndicats de travailleurs et par les organisations patronales, par les législations sociales et donc, plus généralement, sur la « fin du laissez-faire » [14], thèmes traités, dans les autres pays, par la littérature sur la crise [15]. Le corporatisme mobilisa la culture économique non seulement sur le terrain de la théorie, mais aussi sur celui de l’analyse [16]. La campagne culturelle lancée par les corporatistes ouvrit en fait une large discussion sur la validité de la théorie économique classique et néoclassique, sur ses présupposés théoriques et épistémologiques et sur l’introduction de la méthode macroéconomique dans l’analyse économique.

15 Ce furent les prétendus « corporatistes intégraux » (Spirito, Arias, Carli, Fovel, parmi les plus importants) qui, tout en utilisant chacun des termes différents de ceux des autres, tentèrent de faire un travail, ambitieux mais velléitaire, de démolition des modèles dominants et de construction d’une « nouvelle science économique ». Ils partaient de la conviction que, dans le climat de la grande dépression et de l’effondrement de la confiance dans le marché autorégulé, « la crise de la science économique » atteignait « son maximum d’intensité » [17]. Ce sont les fondements de la doctrine marginaliste que cette polémique avait dans sa ligne de mire : les abstractions, la formalisation mathématique de haut niveau et la méthode des ajustements successifs. Les corporatistes remirent surtout en cause les principes philosophiques de la théorie dominante, bientôt sommairement appelée « libérale ». Leurs écrits sont surtout centrés sur la critique de la centralité de l’individu dans le processus économique et, parallèlement, sur l’expulsion de l’histoire et des institutions concrètes de la société (comme l’État, la nation, les groupes et les associations) du domaine de connaissance de l’économiste. Les fondateurs de la « nouvelle science » se proposaient en fait d’effacer la coupure entre économie et politique. La constatation que les racines de la crise des doctrines économiques traditionnelles se trouvaient justement dans cette scission, fut probablement l’un des partis pris méthodologiques les plus fréquemment adoptés dans les théories corporatives de l’époque fasciste. Aux yeux de la plus grande partie des corporatistes, en fait, la séparation entre économie et politique était « presque un péché originel » et « constituait la première contradiction toujours non-résolue de l’économie » [18].

16 La contestation s’étendit ensuite aux différents éléments du domaine théorique et analytique de la théorie marginaliste. Ce fut toutefois la question du sujet de l’action économique qui fut au centre des différentes formulations de la « nouvelle science » économique. Ce n’étaient pas les prémisses utilitaristes de l’économie libérale qui étaient rejetées, parce qu’elles auraient été incompatibles avec la doctrine corporative, mais ses prémisses individualistes [19]. Quand on soutenait que « l’un des présupposés de l’économie corporative [était] la négation claire et nette du prétendu axiome hédoniste », on voulait seulement affirmer que c’était « le profit public, et non le profit privé, [qui] [devait] arbitrer l’initiative économique et la gestion de l’entreprise, même quand, comme la règle l’exige, celle-ci reste privée » [20].

17 Ce furent la critique de l’homo œconomicus, considéré comme la « vivisection de l’homme » [21], et la représentation « du bien-être social maximum comme la somme des maxima individuels » [22] qui ont constamment occupé les corporatistes intégraux. En se trompant complètement sur sa signification, les corporatistes comprirent l’homo œconomicus non pas comme une abstraction analytique, mais comme une assertion anthropologique, voire un précepte éthique.

18 La nouvelle science économique voulut justement partir du refus d’une anthropologie qui postulait la séparation de l’activité économique de l’ensemble des activités humaines. Pour Spirito et Fovel – dont les argumentations étaient toutefois très différentes – le sujet de l’économie corporative n’était rien d’autre que l’individu identifié à l’État [23]. Pour Carli, il était représenté par « l'homo corporativus », c’est-à-dire par « l’individu non isolé, mais in-corporé au système “groupe industriel” », et puisque les différents groupes industriels faisaient partie intégrante du système plus vaste d’échanges politico-nationaux, l’« homo corporativus » était « l’individu qui, à tout moment, accomplit des actes économiques dont les fins individuelles s’identifient aux fins de l’État-Nation, grâce aux fins corporatives » [24]. Gino Arias soutenait que, dans la nouvelle théorie économique, l’artisan des choix et des décisions devait être l’individu conçu comme « l’exécuteur d’une volonté supérieure, la volonté de la Nation, personnifiée » ; ou bien, mais c’était la même chose du point de vue de l’universel, la nation comprise comme un organisme, qui déterminait les mouvements de ses membres, parce qu’ils étaient animés de la « conscience corporative ». Plus tard, Emilio Ferri avait soutenu une autre thèse : il était convaincu que le sujet de la nouvelle économie était l’État qui, dépassant « les exigences individuelles tout en les incluant », faisait ses propres choix sur la base de la « corporativité », c’est-à-dire sur la base de « l’adéquation d’un moyen par rapport aux fins de la collectivité étatique » [25].

19 Il s’agissait, dans l’ensemble, de solutions théoriques improvisées et simplistes, issues justement d’une grave incompréhension. Ceux qui soutenaient la tradition classique et néoclassique eurent alors beau jeu de répondre en rappelant la distinction élémentaire entre théorie et analyse, et en rappelant que le concept d’homo œconomicus n’était qu’une abstraction théorique [26]. Mais les corporatistes intégraux ne ripostèrent pas et ne manifestèrent aucun intérêt particulier à entamer un véritable dialogue avec les économistes académiques. Ils considéraient la critique de l’individualisme et de la coupure entre économie et politique comme une révolution intellectuelle, et il était inévitable qu’elle déchaîne des réactions de défense des tenants du statut quo.

20 Les corporatistes intégraux avaient une connaissance trop fragile et trop sommaire de l’appareil conceptuel et analytique de l’économie classique et néoclassique. Les accusations répétées d’amateurisme que leur adressaient les partisans de la doctrine traditionnelle visaient juste [27]. C’est pour cela que l’ambition de créer une nouvelle science économique resta lettre morte. Mais les initiatives des corporatistes intégraux ne furent pas pour autant sans conséquences. Ils eurent le mérite de signaler une difficulté connue aussi des spécialistes, venant de l’inadéquation du modèle de la concurrence parfaite et de l’analyse insatisfaisante des transformations du marché, de la formation des organisations représentant les groupes d’intérêt, du nouveau rôle joué par l’État et par les politiques publiques. En ce sens, les polémiques lancées par les corporatistes furent le signal, pour de nombreux économistes, de l’amorce d’une vérification ou d’une révision de leurs présupposés théoriques.

21 D’autres chercheurs prirent une voie différente. Une minorité libériste, compétente et influente, maintint fermement le principe de l’unité entre théorie, analyse et politique économique et, simultanément, prit totalement la défense des principes du marginalisme. Pour eux, les corporatistes intégraux étaient des chercheurs « impatients, pour qui imaginer de nouvelles théories [était] un substitut agréable à l’étude approfondie des anciens et à l’observation expérimentale » [28]. Comme l’observa Pasquale Jannacone, l’un des porte-paroles les plus importantes du groupe libériste, la tâche de l’économiste, comme celle de tout autre chercheur, devait consister à analyser les faits nouveaux en les intégrant dans l’appareil cognitif de la théorie la plus solide. Il eût donc été antiscientifique, soit de dénier au système corporatif tout intérêt doctrinal, soit de prétendre, face à un fait nouveau, abandonner les concepts, les hypothèses, les schémas et les raisonnements dont la validité et l’efficacité interprétative avaient été amplement démontrées [29]. Pour Janaccone – mais aussi pour Luigi Einaudi, Costantino Bresciani-Turoni et les autres libéristes – les critiques des corporatistes les plus radicaux avaient en fait complètement échoué à démontrer le caractère infondé de l’hypothèse de l’homo œconomicus (qui était le résultat d’un processus analytique et dont la capacité explicative demeurait pleinement confirmée) et l’indifférence de la théorie traditionnelle vis-à-vis de l’État [30].

22 D’autre part, comme l’écrivit Einaudi dans son essai de 1933, Trincee economiche e corporativismo [Tranchées économiques et corporatisme], la hâte des corporatistes à créer en peu de temps une nouvelle science économique démontrait leur peu de sérieux. Il avait fallu des siècles de libre concurrence et de monopoles pour arriver à formuler les lois théoriques du prix qui leur correspondaient. Quelques années d’existence, sinon quelques mois et, de plus, d’une existence incomplète et lacunaire, ne pouvaient donc suffire aux corporatistes pour être capables de produire, à partir de là, une théorie achevée et satisfaisante : « Il faut – écrivait Einaudi – que la réalité corporative s’enrichisse, s’élargisse, crée des relations et des liens vraiment multiples, avant que l’économiste n’ose formuler des hypothèses qui, bien qu’abstraites, puissent éclairer cette réalité » [31]. Les formulations de ceux qui manifestaient l’exigence d’une nouvelle science économique étaient donc des formulations prématurées, des formulations qui ne pouvaient être que « le fruit de la désinvolture d’écrivains pressés, dépourvus des qualités essentielles du chercheur que sont la patience et la méditation » [32].

23 Les libéristes ne se contentèrent pas de rejeter les discours des théoriciens les plus radicaux de l’économie corporative, ils proposèrent leur propre point de vue sur le rapport qui aurait dû être établi entre les corporations (expressions de syndicats et de groupes d’intérêt) et la vie économique. Einaudi, en particulier, proposa, entre 1933 et 1934, un point de vue original qui renversait complètement les termes du débat en cours. Selon Einaudi, la corporation aurait dû assumer le rôle de garant du marché, grâce à l’intervention contre les « tranchées » que constituaient les taxes, les cartels, les consortiums et toutes sortes de limitations de l’initiative individuelle et de la libre concurrence. La corporation aurait donc dû éviter de se rigidifier et de se refermer sur elle-même : elle aurait dû rester « ouverte » pour que « tous, c’est-à-dire tous ceux à qui la loi n’interdit pas [...] de travailler, puissent pouvoir entrer dans la corporation » [33]. Elle ne pouvait en fait remplir sa fonction en soutien du marché qu’en se présentant comme « l’opposé du groupe restreint de l’oligarchie, des cartels, des consortiums, des privilèges, du trincerismo économique », et donc en restant « souple, ouverte à tous, pépinière d’énergies nouvelles, peu respectueuse des positions économiques acquises qui ne trouvaient pas en elles-mêmes l’origine de leurs victoires mais la tiraient de privilèges, de faveurs ou d’accords qui nuisaient à l’intérêt collectif » [34].

24 Si la défense intransigeante de la tradition fut un choix minoritaire – par rapport à tous ceux qui adoptèrent le point de vue de la séparation entre la théorie et la politique économique – la voie d’une révision des principes de la discipline, menée à la lumière du défi lancé par le corporatisme, fut encore moins suivie. Ce fut d’abord Rodolfo Benini, l’un des économistes et des statisticiens les plus connus et les plus estimés, qui surmonta la méfiance jusque là exprimée par les économistes envers les bâtisseurs de la nouvelle science.

25 Intervenant en septembre 1930 à la dix-neuvième réunion de la Société pour le progrès des sciences (l’intervention fut ensuite publiée soit dans l’Archivio di studi corporativi [L’Archive des études corporatives], soit dans l’« orthodoxe » Giornale degli economisti [Le Journal des économistes]), Benini révisa de l’intérieur le paradigme de l’équilibre général, et ses développements débouchaient sur des conclusions assez proches de celles des corporatistes. Son discours partait précisément du noyau théorique du marginalisme, pour lequel la valeur d’équilibre d’un échange était atteinte quand le bénéfice apporté par le bien (décroissant quand croissait la quantité du bien consommé) était égal au coût que ce bien aurait comporté (croissant quand croissait la quantité de bien à produire ou à réaliser), avec un gain égal pour la demande et pour l’offre.

26 Pour Benini, cette thèse ne pouvait se vérifier que si des conditions de parfaite parité entre les deux contractants avaient existé. En cas de disparité – et c’était le cas le plus fréquent dans la réalité – le contractant le plus faible aurait de toute façon accepté l’échange, bien que le gain décroisse peu à peu, jusqu’à ce que le coût total soit égal à la totalité du gain obtenu : « entre des individus situés à différents degrés de l’échelle de la richesse et donc dotés d’une inégale capacité de résistance dans les contrats, il arrive en général que le plus fort, et lui seul, puisse considérer, en première manière, l’intérêt de l’opération et décider de l’ampleur à lui donner » ; le plus faible, au contraire, « finit par s’adapter au mieux, en seconde manière ». Pour lui, « c’est très souvent à prendre ou laisser » [35]. Ainsi, Benini « avait limité la validité de la théorie néoclassique aux seuls cas d’égalité des conditions contractuelles sur le marché du travail ou sur le marché des biens, ouvrant ainsi la voie à des recherches ultérieures qui auraient dû couvrir les cas de disparité contractuelle » [36].

27 La solution trouvée pour aborder la question du déséquilibre impliquait la révision d’un autre des éléments constitutifs de la théorie néoclassique : le caractère abstrait de l’homo œconomicus. Benini affirmait qu’entre l’homo œconomicus et le citoyen, il n’y avait aucune solution de continuité. Tous les individus, au-delà de leurs caractéristiques particulières, ont en commun le fait d’être des citoyens membres de la nation, pourvus de certains droits. Tout sujet fait entièrement confiance à cette équivalence pour agir dans la sphère économique. L’individu qui se trouve dans des conditions de départ désavantageuses, quelles que soient ses capacités et l’ampleur de ce qu’il sacrifie, s’engage en tant que citoyen pour modifier sa position, alors que celui qui est avantagé s’arrange pour conserver la situation existante. Les armes utilisées sont celles de tout citoyen : la carte d’électeur, la grève et le syndicat. Il aurait donc été du devoir de l’État, soutenait Benini, de régler cette opposition et de la rendre pleinement compatible avec le bien-être de tous. L’organisation corporative était justement chargée de cette fonction, car son objectif était d’obtenir le rendement maximum du travail avec le minimum de friction entre les classes sociales et de retard pour le progrès de la nation [37].

28 Dans une lettre ouverte à Ugo Spirito, Benini compléta sa proposition théorique en abordant, en des termes d’après lui résolutifs, la question de l’État. La théorie économique devait commencer à considérer le processus de formation et de distribution de la richesse comme le résultat non seulement de l’activité individuelle, mais aussi de la politique. L’État, en fait, devait être considéré comme un producteur continu de biens et de services agissant en étroite complémentarité avec l’initiative privée et, donc,

« vouloir voir en lui avant tout un élément perturbateur de l’activité spontanée des intérêts privés et de leurs calculs hédonistes, c’est généraliser à sa seule charge desdéfauts de fonctionnement qui ne sont ni plus rares, ni moins graves chez les simples individus » [38].

29 La proposition de Benini fut la tentative la plus avancée et la plus originale pour mener à bien une révision interne du paradigme néoclassique qui sache répondre aux attaques des corporatistes. Paradoxalement, les signes d’attention et d’intérêt des économistes académiques furent plus nombreux que ceux venant des corporatistes. Ceux-ci, à partir de Spirito, furent au contraire assez fortement critiques. En fait, ils ne se rendirent pas compte de l’importance d’une prise de position comme celle de Benini, qui offrait l’opportunité d’introduire quelques éléments de critique de la pensée économique dans la citadelle des spécialistes [39]. Plutôt que de valoriser une intervention de ce genre pour accentuer les symptômes de la crise de la doctrine traditionnelle et les accélérer, ils préférèrent en contester les limites et les contradictions. Ils tuaient ainsi dans l’œuf la proposition de construire un large consensus intellectuel autour du projet de la nouvelle science économique. Jamais comme à cette occasion, les corporatistes ne démontrèrent le caractère velléitaire et abstrait de leur opération.

30 Deux autres économistes de premier plan, Alberto De Stefani et Luigi Amoroso, firent une tentative analogue à celle de Benini, au moins dans l’inspiration. Pour eux non plus, le système corporatif « ne fait pas table rase du passé, mais se greffe au contraire sur le tronc des vérités éternelles de l’économie classique » (terme qui incluait la théorie néoclassique). L’économie corporative conservait en fait « ce qui dans le système classique est éternel et universel, rejetant ce qui est contingent et fallacieux, en s’efforçant de combler les lacunes et les imperfections de la construction » [40].

31 Parmi les principaux éléments de changement par rapport aux présupposés historiques de la théorie classique, De Stefani et Amoroso signalaient la concentration des entreprises et des banques, la formation des monopoles et le recours des États à la planification économique, pas obligatoirement selon la forme adoptée en Union Soviétique. Tous ces facteurs permettaient de dépasser l’hypothèse walrasienne de la concurrence parfaite et représentaient « une tentative spontanée et historique de préparer un équilibre économique dans lequel les variables dépendraient de moins en moins des automatismes du processus libéral » [41]. L’équilibre économique produit par les ajustements automatiques du marché, ce qui est le propre de l’hypothèse libériste, était désormais anachronique. Il devenait donc nécessaire de prendre acte de la nécessité d’un équilibre artificiel, garanti par l’autorité de l’État [42].

32 C’est en outre pour ces raisons que cette science économique aurait dû intégrer, dans la structure statique de l’équilibre général, l’étude des « forces directrices » – c’est-à-dire de la « capacité humaine à prévoir et à modeler les événements futurs en y adaptant la conduite actuelle » – concrétisées entre autres par la spéculation, les manœuvres sur le taux d’escompte et l’action politique dont la finalité était de diriger les forces productives [43].

33 Enfin, la tentative de Celestino Arena d’intégrer la pensée de Maffeo Pantaleoni dans la doctrine corporative fut moins systématique. Partant de l’analyse de Pantaleoni sur les « complexes économiques », Arena soutenait qu’un processus d’intégration de plus en plus étroite entre les chefs d’entreprise et les syndicats ouvriers était à l’œuvre. Sous l’effet de ce processus, « les relations de concurrence entre chef d’entreprise et travailleur, dans une seule entreprise ou une seule branche d’industrie, deviennent désormais des rapports de concurrence entre des groupes d’entreprises, capital et travail confondus et d’autres groupes d’entreprises, capital et travail confondus » [44]. Ce n’étaient plus les individus qui étaient au centre de la dynamique du marché mais ces « groupes », constitués autour de l’intérêt commun des chefs d’entreprise et des travailleurs [45]. Àla concurrence, écrivait Arena, « se substitue une concurrence règlementée entre groupes, qui tend à supprimer les frictions qui s’opposent d’habitude à la libre concurrence individuelle » [46].

34 Face à ces changements, l’action de l’État aurait dû développer une importante et « inéluctable » fonction de coordination et les corporations auraient dû être les organes de liaison entre ces groupes, les syndicats et l’État [47]. Arena réussissait ainsi à intégrer dans la doctrine néoclassique, une ouverture systématique à l’analyse des groupes et de l’intervention de l’État.

35 Avec Benini, De Stefani, Amoroso et Arena, la culture économique italienne fit un effort très significatif pour faire une synthèse entre la théorie classique et la doctrine corporative. Même d’une façon moins originale, le thème du corporatisme conditionna de toute façon la totalité du développement de la discipline dans les années vingt et trente. C’est dans ce cadre que put se manifester l’insatisfaction désormais dominante vis-à-vis des solutions libéristes et le fait que les économistes avaient conscience qu’ils devaient mettre au point des modèles interprétatifs mieux à même d’interpréter les phénomènes nouveaux du gigantisme industriel ou de l’intervention de l’État.

36 La vis polemica des corporatistes intégraux eut probablement le mérite de mettre l’accent sur la crise du vieil idéal qui servait d’horizon et d’éviter que cette polémique ne reste enfermée dans un débat entre spécialistes. La forte idéologisation auquel le filtre du corporatisme soumit la recherche de nouvelles solutions et, surtout, la limitation de la liberté d’expression (comme en témoignera, plus tard, en 1935, l’arrêt de la publication de La riforme sociale [La Réforme sociale], la revue dirigée par Einaudi et Janaccone) produisirent toutefois des déformations et des erreurs. Au nombre des déformations les plus évidentes, il faut sûrement compter l’absence de véritables enquêtes empiriques sur la réalité économique italienne.

Repenser le droit

37 La culture juridique participa elle aussi activement au débat sur le corporatisme. Elle en fut même un authentique protagoniste [48]. Le corporatisme constitua une sorte de conteneur dans lequel convergeaient des thèmes et des propositions depuis longtemps centrales dans les sciences du droit. La réflexion sur les nouvelles institutions du fascisme se rattachait en fait aux questions complexes de la crise de l’État, de l’individualisme et de l’émergence de groupes privés (les syndicats, les groupes d’intérêt, les regroupements d’entreprises) qui avaient certes un caractère privé, mais qui envahissaient les domaines du droit public : phénomènes qui demandaient de penser autrement les limites et le statut de la science juridique.

38 Mais pas seulement : le corporatisme fasciste, dans ses multiples variantes, faisait référence à une philosophie du droit embryonnaire, ou, mieux, à une idéologie de l’État, dont les éléments constitutifs se trouvaient dans l’anti-individualisme et dans l’organicisme. Et ces deux thèmes n’étaient absolument pas étrangers à la pensée juridique traditionnelle du XIXe et du XXe siècles [49]. Plus que des élaborations achevées et complètement développées, l’anti-individualisme et l’organicisme avaient constitué des suggestions, des « images » (à caractère anthropologique pour le premier et sociologique pour le second) s’insinuant dans les plis du discours des juristes italiens, « constituant presque un résidu, une sédimentation du flux discursif principal » [50]. Il en résulta en tout cas – pas pour tous, mais certainement pour beaucoup – une disponibilité à suivre le fascisme dans son projet idéologique d’assigner la primauté juridique et morale non à l’individu et à ses besoins, mais à la collectivité considérée comme un tout.

39 Avec le fascisme, l’anti-individualisme et l’organicisme furent mis au centre de la réflexion et, de « résidu », ils devinrent la substance d’une doctrine explicitée et traitée rationnellement. Dans de nombreux cas, on pratiqua une véritable intervention d’« appropriation-revitalisation » de ces deux conceptions [51]. Cette tradition, préexistante et enracinée, facilita sûrement la convergence entre une grande partie de la culture juridique italienne et l’idéologie du fascisme. La déformation étatiste ultérieure, que l’on retrouve dans la pensée de nombreux juristes reconnus, et qui conduisit la plupart d’entre eux à exclure complètement la perspective de la souveraineté populaire et toute référence au caractère inné des droits individuels, en est un symptôme évident [52].

40 À la lumière de ces antécédents, il est plus facile de comprendre pourquoi une grande partie des sciences du droit italiennes – que l’on n’identifie pas seulement aux juristes liés organiquement au régime – a placé au centre de sa réflexion la crise de la séparation libérale bien établie entre les espaces de l’État et ceux de la société ; et pourquoi beaucoup d’entre eux acceptèrent de débattre de corporatisme, ce qui signifiait accepter les prémisses étatistes, la primauté de la collectivité sur l’individu et le dépassement de la représentation électorale [53].

41 La rencontre de la science juridique et du thème du corporatisme fut aussi favorisée car l’expérience corporative constitua pour les juristes une sorte de détonateur leur permettant de commencer à reconsidérer leur rôle et le contenu de leur discipline [54]. D’un côté, elle fut un stimulus pour procéder à un rajeunissement des sciences du droit, encore amplement vouées au culte des textes normatifs issu du XIXe siècle. De l’autre, elle donna encore plus de force au thème du rôle social de l’État et du dépassement de la distinction traditionnelle entre droit, politique et économie, et donc entre droit public et droit privé.

42 Sur le thème du corporatisme, la culture juridique formula un large éventail de réflexions et d’analyses. Aux deux extrémités se plaçaient les défenseurs les plus orthodoxes de la tradition (Del Vecchio, Ranelletti, Filippo Vassalli, Chiarelli, Asquini) et, à l’opposé, les juristes les plus organiquement liés au fascisme et à sa culture (Rocco, Costamagna, Panunzio, Volpicelli). Les premiers, les « juristes de la tradition », restaient encore complètement attachés au modèle de société individualiste et à un statut disciplinaire formaliste. Ils se définissaient par rapport à leur tradition disciplinaire et seulement par rapport à elle. Ces chercheurs, soit en choisissant, par rapport au régime, une stratégie d’extériorité et d’indifférence, soit en décidant de travailler à l’intérieur, interprétaient leur rôle et leur domaine de pertinence à la lumière d’une continuité entre la période libérale et la période fasciste [55]. Ce qui définissait les juristes traditionnels, c’était surtout l’idée que l’on pouvait continuer à penser l’ordre juridique en considérant la société comme un lieu « autre » par rapport à l’État, une réalité complètement extérieure à lui [56].

43 Les « juristes de régime », ou « juristes militants », fidèles au fascisme et actifs dans la construction de l’État nouveau, proposaient au contraire une façon différente de comprendre le rapport entre leur activité disciplinaire et leurs convictions politico-idéologiques personnelles. Comme on l’a justement noté, la nouveauté ne venait pas du fait que le juriste, de façon récurrente, exposait ses propres convictions idéologiques, s’engageait dans une activité propagandiste ou s’impliquait dans le combat politique. Ces caractéristiques, en fait, pouvaient être aisément attribuées à bien des juristes de l’Italie libérale. On peut au contraire repérer la nouveauté « dans le rapport nouveau que le juriste militant tente d’établir entre idéologie politique et stratégie disciplinaire, en faisant en sorte que la première devienne partie intégrante de la seconde, infléchissant cette dernière pour qu’elle puisse étayer les nouvelles thèses idéologico-politiques, mais aussi en se forçant à s’exprimer dans le cadre de sa discipline » [57].

44 Mais ni dans un cas ni dans l’autre la sensibilité commune ne produisit une élaboration ni un appareil catégoriel unanimement partagés. Il s’agissait davantage de deux orientations générales distinctes que de positions doctrinales cohérentes. En fait, dans chacun des groupes, il y avait de nombreuses différences et de nombreux désaccords. Pensons, entre autres, à la distance prise par un juriste traditionnel comme Francesco Carnelutti, non seulement vis-à-vis des novateurs (le « mouvement de gauche »), mais aussi du « mouvement de droite », c’est-à-dire de ceux qui, figés sur des positions d’un conservatisme absolu, ramenaient la législation syndicale et corporative dans le conteneur bien connu du droit privé [58]. Pensons aussi aux polémiques récurrentes qui opposèrent deux des juristes militants les plus importants et les plus hardis, Carlo Costamagna et Arnaldo Volpicelli, sur le rapport entre individu et État [59].

45 Cette polarité n’épuise pas l’éventail des positions. Entre les groupes nombreux et hétérogènes des « juristes de régime » et des juristes de la tradition, se trouvaient en fait ceux qui, tout en refusant la proposition totalitaire, interprétaient le corporatisme comme la possibilité de sauver quelques uns des éléments indispensables du passé, sans adhérer complètement aux solutions traditionnelles (Mossa, Cesarini Sforza, Finzi, Greco, Grechi, Capograssi). Bien qu’il existât entre eux des différences significatives d’approche et de parcours, ce qui faisait le lien entre ces juristes, c’était la volonté de réaffirmer l’étroitesse structurelle du pouvoir de l’État, d’introduire le thème de la présence publique dans le jeu économico-social et, enfin, de libérer le juriste de l’obligation de n’être qu’un simple exégète [60].

46 Plus que dans les constructions systématiques des sciences du droit, la façon dont ces positions s’articulent apparaît clairement dans l’interprétation des principaux textes législatifs et dans l’examen des nouveaux phénomènes qui altéraient profondément la distinction entre sphère publique et sphère privée, comme le contrat collectif de travail valable erga omnes, la présence de nouveaux sujets collectifs (syndicats des travailleurs, organisations de représentation des chefs d’entreprise ou des professionnels, cartels d’entreprises) et leur éventuelle reconnaissance par l’État. L’élément principal du problème, que l’on peut trouver au fond de chaque question, était représenté par la nouvelle dimension sociale du droit, qui faisait que les organisations représentant les groupes d’intérêt et le contrat collectif n’étaient plus exclusivement limités au domaine du droit privé, mais ne pouvaient pas non plus être immédiatement classés dans la sphère du droit public [61].

47 Malgré des différences significatives, les juristes du régime étaient d’accord pour donner un caractère constitutionnel aux lois corporatives et ils étaient favorables à l’extinction progressive du droit privé, suscitée par le poids croissant de l’État et l’élargissement de la sphère du droit public [62]. Ce qui les rassemblait, c’était aussi l’importance donnée aux éléments de nouveauté et de discontinuité présents dans la législation corporative. C’est pour cette raison qu’il était possible de soutenir – comme le fit, parmi tant d’autres, Costamagna, exemple paradigmatique de juriste militant – qu’avec la reconnaissance publique des syndicats introduite en 1926, ceux-ci avaient été transformés en « organes de l’État » [63], ou que le contrat collectif de travail – obligation à laquelle les membres des catégories concernées ne pouvaient se soustraire – devait être considéré comme une loi [64].

48 Parmi les juristes de régime, le plus reconnu et le plus influent fut Alfredo Rocco, en tant que théoricien de l’État fasciste – il fut le principal artisan de son appareil institutionnel – et, surtout, en tant que de ministre de la justice (charge qu’il occupa de 1925 à 1932). On lui doit l’élaboration de quelques unes des lois les plus importantes ratifiées dans les années vingt, y compris sur le thème du corporatisme. Pour Rocco, ce n’est qu’à travers les corporations qu’il devenait possible d’éliminer les divisions du corps social produites par la lutte des classes et, simultanément, de perfectionner au mieux le processus productif et d’éviter « les concurrences internes inutiles, pour affronter, dans les conditions d’une efficacité économique maximale, les luttes de la concurrence mondiale » [65]. Pour atteindre ces objectifs il n’était pas nécessaire de supprimer les organisations représentant les groupes d’intérêt, comme les syndicats : il fallait arriver à les enrégimenter. Il considérait que le syndicat était en fait un « phénomène grandiose de la vie moderne », dont on ne pouvait se débarrasser ; il devait être jugé pour ce qu’il était et non à partir de ses dégénérescences, dégénérescences dont les causes étaient attribuées à la passivité de l’État, issue des préjugés libéraux. L’État aurait donc dû se comporter vis-à-vis d’eux comme il s’était comporté vis-à-vis des corporations médiévales : il devait les absorber et en faire ses propres organes. « Pour obtenir ce résultat – ajoutait-il – la simple reconnaissance ne suffit pas, il faut une transformation bien plus profonde. Il faut d’un côté proclamer le caractère obligatoire des syndicats et de l’autre les placer résolument sous le contrôle de l’État » [66]. On serait ainsi arrivé à transformer les syndicats, instruments de lutte pour des intérêts particuliers, en organes de collaboration pour la recherche du bien-être général. Nés comme des associations à caractère privé, les syndicats auraient dû devenir des organismes internes à l’appareil institutionnel public.

49 Les juristes traditionnels, au contraire, s’efforçaient de ramener la législation corporative dans les limites canoniques du droit public et du droit privé, en se préoccupant surtout de défendre l’autonomie de ce dernier contre l’interventionnisme croissant de l’État. Sur le plan de l’exégèse, les plus conservateurs voulaient absolument réussir à classifier la nouveauté que représentait la législation corporative à l’aide des catégories connues et, surtout, à sauvegarder une nette distinction fondée sur la dichotomie entre la sphère du public et la sphère du privé. Le juriste aurait dû, selon Ludovico Barassi, « avant toute chose, exclure une solution beaucoup trop simpliste : attribuer cette zone grise à un tertium genus autonome, dans lequel seraient réintroduits les éléments communs aux deux territoires voisins » [67].

50 Comme nous l’avons dit, de nombreux juristes allaient et venaient entre ces deux extrêmes, cherchant à suivre la voie d’une rénovation de la tradition de leur discipline, mais sans adhérer à la perspective totalitaire. Ce qui liait ces auteurs, c’était le refus de l’ordre individualiste et, simultanément, la volonté de maintenir la distinction entre droit public et droit privé. Leur réflexion était en général guidée par l’objectif de protéger la sphère privée et l’autonomie des sujets, et par la reconnaissance de l’acquisition d’une fonction publique par les organisations sociales (les syndicats et les entreprises), dotées d’un pouvoir de commandement sur les individus. En « découlaient deux motifs en apparence opposés : le motif de la limitation structurale du pouvoir étatique et celui d’une nécessaire (et souhaitable) plus grande présence publique dans le jeu économico-social » [68].

51 Dans ce cas non plus, et encore plus que pour les deux autres orientations, la tentative de rénovation épistémologique ne constitua aucune école ni aucun courant suffisamment organique et consensuel. Ce furent des figures isolées, chacune suivant un parcours autonome et original [69], qui continuèrent à innover. Ces juristes – aussi éloignés du projet totalitaire du régime que d’un ancrage rassurant à une tradition établie – firent l’expérience du grand écart existant entre le projet doctrinal et la participation concrète à la création du système juridique.

Conclusions

52 Le débat des juristes et celui des économistes n’eurent que peu de véritable incidence sur les choix faits par Mussolini et par les hauts fonctionnaires du régime. À de rares exceptions près (et Rocco fut la seule qui soit vraiment significative), leurs réflexions n’influencèrent que très marginalement la formulation de politiques et de mesures législatives.

53 L’expérience corporative elle-même, en tout cas, ne donna pas les résultats promis par la propagande du régime. La distance entre la théorie et les faits concrets fut énorme et la construction de l’appareil fut émaillée de lenteurs et de contradictions : en fait, le Conseil national des corporations, prévu par la législation syndicale dès 1926, ne fut institué en fait qu’en 1930, et sa tâche était de coordonner les travaux des corporations, qui ne furent pourtant constituées qu’en 1934. L’expérience corporative, toutefois, ne fut pas une faillite totale. Si la régulation de l’économie resta lettre morte (en fait, l’intervention de l’État dans l’économie a eu lieu essentiellement hors des procédures et des institutions corporatives), la réglementation des relations de travail fut au contraire effective. À partir de l’initiative de Rocco, on créa un système fondé sur l’attribution aux organisations fascistes du monopole de la représentation des groupes d’intérêts et sur l’interdiction de la grève et du lock out. Ce système était fondé sur un total « bridage » de la société, sur une classification rigide des différents groupes sociaux et sur le classement de tout individu à l’intérieur d’une catégorie d’appartenance spécifique. Chaque catégorie était organisée dans un syndicat. Les syndicats, à leur tour, devaient obtenir la reconnaissance de l’État, qui entérinait leur subordination au gouvernement. L’élimination du conflit social – et c’est ce qui donnait au système un aspect moderne – advenait donc non pas en niant la division en classes et la légitimité des organisations représentant les groupes d’intérêt, mais en ramenant les syndicats dans la sphère étatique. Autrement dit, les groupes d’intérêts « privés », représentés par les syndicats fascistes légalement reconnus, étaient estampillés comme institutions « publiques ». L’interpénétration entre État et société était considérée comme un fait incontournable dans une société de masse moderne [70].

54 Le résultat le plus immédiat de l’expérience corporative fut malgré tout obtenu sur le terrain intellectuel où, comme nous l’avons vu, se développa une vaste réflexion, très suivie, sur le dépassement de l’État libéral et de l’économie de marché. En fait, le débat scientifique sur le corporatisme des années vingt et trente n’eut pas comme effet d’influencer les réalisations pratiques, en apportant un soutien aux politiciens et aux législateurs, mais d’initier une rénovation des sciences sociales. La thématique corporative représenta, pour les économistes et les juristes, la possibilité de canaliser la production intellectuelle multiple et hétérogène qui tournait autour de la crise de l’État libéral et du marché autorégulé, dans un cadre compatible avec les orientations générales (politiques et idéologiques) du régime et, simultanément, d’aborder la question de l’actualisation de ses instruments d’investigation et de ses paradigmes interprétatifs.

55 Le succès du corporatisme ne fut pas seulement lié à celui du fascisme et à la diffusion capillaire de son idéologie dans l’Italie des années vingt et trente. Il venait aussi du fait qu’il s’emparait, comme nous l’avons dit, d’exigences et de stimuli antérieurs au succès de Mussolini. Mais, avec la victoire du fascisme, le débat italien sur le corporatisme suivit une trajectoire différente de celle sur les réflexions sur les dynamiques corporatives des années précédentes ou de celles qui lui étaient contemporaines dans les autres pays européens. Ce débat devait nécessairement englober deux présupposés nouveaux et différents : d’un côté, la fin des institutions démocratiques, et donc du rôle central du parlement comme siège de la médiation des intérêts sociaux, de la liberté d’association et du pluralisme politique et syndical ; de l’autre, l’élimination du conflit social en tant qu’objectif des procédures corporatives. La rapide disponibilité de tant d’intellectuels à accepter, dans un temps très court, ces prémisses et à les insérer très vite dans leur propre cadre interprétatif, est le signe de la force d’attraction exercée par le fascisme mais aussi de la présence enracinée, dans les cadres mentaux de l’Italie libérale préfasciste, d’une vision de la dialectique sociale et du rapport entre les groupes sociaux, qui n’appréciait pas l’opposition démocratique et le conflit entre des intérêts divergents, et jugeait non nécessaire et non irréversible l’élargissement progressif des libertés. En ce sens, le fascisme, non seulement fit naître de nouvelles tendances intellectuelles, mais mit en lumière des positions qui préexistaient sans être toujours explicitées.

56 Traduction de l’italien par Bernard Chamayou (chamayoube@orange.fr), financée par le Centre de Recherches en Histoire des Idées (CRHI, EA 4318, Université Nice Sophia-Antipolis) et la Société d’économie et de science sociales

Notes

  • [1]
    C. S. Maier, Recasting bourgeois Europe : stabilization in France, Germany, and Italy in the decade after World War I, Princeton, Princeton University Press, 1975.
  • [2]
    S. Romano, « Lo Stato moderno e la sua crisi » (1910), Lo Stato moderno e la sua crisi. Saggi di diritto costituzionale, Milano, Giuffré, 1969, p. 23.
  • [3]
    A. Cardini, Le corporazioni continuano... Cultura economica e intervento pubblico nell’Italia unita, Milano, Franco Angeli, 1993, p. 99-118.
  • [4]
    G. Gozzi, Modelli politici e questione sociale in Italia e Germania fra Otto e Novecento, Bologna, Il Mulino, 1988, p. 255-267.
  • [5]
    A. Lay, M. L. Pesante, Produttori senza democrazia. Lotte operaie, ideologie corporative e sviluppo economico da Giolitti al fascismo, Bologna, Il Mulino, 1981.
  • [6]
    E. Gentile, « La nostra sfida alle stelle », Futuristi in politica, Roma-Bari, Laterza, 2009, p. 60.
  • [7]
    Z. Sternhell, M. Sznajder, M. Asheri, Naissance de l’idéologie fasciste, Paris, Fayard, 1989 ; P. Ungari, Alfredo Rocco e l’ideologia giuridica del fascismo, Brescia, Morcelliana, 1963 ; M. Pasetti, Tra classe e nazione. Rappresentazioni e organizzazione del movimento nazional-sindacalista (1918-1922), Roma, Carocci, 2008.
  • [8]
    A. Gagliardi, Il corporativismo fascista, Roma-Bari, Laterza, 2010.
  • [9]
    B. Mussolini, « Messaggio per l’anno nono » (1930), Opera omnia di Benito Mussolini, a cura di E. e D. Susmel, vol. XXIV, La Fenice, Firenze 1958, p. 283.
  • [10]
    G. Bottai, « Ripresa rivoluzionaria », Critica fascista, 1 aprile 1931.
  • [11]
    G. Santomassimo, La terza via fascista. Il mito del corporativismo, Roma, Carocci, 2006, p. 252.
  • [12]
    A. Gradilone, Bibliografia sindacale-corporativa (1923-1940), Roma, Istituto nazionale di cultura fascista, 1942.
  • [13]
    F. Chabod, L’Italia contemporanea (1918-1948), Torino, Einaudi, 1961, p. 87 ; P. G. Zunino, L’ideologia del fascismo. Miti, credenze e valori nella stabilizzazione del regime, Bologna, Il Mulino, 1995, p. 246.
  • [14]
    M. Keynes, The End of Laissez-Faire, London, Leonard and Virginia Woolf, 1926.
  • [15]
    R. Faucci, « Un’epoca di transizione ? Le coordinate teorico-istituzionali del periodo », Quaderni di storia dell’economia politica, 2-3, 1990, p. 3-22.
  • [16]
    Ancora utile è G. Bruguier, « Il corporativismo e gli economisti italiani », Archivio di studi corporativi, 1936, nn. II e III.
  • [17]
    U. Spirito, « La crisi della scienza economica », La critica dell’economia liberale, Milano, Treves, 1930.
  • [18]
    L. Ornaghi. Stato e corporazione. Storia di una dottrina nella crisi del sistema politico contemporaneo, Milano, Giuffrè, 1984, p. 137.
  • [19]
    D. Cavalieri, « Il corporativismo nella storia del pensiero economico italiano : una rilettura critica », Il pensiero economico italiano, 1994, n. 2, p. 32-33.
  • [20]
    G. Arias, L’economia nazionale corporativa, Roma, Libreria del littorio, 1929, p. 27.
  • [21]
    Ibid., p. 25.
  • [22]
    U. Spirito, « Benessere individuale e benessere sociale », in : U. Spirito, I fondamenti dell’economia corporativa, Milano-Roma, Treves-Treccano, 1932, p. 81.
  • [23]
    N. Massimo Fovel, « L’individuo e lo Stato nell’economia corporativa », Archivio di studi corporativi, I, 1930, p. 130 ; U. Spirito, « La riforma della scienza economica e il concetto di Stato », in : U. Spirito, I fondamenti dell’economia corporativa, op. cit., p. 149.
  • [24]
    F. Carli, Teoria generale della economia politica corporativa, Milano, Hoepli, 1931, p. 67, p. 69.
  • [25]
    C. E. Ferri, « Il concetto di corporatività », Atti del primo convegno di studi sindacali e corporativi. Roma 2-3 maggio 1930, Roma, Edizioni del diritto del lavoro, 1930, vol. II, p. 72-73.
  • [26]
    A. Contento, « Difesa dell’ “homo oeconomicus”. L’ “homo oeconomicus” nello stato corporativo », Giornale degli economisti, luglio 1931, p. 488 ; M. Alberti, « L’ “homo oeconomicus” e l’esperienza fascista », Giornale degli economisti, gennaio 1929, p. 3-4.
  • [27]
    P. Jannaccone, « Scienza, critica e realtà economica », La riforma sociale, novembre-dicembre, 1930.
  • [28]
    P. Jannaccone, « La scienza economica e l’interesse nazionale », Archivio di studi corporativi, I, 1932, p. 16.
  • [29]
    Ibid., p. 8.
  • [30]
    Ibid, p. 9-10 ; L. Einaudi, « Se esista, storicamente, la pretesa repugnanza degli economisti verso il concetto dello stato produttore », in : U. Spirito, I fondamenti dell’economia corporativa, op. cit., p. 153-159.
  • [31]
    L. Einaudi, « Trincee economiche e corporativismo », La riforma sociale, novembre-dicembre 1933, p. 650.
  • [32]
    Ibid.
  • [33]
    L. Einaudi, « La corporazione aperta », La riforma sociale, marzo-aprile 1934, p. 146.
  • [34]
    L. Einaudi, « Trincee economiche e corporativismo », op. cit., p. 654.
  • [35]
    R. Benini, « Legislazione sociale e regime corporativo nel quadro dell’Economia scientifica », Archivio di studi corporativi, II, 1930, p. 216-217.
  • [36]
    E. Zagari, « Introduzione », in : O. Mancini, F. D. Perillo, E. Zagari (a cura di), Teoria economica e pensiero corporativo, Napoli, Edizioni Scientifiche Italiane, 1982, vol. I, p. 42.
  • [37]
    R. Benini, L’ordinamento corporativo della Nazione e l’insegnamento dell’Economia politica (Lettera aperta di Rodolfo Benini al prof. Ugo Spirito), in : U. Spirito, I fondamenti dell’economia corporativa, op. cit., p. 134-138.
  • [38]
    Ibid., p. 135.
  • [39]
    U. Spirito, « La riforma della scienza economica », op. cit., p. 144-146.
  • [40]
    A. De Stefani, L. Amoroso, « La logica del sistema corporativo », Archivio di studi corporativi, II, 1933. Cfr. E. Zagari, « La teoria economica del corporativismo di Luigi Amoroso », Quaderni di storia dell’economia politica, 2-3, 1990, p. 459-472.
  • [41]
    A. De Stefani, « Lo Stato e la vita economica », La resa del liberalismo economico, Milano-Roma 1932, p. 300.
  • [42]
    A. De Stefani, « La logica del sistema corporativo  », op. cit.
  • [43]
    Ibid., p. 196.
  • [44]
    C. Arena, « La corporazione come complesso economico », in : Atti del primo convegno di studi sindacali e corporativi, op. cit., p. 34.
  • [45]
    C. Arena, « La dinamica del sistema corporativo », Archivio di studi corporativi, 1932, n. 4, p. 39.
  • [46]
    C. Arena, « La teoria dei prezzi politici e la nuova realtà corporativa », Archivio di studi corporativi, 1933, 4, p. 518.
  • [47]
    C. Arena, « La dinamica del sistema corporativo », op. cit., p. 89 et 116.
  • [48]
    G. Alpa, « La costruzione del “corporativismo”tra disciplina del lavoro e disciplina delle associazioni. Problemi di storia e di memoria », Tra diritto e storia. Studi in onore di Luigi Berlinguer promossi dalle Università di Siena e di Sassari, Soveria Mannelli, Rubbettino, 2008, p. 47.
  • [49]
    P. Costa, Lo Stato immaginario. Metafore e paradigmi nella cultura giuridica italiana fra ottocento e novecento, Milano, Giuffrè, 1986, p. 40.
  • [50]
    Ibid., p. 11-12.
  • [51]
    Ibid., p. 29-30, p. 47-48, p. 50-54 ; P. Costa, « Corporativismo, corporativismi, discipline : a proposito della cultura giuridica del fascismo », Quaderni di storia dell’economia politica, 2-3, 1990, p. 409.
  • [52]
    O. Ranelletti, « La rappresentanza nel nuovo ordinamento politico e amministrativo italiano (1929) », Scritti giuridici scelti, Napoli, Jovene, 1992, vol. I, p. 203 ; O. Ranelletti, « Il partito nazionale fascista nello Stato italiano (1936) », Ibid., p. 479 ; A. Navarra, La organizzazione sindacale e corporativa, Napoli, Jovene, 1935, p. 14. Pour un précédent illustre, voir V. E. Orlando, « Del fondamento giuridico della rappresentanza politica (1895) », Diritto pubblico generale. Scritti vari (1881-1940) coordinati in sistema, Milano, Giuffrè, 1940, p. 451.
  • [53]
    G. Zanobini, Corso di diritto corporativo, Milano, Giuffrè, 1937, p. 26.
  • [54]
    B. Sordi, « Corporativismo e dottrina dello Stato in Italia. Incidenze costituzionali e amministrative », in : A. Mazzacane, A. Somma e M. Stolleis (dir.), Korporativismus in den südeuropäischen Diktaturen, Frankfurt am Main, Klostermann, 2005, p. 129-146.
  • [55]
    M. Fioravanti, « Costituzione, amministrazione e trasformazioni dello Stato », in : A. Schiavone (dir.), Stato e cultura giuridica in Italia dallUnità alla repubblica, Roma-Bari, Laterza, 1990, p. 43-46 ; P. Costa, « La giuspubblicistica dell’Italia unita : il paradigma interdisciplinare », in : Ibid., p. 126-128.
  • [56]
    I. Stolzi, L’ordine corporativo. Poteri organizzati e organizzazione del potere nella riflessione giuridica dell’Italia fascista, Milano, Giuffrè, 2007, p. 46-48.
  • [57]
    M. Fioravanti, « Costituzione, amministrazione e trasformazioni dello Stato », op. cit., p. 46-50 ; P. Costa, « La giuspubblicistica dell’Italia unita : il paradigma interdisciplinare », op. cit., p. 126-128.
  • [58]
    F. Carnelutti, « Nuove riflessioni sul comando collettivo », Archivio di studi corporativi, II, 1932, p. 146.
  • [59]
    A. Volpicelli, « I presupposti scientifici dell’ordinamento corporativo », in : Atti del secondo convegno di studi sindacali e corporativi. Ferrara 5-8 maggio 1932, Roma, Tipografia del Senato, 1932, vol. I, p. 129.
  • [60]
    Sur la détermination de ces différents parcours, cf. I. Stolzi, L’ordine corporativo, op. cit.
  • [61]
    Ibid., p. 48-62.
  • [62]
    C. Costamagna, Elementi di diritto costituzionale corporativo fascista, Firenze, Bemporad, 1929, p. 12-13 ; A. Volpicelli, « I presupposti scientifici dell’ordinamento corporativo », in : Atti del secondo convegno di studi sindacali e corporativi, op. cit., vol. I – Relazioni, p. 144.
  • [63]
    C. Costamagna, « L’associazione professionale nel diritto corporativo », in : Atti del primo convegno di studi sindacali e corporativi, op. cit., vol. I, p. 96.
  • [64]
    C. Costamagna, « La legge e il contratto », Lo Stato, 1930, I, p. 11-13.
  • [65]
    A. Rocco, « Il momento economico e sociale », Scritti e discorsi politici, Milano, Giuffrè, 1938, vol. II, p. 586.
  • [66]
    A. Rocco, « Crisi dello stato e Sindacati », Ibid., vol. II, p. 640-641.
  • [67]
    L. Barassi, « Le zone di codificazione nelle singole branche del diritto », in : Studi dedicati alla memoria di Pier Paolo Zanzucchi, Milano, Vita e pensiero, 1927, p. 153.
  • [68]
    I. Stolzi, L’ordine corporativo, op. cit., p. 11.
  • [69]
    Ibid., p. 392.
  • [70]
    A. Gagliardi, Il corporativismo fascista, op. cit.
Alessio Gagliardi
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 12/06/2015
https://doi.org/10.3917/etsoc.157.0187
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