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La lettre de l'enfance et de l'adolescence

2002/2 (no 48)

  • Pages : 120
  • ISBN : 9782749200255
  • DOI : 10.3917/lett.048.20
  • Éditeur : ERES

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L’évaporation du père [1][1] Expression de Lacan. Cf. aussi G. Mendel, La révolte...

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Repérer le déclin du patriarcat et ses effets psychiques et sociaux ne signifie pas pour autant regretter ces changements. On ne peut profiter des progrès de la science dans tous les domaines de la vie privée et publique et, dans le même temps, regretter ou prôner un retour à l’ordre ancien dont aucun de nous ne supporterait la dureté et l’injustice. Assumer sa castration, c’est aussi accepter qu’il n’y ait pas de rose sans épine et à ce titre ne pas vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain. Peut-être la difficulté actuelle pour chacun d’entre nous tient-elle au fait que notre société n’est plus patriarcale (pater familias du modèle romain) sans avoir trouvé encore une structure stable [2][2] Notre structure sociale n’est plus référée à la seule... ; d’où l’émergence d’un sentiment d’incertitude, voire une inquiétude, sur un nouveau modèle encore en construction, pouvant mener certains à des positions réactionnaires, voire pétainistes. Il n’en reste pas moins que, comme nous le verrons, les modifications du système social ne sauraient être sans impact sur l’exercice même de la fonction paternelle, d’où la nécessité de les évoquer brièvement en préambule.

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Le déclin de la représentation paternelle paraît s’être opéré corrélativement à deux processus historiques en interrelation : les sciences, et le discours qu’elles véhiculent, et le capitalisme qui est lui-même science de l’économie. D’une part, l’argent enfonce un coin entre Dieu et les hommes, et l’autorité morale se trouve battue en brèche par le pouvoir de l’argent. Les représentations afférentes au père de la religion se trouvent progressivement désacralisées, et l’autorité de droit divin se laïcise. D’autre part, l’esprit scientifique promeut la logique formelle et une expérience étayée sur l’observation, sapant implicitement les croyances religieuses et les dogmes des sages Anciens jusque-là pris pour modèles (Hippocrate, les pères de l’Église).

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L’éclatant succès des sciences pures et appliquées a amené à exporter, de façon discutable, leurs méthodes et valeurs dans lesdites « sciences humaines » : le positivisme, la démonstration avec groupe témoin comme critère exclusif de validité, la primauté du réel et de la logique formelle, l’ignorance des effets de l’inconscient et la liquidation de la place de l’énonciation. Le subjectif est considéré comme parasitaire, venant contaminer l’objectivité d’une observation. L’essor des technosciences propulsées par le système capitaliste amplifiera le déclin de la représentation paternelle dans le champ social et familial. Le lien généalogique se voit attaqué avec la promotion légale du géniteur repéré par caryotype et par les techniques biologiques. La promotion du droit des minorités – incluant, on le verra, les « droits de l’enfant » – parachève la mise à bas d’une dictature patriarcale référée à la famille chrétienne inspirée du modèle romain. Je ne m’attarde pas sur le caractère parricide de notre modernité qui s’exprime au niveau législatif, le point d’orgue étant le libre choix du nom de famille au lieu du patronyme en héritage (2002).

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N’étant plus crédible au regard de l’« objectivité » scientifique, l’énonciation ne fait plus autorité, tandis que les parents reconnaissent leur disqualification : « Y’a plus de respect ! » ; ils se défendent vainement : « Ne me parle pas comme à ta copine ! » La société entérine cette invalidation par l’organisation de stages à la parentalité, par le placement des enfants ou le traitement médico-psycho-social des « dysparentalités ». Des mouvements associatifs mettent également les enfants en garde contre leurs parents et les adultes, en les informant que ceux-ci n’ont pas tous les droits sur eux parce qu’ils sont susceptibles d’être maltraitants ou abuseurs.

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À l’occasion de troubles névrotiques de leur garçonnet de 8 ans, des parents se plaignaient ainsi de voir la légitimité de tous leurs ordres discutée pied à pied. Tant qu’ils ne lui avaient pas prouvé le bien-fondé de l’ordre le plus banal (aller se coucher, se laver les dents), l’enfant refusait d’y obéir. En désespoir de cause, le père disait à son fils qu’il avait à obéir « un point c’est tout » parce qu’il était son père. L’enfant répondait avec un sourire un tantinet pervers : « Alors si tu me dis de me jeter par la fenêtre, je dois le faire ? », et la discussion repartait, les parents finissant par baisser les bras, voire par oublier jusqu’à l’origine du débat. Sans pouvoir, la figure paternelle perd l’aura associée à son autorité morale et statutaire. Si, comme insiste Françoise Hurstel, la fonction paternelle n’est pas réductible au rôle social du père, pour que la première se joue dans l’Œdipe, encore faut-il que la société n’entrave pas son exercice en famille [3][3] F. Hurstel, La déchirure paternelle, Paris, puf, 1.... Ayant abandonné jusque ses oripeaux, la représentation paternelle offre-t-elle encore un modèle identificatoire attractif pour les enfants ? À quoi bon séduire ou rivaliser avec un homme castré de ses rôles et de ses attributs ? Comble-t-il seulement l’horizon maternel dans l’imaginaire infantile ?

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Le père échouant dans une fonction séparatrice dont la violence l’effraie, le sens de l’héritage généalogique et la circulation de la dette symbolique sont touchés. Les Legendre évoquent un blocage de la transmission dans nos sociétés modernes, où s’interrompt « la permutation symbolique des places dans la lignée transgénérationnelle [4][4] P. Legendre ; A. Papageorgiou-Legendre, Filiations,... ». L’adulte ne cède plus la place à l’enfant parce que, comme nous le verrons plus loin, il est resté infantile et refuse de vieillir, aidé en cela par les avancées de la médecine.

Le « jeune », sauvageon ou psychotique en puissance ?

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La jeunesse inquiète et devient par ses conduites asociales un problème politique majeur. Les analystes sont appelés à la rescousse des parents dépassés, ou convoqués comme experts au chevet d’une société en proie au malaise dans la civilisation. C’est d’ailleurs leur fonction puisque la psychanalyse est consubstantielle à l’avancée du discours de la science et au « déclin de l’imago paternelle [5][5] J. Lacan, Les complexes familiaux, Paris, Navarin,... ». Après avoir évoqué le caractère ancestral des plaintes relatives au respect, les analystes reconnaissent néanmoins la dégradation du lien social et le bouleversement des repères symboliques traditionnels. De nombreux lacaniens s’inquiètent des effets d’une atteinte au Nom-du-Père [6][6] Rappelons que le Nom-du-Père est le signifiant qui... sur la structuration psychique des individus. Mais le diagnostic à porter sur la nature du malaise dans la civilisation et l’analyse des formes actuelles de la psychopathologie qui en résultent varient suivant les auteurs. Lacan a lancé un certain nombre de pistes, diversement reprises et développées par les théoriciens. Je me risquerai à les faire parler en espérant ne pas trop les trahir, et j’y ajouterai moi-même une proposition.

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1. Jean-Jacques Rassial pense que le Nom-du-Père du patriarcat traditionnel a vécu et qu’il n’est plus constitué ni constitutif pour les nouvelles générations. Les adolescents des banlieues, formant une population culturellement, socialement et généalogiquement fragile, seraient particulièrement exposés aux effets du discours de la science. Ils se trouveraient de la sorte à l’avant-garde des nouvelles pathologies mentales [7][7] J.-J. Rassial, Y a-t-il une psychopathologie des banlieues ?,....

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Rassial recourt au concept lacanien de « sinthome » (orthographe ancienne de « symptôme »), lequel est très schématiquement un bricolage psychique qui constitue une sorte de prothèse du symbolique permettant de se constituer une identification supportable et de vivre avec les autres d’une façon relativement pacifiée, malgré une métaphore paternelle en panne. L’auteur considère que, dans les situations où « la disqualification des parents est telle », seul un sinthome permettra à l’adolescent de s’inscrire dans un minimum d’échange et de lien social. Le projet professionnel constituerait un sinthome privilégié dans ces cas de figure [8][8] J.-J. Rassial, Le passage adolescent, Toulouse, Érès,.... Rassial paraît considérer que la forclusion du Nom-du-Père tend à se généraliser en commençant par les milieux et les familles les plus fragiles, vouant les nouvelles générations à l’universel d’un « tous psychotiques ».

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2. Jean-Pierre Lebrun pense que l’individualisme montant amène une quantité de stratégies compensatoires face à une société « qui se débarrasse du père pour se débarrasser du même coup du tiers [9][9] J.-P. Lebrun, Un monde sans limite, Toulouse, Érès,... ». Reprenant comme Rassial l’hypothèse lacanienne selon laquelle il y aurait une pluralité de Noms-du-Père au-delà du père inspiré par la religion chrétienne, Lebrun pose qu’il y aurait désormais « non plus le même père pour tous, mais à chacun le sien [10][10] J.-P. Lebrun, Les désarrois nouveaux du sujet, Toulouse,... ». Reprenant également une proposition de Gérard Pommier, il considère que le discours de la science fonctionne comme un Nom-du-Père, les lois de la nature et leur mathématisation tenant lieu de fonction paternelle [11][11] Respectivement G. Pommier, « L’œil était dans la tombe »,.... C’est non plus au père mais à la science que l’on fait appel pour nos difficultés matérielles et existentielles, c’est contre ceux qui l’exercent que l’on intente des procès en responsabilité (échec des soins médicaux, mauvaises prévisions des spécialistes).

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Ces modifications du lien social (passant par la science) et des modes de structuration de l’appareil psychique impliquent l’apparition de nouvelles pathologies détrônant les anciennes. Lebrun repère une augmentation notable du nombre d’« états-limites » chez des patients « qui n’auraient pas bénéficié de parents pouvant constituer des cibles identificatoires suffisantes », et dont l’organisation psychique « ne renverrait pas au modèle génital et œdipien [12][12]  Ibid., p. 163. ». Sur un fond de « pauvreté des élaborations imaginaires » et d’une « carence dans la régulation des pulsions », s’exprimerait une dépressivité souvent accompagnée de conduites revendicatives face à un Autre incastré dont le pouvoir serait surestimé.

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3. Je propose, quant à moi, de développer la suggestion lacanienne de voir en La femme un possible Nom-du-Père [13][13] J. Lacan, L’insu que sait de l’une bévue, s’aile à.... Outre les petits arrangements décrits précédemment qui viennent arrimer le sujet au symbolique et pacifier sa relation à l’Autre, la position féminine me paraît constituer une alternative relativement consistante face à l’évaporation du père. En effet, l’enfant restant seul dans son face-à-face fusionnel avec la mère, la femme – en tant que ni mère ni enfant – s’offre comme alternative salvatrice. En symétrie avec la position d’un père désormais aux abonnés absents, la femme devient la seule instance tierce du quadripôle œdipien (père, mère, enfant, femme [14][14] Dans ce quadripôle, l’enfant optait pour une position...) possédant un pouvoir de séparation d’avec la mère ; ce faisant, le phallus délocalisé du père va se partager, voire se disputer entre mère et femme. Lacan figurait le phallus comme un bâton mis dans la gueule du « crocodile » maternel, pour empêcher celui-ci (celle-ci) d’engloutir l’enfant [15][15] J. Lacan, Le Séminaire, L’envers de la psychanalyse,.... Ce n’est plus le père héroïque qui tente d’empêcher la mère de réintégrer son produit, mais une fille séductrice qui essaierait d’aimanter le garçon vers elle en le dégageant de l’emprise maternelle. Ce dernier étant de structure plus qu’ambivalent à l’égard du désir de la mère, il faudra une grande détermination à sa partenaire pour y arriver, et c’est ce qui fait le ressort comique des histoires de belle-mère. Quant à la fille, la position féminine constitue une identification à conquérir, tant pour exister de façon plus assurée dans la sexuation que pour s’approprier un homme. Un homme peut être pour la jeune fille une alternative à la mère, à moins qu’elle ne se voue à l’homosexualité ou au maternage d’un père impuissant ou malade (cas d’Anna O. ou d’Anna Freud).

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Cette nouvelle donne psychique impliquerait que, pour le garçon, la castration œdipienne s’opère – lorsqu’elle s’opère – hors stade phallique au moment de la puberté, lors de la rencontre avec l’autre sexe, quand une femme vient à lui pour incarner La femme [16][16] Il faut entendre La femme comme désignant d’abord une.... L’Œdipe masculin tendrait ainsi à rejoindre le tempo de son homologue féminin dont la résolution était d’emblée plus tardive.

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4. Érik Porge aborde les bouleversements sociaux et psychiques sous un autre angle. La montée en puissance du discours de la science dans notre société et pour chacun de nous tendrait à provoquer une fusion du Nom-du-Père avec la position de sujet supposé savoir [17][17] Le patient attribue à son analyste une position de.... Il s’agirait d’une chimère où l’autorité paternelle viendrait faire un avec une autorité médicale incarnant la vérité scientifique. Cette version d’un « savant paternel » en ferait une représentation totalitaire et toute-puissante détenant un savoir absolu sur le sujet. Porge repère le germe de cette posture scientiste déjà chez Freud, lorsque ce dernier défend la nécessité d’allier la position paternelle à celle de l’analyste, à partir de la cure du petit Hans par son propre père [18][18] S. Freud, Cinq psychanalyses, Paris, puf, 1975, p..... Une telle fusion serait à l’œuvre dans nos sociétés démocratiques, cette imposture revendiquée occasionnant ce que Porge nomme des moments de « panne symbolique ». Les individus en proie à ce type d’absence au symbolique développeraient une sorte de « psychose froide [19][19] É. Porge, ibid., p. 216-217. ». L’auteur illustre cette pathologie des temps modernes – autre nom des « états-limites » précédemment évoqués ? – par la situation d’un homme qui fit un procès à un fabriquant de micro-ondes, au prétexte qu’il n’avait pas prévenu les acheteurs qu’il ne fallait pas y laisser son chien à sécher et que le sien en était mort. Comment ne pas entendre la judiciarisation du lien social comme un appel dégradé au père ? Dans la même lignée, l’actualité nous montre une multiplication des cas de « déséquilibrés » tirant sur des assemblées représentatives ou au hasard dans la foule pour faire le maximum de victimes, comme pour trouer un Autre inatteignable supposé tout-puissant (là encore, les Américains, à l’avant-garde du discours de la science, nous ont précédés dans ces tueries [20][20] P. Legendre a été le premier à théoriser ces situations...).

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En fin de compte, tous les lacaniens se retrouvent pour reconnaître une défaillance de la métaphore paternelle « ancienne version », et corrélativement une prééminence de la figure d’un Autre incastré qui, plutôt que d’apporter la limite, stimule les fantasmes de toute-puissance. Lorsque la paternité se voit réduite au caryotype [21][21] Cf. le cas d’Yves Montand dont on a déterré le cadavre... (contraignant le géniteur à payer une pension), l’individu se trouve ramené au réel de son corps et à son empreinte génétique mise en code-barres (en voie d’utilisation par la police, les assurances, voire pour l’embauche). La part la plus vulnérable des nouvelles générations se trouve prise dans le vertige d’une autofondation (propre au fantasme de toute-puissance [22][22] De même que la rationalité scientifique est « un savoir...), niant la dette à l’ancêtre et prétendant à l’autoérotisme à travers la recherche hédonique de sensations fortes et d’un « tout, tout de suite ». Cette position régressive paraît renvoyer à un autre effet de l’évaporation du père, portant directement sur le sujet et sa construction. Dire que la subjectivité est non pertinente et parasitaire dans le discours de la science et la réduire à sa production de valeur dans le système capitaliste revient à la refouler, voire à la forclore institutionnellement. D’où le sentiment de malaise assez communément partagé par les citoyens, d’une tendance à la déshumanisation des relations sociales. Cette méconnaissance de la dimension subjective a pour effet de délester le désir de chacun des exigences de l’Autre, écartelant l’individu entre l’image d’un ange en apesanteur, pour reprendre l’expression de Pommier [23][23] Cf. G. Pommier, Les corps angéliques de la postmodernité,..., et celle de l’usager-consommateur n’obtenant son statut que de son corps ou de son porte-monnaie. Difficulté que certains « jeunes » traduisent ainsi : « Si t’as pas de sapes, t’es rien. » Sans plus de fondement symbolique en héritage, l’individu hors contrainte semble échapper à la castration, c’est-à-dire à la limite, et par conséquent aux lois aussi bien qu’aux règles de civilité. Cette situation le voue à rester – retourner ? – au statut d’enfant préœdipien à la castration inachevée. Bien des enfants qualifiés d’hyperactifs ou autres « sauvageons » en échec scolaire sont ainsi solidement cramponnés tant à leur mère qu’à leur jouissance de bébé autoérotique, refusant les contraintes et les renoncements inhérents à toute socialisation.

De la pédophilie à la « pédofolie »

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Je désigne par « pédofolie » une position hors de tout acte pédophile, renvoyant aussi bien à notre folie relative aux enfants (nous sommes fous d’eux au point de vouloir leur offrir la parité) qu’à notre propre infantilisme. Nombreux en sont les signes : l’invention du concept de parc de loisirs, la multiplication des magasins de bonbons, l’invention des bandes dessinées et des dessins animés pour adultes, le Bébête Show, la Gameboy pour les 15-35 ans [24][24] « La Gameboy passe à l’âge adulte », titre Le Monde..., les patins à roulettes et trottinettes pour grandes personnes, la formation continue pour adultes et l’université du troisième âge, etc. Notre pédofolie progresse à mesure que le discours scientifique accroît son influence sur la société et les médias et devient notre credo. Si bien que le discours du maître – grosso modo assimilable à la position paternelle – laisse place au discours pédagogique comme « science » de l’éducation au service du maternel et de ses angoisses. C’est le message prémonitoire que Lacan adressait aux analystes en 1967 : faute de prendre en compte la dimension du fantasme, « le critère pris de l’adaptation aux institutions humaines revient à la pédagogie [25][25] J. Lacan, « Discours de clôture des journées sur les... ». La pédagogie généralisée constitue le discours rationalisé et scientiste de la pédofolie.

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Jeunes comme adultes, notre société de progrès technologiques nous a menés à déléguer nos responsabilités aux experts et à l’État pour gérer les moindres détails de la vie quotidienne : enseignants pour éduquer les enfants, travailleurs sociaux pour s’en assurer, juristes et Convention Internationale des Droits de l’Enfant (cide) pour réglementer notre relation à celui-ci, « psy » pour les calmer et soulager les malaises existentiels des grands et petits, « sos trauma » pour les rencontres et accidents incongrus, Viagra pour affronter une femme, sexologue pour jouir, chirurgien pour résoudre les difficultés de sexuation (avec la bénédiction de l’état civil), conseiller conjugal pour les problèmes de couple, conseillère en économie familiale et sociale pour gérer le budget, animateurs d’ambiance dans le métro, aides-éducateurs dans les écoles, mais aussi techniciens de tous ordres pour nos indispensables appareils ménagers.

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Plus généralement, nous comptons tels des enfants sur l’Autre pour répondre à toutes nos questions et difficultés, sans rien avoir à assumer. Nous sommes aliénés à la science comme religion de la modernité, nous vouant à être administrés par les ordres qu’elle génère : ordre économique qui « marchandise » les individus, ordre informatique où la gestion statistique évalue la rentabilité du travail, ordre génétique fondant de façon animalière (« bouchère », dit Legendre) notre identité, ordre moral avec un arsenal juridique régissant la vie de famille et la relation entre deux (cide, lois sur le harcèlement moral et sexuel, sur la pédophilie [26][26] D’épineuses questions se posent aux professionnels...). Les enfants sont transformés en minorité exploitée matériellement sur le modèle du prolétaire, et sexuellement sur le modèle des femmes (autre minorité à libérer) ou des prostituées. Constitués en minorité opprimée (« Nous les jeunes... »), ils réclament des droits supposément dus mais bafoués. La cide arroge ainsi aux enfants le droit à la liberté d’expression (art. 13), de conscience et de religion (art. 14), et la liberté d’association (art. 15). Ils bénéficient désormais d’un « défenseur des enfants » nommé en conseil des ministres (décret 200-196 du 6 mars 2000).

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Dès lors, il n’y a plus de différence entre petits et grands, mineurs et adultes, et nous aboutissons à l’enfance généralisée évoquée par Lacan [27][27] J. Lacan, ibid. . L’enfant généralisé signifie, on l’a vu, l’assistanat généralisé, mais débouche aussi sur la pédofolie généralisée, voire sur une relative augmentation des actes pédophiles. N’est-ce pas parce que nous nous identifions empathiquement aux enfants que la pédophilie devient le crime du siècle ? D’une part, s’il n’y a plus de différence symbolique entre enfant et adulte, tout devient possible et envisageable entre eux. D’autre part, la réglementation, toujours plus tatillonne de nos gestes et actes à leur égard, et l’ère du soupçon qui plane sur les adultes en contact avec eux évoquent des défenses obsessionnelles à l’égard de motions incestueuses ou pédophiles. Peut-être bien des pédophiles qui s’ignorent se recruteraient-ils parmi les antipédophiles les plus virulents. Les individus refoulant des désirs interdits développent des attitudes opposées, comme pour mieux se convaincre qu’ils en sont éloignés. La cide et le durcissement des lois relatives à la protection infantile relèveraient ainsi de ce que Freud appelle une « formation réactionnelle [28][28] Sans vouloir généraliser abusivement, il n’est toutefois... ». De même que Michel Foucault montrait qu’à une époque antérieure les nombreuses interdictions et prescriptions relatives aux pratiques sexuelles constituaient un alibi pour parler toujours plus de sexe [29][29] M. Foucault, La volonté de savoir (Histoire de la sexualité,..., les nouveaux interdits, les stages de sensibilisation relatifs à la pédophilie et la minutie classificatoire des sévices faits aux enfants n’évoquent-ils pas de façon analogue notre fascination à l’égard de ces tentations interlopes [30][30] Cf. L. Gavarini ; F. Petitot, La fabrique de l’enfant... ?

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Faute de père séparateur aidant la subjectivité à se constituer comme différenciée et limitée, les citoyens restent dans une dépendance infantile au sein d’une société de plus en plus maternante. Désormais, la prise de risque – le « grand excès de vitesse » par exemple – devient institutionnellement un délit, les raves-parties et la prise de drogues dures sont socialement scandaleuses, non pas parce qu’elles génèrent la délinquance ou un trouble de l’ordre public, mais parce qu’elles peuvent engager la vie de leurs participants. Pour mieux nier la dimension de protestation des ravers face à l’étouffoir d’une société anxiophobique refoulant la violence et refusant le risque, nos French doctors accourent pour s’assurer et leur garantir qu’ils prennent des drogues « de bonne qualité ». Gérard Mendel évoque à cet égard l’émergence d’une imago maternelle toute-puissante, et Serge Lesourd voit dans ces conduites ordaliques « une quête désespérée de séparation d’avec l’univers angoissant de la jouissance de la mère archaïque [31][31] S. Lesourd, dans J.-J. Rassial (sous la direction de),... ».

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S’il n’y a plus de grandes personnes, comme l’affirmait Lacan dans une référence à Malraux, l’adulte de la postmodernité paraît jouer avec la castration plutôt que la forclore. Celui-ci nie ses limites subjectives et refuse d’assumer la responsabilité de ses actes, en recourant aux technosciences (ne pas vieillir ni mourir, s’autofonder). L’Autre n’étant plus reconnu comme limité par une castration, tout peut lui être demandé, tout doit lui être garanti : la mort, les accidents, les tempêtes, voire la bêtise (celle de l’homme au micro-ondes précité et de ses juges qui lui ont donné raison). L’exigence de parité et la « promotion de la mêmeté » (Lebrun) nous dirigent vers la perversion généralisée d’un « tous des enfants ! » ou d’un « tous fous des enfants ! ». Nous rejoignons par certains aspects l’universel d’un « tous fous » qu’il faudrait requalifier : « Tous pédofous ! »

« Où l’on constate que notre voisin peut être à une plus grande “distance” que l’indigène des antipodes, mais où, surtout, l’on insiste sur cette évidence logique : le contraire d’égal n’est pas inégal, le contraire d’égal est différent. »

Albert Jacquard, Moi et les autres. Initiation à la génétique, Le Seuil, coll. « Point virgule », 1983, p. 47.

Notes

[*]

Alex Raffy, psychanalyste, psychologue à l’epsan, Brumath, Bas-Rhin.

[1]

Expression de Lacan. Cf. aussi G. Mendel, La révolte contre le père, Paris, Payot, 1969.

[2]

Notre structure sociale n’est plus référée à la seule lignée paternelle (système patrilinéaire romain) mais est dite « indifférenciée », dans une position mixte tendant à devenir symétrique à l’égard des deux lignées parentales.

[3]

F. Hurstel, La déchirure paternelle, Paris, puf, 1996.

[4]

P. Legendre ; A. Papageorgiou-Legendre, Filiations, fondements généalogiques de la psychanalyse, Paris, Fayard, 1990.

[5]

J. Lacan, Les complexes familiaux, Paris, Navarin, 1984, p. 72.

[6]

Rappelons que le Nom-du-Père est le signifiant qui permet à l’enfant de corréler le désir de la mère à un phallus attribué au père. Introduisant ainsi l’enfant à un Autre de la mère, il donne aux absences maternelles une signification phallique et amorce la dimension de la métaphore ouvrant aux lois du langage et à l’ordre symbolique. La forclusion du Nom-du-Père, en empêchant l’effectuation de cette métaphore paternelle, aurait des effets psychotisants sur la structure de l’appareil psychique de l’enfant.

[7]

J.-J. Rassial, Y a-t-il une psychopathologie des banlieues ?, Toulouse, Érès, 1998.

[8]

J.-J. Rassial, Le passage adolescent, Toulouse, Érès, 1996, p. 38-40. Rassial évoque cependant une forclusion autre dans la névrose (p. 192).

[9]

J.-P. Lebrun, Un monde sans limite, Toulouse, Érès, 1997, p. 190.

[10]

J.-P. Lebrun, Les désarrois nouveaux du sujet, Toulouse, Érès, 2001, p. 80.

[11]

Respectivement G. Pommier, « L’œil était dans la tombe », Cliniques méditerranéennes, n? 51-52, Toulouse, Érès, 1996, p. 133, et J.-P. Lebrun, Un monde sans limite, op. cit., p. 186-187.

[12]

Ibid., p. 163.

[13]

J. Lacan, L’insu que sait de l’une bévue, s’aile à mourre, Séminaire 1977-1978.

[14]

Dans ce quadripôle, l’enfant optait pour une position masculine ou féminine, élaborant des liens d’identification ou d’amour avec le père et la mère. Dans la nouvelle configuration, l’absence de position phallique paternelle laisse place à une triangulation, avec les seuls pôles masculin (position de l’enfant préœdipien), féminin et maternel.

[15]

J. Lacan, Le Séminaire, L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991, p. 129.

[16]

Il faut entendre La femme comme désignant d’abord une position (« pas-toute » phallique) dans la structure. Il n’est pas possible de développer ici la question de la symétrie entre Père et Femme, ni leur dissemblance (figure d’exception ou contingence à l’égard de la castration).

[17]

Le patient attribue à son analyste une position de sujet supposé savoir. L’analysant pense que cet Autre connaît sa vérité et lui délivrera le sens de son symptôme, avec la guérison. Ce n’est qu’une fiction de départ puisque c’est l’analysant qui détient ses propres clefs, mais cette fiction peut être opérante à condition que l’analyste ne s’y méprenne pas et qu’il n’adopte pas la position de maîtrise qui lui est offerte, comme le ferait un psychiatre. Cf. É. Porge, Les noms du père chez Lacan, Toulouse, Érès, 1997.

[18]

S. Freud, Cinq psychanalyses, Paris, puf, 1975, p. 93.

[19]

É. Porge, ibid., p. 216-217.

[20]

P. Legendre a été le premier à théoriser ces situations dans Le crime du caporal Lortie, traité sur le père, Paris, Fayard, 1989.

[21]

Cf. le cas d’Yves Montand dont on a déterré le cadavre à cette fin.

[22]

De même que la rationalité scientifique est « un savoir qui gomme son origine » (Lebrun, op. cit., p. 226).

[23]

Cf. G. Pommier, Les corps angéliques de la postmodernité, Paris, Calmann-Lévy, 2000.

[24]

« La Gameboy passe à l’âge adulte », titre Le Monde du 5 septembre 2001.

[25]

J. Lacan, « Discours de clôture des journées sur les psychoses de l’enfant », Enfance aliénée, Paris, Denoël, 1984.

[26]

D’épineuses questions se posent aux professionnels lorsqu’une fillette signale qu’un adulte lui lave trop fort le sexe, lorsqu’une assistante sociale découvre à domicile des photos de l’enfant nu. D’autre part, des adolescents intentent des procès à leurs parents, à propos d’une usurpation de signature pour une jeune fille dont le père payait les factures téléphoniques exorbitantes, ou pour le refus de payer des études supérieures à tel autre.

[27]

J. Lacan, ibid.

[28]

Sans vouloir généraliser abusivement, il n’est toutefois pas indifférent que Richard Durn, qui voulut se faire un nom en tuant le plus de monde possible au conseil municipal de Nanterre, ait été un membre militant de la Ligue des droits de l’homme.

[29]

M. Foucault, La volonté de savoir (Histoire de la sexualité, vol. 1), Paris, Gallimard, 1976.

[30]

Cf. L. Gavarini ; F. Petitot, La fabrique de l’enfant maltraité, Toulouse, Érès, 1998.

[31]

S. Lesourd, dans J.-J. Rassial (sous la direction de), Y a-t-il une psychopathologie des banlieues ?, op. cit., p. 35. Cf. aussi G. Mendel, La révolte contre le père, Paris, Payot, 1969.

Plan de l'article

  1. L’évaporation du père
  2. Le « jeune », sauvageon ou psychotique en puissance ?
  3. De la pédophilie à la « pédofolie »

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