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La lettre de l'enfance et de l'adolescence

2003/1 (no 51)

  • Pages : 120
  • ISBN : 9782749201276
  • DOI : 10.3917/lett.051.104
  • Éditeur : ERES

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Comment l’enfant se sent-il, se dit-il garçon ou fille ? Cette tension, entre le corps masculin ou féminin, don de la nature, et les souhaits et hésitations à l’assumer, est en jeu dans les réactions des petits enfants quand ils constatent la différence des sexes. Quelle est l’impact de la culture dans la discrimination des rôles masculins et féminins ? Une égalité parfaite de position et d’appréciation des deux sexes serait-elle possible, si les organisations sociales n’acculaient pas précocement les petites filles à la passivité ? Comment l’enfant à potentialité bisexuelle dont parlait Freud trouve-t-il son identité sexuée ? La réponse féministe met en évidence l’influence des stéréotypes sociaux, des parents, de l’éducation, de l’école qui soumettent à un conditionnement de tous les instants les enfants, afin qu’ils se comportent en fonction de « cette petite différence ». Cette différence, quelle en est la nature, la cause ? Est-elle vouée à la guerre idéologique ?

Une thèse sur le conditionnement des petites filles

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Du côté des petites filles[1][1] Gianini Belotti Elena, Du côté des petites filles,..., paru il y a trente ans, rencontra un vif succès auprès de tous ceux que préoccupaient l’éducation et les relations homme/femme. L’ouvrage dénonçait l’oppression dont les petites filles étaient l’objet et imaginait possible leur libération, en modifiant « les structures psychologiques ». Postulant la nature sociale de cette fameuse différence des sexes, c’est à une démonstration idéologique que s’emploie alors Elena Gianini Belotti.

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Elle soutient que la culture a pour objectif d’encourager l’identification du petit humain au sexe qui lui est assigné en lui imposant tel comportement, tel métier, tel désir. Mais elle ne se demande pas selon quelles voies l’identification fournirait automatiquement l’identité. En modifiant les impératifs éducatifs, en trouvant une égalité de traitement pour les garçons et les filles, tous se développeraient librement « indépendamment du sexe auquel ils appartiennent ». Ici, on ne retrouve pas la conceptualisation freudienne d’une seule libido, mais plutôt l’idée d’une libido désexualisée et d’une causalité uniquement sociale des comportements selon le sexe.

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Elle mène sa démonstration tambour battant, usant d’un luxe d’adjectifs pour décrire ce qu’elle a observé. Le conditionnement présume d’une supériorité d’un sexe sur l’autre, ce qui est aussi catastrophique pour les deux et rend difficiles leurs rapports. Sans l’intégration de ces schémas, il n’y aurait plus de malentendu entre les sexes.

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Elle constate donc un monstrueux gâchis. La description de la manière dont l’enfant est attendu, sa petite enfance, ses jeux, ses jouets et lectures, les institutions qui concourent à son éducation sont passés au crible. Tout concourt à une discrimination efficace et continue.

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Le simplisme de la démonstration, son parti pris, font aujourd’hui sourire. Il a pourtant le mérite de décrire les effets du sexe de son enfant sur la mère et sur la manière dont la sexualité est d’emblée présente. Le plaisir est autorisé aux petits garçons, que ce soit dans le jeu avec le sein ou au travers des paroles enthousiastes des mères sur leur sexe au moment des soins. Le plaisir est compté pour les bébés filles, leurs tétées courtes et utilitaires, le change sans érotisation. Leurs corps sont l’objet de moins de complaisance, on les laisse moins longtemps nues pour leur inculquer la pudeur et leur faire oublier qu’elles ont un sexe, pour lequel il y a peu de diminutifs. Plus tard se manifestera leur sexualité, mieux cela vaudra. La complaisance pour les débordements de vitalité des garçonnets, l’encouragement de leurs prouesses physiques n’en sont que plus caricaturales. Exemples à l’appui, l’auteur dénonce une répression massive, directe, impitoyable, maximale entre deux et trois ans. Avec sa fille, la mère sera tôt exigeante, voudra s’imposer immédiatement et sera moins indulgente. Ensuite, le recours au balai en fera des femmes proprettes, les poupées de bonnes et tendres mères. La frustration est de tous les instants, car plutôt que combative, loyale, indépendante, on la préfère conformiste, timide, hypocrite. C’est un encouragement au semblant, à l’apprentissage forcé de la mascarade, au calcul entre l’avantage qu’elle a à se soumettre ou à se rebeller. Et le carcan rigide, qui passe pour être la féminité, va transformer une petite débordante d’énergie, d’amour et de richesse en une créature appauvrie, incapable, implorante et gracieuse, domptée, victime innocente d’un idéal stéréotypé, dirigeant peu à peu son agressivité contre elle-même.

Conformisme dans les jeux, la littérature et l’enseignement

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Il y a de bons et de mauvais doudous, de bons et de mauvais jouets selon leur indice de féminité ou de masculinité. Il en est de même de la couleur du hochet, des mobiles, poupées, animaux en peluche, constructions de Lego. L’oppression n’est pas moindre du côté des petits garçons, même s’ils semblent moins bridés. Une solution consisterait, non pas à retirer les poupées aux filles, mais à en offrir aux petits garçons dont l’affectivité est de tout temps mutilée. Dans les jeux ritualisés, comme la balle au mur ou la marelle, codifiés par le groupe, les petites filles exercent leur adresse. Mais pourquoi ne voit-on jamais un petit garçon sauter à la corde ?

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La littérature emboîte le pas : les femmes sont passives, sans buts et sans idéaux autres que la conquête d’un homme.

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Puis, la critique s’exacerbe à l’encontre des professionnelles de la petite enfance. L’enfant est aux mains de femmes douces et patientes, maternelles, non productives, elles ne travaillent pas vraiment. Il faudrait proposer des modèles plus diversifiés, inciter les pères à s’occuper des jeunes enfants.

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L’interchangeabilité des rôles est prônée afin de détruire les préjugés déjà transmis et de dissocier la mère de la maîtresse. Elena Gianini Belotti imagine une « école paternelle ». Elle démontre que les enseignantes conservatrices exercent la discrimination. Dans les activités proposées, on cherche à éviter les déviations sexuelles et les petits garçons sont découragés de jouer à la marchande, à moins qu’ils ne soient livreurs ! Tandis que ce que fabrique la petite fille est valorisé uniquement par rapport à la maternité.

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L’auteur espère, ce serait l’objectif à atteindre, qu’il n’y ait plus inégalités ni hiérarchie entre les sexes. Si on parvenait à se débarrasser de cette « domination du masculin [2][2] Pierre Bourdieu, La domination du masculin, Le Seuil,... », les forces vives des petites filles en feraient des femmes fécondes dans bien d’autres domaines que celui de la maternité.

Comme un garçon ?

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À la première lecture de ces pages, on ne peut pas ne pas se reconnaître comme petite fille dans un de ses traits, ayant participé, peu ou prou, dans la soumission ou dans la révolte, à ce destin social généralisé de Cendrillon. Comme mère de garçons ou de filles, on ne peut qu’être atterrée d’avoir reproduit cette discrimination.

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Ce livre a fait date. Il participe d’un « geste interruptif [3][3] Françoise Collin, Le différend des sexes, Pleins Feux,... » d’une féministe qui avait pris la plume pour dénoncer la mise à l’écart des domaines du savoir et de la création imposée aux femmes. Que les petites filles deviennent dans leurs comportements, jeux et relations aux autres comme les garçons, c’est supposer que garçons et filles pourraient être symétriques, voire les mêmes. « Comme un garçon je porte un blouson, comme un garçon moi je suis têtue, comme un garçon moi j’ai ma moto, comme un garçon je fais du rodéo, comme un garçon je n’ai peur de rien », chantait alors, avec succès, Sylvie Vartan. La chute, le « pourtant je ne suis qu’une fille », disait cette position d’infériorité dénoncée par les féministes.

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Cette thèse a marqué la génération des hommes et des femmes devenus parents après soixante-huit. Ils s’appliquaient alors à offrir à leurs bambins une diversité de jeux inversés : des camions et des Meccano aux filles, des poupées aux petits gars.

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Les Éditions des femmes eurent une collection « Du côté des petites filles ». Il n’était question que de familles de souris ou de singes dans lesquelles s’illustrait l’inversion des rôles et des valeurs. À l’Éducation nationale, on tentait d’expurger les manuels scolaires des mères cousant pendant que les pères fumaient la pipe. Cela fait sans doute partie du folklore de ces années-là. Auprès des bébés, les rôles des deux parents ont réellement évolué, mais les « structures psychologiques » sont-elles pour autant modifiées ? Il semble qu’en trente ans la pression sociale sur la formation du rôle féminin se soit faite moins pesante. L’ouverture de nombre de professions aux femmes, l’entrée des hommes dans les écoles maternelles et les garderies ou crèches, la tendance unisexe des adultes ne montrent-elles pas plus de souplesse dans la répartition des rôles ?

Petites filles et sociologie

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On peut déplorer le conformisme des modèles proposés, le forçage des identifications par les signifiants imposés. C’est, sans doute, l’écho de ce forçage en chaque lecteur qui a eu des effets individuels et collectifs, éveillant l’espoir d’éradiquer le malentendu entre les sexes. Mais il faudrait interroger la raison de cette insistance à orienter la petite fille afin qu’elle opte pour le sexe et les comportements supposés correspondre à son anatomie. Ne vient-elle pas de l’incertitude foncière sur ce qu’est une femme, sur ce qu’elle veut ? De l’inquiétude aussi à la perspective que, si le sujet a un choix, s’il ne s’autorise comme être sexué que de lui-même, s’il n’est pas suffisamment guidé, il risque de dévier.

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L’auteur se demande si la fameuse « envie du pénis » n’a pas des racines sociales : les petits garçons étant plus enviés pour leurs privilèges innombrables et les possibilités liés au fait de l’avoir, que pour la possession de l’organe. Elle observe que les petites filles se mettent au service des garçons, s’efforcent de leur faire plaisir, vont au-devant de leurs désirs, au détriment de leur créativité. Alors qu’admiratives et envieuses, elles sont à l’affût de ce qu’ils font, la totale indifférence des garçons, leur mépris latent à l’égard de ce qui arrive aux petites dévouées sont patents.

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En prétendant que l’envie de pénis est un élément de la psychologie féminine qui s’enracine dans la différence anatomique des sexes, la psychanalyse prendrait un point de vue masculin : seraient authentiquement des femmes celles qui acceptent de gaieté de cœur leur inférieure condition. Le parti pris culturaliste tend à réduire la problématique des identifications aux résultats obtenus par une pression extérieure qui dicte, selon le sexe biologique, un sexe identitaire. Si se comporter d’une façon dite masculine ou féminine ne relève que d’une conformité à l’anatomie ou d’une convention – convention tôt induite, imposée, qui réduit le masculin à l’actif agressif et le féminin au passif –, c’est rabattre, dans une polarité simpliste, la construction subjective qui vient suppléer à ce qui ne peut se dire.

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Car la thèse tombe dans l’ornière du parti pris et du systématisme. Que la petite fille soit en général moins agressive, plus docile, ait davantage besoin des autres et de signes de tendresse, en quoi elle est plus dépendante de son entourage que le petit garçon ; qu’elle donne l’impression d’être plus vive et plus éveillée au même âge et investisse davantage le monde extérieur, Freud l’avait noté [4][4] Sigmund Freud, « La féminité », Nouvelles conférences... et jugé négligeable. Il avait surtout signalé que la richesse et la violence des impulsions agressives des filles dans les jeux avec les psychanalystes n’ont rien à envier à celles des petits garçons.

La petite fille et la psychanalyse

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La clinique nous apprend que la petite fille, sujet de l’inconscient, doit faire un choix qui sera un compromis entre ce qu’elle attend, ce qu’on attend d’elle et ce qui n’aura pas pu être atteint. Au départ, c’est à partir de l’alternative organe mâle ou châtré qu’elle doit se situer et non par rapport au masculin ou au féminin.

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Freud parlait de « la floraison précoce de la vie sexuelle ». Dès que la petite fille aura remarqué la différence anatomique des sexes, elle pourra y voir « la réplique supérieure de son propre petit organe caché... D’emblée elle a jugé et décidé. Elle a vu cela, sait qu’elle ne l’a pas et veut l’avoir [5][5]  Ibid., p. 126-127. ». L’espoir de l’obtenir un jour, de devenir « comme un garçon » pourra se maintenir très longtemps. Puis, selon la thèse freudienne, c’est le désir d’enfant qui le remplacera : elle l’attend du père, jalouse la mère et tourne en femme. Elle devra renoncer à sa croyance au phallus maternel, refouler sa virilité infantile, reconnaître son manque et composer avec cette déception. Selon Freud, il pourra s’installer ce qu’il appelle « un complexe de masculinité » ou « un sentiment d’infériorité », ou la déduction qu’il vaut mieux qu’elle s’abstienne de concurrencer les garçons. Cette envie de pénis, ce désir, désir par excellence féminin, se déplace dans des traits de jalousie, entraîne un relâchement de la tendre relation avec la mère, pour l’avoir mise au monde avec cet « équipement insuffisant ». Les analyses mettent en évidence que « la petite fille rend sa mère responsable de son manque de pénis et ne lui pardonne pas ce désavantage [6][6]  Ibid., p. 167. », d’autant qu’elle l’a d’abord pris pour un malheur individuel. Lorsqu’elle aura compris la généralité de ce caractère sexuel, elle partagera le mépris de l’homme pour ce sexe raccourci et, ajoute Freud, « dans ce jugement du moins, elle maintient sa parité avec l’homme ».

Conclusion

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« Les individus se distinguent... ils ne se reconnaissent comme êtres parlants qu’à répéter cette distinction par toutes sortes d’identifications... on les distingue, ce n’est pas eux qui se distinguent » commentait Jacques Lacan qui remarquait « le naturel incontrôlable de cette vocation prématurée que chacun éprouve pour son sexe [7][7] Jacques Lacan,… Ou pire, Séminaire non publié, 8 décembre... ». La bipartition de l’homme et de la femme est si peu assurée que l’importance accordée aux rôles sociaux semble une tentative de fixer dans des modèles immuables, transmis de génération en génération, une distinction marquant la bipolarité sexuelle. C’est la réponse sociale proposée, imposée devant l’indétermination. Quand cette vocation n’est pas évidente, l’erreur est attribuée à la nature : « C’est un garçon manqué. » Il n’est pas dit que dans ce manque, en ce cas-là, « la femme, la vraie, la petite homme femme, se cache derrière ce manque même – raffinement de l’inconscient à réussir qu’à rater » poursuivait Lacan.

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La thèse d’Elena Gianini Belotti a eu le mérite, dans son excès, de parier sur une évolution sociale et familiale qui amènerait la petite fille à faire un choix plus libre, moins sur le mode œdipien de l’identification. Mais, si les conditionnements sociaux évoluent avec l’époque, le travail psychique pour se situer face à cette différence irréductible relève du choix du sujet face à l’indétermination, c’est la subjectivation du sexe.

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Ce livre donne un semblant de réalité aux petites filles. La petite fille existerait, en tant que telle, si l’oppression était levée. Ces propos risquent aussi de donner consistance à un universel de la petite fille. La petite fille n’existe pas. Globaliser « les petites filles » en fait une entité sociologique, mais le psychanalyste ne peut en parler qu’une par une.

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Qu’il y ait « des petits glaçons et des petites billes », c’est bien que « Garçon » et « Fille » est une affaire de langage avant d’être une affaire de conditionnement, comme l’a si bien repéré le prince de Motordu [8][8] Pef, La belle lisse poire du prince de Motordu, Folio....

Notes

[*]

Anne Meunier, psychologue, psychanalyste

[1]

Gianini Belotti Elena, Du côté des petites filles, Éditions des femmes, 1974.

[2]

Pierre Bourdieu, La domination du masculin, Le Seuil, 1998, Points n° 483, 2002.

[3]

Françoise Collin, Le différend des sexes, Pleins Feux, 1999, p 15.

[4]

Sigmund Freud, « La féminité », Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, 1933, Gallimard Folio, 1989, p. 157.

[5]

Ibid., p. 126-127.

[6]

Ibid., p. 167.

[7]

Jacques Lacan,… Ou pire, Séminaire non publié, 8 décembre 1971.

[8]

Pef, La belle lisse poire du prince de Motordu, Folio benjamin, 1980.

Plan de l'article

  1. Une thèse sur le conditionnement des petites filles
  2. Conformisme dans les jeux, la littérature et l’enseignement
  3. Comme un garçon ?
  4. Petites filles et sociologie
  5. La petite fille et la psychanalyse
  6. Conclusion

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