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La lettre de l'enfance et de l'adolescence

2003/4 (no 54)

  • Pages : 104
  • ISBN : 9782749201306
  • DOI : 10.3917/lett.054.19
  • Éditeur : ERES

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Un conte

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Un conte d’Andersen, « Les habits neufs de l’empereur », raconte l’histoire d’un roi qui n’a de souci que de sa vêture et n’aime rien tant que de se montrer devant ses sujets dans ses nouveaux habits. Ce roi néglige toutes les affaires du royaume, et on dit de lui qu’il « siège dans sa garde-robe ».

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Arrivent dans la capitale du royaume deux escrocs qui se prétendent tisserands, se vantent d’être capables de tisser la plus belle étoffe que l’on puisse imaginer et qui possède en outre une étonnante propriété : les vêtements confectionnés avec cette étoffe « seraient invisibles aux yeux de ceux qui ne convenaient pas à leurs fonctions ou qui étaient simplement idiots ». Le roi entrevoit aussitôt le gain de savoir qu’un tel vêtement lui offrirait : grâce à lui, il serait possible de découvrir lesquels de ses sujets ne conviennent pas à leurs fonctions, et de départager les intelligents des imbéciles. Il commande donc la précieuse et merveilleuse étoffe aux deux escrocs, qui se mettent à faire semblant de tisser, sans fil, sur leurs métiers vides. Le roi, après quelques jours, dépêche auprès des tisserands son vieux ministre, qu’il sait compétent et intelligent, puis, quelque temps plus tard, un fonctionnaire dont l’honnêteté ne fait pas de doute. L’un, puis l’autre, éprouvent le même embarras : ils ne voient rien – là où il n’y a rien à voir – et se l’avouent. Avertis des propriétés de l’étoffe, ils s’interrogent : « Serais-je donc sot, ou inapte ? », et, placés dans cette situation impossible, résolvent de ne rien dire, c’est-à-dire de taire aux tisserands escrocs et au roi qu’ils n’ont rien vu. La même aventure arrive au roi, qui n’ose pas plus que ses sujets dire qu’il ne peut rien voir. Arrive alors le jour de la procession, où le roi doit parader dans ses habits neufs : nul ne peut rien voir, et chacun fait semblant de voir, et chacun craint que l’on ne remarque qu’il ne peut rien voir, et tous de s’extasier à la vue des admirables habits neufs de l’empereur, jusqu’à ce qu’un petit enfant dans la foule s’exclame : « Mais il n’a pas d’habit du tout [1][1] H.C. Andersen, « Les habits neufs de l’empereur »,... ! » Le père s’émerveille de la parole de son fils, et la commente en ces termes : « Entendez la voix de l’innocence », et le cri de l’enfant est alors repris en chœur par la foule, sur le passage du roi, qui convient à part soi que l’enfant et le peuple ont raison.

L’enfant de Marivaux, l’enfant d’Andersen : qu’est-ce que voir ?

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Marivaux dit souvent : « Un enfant le verrait. » Ainsi, Silvia, aimée du Souverain, dit-elle, au début de La double inconstance : « Je ne l’empêche pas (de m’aimer), il est le maître, mais faut-il que je l’aime, moi ? Non, et il ne faut pas, parce que je ne le puis pas ; cela va tout seul, un enfant le verrait, et vous ne le voyez pas. »

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Quel est cet enfant de Marivaux ? Que voit-il, avec Silvia, que les autres grandes personnes ne voient pas ? Une évidence, concernant la question de l’amour, une vue qui devrait s’imposer d’elle-même à tous, que l’état d’innocence et de nature propre au nativus laisserait à découvert, et que l’état d’adulte « cultivé » recouvrirait. L’enfant de Marivaux voit ce que les autres ne voient pas, mais il ne parle pas.

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L’enfant d’Andersen voit et parle. Il dit : « Le roi est nu. » En fait, cette formule est une glose. Le texte en danois du conte d’Andersen dit littéralement : « Mais il ne porte pas d’habits. » Les traductions divergent légèrement selon les éditions : « Mais il n’a rien sur lui », « mais il n’a pas d’habit du tout », « mais il ne porte rien sur le corps », aucune ne propose : « Le roi est nu. » Nous n’avons pu repérer le moment d’émergence de cette expression dans le discours, mais aujourd’hui, c’est dans le champ de la politique qu’elle connaît le plus grand succès : « Le roi est nu » s’accorde immanquablement avec un « oser dire » : « Qui osera dire que le roi est nu ? », « Il a osé dire que le roi était nu », etc. C’est ce qu’il ne faut pas dire si l’on veut continuer de vivre à l’abri des ennuis, ou, à l’inverse, ce que le citoyen lucide doit avoir l’audace et le courage de dire, quand bien même il ne s’agit de dire que l’évidence, c’est-à-dire ce qui se voit et s’impose de soi-même, ce qui est d’une « criante évidence ». L’exemple le plus fameux est Simon Leys, qui dans Les habits neufs du président Mao, Chronique de la « Révolution culturelle », se réfère explicitement au conte d’Andersen : « L’auteur de ces lignes [...] s’est trouvé poussé sous la pression de l’évidence issue des textes, des faits et des témoignages personnels [...] à s’exclamer comme l’enfant du conte : “Le grand-duc Mao est tout nu !” Les pages qui suivent ne sont qu’une glose autour de ce cri naïf et irrépressible [2][2] Simon Leys, Les habits neufs du président Mao, Paris,.... »

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La forme de l’énonciation « Le roi est nu » est un cri qui jaillit, une exclamation irrépressible. Sa signification est toujours la même : c’est le cri qui défait l’imposture, dégonfle la baudruche, fait tomber les masques, les feintes, dévoile l’évidence, révèle l’objet « tel qu’il est », objectivement, dans le monde. Une telle conception renvoie au postulat selon lequel il y a dans le monde des évidences, et que la perception n’est à référer qu’à un sensorium. Elle introduit un paradoxe : ce cri est dicté par l’évidence, la chose se voit d’elle-même, mais étrangement il y a des hommes qui ont des yeux pour ne pas voir. Il faut donc un sujet qui assume de dire ce qui serait donné à tous de voir.

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La position freudienne est tout autre : Freud ne réfère pas la perception à quelque sensorium. Dans le schéma très complexe et très sophistiqué de l’appareil psychique qu’il présente à Fliess dans la lettre 52 du 12 décembre 1896 [3][3] S. Freud, Lettre 52, dans La naissance de la psychanalyse,..., Freud distingue plusieurs lieux d’enregistrement ou de transcription : perception, signe de perception, inconscient, préconscient, conscience. Une perception n’a lieu que si elle s’atteste par « un premier enregistrement » d’un signe de perception (Percp.S). Cette première inscription d’une perception que constitue le « signe de perception » se produit sans conscience, et elle est le produit d’associations simultanées. Sur l’axe diachronique qui va de la perception à la conscience plusieurs retranscriptions ou écritures de ce « signe de perception » se suivent, et la conscience ne se situe qu’au terme de cette suite d’inscriptions. Nulle immédiateté donc entre perception et conscience pour Freud, nulle objectivité de la perception, mais une suite d’inscriptions. Cette construction freudienne fait de la perception et de la conscience deux bords entre lesquels l’inconscient – soit une béance, soit aussi le langage – se loge. En d’autres termes – ce sont ceux de Lacan dans sa reprise des spéculations freudiennes – le perceptum n’existe pas sans « signe de perception », c’est-à-dire sans « l’idée de signifiant », sans le langage, et il affecte, voire divise le percipiens, le sujet de la perception. Au-delà, donc, du sensorium, pour le sujet de l’inconscient qui est sujet de désir, ce qui entre dans le champ de son désir est marqué par le refoulement qui rend sa perception sélective. Freud reprendra cette question de la perception, de la conscience et du sujet de l’inconscient dans le chapitre VII de L’interprétation des rêves, dans la partie VI intitulée « L’inconscient et la conscience. La réalité ». Voici ce qu’il écrit : « L’inconscient est le psychique lui-même et son essentielle réalité. Sa nature intime nous est aussi inconnue que la réalité du monde extérieur, et la conscience nous renseigne sur lui d’une manière aussi incomplète que nos organes des sens sur le monde extérieur. »

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La phrase de l’Évangile, « Ils ont des yeux pour ne pas voir », peut être ainsi traduite : la perception suppose une implication subjective, l’expérience de la perception est avant tout une prise de position du sujet de l’inconscient, du sujet du désir. Cette conception s’illustre encore de l’articulation de la perception à la problématique de la castration. Dans « Les théories sexuelles infantiles [4][4] S. Freud, « Les théories sexuelles infantiles », dans... » (1908), Freud évoque l’expérience de perception de l’enfant qui dispose d’une théorie relative aux différences entre les sexes antérieure à toute perception, qui consiste à les négliger, et à « attribuer, à tous les humains, y compris les êtres féminins, un pénis, comme celui que le petit garçon connaît à partir de son propre corps ». Quand, armé de cette théorie, arrive le moment où le petit garçon voit les parties génitales d’une petite sœur, que dit-il ? Ses propos montrent que ses préjugés, sa croyance et sa foi sont déjà assez forts pour « faire violence à la perception » : « Au lieu de constater le manque du membre, il dit régulièrement en guise de consolation et de conciliation : c’est que le… est encore petit, mais quand elle sera plus grande, il grandira bien. » Le refus de la castration est un motif suffisamment puissant pour que la foi et la théorie triomphent, au moins un temps, contre toutes les observations et les expériences perceptives dans la réalité. Dans les Trois essais sur la théorie sexuelle[5][5] S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris,..., Freud revient sur cette question de la lutte longtemps inégale entre la conviction des petits garçons – conviction fondée sur une « évidence », qui consiste à « prêter à toutes les personnes qu’il connaît un organe génital identique au sien » – et les contradictions que l’observation lui apporte. La conviction est « maintenue énergiquement », « défendue opiniâtrement », reste longtemps inébranlée, et n’est finalement abandonnée qu’après d’âpres combats intérieurs. Il ne faudrait pas voir là un phénomène à cantonner dans le registre de la psychologie infantile et du refus de la castration dans l’enfance, mais plutôt un modèle pour penser la question : qu’est-ce que voir ? Pour Lacan, une perception vraie est une perception en laquelle le sujet a foi : « Le vrai, c’est ce qu’on croit tel. La foi […] voilà le vrai, qui n’a rien à faire avec le réel [6][6] J. Lacan, « L’insu que sait de l’Unebévue s’aile à.... »

L’enfant d’Andersen existe-t-il ?

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Le conte d’Andersen met en scène un enfant qui non seulement voit, mais aussi qui parle d’or, qui est l’auteur de cette parole admirable : « Le roi est nu. » Nous nous proposons d’interroger, à la lumière de la psychanalyse, cette place à laquelle est mis un enfant, et la conception de l’enfance qui s’y révèle.

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Commençons par une description phénoménologique. À la différence de l’enfant de Marivaux, il ne voit rien que les grandes personnes ne voient elles aussi : tous ont vu qu’il n’y avait nulle étoffe sur le métier, et tous ont vu, le jour de la procession, que le roi était nu. Mais, à la différence de l’enfant de Marivaux, c’est un enfant qui voit et qui parle. Le père, dans le conte, dit pour une part ce qui le distingue des grandes personnes : cet enfant est la voix même de l’innocence ; par sa bouche, l’innocence parle. Entendons : c’est un enfant qui, ne sachant ce qu’il dit et ne pouvant nuire, dirait naïvement ce qu’il voit ; pour qui, de l’objet dans la réalité à sa perception, du perceptum au percipiens, et du voir au dire, il n’y aurait nul obstacle, nulle médiation ; un enfant qui dirait la chose telle qu’elle est. À un monde transparent, à une perception médiate et univoque, répondrait un dire d’évidence : « Le roi est nu. »

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Cet enfant serait aussi un enfant d’exception : seul, contre tous, contre la foule des sujets du roi et contre son père lui-même, il ose dire que le roi est nu. Ce qui distingue aussi l’enfant d’Andersen des grandes personnes, c’est donc un acte, un acte de parole, qui l’éloigne et l’excepte du lot : à la feinte et au silence – plutôt qu’au mensonge – des adultes, il oppose un dire audacieux, appendu à la vérité.

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Existe-t-il un enfant tel que celui du conte d’Andersen, un enfant qui puisse dire : « Le roi est nu » ? Disons-le abruptement : à notre sens, cet enfant mis à la place d’un sujet iconoclaste, auteur d’« une parole admirable », qui se sépare, par son dire, innocemment et sans douleur, des adultes, et de son père, comme s’il était dans la « nature » de l’enfant d’occuper cette place solitaire, de rupture et d’exception, cet enfant ne se rencontre jamais. Un enfant renchérirait plutôt sur le credo de l’autre, pour le ménager, et ne pas perdre son amour. Et si, à l’occasion, il se sépare de l’autre, et en particulier de l’autre parental, cette séparation se fait dans la douleur et dans le silence.

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L’enfant d’Andersen serait donc un enfant fantasmatique, reconstruit par les grandes personnes et les tenants de l’innocence infantile, et fort peu un enfant freudien. Dans l’émerveillement des adultes devant ces enfants à la bouche d’or, auteurs de paroles admirables, oraculaires, Lacan voit, du côté de l’adulte, un élément d’idolification propre à la relation imaginaire, et note que cette parole n’engage pas l’enfant. L’enfant d’Andersen est d’avant l’hypothèse de l’inconscient, sans fantasme, sans refoulement. Un tel enfant ignorerait les embarras du langage, et serait aussi innocent de son acte, au sens où il n’en serait pas responsable.

Enfant crédule, enfant incrédule

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Crédule et comme hypnotisé, c’est ainsi que Freud, à l’aube de la psychanalyse, décrit l’enfant dans l’article intitulé « Traitement psychique [7][7] S. Freud, « Traitement psychique », dans Résultats,... » : « On peut remarquer en passant qu’en dehors de l’hypnose, dans la vie réelle, une crédulité du genre de celle dont l’hypnotisé fait preuve à l’égard de son hypnotiseur ne se retrouve que dans l’attitude de l’enfant à l’égard des parents aimés ; et que cette façon d’accorder avec une telle soumission sa vie psychique propre sur celle d’une autre personne a un équivalent unique mais parfait dans certaines relations amoureuses caractérisées par un total abandon de soi. » L’amour, la demande d’amour ne vont pas, pour l’inventeur de la psychanalyse, avec l’indépendance de la pensée.

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Freud évoque aussi cette fréquente angoisse de l’enfant d’être deviné, su et lu par des parents omniscients : il croit qu’il est transparent pour ses parents, que ceux-ci savent toutes ses pensées sans qu’il les leur ait jamais communiquées. Pour Lacan, c’est la structure même du signifiant et de la parole, et de leur articulation à l’Autre – comme lieu des signifiants –, qui rend compte de cette croyance de l’enfant : « Toute parole en tant que le sujet y est impliqué est discours de l’Autre […], c’est pourquoi l’enfant ne doute pas un seul instant que ce qui représente pour lui ce lieu où se tient ce discours, c’est-à-dire ses parents, ne sache toutes ses pensées [8][8] J. Lacan, Le désir et son interprétation, séminaire.... » Dans son commentaire sur la psychanalyse du petit Hans, Freud souligne encore combien un enfant est « au plus haut degré suggestionnable, et peut-être par personne autant que par son père [9][9] S. Freud, « Analyse d’une phobie chez un petit garçon... ». Dans « Le roman familial des névrosés », Freud affirme que si le développement intellectuel de l’enfant a un effet nécessaire qui le conduit à se détacher de l’autorité de ses parents, « parents qui sont, pour le petit enfant, l’unique autorité et la source de toute croyance [10][10] S. Freud, « Le roman familial des névrosés », dans... », ce détachement est aussi un drame subjectif, ce qu’il y a de plus douloureux pour l’enfant, et ce en quoi une classe particulière de sujets, les névrosés, échouent. Il semble en outre qu’il ne soit jamais si assuré : au stade ultérieur où le sujet commence à devenir étranger à ses parents – stade que Freud désigne du terme de « roman familial des névrosés » –, l’invention d’un nouveau père plus éminent et plus admirable que le père réel n’est qu’un retour vers le père auquel le sujet a cru aux toutes premières années de son enfance. Le père de substitution n’est, finalement, que l’expression du regret de la perte du père qui a reçu tout l’amour du sujet. « Devenir semblable à eux (aux parents), c’est-à-dire à l’élément du même sexe, devenir grand comme père et mère, c’est le désir le plus intense et le plus lourd de conséquences de ces années d’enfance », écrit Freud dans ce même article. « Devenir semblable » peut s’entendre comme un désir de quitter l’enfance, de devenir grand, mais aussi comme le vœu d’un amour sans reste et sans perte, et c’est un cri que nous avons très souvent entendu chez des enfants lors de présentations : « Je suis pareil (que mon père, que ma mère) », « mon père est pareil » : l’enfant fait siens les mots et les actes du père, de la tribu, au prix de sa pensée, de ses mots, de son désir et de sa vérité propre. Devenir étranger aux siens, s’écarter de ses père et mère, ne pas dire comme son père, mais parler en son nom, se détacher de ses identifications idéales et de ce qu’elles doivent aux signifiants pris dans les objets parentaux, apparaît ainsi comme une tâche douloureuse, incertaine quant à son issue, et non, comme l’enfant d’Andersen le laisserait penser, comme étant de la « nature » même de l’enfant. Ainsi Freud distingue-t-il, au sujet de Hans, les cas où « il dit comme son père (cas où ce qu’il dit ne doit pas être porté en compte) » et « ceux où, libre de toute contrainte, il laisse spontanément jaillir ce qui constitue sa vérité intime – entendons : le savoir inconscient – mais qu’il était jusque-là seul à savoir [11][11] S. Freud, « Analyse d’une phobie chez un petit garçon... ».

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Incrédule, tel est aussi l’enfant freudien. Lorsque, travaillé par l’énigme : « D’où viennent les enfants ? » il se résout à poser la question à ceux qui représentent pour lui la source du savoir, et reçoit, pour prix de son courage, la piètre théorie de la cigogne, « une information à portée mythologique », il n’y croit pas. Freud s’appuie sur son expérience clinique pour affirmer que beaucoup d’enfants « opposent un doute énergique » à ces solutions et refusent d’y croire. Mais Freud note aussi que le doute, aussi énergique soit-il, n’est le plus souvent pas exprimé. Un autre enfant de sa connaissance ne permet « à son incrédulité qu’une formulation timide ». Les auditeurs de la fable de la cigogne « l’accueillent avec une méfiance profonde, mais le plus souvent silencieuse », écrit-il dans les Trois essais sur la théorie sexuelle. S’estimant avoir été floué, c’est dans la solitude, l’éloignement et le silence que l’enfant poursuivra sa recherche sexuelle : « Les recherches sexuelles de ces premières années de l’enfance sont toujours solitaires ; elles représentent un premier pas vers l’orientation autonome dans le monde et éloignent considérablement l’enfant des personnes de son entourage, qui jusque-là jouissait de sa pleine confiance. »

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« L’enfant transparent » est un lieu commun de la chansonnette un peu mièvre et il consonne avec l’enfant innocent, ce même innocent que le père du conte d’Andersen voit dans son fils. Que voit-il à travers son enfant quand il s’émerveille de sa parole admirable, sinon lui-même, et que révèle-t-il ainsi, sinon une idolâtrie de l’objet-enfant, qui n’est pour Freud qu’un « stigmate narcissique » qui s’observe dans l’amour que les parents vouent à leurs enfants ?

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L’enfant freudien est tout autre : la sexualité infantile et l’hypothèse de l’inconscient ne s’accordent ni avec la fable de l’innocence ni avec la mythologie de la transparence : l’une comme l’autre convoquent plutôt l’opacité, opacité du monde, opacité à soi-même et opacité pour l’autre. La psychanalyse ne promet nulle transparence à soi, et ne prône nul « Connais-toi toi-même ». Elle révèle plutôt la part d’insu et d’étrangeté au cœur du sujet, sujet aliéné à la part de lui-même qui lui est étrangère. Quant à l’enfant qui croit un temps que l’adulte sait toutes ses pensées sans même qu’il les ait dites, il s’aperçoit un jour que l’Autre ne les sait pas du tout. Lacan articulera la dimension de l’Autre qui ne sait pas avec la question du refoulement : « Naturellement le sujet qui entre dans l’existence ne sait pas que s’ils ne savent rien, les adultes, c’est qu’ils sont passés par toutes sortes d’aventures, précisément les aventures du refoulement. »

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Freud et Lacan ont souvent dit combien poètes et romanciers savaient avant eux et par d’autres voies certains faits que la psychologie scientifique n’établit qu’après un long et peu gracieux labeur, et combien leur témoignage littéraire devait être « estimé très haut [12][12] S. Freud, Délire et rêves dans la Gradiva de Jensen,... ». Andersen, dans le conte « Les habits neufs de l’empereur », ne fait pas figure de précurseur de la science psychologique : il entérinerait plutôt une vision préfreudienne de l’enfant.

Notes

[*]

Anne Le Bihan, enseignante.

[1]

H.C. Andersen, « Les habits neufs de l’empereur », dans Contes, Paris, lgf, 1987, p. 46.

[2]

Simon Leys, Les habits neufs du président Mao, Paris, Éditions Gérard Lebovici, 1987, p. 19.

[3]

S. Freud, Lettre 52, dans La naissance de la psychanalyse, Paris, puf, 1996, p. 153-154.

[4]

S. Freud, « Les théories sexuelles infantiles », dans La vie sexuelle, Paris, puf, 1992, p. 19.

[5]

S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987, p. 124.

[6]

J. Lacan, « L’insu que sait de l’Unebévue s’aile à mourre », Ornicar ? n° 12-13, p. 11.

[7]

S. Freud, « Traitement psychique », dans Résultats, idées, problèmes I, Paris, puf, 1995, p. 19.

[8]

J. Lacan, Le désir et son interprétation, séminaire inédit, leçon du 3 décembre 1958.

[9]

S. Freud, « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans (Le petit Hans) », dans Cinq psychanalyses, Paris, puf, 1997, p. 166.

[10]

S. Freud, « Le roman familial des névrosés », dans Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, 1997, p. 157.

[11]

S. Freud, « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans (Le petit Hans) », dans Cinq psychanalyses, Paris, puf, 1997, p. 166.

[12]

S. Freud, Délire et rêves dans la Gradiva de Jensen, Paris, Gallimard, 1976, p. 127.

Plan de l'article

  1. Un conte
  2. L’enfant de Marivaux, l’enfant d’Andersen : qu’est-ce que voir ?
  3. L’enfant d’Andersen existe-t-il ?
  4. Enfant crédule, enfant incrédule

Pour citer cet article

Le Bihan Anne, « " Le roi est nu " », La lettre de l'enfance et de l'adolescence, 4/2003 (no 54), p. 13-19.

URL : http://www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2003-4-page-13.htm
DOI : 10.3917/lett.054.19


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