CAIRN.INFO : Matières à réflexion
La radioscopie à laquelle est soumis le texte de Freud fait apparaître trois représentations du fonctionnement psychique : les modèles neurophysiologique, psychanalytique et anthropologique.

1Au cours du dialogue que nous avons mené en commun [1], Nicole Delattre me faisait observer que la première page de ce premier chapitre de Métapsychologie avait été proposée un grand nombre de fois à la réflexion philosophique des candidats au Baccalauréat. Gageons que cela aura permis à de nombreux esprits de saisir dans quelle logique la psychanalyse, comme les autres sciences humaines, inscrit la construction de ses modèles, ce que Freud appelle les concepts fondamentaux. Mais les psychanalystes ont-ils bien entendu que ce sont les progrès de l’expérience qui expliquent que ces concepts subissent un constant changement de contenu ?

2Ne nous trompons pas. Mettre en question la portée heuristique du concept de pulsion ne veut pas dire que soit méconnu l’intérêt porté aux points de vue dynamique et énergétique dans la saisie psychanalytique de la vie de l’esprit. La controverse commence quand il s’agit de définir plus précisément la nature de la pulsion : force organique endogène excitante ou puissance de l’acte psychique ?

3L’énoncé si souvent repris de concept limite entre le psychique et le somatique est souvent considéré comme un principe axiomatique dont toute contestation est tenue pour « anti-analytique ». Contester la vertu axiomatique de ce principe conduirait à nier l’endogénéité de la pulsion, l’origine biologique de la sexualité, le point de vue de l’intrapsychique, à l’avantage du relationnel. Or ce modèle est-il le seul qui nous permette d’articuler le sens avec la force, et faut-il tenir pour acquis que le travail psychique est une exigence d’une force extérieure à l’acte psychique lui-même ?

4Les débats qui ont suivi et qui continuent d’alimenter les controverses présentes souffrent d’une confusion majeure qui tient précisément aux réserves méthodologiques rappelées plus haut. Il n’y a pas un modèle freudien, pas même dans l’article de 1915. Prenons Freud au mot. Dans ce texte, comment lier les fondements avec notre pratique d’aujourd’hui ? Et, à bien lire Freud lui-même, comment a-t-il établi les données de son expérience, de la clinique psychanalytique, dans le cadre conceptuel qu’il nous propose ? Et la première remarque que l’on est en droit de faire est qu’il ne nous propose pas un, mais plusieurs modèles.

5Dans les « Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse » (on notera au passage la reprise des termes freudiens), Lacan [2] fait observer que « même à une première lecture », l’article considéré est entièrement divisé en deux versants, le démontage de la pulsion et le thème de l’acte d’amour, das Lieben. En réalité ce ne sont pas deux versants qu’il faut considérer mais trois. Quand on lit attentivement sa démonstration, on voit d’ailleurs que Lacan traite non de deux versants mais de deux moments dialectiques : le premier où il met en avant la circularité des pulsions sexuelles partielles (la boucle autour du désir de l’autre) en lieu et place du modèle linéaire présenté initialement par Freud, le second quand il tente d’articuler à sa manière le rapport du fantasme au désir de l’autre. Ne revenons pas ici sur la théorie de Lacan mais reprenons cette distinction entre les trois parties de l’article : le modèle physiologique, les transformations des pulsions sexuelles et le couple de l’amour et de la haine.

6Freud est très clair. Il s’agit de définir un socle physiologique à la pulsion. Il s’appuie sur le modèle du réflexe, réponse d’un système inerte à une excitation de source externe ou interne.

7La mise en mouvement du système consiste à éliminer l’excitation, à ramener les stimuli à un niveau aussi bas que possible. Ainsi les pulsions, et non seulement les stimuli externes, donnent force au système nerveux et sont un véritable moteur de progrès, expliquant son développement. On connaît à partir de là les références successives à la poussée, à l’objet et à la source dans le descriptif du comportement pulsionnel. C’est ici qu’intervient la question du passage entre la source biologique, dont nous ne savons pas grand-chose et qui ne nous importe guère « aux fins de la recherche psychologique », et l’observation de la pulsion qui est du ressort de la psychologie. Psychologie et non psychanalyse puisqu’il s’agit ici d’aborder par le côté biologique la vie psychique. D’où l’expression célèbre de concept-frontière entre psychique et somatique. Qu’est-ce d’ailleurs qu’un concept-frontière ? Il faudrait plutôt dire un concept qui se réfère à deux données biologiques, l’une la physiologie du mécanisme nerveux, l’autre la biologie du comportement. Peut-être pourrait-on préciser que le concept porte sur le passage d’un niveau à l’autre, de l’observable neuronal à l’observable comportemental dans une perspective de parallélisme. Notons d’ailleurs que l’élément psychique est le représentant de l’événement physiologique et non sa représentation ; ce dont il faudrait se souvenir quand il est question de la mentalisation de la pulsion. Concept-frontière, il s’agit donc de la double inscription de l’événement (dans une perspective topique) ou d’un processus de transformation (dans une perspective structurale).

8D’ailleurs, la perspective physiologique ne nous dit rien sur le sens de la pulsion, qui est peut-être à expliquer par la grandeur de l’excitation. C’est pourtant là, à ce niveau biologique, que la question des rapports du sens et de la force se pose déjà.

9Ici s’arrête la référence au modèle biologique. Le paradoxe est qu’il s’agit d’un socle prétendu irréfutable de la théorie, mais que la clinique psychanalytique ne va appliquer qu’à un champ limité du domaine psychologique de la pulsion et dont Freud nous dit que les constructions théoriques qu’elle en dégage peuvent être tenues seulement pour une « construction » adjuvante, qui sera maintenue aussi longtemps qu’elle s’avérera utile.

10À partir du moment où Freud s’appuie sur la clinique psychanalytique, le champ de la pulsion se limite à celui des pulsions sexuelles. Pourquoi cette limitation ? Tout simplement parce que ce sont elles qui sont observables en clinique, pour autant que celle-ci repose sur le traitement des névroses, les psychonévroses de transfert. Freud n’exclut pas que l’extension des pratiques de soin nous ouvre à des vues plus larges du champ des pulsions observables par la psychanalyse. Pour l’instant, cette dernière ne nous donne qu’une description des processus de différenciation et de transformation des pulsions sexuelles. Les modèles échafaudés dans ce cadre conceptuel sont des montages circulaires, et non plus linéaires, comme dans le cadre de la physiologie ; opérations de montage et démontage qui reposent sur l’observation clinique.

11En fait, ces données nouvelles sur la dynamique propre à l’appareil psychique relèvent de la pratique des dix années qui précèdent, et tout particulièrement des observations de pathologie phobo-obsessionnelle. Les recherches sur l’hystérie avaient eu l’avantage de montrer le poids de la mémoire et du fantasme. Celles sur les états phobo-obsessionnels ont montré toute l’importance de ces processus de transformation et de déplacement des pulsions sexuelles. Pensons aux développements de la vie instinctuelle sexuelle tels que Freud les décrit à propos de l’observation du petit Hans et de celle de l’Homme aux rats. Il s’y risque également quand il s’agit de reconstruire ce que fut le développement instinctuel sexuel de Léonard. Mais il ne s’y risque que prudemment, comme le montre la remarque curieuse qu’il fait à la fin de son étude « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci » : « Les pulsions et leurs transformations sont à la limite de ce qui est repérable par la psychanalyse. À partir de là il faut céder la place à la recherche biologique. » Dans « Un trouble psychogène de la vision » à la même époque, il est plus affirmatif : pour expliquer la dimension conflictuelle qui frappe la vie psychique, nous pouvons répondre grâce à ce que nous savons de l’importance de la vie pulsionnelle et de l’antagonisme entre la sexualité et les autres instincts.

12Ces données, que nous apporte l’investigation psychanalytique, sont des éléments observables, ou du moins déductibles par inférence. On les repère dans les relations interpersonnelles telles qu’elles s’expriment dans la mise en acte, les actions intentionnelles, les mouvements du corps. Quelle que soit leur forme psychologique, c’est d’une action intentionnelle qu’il s’agit. Pour utiliser une comparaison linguistique, l’énoncé qui décrit l’acte se réfère à un sujet, un objet et une action entre les deux. Tel est le modèle psychanalytique de la pulsion sexuelle. C’est une scène qui est représentée ou, dirons-nous, présentée à l’esprit, dont on définit le lien qui donne sens aux deux rôles tenus, l’un par un sujet et l’autre par un objet, et dont tous les développements décrits par Freud se réfèrent à des permutations de rôle. Modèle radicalement différent du modèle physiologique précédent, on en conviendra.

13Cela est si vrai que la construction de la scène est tenue à distance du sujet-personne qui contient la scène, l’agent de l’acte d’énonciation pour reprendre la comparaison linguistique. Il semble ici tenu pour un lieu de l’appareil psychique, un topos.

14Car c’est bien d’un agir intentionnel qu’il s’agit, comme en témoigne le rôle du verbe et de son mode dans la saisie du jeu pulsionnel. Un nouveau terme fait son apparition, celui de motion pulsionnelle, Triebregung, qui a d’ailleurs été déjà utilisé dans des études cliniques citées précédemment. Ici, il est question de fantasme et de processus d’identification dont la clinique nous fait comprendre les montages de transformation. Nous sommes loin du modèle mécaniciste de l’approche physiologique.

15Mais un nouveau saut va devoir être pratiqué car il existe une paire de pulsions qui résiste à se plier au modèle, c’est l’opposition entre l’amour et la haine. Et pourtant la clinique nous en montre les effets. Pourquoi ne pouvons-nous pas lui appliquer le même modèle que celui dont il vient d’être question ?

16* * *

17L’ambivalence à quoi mène la coexistence de l’amour et de la haine ne peut être assimilée ni au conflit moi-pulsion envisagé dans le premier temps, ni aux formes opposées que la pulsion sexuelle subit dans sa mise en acte fantasmatique. Il faut donc considérer un nouveau montage. Car, dû à ce principe de coexistence, le dualisme amour-haine « répugne à prendre rang dans notre présentation des pulsions ».

18Une nouvelle topique s’impose qui distinguera le moi (sujet) et l’objet (monde extérieur). D’où la nécessité de revenir au point de vue développemental et à l’achèvement d’un moi-sujet, terme évidemment absent des démonstrations précédentes. Pouvait-on dire selon ces dernières que la pulsion aime l’objet ? Il est clair maintenant que ce qui pouvait être tenu pour une absurdité prend sens quand il s’agit du rapport d’un moi-total à un objet.

19L’idée de totalité court tout au long de cette troisième partie, totalité du moi bien sûr, mais aussi totalité des pulsions sexuelles partielles, et finalement totalité de l’objet lui-même. À la synthèse des pulsions partielles correspond en effet un objet total. Les objets sont fondamentalement externes au sujet. Ils ont été incorporés, « offerts » au moi, puis projetés. L’objet n’est plus figure du fantasme, objet de la motion pulsionnelle, mais objet externe, initialement incorporé puis replacé à l’extérieur. L’objet est apporté du monde extérieur au moi. Ce n’est plus du même objet qu’il s’agit. Celui-ci n’est ni un lieu, ni une figure, mais un autre réel.

20Ce rapport entre un objet externe et un moi-total ouvre une voie nouvelle qui, à partir de l’introduction du narcissisme, conduira à la perspective structurale et au dualisme Éros-Thanatos. Je propose d’appeler ce troisième point de vue « anthropologique » en ce sens que, profondément inscrit dans la pratique clinique de la psychanalyse, il ouvre la voie nécessairement à des considérations structurales, à une référence à la personne, identifiée ici au moi-sujet (terme qui n’apparaît que dans cette dernière partie).

21On notera que ce retour à l’objet extérieur rejoint le point de vue physiologique de la première partie. Mais ce rapprochement tourne le dos à ce qui est implicite dans la seconde partie : la théorie du fantasme et la réalité psychique. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que ceux qui tiennent à la valeur canonique, ou du moins paradigmatique, de la théorie dite biologique sont souvent ceux qui, reprenant le concept de totalité appliqué au moi et à l’objet, situent du côté du préconscient ce qu’ils appellent la mentalisation de la pulsion.

22Dans « Pour introduire le narcissisme », Freud avait déjà souligné ce que toute construction théorique pouvait avoir d’hypothétique et de révisable, tel l’échafaudage du bâtiment. Ici, il ne s’agit pas d’un échafaudage mais d’un véritable chantier. Il nous faut le parcourir en prenant en compte les échafaudages déjà posés mais aussi ce qui reste ouvert, disparate. Texte canonique ? Nullement, et les débats qu’il a ouverts demeurent vivants dans le champ de la psychanalyse contemporaine. Bornons-nous à quelques questions en sachant que tant de questions se trouvent ici posées que chacun, ou à peu près, doit y trouver son compte.

23La référence au biologique ? J’ai pris soin de reprendre le terme « physiologique » utilisé par Freud. Car ce dont il est ici question, c’est de savoir si un certain mécanisme neuronal, disons du système nerveux, rend compte de ce que nous observons en clinique. Il ne fait pas de doute que ce que nous observons résulte d’un processus réellement à l’œuvre dans le cerveau. La question est celle du parallélisme entre modèle « psychologique » et modèle neurophysiologique. Ce que l’on veut nous faire croire est que le modèle neurophysiologique proposé par Freud, au demeurant largement dépassé, doit se retrouver dans le modèle psychanalytique. C’est cela qui a alimenté le débat de La pulsion, pour quoi faire ? et est repris en particulier dans l’œuvre de Jean Laplanche, surtout dans Le fourvoiement biologisant de la sexualité chez Freud[3]. La structure du fantasme et celle du moi-total, bref les concepts introduits dans les deux parties suivantes du texte, répondent aussi à des mécanismes cérébraux complexes mais dont nous ne pouvons avoir qu’une connaissance très vague. La simplicité du modèle dont disposait Freud à l’époque ne pouvait lui fournir qu’un modèle « psychologique » simpliste. Mais la question n’est pas là. Elle porte sur ce que l’on cherche à mettre en parallèle. Les modèles deux et trois ne sont pas indépendants d’une comparaison entre l’état de l’appareil psychique et le mécanisme cérébral. Ils n’ont pas pour autant à se référer au modèle physiologique du niveau un, qui veut d’ailleurs se dire biologique. Or, tout est biologique pour autant que tout ce qui se réfère à la pulsion appartient à des programmes inscrits dans la mémoire cérébrale. C’est pourquoi, à propos du niveau un, j’ai préféré parler de modèle physiologique pour mieux souligner qu’à ce stade, Freud s’appuie sur un modèle très rudimentaire du système neuronal. La théorie de l’attachement n’est pas plus biologique que celle de la sexualité infantile, peut-être un peu plus simple dans son mode de développement et ses mécanismes de production cérébrale.

24On ne peut donc que récuser l’idée que le modèle biologique proposé pour la définition de la pulsion ne peut en rien être retenu pour comprendre et décrire le fantasme et les motions pulsionnelles liés à la sexualité et, qui plus est, une théorie de l’amour et de la haine. Il ne s’agit pas ici de récuser le fondement biologique de l’acte psychique mais la pertinence du modèle physiologique retenu.

25Pourquoi alors ne pas distinguer l’acte, et son mouvement propre, des excitations qui fonctionnent comme des signaux externes ou internes, des déclencheurs ? Si l’on se réfère au modèle des Nouvelles conférences, on peut dire que l’inconscient proprement dit, dans le ça, dispose de la force d’agir et de penser en réponse aux signaux déclencheurs du corps et du monde extérieur. Le « chaudron » excitant est constitué par les actes psychiques inconscients eux-mêmes et non par des sources corporelles, complétées éventuellement par des sources extérieures.

26Les défenseurs de la théorie canonique de la pulsion d’origine organique diront précisément que c’est de cela qu’il s’agit. Ce qui impliquerait qu’ils tiennent le fantasme inconscient lui-même pour la pulsion, ou motion pulsionnelle. Mais ce serait méconnaître l’enjeu précis du débat. Car on ne peut à la fois assimiler l’acte à la pulsion et parler d’une exigence de travail que la pulsion impose à la psyché. Fantasme inconscient ou travail de mentalisation ? Il faut choisir.

27La manière dont sont considérés la nature de l’objet de la pulsion et le concept de relation d’objet reflète cette dimension contradictoire. C’est toute la discussion concernant cette double question qu’il faudrait ici reprendre. La question de l’objet est une autre illustration du fait que nous ne pouvons pas, sans risque, passer d’un niveau d’analyse à l’autre et parcourir ainsi le chantier en négligeant la diversité des bâtiments et des échafaudages. Au niveau un – celui prétendument biologique – l’objet est clairement extérieur, extérieur à la pulsion elle-même mais extérieur à l’appareil psychique, du moins initialement.
Au second niveau – celui des motions pulsionnelles sexuelles – l’objet est figuré dans la scène qui présentifie la motion pulsionnelle. Il n’est pas interchangeable, compte tenu des mutations de ces motions. Nous dirons qu’il est la figure excitante du fantasme, objet interne qui pourra être matérialisé dans une action motrice, une pensée ou une identification.
Au troisième niveau – celui du dualisme de l’amour et de la haine, l’objet à nouveau « s’extériorise », il devient l’autre dans la totalité de son être auquel s’adresse le désir qui naît dans le moi total. Ici s’introduit un débat crucial entre une vue qui ouvre à une perspective interpersonnelle et au travail psychique du pré-conscient, et, à l’extrême opposé, une vue qui décompose, qui déconstruit à nouveau ce rapport haine-amour, pour le situer sur le terrain des pulsions partielles les plus archaïques.
Il est donc inapproprié d’ouvrir un débat entre pulsion et relation d’objet à partir des problématiques diverses qui concernent la notion de relation d’objet ; elles sont la conséquence de la doctrine canonique de la pulsion, non pour la contester mais pour la compléter.
S’agit-il en fin de compte du destin de la pulsion ou du destin du concept ? La pulsion ne se transforme pas entre les trois mouvements décrits. Ceux-ci relèvent d’un mode d’écoute du pulsionnel dans la vie psychique. À l’observation neurophysiologique la plus générale succède l’écoute du fantasme conscient ou inconscient dans leurs expressions cliniques et, finalement, celles de l’acte d’amour ou de haine entre le soi et l’autre.
En termes d’objet de la pulsion, on passe ainsi de l’image d’un objet extérieur à l’organisme et inerte, à celle de l’objet qui s’offre à la réalisation du fantasme par identité de perception, ou qui reflète simplement l’objet-source du fantasme, l’acteur du fantasme, ou enfin une altérité désirante, objet signifiant le désir de l’autre.
Mais le plus intéressant et le plus riche en implications cliniques et théoriques, c’est moins la diversité des points de vue que le passage de l’un à l’autre. Bien des débats, qui ont occupé ou occupent encore la psychanalyse, s’appuient sur la manière dont est saisi le premier passage, du modèle physiologique au modèle clinique. L’ambiguïté de la définition comme concept limite de l’organique au psychique illustre la difficulté d’en rendre compte, et par conséquent la diversité de son usage. S’agit-il au niveau clinique d’une mentalisation de la pulsion biologique – sexuelle en l’occurrence – ou de la prise en compte des formations psychiques présentées sur le mode de la mise en acte « hallucinatoire » inconsciente ? Dans le second cas, il ne s’agit plus d’une simple poussée mais d’une réalité psychique. C’est là tout le débat entre un point de vue freudien et kleinien, qui a si fortement animé les grandes controverses des années 1940 à Londres mais dont on retrouve ici, en France, des échos.
Quant au passage de l’objet du fantasme à l’autre, si Melanie Klein a cherché à le conceptualiser dans l’opposition entre phases parano-schizoïde et dépressive alors que d’autres y voyaient la marque du moi, ou du préconscient, ou l’expression d’une maturité pulsionnelle génitale, ce n’est pas un hasard si Lacan a développé sa lecture de « Pulsions et destin de pulsions » sur le passage de l’objet du fantasme au désir de l’autre, fondant là l’articulation entre les registres de l’imaginaire et du symbolique.
Le destin de la pulsion – il faudrait mieux dire le destin du pulsionnel – ne suit pas un chemin qui, partant du pur biologique, aiderait la personne à s’accomplir dans le rapport à l’objet total, en passant par les chemins des inversions et autres mutations qui occupent le destin du fantasme. C’est tout le chemin qui va des actes sensori-moteurs élémentaires (les éléments ? de Bion ?) à la construction pré-consciente « moïque » du das Lieben qu’il faudrait parcourir en suivant la topique dite première topique. Quant à la perspective structurale, elle a pour fonction, non de se substituer à la topique (d’où le terme impropre de deuxième topique) en substituant à l’inconscient proprement dit un ça réduit à une excitation somatique, mais de compléter le trajet du pulsionnel par les mécanismes de production et de régulation qui en gèrent le destin. Ce sont les processus de transformation – dont le point de vue topique de Freud a jeté les bases – qu’il s’agit de décrire avec soin. Lacan, Winnicott et Bion, si souvent cités ensemble, ont en effet apporté des éléments éclairants, mais il faudrait citer bien d’autres auteurs. C’est tout un chantier qui est ainsi ouvert, alors que la référence à la pulsion comme force biologique endogène, extérieure en quelque sorte à la mentalisation qu’elle impose, semble une solution simpliste, une fausse théorie scientifique, au mieux une doctrine.

Notes

  • [1]
    N. Delattre et D. Widlöcher, Psychanalyse en dialogue, Odile Jacob, 2003.
  • [2]
    En 1964.
  • [3]
    J. Laplanche, Le fourvoiement biologisant de la sexualité chez Freud, Les empêcheurs de penser en rond, 1993.
Daniel Widlöcher
Psychanalyste
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2011
https://doi.org/10.3917/lcpp.015.0011
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