Accueil Revues Revue Numéro Article

Lignes

2004/1 (n° 13)


ALERTES EMAIL - REVUE Lignes

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 130 - 146 Article suivant
1

L’Union européenne s’enorgueillit désormais d’une monnaie commune, mais il lui manque toujours une langue commune. Dès le début, bien entendu, les langues officielles des États membres ont été reconnues comme langues de la Communauté européenne, et plus tard de l’Union. À l’époque, les États fondateurs totalisaient quatre langues, l’anglais, le français, l’italien et le néerlandais, une quantité facilement gérable. Sans grande difficulté, le français a été choisi comme langue de travail pour l’administration naissante de la Communauté, de même qu’il avait été la langue de la diplomatie jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et la seule langue officielle de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, ancêtre de la CEE. En cette période d’après-guerre, les Allemands et les Italiens gardaient profil bas et les néerlandophones (même en incluant les Flamands de Belgique) n’étaient pas assez nombreux pour peser dans la balance, d’autant plus que le néerlandais n’était guère enseigné ailleurs qu’aux Pays-Bas.

2

Le premier élargissement de la CEE en 1973 amena l’entrée des Britanniques et des Irlandais (dont pratiquement tous étaient de langue maternelle anglaise) et des Danois qui, dans leur grande majorité, avaient appris l’anglais à l’école. En fait, l’anglais devint rapidement la deuxième langue de travail du personnel administratif, et la lingua franca officieuse du Parlement européen. Les Allemands n’ont jamais fait de grands efforts pour promouvoir leur langue et, en général plus à l’aise en anglais qu’en français, ils ont même contribué à la progression de l’anglais [2][2] Cf. I. Bellier « Moralité, langues et pouvoirs dans.... À ce jour, le français est la langue la plus fréquemment utilisée dans les déclarations écrites et orales des officiels, sauf pour les contacts avec les États extérieurs à l’Union, pour lesquels les deux langues sont à peu près à égalité parmi les membres du Parlement. L’allemand arrive loin derrière en troisième position, les autres langues ne jouant qu’un rôle mineur dans les conversations au quotidien [3][3] Cf. M. Schlossmacher, « Die Arbeitssprachen in den....

3

Avec l’arrivée de la Grèce en 1981, de l’Espagne et du Portugal en 1986, de l’Autriche, de la Finlande et de la Suède en 1995, les langues de l’Europe sont passées de quatre à neuf, puis à onze, une quantité quasi ingérable qui ne fera qu’augmenter lorsque la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et d’autres pays d’Europe centrale et d’Europe de l’Est rejoindront l’Union. Cette perspective a suscité pas mal d’inquiétudes, mais n’a jamais donné lieu à un débat approfondi.

4

Pendant ce temps, dans les années 1960, l’enseignement secondaire, dans toute l’Europe, a connu une expansion rapide. Sans se concerter, les pays membres ont mis en œuvre de profondes réformes de leur système scolaire et, ce faisant, la plupart d’entre eux ont réduit le nombre de langues étrangères obligatoires, n’imposant le plus souvent que l’anglais, ou laissant toute liberté aux élèves qui, presque partout, ont également opté pour l’anglais [4][4] Cf. J.-P. van Deth, L’Enseignement scolaire des langues.... Suite à ce développement de l’enseignement secondaire, les citoyens de l’Union qui ont étudié une ou plusieurs langues étrangères sont aujourd’hui plus nombreux qu’ils ne l’ont jamais été. La remarque s’applique au français, à l’allemand et à l’espagnol, mais c’est bien évidemment l’anglais qui marque la progression la plus spectaculaire.

5

Selon des chiffres récents, l’anglais était enseigné à 88% des élèves du secondaire dans l’Union européenne (pour l’année 1992/93, et en excluant l’Irlande et le Royaume-Uni). 32% apprenaient le français, 19% l’allemand, et 9% l’espagnol (là encore en excluant les pays dans lesquels ces langues constituent la langue officielle). La plupart des élèves de lycée en Europe n’étudient qu’une seule langue étrangère (la moyenne pour toute l’Europe étant de 1,2) et, apparemment, cette langue est l’anglais, à une écrasante majorité [5][5] Key Data on Education in the European Union, Luxembourg,.... Lorsqu’on leur demande (en 1997) quelles langues ils parlent assez couramment pour tenir une conversation, les jeunes Européens de l’Union (de 15 à 24 ans) répondent le plus souvent l’anglais (55%), suivi par le français (20%) et l’allemand (11%) ; 29% répondent qu’ils sont incapables de s’exprimer dans une langue autre que la leur [6][6] « Les Jeunes Européens », Eurobaromètre, 47.21, Commission....

Les trois domaines de la communication

6

Dans le cadre de cette réflexion, il faut distinguer trois domaines de communication au sein de l’Union européenne. Tout d’abord, le domaine officiel, public : il concerne essentiellement les sessions du Parlement européen et les travaux de la Commission européenne. À ce niveau, c’est le traité initial qui s’applique, lequel reconnaît que toutes les langues officielles des États membres sont ipso facto celles de l’Union ; qui plus est, les décisions de l’UE doivent être publiées dans chacune de ces langues, dans la mesure où elles affectent les lois des différents pays membres. On trouve en second lieu le domaine du personnel administratif de la Commission, qui a plus ou moins officiellement adopté deux ou trois « langues de travail » pour ses échanges au quotidien et pour la correspondance interne. Enfin, il existe un troisième domaine qui n’est ni officiel ni institutionnel, celui des citoyens de l’Europe, parmi lesquels un certain nombre de langues entrent en concurrence, dans diverses parties de l’Union et dans des sphères de communication différentes.

7

En fait, alors qu’on utilise les onze langues officielles de l’Union dans les grandes occasions, les cérémonies publiques et les documents officiels, les conversations échangées dans les couloirs du Parlement et les salles de réunion du personnel se font en deux langues seulement, l’anglais et le français. Lorsqu’on en vient au troisième domaine, celui des citoyens, les statistiques et les sondages sont unanimes : l’anglais est le premier vecteur de la communication transnationale, tandis que l’allemand, l’espagnol et le français jouent un rôle secondaire dans les pays concernés et dans une petite partie des échanges culturels et commerciaux.

8

« Le problème des langues est le non-dit majeur de l’intégration européenne[7][7] La situation n’a pas changé. Voir A. de Swaan, « The.... » Mais, dans ce dernier cas aussi, ne rien décider équivaut à prendre des « non-décisions » – et celles-ci risquent d’affecter la constellation des langues européennes plus gravement et plus durablement qu’aucune politique explicite n’aurait pu le faire. Le mutisme passif de l’Union à cet égard s’accompagne d’un non-débat, à peine troublé par quelques conférences ou publications qui sont nécessairement vouées à rester lettre morte. Dans les rares occasions où la question des langues est néanmoins évoquée, elle provoque une levée de boucliers chez les experts de tout poil, qui profitent de l’occasion pour exposer une fois de plus leurs convictions et leurs combats, aussi fidèlement respectueux des droits de la langue de chacune des parties en présence qu’acharnés à défendre un ambitieux projet de rapprochement culturel de l’Europe. C’est oublier qu’on ne peut sérieusement courir ces deux lièvres à la fois.

9

Dans le même temps, l’UE continue de dépenser des ressources humaines et financières considérables pour assurer l’interprétation simultanée d’une langue officielle à une autre, à l’occasion des événements solennels tels que les sessions du Parlement européen et les principales réunions de ses commissions, et la traduction de tous les documents officiels dans les onze langues de l’Union (auxquelles s’ajoutent à l’occasion l’irlandais et le catalan). Pour les rencontres informelles entre les membres de l’administration et les parlementaires, les langues de travail sont le français et, de plus en plus souvent, l’anglais. Depuis 1990, le chancelier allemand demande une fois l’an que l’allemand soit inclus dans ces langues de travail et, de temps à autre, l’un des États membres demande à son délégué de réclamer – au moins en public – un statut d’égalité pour sa propre langue. Mais derrière les portes closes, au moment de prendre les décisions, le souci des participants est avant tout d’éviter le handicap de parler une langue que personne ou presque ne comprend, et ils optent spontanément pour l’une de ces deux langues de travail.

10

À bien des égards, la dynamique – et l’inertie – de la constellation des langues européennes sont assez proches de celles des autres entités multilingues et multinationales, telles que l’Inde, le Nigeria, les Philippines ou le Sénégal, aussi bien sur le plan institutionnel qu’en ce qui concerne la société civile. Les groupes linguistiques résistent à l’adoption officielle d’une langue qui s’identifie à une autre communauté ethnique ou nationale, même si elle est largement répandue à travers tout le territoire, même si elle est couramment parlée dans leurs propres rangs, au nom d’une certaine « jalousie linguistique », un refus de reconnaître la langue de l’autre et d’accorder à ceux dont c’est la langue maternelle le prestige, la charge symbolique et l’avantage pratique qui l’accompagnent. C’est une position parfaitement compréhensible, voire défendable, mais qui n’en génère pas moins immobilisme et inertie. De plus, en de telles circonstances, les politiques et les citoyens, en public, prennent haut et clair la défense de leur langue, tout en profitant discrètement, en privé, des avantages que propose cette autre langue plus largement répandue et connue, l’utilisant pour conduire leurs propres affaires ou choisissant une école dans laquelle elle sera enseignée à leurs enfants. David Latin, très justement, rapproche cette tendance de l’opposition qu’établit Mandeville entre le « vice privé et la vertu publique ». Mais, dans le cas qui nous occupe, aucune « langue cachée » ne contribue à fonder un avenir linguistique optimal pour tous.

11

Il semble indispensable, à ce stade de la discussion, de clarifier la question du langage européen en rappelant les arguments les plus fréquemment mis en avant. Le débat, pour autant qu’il y en ait un, se définit par le dilemme entre la multiplicité des langues de l’Europe et l’efficacité de la communication mutuelle. L’argument le plus souvent avancé contre la reconnaissance de toutes langues des pays membres est que l’interprétation et la traduction dans chaque sens coûtent déjà très cher, et que ce coût deviendra prohibitif au fur et à mesure que d’autres membres feront leur entrée. Chaque nouvelle admission ajoute à la charge de travail une nouvelle série de traductions dans les deux sens. Financièrement parlant, l’argument paraît convaincant, mais il ne tient pas la route. De fait, l’interprétation et la traduction représentent le poste de dépense le plus important. Mais, pour une entité politique en voie de constitution, la formation et l’emploi d’intermédiaires hautement qualifiés entre des cultures nationales qui doivent, d’une manière ou d’une autre, se trouver des points communs, est à mon sens un investissement vital, aux effets invisibles et pour la plupart extérieurs, qui se révélera rentable à long terme, souvent de façon imprévisible. La dépense engagée pour former des Européens multilingues et multiculturels ne doit pas être évaluée sous l’angle restrictif des bénéfices tangibles dans un contexte institutionnel immédiat, elle doit aussi être considérée comme une contribution indispensable au recrutement d’un corps européen de médiateurs culturels et linguistiques. Cette perspective plus large a des conséquences directes sur la façon dont les interprètes et les traducteurs doivent être recrutés et formés. Cela suppose, en vérité, que l’Union européenne se préoccupe d’établir ses propres écoles de langues, au sein desquelles la traduction ne serait pas enseignée comme une technique, mais comme le point d’ancrage d’une vocation linguistique, intellectuelle et culturelle.

12

Il existe une objection plus profonde à la multiplicité des langues employées pour la communication entre les États d’Europe, même si elle est moins souvent exprimée : le « déficit démocratique » notoire de l’UE, dû en grande partie à l’absence d’un véritable espace public, où l’on pourrait débattre des problèmes politiques, sociaux et culturels, où les citoyens seraient en mesure de suivre ces débats et, le cas échéant, d’y participer. Ce qui freine la création de cet espace public européen, c’est le fait qu’on ne puisse définir une langue (ou éventuellement deux ou trois) que tous les citoyens seraient en mesure de comprendre. Nous touchons là au cœur du débat. Ce n’est pas seulement un problème pratique auquel il suffirait d’apporter des solutions pragmatiques, c’est un problème inhérent à la nature démocratique du régime européen en gestation. En tant que principe politique et culturel, cette considération influence peu ou prou les objections qui suivent. Presque tous les arguments qui reviennent régulièrement dans la discussion visent à défendre la quantité et la diversité des langues de l’Union européenne, voire à s’en féliciter. Je propose ci-après un bref inventaire des douze arguments les plus courants, chacun d’eux étant suivi d’une réfutation.

13

i. Il n’est pas souhaitable de choisir une seule langue de communication transnationale, ou un petit nombre d’entre elles. La multiplicité des langues garantit une culture polymorphe, alors que le choix de quelques langues, voire d’une seule, aura l’effet contraire.

14

i.1. Sans une langue commune, ces cultures auront du mal à entrer en contact l’une avec l’autre, et les gens continueront à vivre dans un environnement culturel homogène et frileux, sans se préoccuper des autres nations.

15

ii. Il n’est pas nécessaire de choisir une langue ou quelques-unes ; au contraire, tous les jeunes d’Europe devraient apprendre trois langues étrangères ou plus, de façon à être compris du plus grand nombre, voire de tous.

16

ii.1. C’est typiquement la prise de position des linguistes. La plupart des élèves trouvent difficile de tenir une conversation dans une seule langue étrangère, et seuls les jeunes gens particulièrement doués et motivés pourront y parvenir en plusieurs langues.

17

iii. Il n’est pas nécessaire d’opérer une sélection restreinte des langues de communication transnationale : au contraire, les jeunes Européens ont simplement besoin d’acquérir une connaissance passive de plusieurs langues, de façon à pouvoir comprendre la plupart des autres à l’oral (ou de les lire), et à être compris eux-mêmes lorsqu’ils parlent ou qu’ils écrivent.

18

iii.1. C’est lorsqu’il est le moins utile que ce « dialogue polyglotte », appelé aussi « stratégie de l’intercompréhension », marche le mieux : par exemple entre les locuteurs des langues scandinaves (et, dans une moindre mesure, des autres langues germaniques), les utilisateurs du romand ou ceux des langues slaves [8][8] Cf. R. Posner, « Der polyglotte Dialog, Ein Humanistengespräch.... Il peut aussi fonctionner entre l’allemand et le français, ou entre le français et l’espagnol, dans la mesure où la plupart des enfants d’âge scolaire ont appris ces langues au lycée. Jusqu’à présent, cette stratégie n’a pas été appliquée très souvent, et n’a fait l’objet d’aucune analyse sérieuse. On peut toutefois penser que le système ne fera que privilégier les langues les plus répandues et les plus largement enseignées, sachant que les petits groupes linguistiques comme les Danois pourront sans doute acquérir une connaissance passive de l’allemand, alors que l’inverse reste très improbable. Cependant, l’argument est plus réaliste que le précédent, et demande réflexion.

19

iv. Le choix d’une ou plusieurs langues deviendra vite inutile, dans la mesure où la traduction automatique, par le biais d’ordinateurs de poche maniables et performants, permettra à tout le monde de se comprendre.

20

iv.1. À ce jour, les logiciels de traduction n’ont pas fait la preuve de leur capacité à gérer les langues naturelles, et le problème est bien loin d’être résolu (la reconnaissance vocale est parvenue à un stade beaucoup plus avancé). Si les gens avaient la bonne idée de parler et d’écrire comme des machines, nul doute que les machines réussiraient beaucoup mieux à traduire leurs propos. Notons qu’un certain nombre de scientifiques et de hauts fonctionnaires s’y emploient…

21

v. Ne réduisons pas le nombre de langues que nous utilisons. Certains concepts, certaines convictions et certaines sensations ne peuvent s’exprimer que dans la langue qui les a forgés, modelés, vécus. Il existe un certain nombre de signifiants – d’une importance cruciale – qui sont à jamais intraduisibles. Il est donc indispensable que toutes les langues continuent d’être employées.

22

v.1. Voici un postulat non sequitur, même s’il rencontre un large soutien, en raison de son apparente profondeur. Il dénie aux messages transmis la possibilité de franchir les barrières linguistiques, quelle que soit la langue concernée et quel que soit le sens de la traduction. Les écueils risquent au contraire de se multiplier et de s’aggraver si les tentatives de traduction sont moins nombreuses. Ils seront bien mieux décelés et gérés si les traductions sont plus ciblées, à partir ou en direction d’une seule langue, ou d’un choix limité de langues.

23

vi. Ne réduisons pas le nombre des langues. Même les mots les plus facilement traduisibles en apparence peuvent véhiculer des significations très différentes de leurs équivalents dans d’autres langues, par exemple le mot espagnol « pais », ou le mot « land » en anglais.

24

vi.1. Cette variante de l’argument précédent est un pont-aux-ânes courtois des rencontres internationales, dans la mesure où il permet aux interlocuteurs en présence de briller par leur connaissance des vocabulaires étrangers. Les contre-propositions sont les mêmes qu’en v.1.

25

vii. La majorité des personnes qui s’expriment dans une langue étrangère ne se rendent pas compte que leurs mots ne traduisent pas toujours leur pensée, ce qui peut amener des malentendus d’autant plus graves qu’ils passent inaperçus.

26

vii.1. Certes, si les gens ne connaissaient que leur langue maternelle, ils ne commettraient aucune faute en s’adressant à des interlocuteurs étrangers : ils ne communiqueraient pas du tout.

27

viii. Une langue véhiculaire, largement utilisée par des locuteurs dont ce n’est pas la langue maternelle, risque de dégénérer, parce que les étrangers qui l’utilisent ne se servent que des formes grammaticales simples et du vocabulaire de base, et encore en faisant des fautes.

28

viii.1. Quelques Français (le ministre de la Culture, entre autres) ont avancé cet argument pour railler la prédominance de l’anglais, dont beaucoup d’étrangers, avancent-ils, usent et abusent. « Ils sont trop verts », dit-il. En réalité, lorsqu’ils s’adressent à des personnes qui parlent mal leur langue, les locuteurs dont c’est la langue maternelle font l’effort de la simplifier, mais il est clair qu’ils n’utiliseront jamais entre eux cette version basique, pas plus qu’avec des étrangers dont les connaissances linguistiques sont meilleures. À long terme, différentes variantes ont vu le jour, par exemple l’anglais américain, l’anglais britannique, l’anglais de l’Inde et l’anglais des Caraïbes, ou encore le français de métropole, le canadien et le français d’Afrique occidentale. Les formes « élaborées » de ces langues anglaises ou françaises restent mutuellement compréhensibles par tous. On voit mal comment quelque chose pourrait être endommagé ou dommageable dans un tel processus, ou comment le discours incertain des étrangers ou des immigrants pourrait entamer l’intégrité de la langue standard.

29

ix. Une langue vernaculaire est appelée à dégénérer et, à plus long terme, à tomber dans l’oubli, si ceux dont c’est la langue maternelle décident d’apprendre et d’utiliser une autre langue, surtout si cette dernière est mieux notée, et largement utilisée dans les rapports avec l’extérieur. Ils peuvent même être tentés d’utiliser cette langue entre eux, plutôt que leur langue maternelle.

30

ix.1. On ne peut pas nier que ce risque existe. C’est ce qui est arrivé aux langues régionales lors de l’unification linguistique des États-nations d’Europe : en Grande-Bretagne, le gallois et l’écossais ont pratiquement disparu, de même que le provençal ou le breton en France. Les langues officielles de l’Union européenne, il est vrai, sont sans doute plus solides, dans la mesure où chacune d’elles est défendue par un État membre, voire deux. Ce qui rend les langues nationales plus « résistantes », sans aucun doute, que ces parlers locaux plus « flous » qui passent imperceptiblement d’un dialecte à l’autre et évoluent librement sous une forme presque exclusivement orale. La protection de l’État, au contraire, garantit l’enseignement d’une langue standard dans les écoles, cette langue officielle est codifiée par des lois, enregistrée par la littérature, imprimée dans des livres, respectée par l’usage administratif et souvent amendée par une académie d’érudits. Pourtant, même si ce danger semble exclu, l’enjeu est si important que le problème mérite considération, et qu’il doit faire l’objet d’une étude empirique, historique et comparative.

31

x. Les gens ont le droit de parler (et d’écrire) la langue qu’ils veulent : les dialectes, les langues régionales et, plus sûrement encore, la langue officielle du pays où ils vivent. Enfreindre ce droit conduit au « linguicisme », une forme de discrimination qui viole le droit au langage, considéré comme une subdivision des droits de l’homme [9][9] Voir la conclusion de Posner, in « Society, civilization,....

32

x.1. En vérité, si la liberté d’expression n’est pas un vain mot, non seulement les gens ont le droit de dire ce qu’ils veulent, mais aussi de le dire dans la langue qu’ils veulent. Il faut donc que l’État ait de bonnes raisons pour empêcher les citoyens de s’exprimer dans la langue qu’ils préfèrent. L’obligation légale de faire passer une information ou d’enregistrer un consentement donne aux responsables de l’administration et du gouvernement une bonne raison d’exiger qu’une seule langue, choisie parmi un nombre limité de langues agréées, soit utilisée.

33

Le droit de libre parole n’a pas pour corollaire l’obligation pour quiconque d’écouter cette personne, encore moins de comprendre la langue dans laquelle elle choisit de s’exprimer. Impossibile nemo regiretur, à l’impossible nul n’est tenu.

34

Il va sans dire que les personnes qui souhaitent se faire entendre hors du cercle de leur langue maternelle ou régionale doivent parler une langue que l’auditoire visé comprenne, ou alors trouver un interprète. Ce n’est pas une question de droit, mais de sens pratique.

35

xi. Choisir une ou plusieurs langues pour communiquer par-delà les frontières ou pour les utiliser au niveau administratif général et en exclure d’autres accroît le prestige et le pouvoir symbolique des locuteurs des langues sélectionnées, de leur culture et de leur société, au détriment de ceux dont la langue n’a pas été retenue.

36

xi.1. C’est un argument qui se tient, et il est difficile de trouver le moyen de corriger cette plus-value symbolique unilatérale et parfaitement imméritée. C’est l’une des raisons pour lesquelles il est important de réfléchir à une politique active en matière de langue et de culture au niveau de l’Union européenne : pour réparer ou compenser par des mesures culturelles une répartition inéquitable du prestige linguistique.

37

xii. Le fait même de soulever la question d’une langue européenne peut renforcer l’espoir qu’une seule langue (ou à la rigueur deux ou trois) devienne dominante, et inciter les gens à l’apprendre (ou à les apprendre), la prophétie apportant ainsi à bon compte de l’eau à son propre moulin.

38

xii.1 Les Européens n’ont pas besoin de l’avis des experts pour décider quelles sont les langues étrangères qu’il faut apprendre, non plus que les écoles pour définir leurs programmes. Pour le moment, 80% des élèves du secondaire, dans toute l’Europe, apprennent l’anglais, et tous les lycées l’enseignent dès lors qu’ils offrent un enseignement des langues. Quoi qu’il en soit, les citoyens ont droit à une information complète sur le problème des langues comme sur n’importe quelle autre question, et il n’est pas interdit de leur dire que ces informations risquent de générer une forme d’autosatisfaction.

39

Le « déficit démocratique » de l’Union européenne, je le répète, est dû en grande partie au fait qu’elle ne dispose pas d’une langue commune, alors même qu’un régime démocratique présuppose un débat public continu, une arène publique largement accessible. Or, aucun espace public européen de cette sorte ne peut voir le jour tant que les citoyens se heurteront aux barrières linguistiques. Mais, si la différence de langage est un obstacle majeur à ce libre échange, ce n’est certainement pas le seul. En réalité, les chemins de la communication en Europe n’ont pratiquement jamais fait l’objet d’une étude sérieuse. Il ne fait aucun doute, cependant, que les principaux moyens de communication et de débat fonctionnent presque exclusivement dans un contexte national et pour un public national. Même lorsque les barrières linguistiques n’existent pas, comme c’est le cas avec l’anglais au Royaume-Uni et en Irlande, avec l’allemand en Autriche et en Allemagne (et en Suisse alémanique), le néerlandais aux Pays-Bas et dans la partie flamande de la Belgique, ou le français en France et en Wallonie (et aussi en Suisse romande), on constate que l’échange d’informations et d’opinions ne se limite pas moins aux frontières nationales. Lorsque les nations, en outre, ne parlent pas la même langue, les échanges factuels et émotionnels sont plus restreints encore.

40

Ce qui passe allègrement les frontières, en Europe comme ailleurs, ce sont les rencontres sportives et les émissions de divertissement, dont la plupart sont des événements mondiaux contrôlés par des consortiums américains, mais dont certains demeurent véritablement européens dans leur origine et dans leur portée, comme le Concours Eurovision de la chanson ou les diverses compétitions mettant en jeu un titre européen. En revanche, il existe peu ou pas du tout de programmes portant sur des questions politiques, sociales ou culturelles qui soient destinés à l’ensemble du public européen [10][10] La chaîne franco-allemande ARTE est exceptionnelle.... À quelques exceptions près (d’origine américaine pour la plupart [11][11] Par exemple, International Herald Tribune, Times, Newsweek,...), il n’existe aucun organe de presse s’adressant à un public européen, ni aucune émission de radio ou de télévision en ce sens [12][12] The Economist en Grande-Bretagne, par exemple, Le Monde....

41

En conclusion, il n’existe pas d’espace public européen au sens traditionnel du terme et cela est dû en grande partie à un cloisonnement durable, en fonction des frontières nationales et linguistiques. Ce qui implique que la question de la langue doive être replacée dans le contexte politique. Le débat sur une langue européenne tarde à s’instaurer faute d’un espace public, et cet espace ne peut être mis en place tant qu’il n’existe pas de langue commune. C’est ce cercle vicieux qui explique notre immobilisme en la matière.

42

Dans le même temps, en l’absence d’un espace public unique, il existe une myriade de niches, dont chacune offre un forum de discussion aux États membres qui partagent les mêmes intérêts. Plus le sujet est restreint, mieux les choses se passent : experts, techniciens et spécialistes n’ont aucun mal à se retrouver, pas plus que les entrepreneurs de la même branche, les fidèles de la même église, les athlètes du même sport ou les savants de la même discipline n’éprouvent de difficulté à trouver un terrain d’entente. Mais ces niches multiples, très soigneusement circonscrites, ne font rien pour contribuer à la création d’un espace européen. Au contraire, au fur et à mesure que le sujet s’élargit au point de concerner les questions culturelles, sociales et politiques, la communication se détériore. Il existe des milliers de revues spécialisées qui contiennent dans leur titre le mot « européen [13][13] Une recherche automatique du mot « Europ… » dans le... ». Mais lorsqu’on en arrive à des publications plus généralistes, on en trouve à peine plus d’une douzaine qui bénéficient d’une véritable distribution européenne. Même chose pour les rencontres et les congrès. Plus le sujet est vaste, plus il est difficile de réunir des fonds et d’attirer des participants à travers l’Europe.

43

Traiter le problème d’une langue européenne sous cet angle, c’est déjà piper les dés en faveur d’une ou deux langues, trois à la rigueur, choisies comme moyen exclusif de communication citoyenne. Mais ce choix peut très bien ne pas concerner les autres domaines de communication définis plus haut, la sphère officielle et publique et la sphère administrative et interne.

44

Le Parlement européen, à l’occasion de ses séances publiques, doit faire en sorte que la langue officielle de chaque État membre soit utilisée et traduite dans toutes les autres langues. Les membres du Parlement européen représentent les citoyens qui, dans leurs pays respectifs, ont voté pour eux et si, à un moment quelconque, ils souhaitent s’exprimer dans une langue que leurs électeurs comprennent, ils ont le droit de le faire. De toute évidence, ils veulent aussi convaincre leurs collègues, si bien que, chaque fois que nécessaire, ils peuvent s’adresser à eux dans une langue directement et largement comprise sur la bancs de l’assemblée. Ainsi, au fur et à mesure qu’une culture parlementaire européenne se mettra en place, on verra apparaître une « étiquette » linguistique qui fixera les occasions dans lesquelles on doit utiliser sa langue nationale ou la langue choisie pour une communication plus large.

45

Pour les rencontres quotidiennes officieuses entre parlementaires ou officiels, ce sont les considérations pratiques qui l’emportent. Si le recours à deux langues de travail, l’anglais et le français, semble un compromis acceptable, il paraît difficile d’ignorer plus longtemps l’allemand, langue maternelle d’un grand nombre de ressortissants des nouveaux pays membres. Il est possible aussi que ce soit la première d’une série de langues additionnelles.

46

Pour le troisième domaine, l’Europe des citoyens, il n’existe pas de politique explicite de la langue. Dans la réalité, c’est la politique de l’enseignement, déjà commentée, qui détermine la diffusion des langues en Europe. La plupart du temps, le gouvernement national décide des programmes scolaires sans se préoccuper des conséquences qu’ils peuvent avoir sur l’intégralité de la constellation des langues européenne, et sans prendre conscience de l’influence mutuelle qu’exercent les décisions des autres gouvernements sur la situation générale en Europe. En conséquence, le paradoxe est que l’anglais est aujourd’hui la langue la plus largement parlée sur le continent, où il n’est la langue maternelle de personne.

47

Isolément, aucun pays ne peut faire grand-chose pour lutter contre cette tendance. Il n’est pas du tout certain que les institutions de l’Union européenne soient en position de changer le cours actuel des choses.

48

Il a donc semblé que la politique la plus sage, dans un tel cas, était l’absence de toute politique. Le sort en est jeté : les citoyens de l’Europe choisiront eux-mêmes les langues qu’ils veulent apprendre, et se débrouilleront comme ils peuvent pour combler leurs lacunes. Dans leur plus grande majorité, ils utiliseront l’anglais pour la communication transnationale. Beaucoup d’entre eux mettront à profit leur connaissance passive d’une langue apparentée lorsqu’ils rencontreront les habitants d’un pays voisin. Cette stratégie de l’intercompréhension sera grandement facilitée si l’enseignement secondaire prépare les élèves en ce sens.

49

L’anglais continuant de progresser comme première « seconde langue » de l’Union, tôt ou tard viendra le moment, dans tous les pays, où chacun pourra parler anglais couramment avec ses concitoyens. Mieux encore, il se peut que toutes les fonctions de prestige s’accomplissent à terme en anglais.

50

À ce stade, les gens en arriveront sans doute à négliger leur propre langue, à s’exprimer en anglais avec leurs amis et connaissances et, finalement, ils ne verront plus l’intérêt de parler leur langue maternelle avec leurs jeunes enfants, qui apprendront donc l’anglais et rien d’autre. La langue nationale n’aura plus qu’à disparaître complètement. Pour certains, cette échéance est une catastrophe épouvantable, d’autres l’envisagent avec équanimité [14][14] Cf. J. Fishman, « On the limits of ethnolinguistic.... Au mieux, cela signifie que l’ensemble du patrimoine culturel collectif, l’intégralité des textes enregistrés dans cette langue, sous quelque forme que ce soit, deviendra inaccessible [15][15] Cf. A. de Swaan, « A Political Sociology of the World.... Aussi longtemps que l’État protégera la langue nationale, il n’y aura pas, sans doute, de risque réel d’extinction, mais cette perspective, pour improbable et lointaine qu’elle soit, doit absolument être reconnue et évaluée.

Notes

[1]

Nous publions ici une version légèrement abrégée du texte des conférences données par Abram de Swaan dans le cadre de la conférence de la Fondation européenne de la culture, à Oegsgeest, 9-11 octobre 1998 puis du congrès Nederlandse Taalunie, Bruxelles, 24-25 mars 1999.

[2]

Cf. I. Bellier « Moralité, langues et pouvoirs dans les institutions européennes », Social Anthropology, 3.3, 1995, pp. 235-250 ; U. Ammon, « The European Union », p. 262.

[3]

Cf. M. Schlossmacher, « Die Arbeitssprachen in den Organen der Europäischen Gemeinschaft. Methoden und Ergebnisse einer empirischen Untersuchung“, in Ammon, Ulrich, K. J. Mattheier & P. H. Nelde (sous la direction de), Sociolingistica, International Yearbook of European Sociolinguistics, vol. 8, English only ? in Europe, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1994, pp. 101-122 ; voir aussi V. Mamadouh, De talen in het Europese parlement, Amsterdamse sociaal-geografische studies, 52, Instituut voor sociale geografie, Universiteit van Amsterdam, 1995.

[4]

Cf. J.-P. van Deth, L’Enseignement scolaire des langues vivantes dans les pays membres de la Communauté européenne : bilans, réflexions et propositions, Bruxelles, Didier, 1979.

[5]

Key Data on Education in the European Union, Luxembourg, Office for Official Publications of the European Communities, 1996, pp. 54-55.

[6]

« Les Jeunes Européens », Eurobaromètre, 47.21, Commission européenne, 1997, pp. 39 et suivantes.

[7]

La situation n’a pas changé. Voir A. de Swaan, « The Evolving European Language System : A Theory of Communication Potential and Language Competition », International Political Science Review, 14.3, juillet 1993, pp. 241-256.

[8]

Cf. R. Posner, « Der polyglotte Dialog, Ein Humanistengespräch über Kommunikation im mehrsprachigen Europa », Sprachreport, 3, 1991, pp. 6-10 ; idem, « Society, civilization, mentality : Prolegomena for a language policy for Europe », in F. Coulmas, A language policy for the European Community, Berlin & New York, Mouton de Gruyter 1991, pp. 121-137. Voir aussi Ammon, Ulrich, Klaus J. Mattheier & Peter H. Nelde (sous la direction de), Sociolingistica, International Yearbook of European Sociolinguistics, vol. 8, English only ? in Europe, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1994, pp. 1-14.

[9]

Voir la conclusion de Posner, in « Society, civilization, mentality : Prolegomena for a language policy for Europe », in F. Coulmas, A language policy for the European Community, Berlin & New York, Mouton de Gruyter, 1991, p. 134. Voir aussi contributions in Linguistic human rights : Overcoming linguistic discrimination, T. Skuttnabb-Kangas & R. Phillipson (sous la direction de), Berlin & New York, Mouton de Gruyter, 1994.

[10]

La chaîne franco-allemande ARTE est exceptionnelle à tous égards. BBC World Service, France International, Voice of America et Wereldomroep (Pays-Bas) sont explicitement destinés à un public international.

[11]

Par exemple, International Herald Tribune, Times, Newsweek, Business Week, New York Review of Books.

[12]

The Economist en Grande-Bretagne, par exemple, Le Monde diplomatique en France, ou encore Liber, le remarquable trimestriel de Pierre Bourdieu, traduit en plusieurs langues.

[13]

Une recherche automatique du mot « Europ… » dans le catalogue des périodiques de la Bibliothèque électronique des Pays-Bas a permis d’afficher 6618 titres.

[14]

Cf. J. Fishman, « On the limits of ethnolinguistic democracy », in Linguistic human rights : Overcoming linguistic discrimination, op. cit., pp. 49-62.

[15]

Cf. A. de Swaan, « A Political Sociology of the World Language System (1) : The Dynamics of Language Spread », Language Problems and Language Planning, 22.1, printemps 1998, pp. 63-75 ; et (2), « The unequal exchange of texts », LPLP.

Plan de l'article

  1. Les trois domaines de la communication

Pour citer cet article

De Swaan Abram,  Pomier Lise-Eliane, « La constellation des langues », Lignes, 1/2004 (n° 13), p. 130-146.

URL : http://www.cairn.info/revue-lignes1-2004-1-page-130.htm
DOI : 10.3917/lignes1.013.0130


Article précédent Pages 130 - 146 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback