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Matériaux pour l’histoire de notre temps

2006/2 (N° 82)

  • Pages : 138
  • Éditeur : BDIC

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L 'Institution qui se situe à l’articulation de la documentation et de la recherche, la BDIC a réuni les 4 et 5 octobre 2005 des professionnels de l’information scientifique (biblio- thécaires, archivistes et documentalistes) et des chercheurs français et étrangers autour d’une réflexion sur les mutations de leurs pratiques induites par l’informatique.

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Inscrite dans une perspective historique et comparatiste, cette réflexion visait à prendre la mesure des procédures de traitement électronique de la documentation et, partant, des nouvelles modalités de construction des sources par le chercheur, afin d’anticiper leurs éventuelles répercussions sur la production intellectuelle, ici principalement la production historique. Nietzsche n’avait-il pas affirmé que les outils influent sur la pensée ? Dès lors, quelle incidence pouvait avoir l’outil informatique sur l’écriture de l’histoire ? Si la question peut sembler ambitieuse (voire même prématurée : nous manquons encore de recul), nous disposons cependant d’indices suffisants pour savoir que les conditions de l’opération historiographique qui englobe toutes les phases du travail du chercheur, de l’établissement des sources à la narration, ont été notoirement modifiées par l’intervention des techniques informatiques.

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Invités à effectuer un retour sur nos pratiques respectives, à défaut d’avoir trouvé des réponses à toutes nos questions, nous avons eu du moins le sentiment d’avoir mené une véritable réflexion, réfléchissant souvent à haute voix, tant la rencontre de points de vue de professionnels et de chercheurs orientait chaque partie vers des angles morts de sa propre pensée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avions veillé à la parité de parole entre professionnels et historiens, des représentants de disciplines connexes (philosophes, sociologues et linguistes) ayant été également mis à contribution pour repousser l’horizon de la discussion. En un sens, c’était un pari parce qu’il s’agissait de faire dialoguer deux communautés qui se côtoient, mais n’échangent guère. Jusqu’au tournant informatique, tout au moins se croisaient-elles dans les salles de lecture. Aujourd’hui, la baisse de fréquentation des bibliothèques de recherche, services d’archives et de documentation dans tous les pays atteste qu’elles s’éloignent les unes des autres et seront appelées à le faire davantage encore.

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De même que les journées d’étude, dont il constitue les Actes, ce numéro de Matériaux comporte deux parties.

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Consacrée à la contribution des Archives et des bibliothèques à la naissance de la discipline historienne, la première de ces journées avait pour tâche la mise en évidence de la relation entre les plans de classement traditionnels élaborés dès le XVIIe siècle et la façon dont l’histoire a été écrite. Remontant à la constitution des premières grandes bibliothèques « profanes », à l’exemple de la bibliothèque du duc Auguste, à Wolfenbüttel, alors la plus riche d’Europe, et de la bibliothèque Mazarine, fondée à Paris en 1643, Ulrich Johannes Schneider et Robert Damien allaient, pour le premier, aborder le passage du catalogue du duc Auguste à celui réalisé plus tard par le philosophe Leibniz à Wolfenbüttel, pour le second, montrer comment la Mazarine, œuvre de Gabriel Naudé, était à l’origine d’un nouveau sujet du savoir, l’homo democraticus. Partant, quant à lui, des archives de la Prusse, paradigme d’un État basé sur un ordre bureaucratique, Wolfgang Ernst allait tenter de dégager le lien entre la classification adoptée par les Archives prussiennes et l’école historique allemande du XIXe siècle (Ranke), une réflexion poursuivie dans une optique différente par Alexandre Escudier, tandis que Philippe Grand analysait la correspondance entre les étapes qui ont présidé à la constitution des Archives de France et l’élaboration de « la mythologie de la nation » par l’historiographie française. Mais si la conception archivistique russe/soviétique, ou la fameuse BBK, classification de la Bibliothèque Lénine, à Moscou, pouvaient sans conteste être considérées comme matrice d’une historiographie de type soviétique, ainsi qu’allait l’affirmer Victoria Prozorova, la classification américaine Dewey ou le catalogue de la Bibliothèque nationale (avant qu’elle ne devienne la BnF), ou encore un plan de classement aussi original que celui des fichiers méthodiques de la BDIC, n’attestaient-ils pareillement l’inscription de l’idéologie de chaque époque dans la structure et le vocabulaire des catalogues ou inventaires ? D’où l’encouragement à la pratique de (dé) construction de l’archive au travers de sa « généalogie » prônée par Éric Ketelaar. Il revenait enfin à Charles Kecskemeti d’établir le constat d’un nouveau paradigme archivistique.

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Tournée vers le présent, la seconde journée fut introduite par Philippe Rygiel dont les réflexions sur le rapport à la culture technique des historiens entraient en résonance avec l’injonction du sociologue Francis Chateauraynaud à affronter les enjeux cognitifs et politiques associés au tournant électronique, tournant dont Geneviève Dreyfus-Armand devait rappeler l’une des premières évocations par André Zysberg dès 1987 dans un numéro de Matériaux. Deux tables rondes, l’une mobilisant des professionnels de la BDIC, de la BPI, de la BnF et du centre de documentation de l’IEP [1][1] Françoise Gaudet (BPI), Donatienne Magnier (IEP), Ouissale..., l’autre, des archivistes de l’EHESS, des archives départementales et municipales [2][2] Aldo Battaglia (BDIC), Gilles Désiré dit Gosset (Archives départementales..., puis de la BDIC, allaient initier les chercheurs aux pratiques de catalogage/indexation et d’établissement d’inventaires électroniques, phase quelque peu ingrate mais indispensable pour faire comprendre par quelle fort savante moulinette linguistique et par quelles non moins savantes normes de description passe le document et comment il peut parvenir jusqu’au chercheur. À ce stade, il revenait à ce dernier, quelque peu « assommé » par les démonstrations techniques, de faire comprendre à l’archiviste et au bibliothécaire que ces inventaires et catalogues lui étaient, en dernière analyse, destinés et que, s’il ne s’y retrouvait pas, ce n’était pas forcément à lui que la faute incombait. Ce qu’allait d’ailleurs expliquer Maryvonne Holzem pour laquelle les tentatives de représentation uniforme des notions sont à la base de ce qu’elle nomme « maltraitance linguistique », un jugement « revu et corrigé » par Odette Martinez, puis, à son tour étayé par Francis X Blouin.

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Qu’en était-il en fin de compte de l’écriture de l’histoire et de ses rapports avec la technique ? En quoi les contraintes techniques pèsent-elles sur la recherche historique ? Ce sont l’homogénéisation et la standardisation des pratiques que, tout en plaidant pour la diversité des modes classificatoires et en se prêtant au jeu du discutant, Carlo Ginzburg allait soupçonner d’entraver l’intervention souvent féconde du hasard dans la découverte et ce n’est certainement pas Marc Ferro qui allait le contredire au terme d’un large balayage des précédents dans l’histoire.

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Il reste à mentionner les contributions « hors conférence » de Christine Jungen et Carlo Ginzburg qui, en nous donnant leur témoignage, ont réintroduit l’expérience vivante dans notre austère problématique. Mais ces Actes sont aussi l’occasion de publier le texte de notre ancien collègue, Jacques Rolland, auquel, au tout début de notre réflexion, nous avions demandé son avis et qui, avec son apparente désinvolture habituelle pour tout ce qui touchait à la profession, nous remit à peine quelques jours plus tard cet écrit qui prouvait à quel point il avait bien évidemment pensé avant tout le monde à la question.

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Bien des questions, on le devine, resteront encore ouvertes après la lecture de ces pages. Nous procédons à tâtons, mus par ce qui est devenu entre temps bien plus qu’une intuition, qu’il nous faut creuser dans cette direction. C’est là une invitation supplémentaire à prolonger une réflexion dont tous les participants ont eu conscience qu’elle n’avait fait qu’ouvrir un chantier. S.C.

Notes

[1]

Françoise Gaudet (BPI), Donatienne Magnier (IEP), Ouissale Marzouk (BDIC), Irène Paillard (BDIC), Josué Seckel (BnF), Monique Suzzoni (BDIC) et Yves Tomic (BDIC).

[2]

Aldo Battaglia (BDIC), Gilles Désiré dit Gosset (Archives départementales de la Manche), Jean-Philippe Legois (CAARME) et Brigitte Mazon (EHESS).

Pour citer cet article

Combe Sonia, « L'historien face à l'ordre informatique. Classification et Histoire », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2/2006 (N° 82), p. 1-3.

URL : http://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2006-2-page-1.htm


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