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Matériaux pour l’histoire de notre temps

2007/2 (N° 86)


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Le développement des organisations d’étudiants catholiques à l’époque contemporaine accompagne celui de l’enseignement secondaire catholique et, plus tard, celui de l’enseignement supérieur libre. En effet, les groupes catholiques qui apparaissent au XIXe siècle ont pour principale fonction de préserver la piété des anciens élèves des collèges religieux, et en particulier des collèges jésuites. Dans ces derniers, les jeunes gens sont regroupés au sein de congrégations mariales, c’est-à-dire d’associations d’hommes placées sous l’invocation de la Vierge et vouées à la dévotion et aux œuvres [1][1] RP O’Sullivan, « Congrecaciones Marianas », in Charles..., qui ont alimenté de nombreuses spéculations tout au long du siècle [2][2] Michel Leroy, Le Mythe jésuite, de Béranger à Michelet,....

Les congrégations mariales

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Les congrégations mariales apparaissent comme un lieu de formation générale pour une élite de jeunes laïcs issus des collèges jésuites et, très tôt, un soin particulier est accordé à la formation intellectuelle des congréganistes au travers de foyers d’études et de conférences littéraires : la Congrégation parisienne se dote ainsi en 1822 d’une « Société des bonnes études », destinée à offrir aux congréganistes un lieu d’échanges intellectuels et de formation à l’usage de la parole, fréquenté, entre autres, sous la Restauration, par l’avocat Pierre-Nicolas Berryer. L’influence des jésuites sur la jeunesse de la haute société catholique française est alors indéniable : « La jeunesse est notre Inde », proclame en 1825 le RP général Fortis, qui presse les jésuites d’abandonner les missions lointaines au profit des missions intérieures et tout particulièrement en terrain estudiantin [3][3] Cité par Dominique Avon et Philippe Rocher, Les Jésuites.... Certes, l’ordonnance du 16 juin 1828 met fin aux activités des jésuites en France, mais la loi Falloux du 15 mars 1850, en mettant fin au monopole de l’Université pour l’enseignement secondaire, donne un nouvel élan à l’enseignement secondaire jésuite ainsi qu’à la Congrégation. En 1828, la Compagnie de Jésus comptait 7 collèges ; en 1880, elle en compte trente, où 815 jésuites encadrent 10 822 élèves. Certains de ces collèges atteignent une renommée qui dépasse de très loin ce que peut offrir l’enseignement public. Ainsi, l’école Sainte-Geneviève, rue des Postes à Versailles, ouverte en 1854 à destination des élèves préparant les concours d’entrée aux grandes écoles, connaît de grands succès sous la direction du RP Stanislas du Lac : dans la décennie 1870, près de 1 400 élèves sont admis à Polytechnique, Centrale, Navale et Saint-Cyr, dont le fils Mac Mahon et de futurs maréchaux. Au cours de la seule année scolaire 1878-1879, Sainte-Geneviève obtient 34 admis à l’École polytechnique, 73 à Saint-Cyr, 13 à l’École navale et 17 à l’École centrale. Par les décrets qu’il promulgue en mars 1880, qui entraînent l’expulsion des jésuites, Jules Ferry entend bien arracher à la Compagnie de Jésus « l’âme de la jeunesse française », mais le déménagement des collèges en Belgique et en Grande-Bretagne ne met pas fin aux succès de leurs élèves : à la fin du siècle, ils représentent près du tiers des effectifs des grands corps. Le 7 août 1913, une loi interdit donc aux élèves ayant étudié à l’étranger de se présenter aux concours de Saint-Cyr et de Polytechnique. Cette mesure radicale entraîne une baisse immédiate du nombre des inscriptions dans les collèges de l’exil, avant que le déclenchement de la guerre et l’Union sacrée ne conduisent le gouvernement à l’abandonner.

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La congrégation mariale a connu quant à elle un développement rapide dans la seconde moitié du XIXe siècle. Refondée au collège Vaugirard trois jours après la proclamation de l’Empire, elle s’installe ensuite rue des Postes puis rue de Sèvres où, pour masquer sa nature congrégative, elle prend le nom de « Réunion des jeunes gens de la rue de Sèvres ». Elle est dirigée, alors, par le RP Pierre Olivaint, qui meurt sous les balles des communards, rue Haxo, le 26 mai 1871. À partir de 1880, elle poursuit discrètement ses activités à l’Institut catholique, puis s’installe au 12-14 de la rue d’Assas, deux immeubles possédés par les jésuites sous couvert de prête-noms, qui regroupent peu à peu l’ensemble des œuvres d’étudiants catholiques de la Compagnie de Jésus. Les principales œuvres de jeunesse jésuites sont alors la conférence Olivaint, un cercle littéraire élitiste et conservateur fondé en 1874 qui regroupe plusieurs centaines d’étudiants de l’Institut catholique, de l’École libre des sciences politiques (ELSP) et, progressivement, des facultés de lettres et de droit, la conférence Laënnec, fondée la même année, qui encadre les congréganistes suivant des études de médecine, et la Conférence des étudiants des Beaux-arts, fondée en 1884 [4][4] David Colon, Un Cercle d’étudiants catholiques sous....

Les « conférences »

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Ces conférences littéraires sont jusqu’à la guerre, réservées aux congréganistes, tous célibataires (car le mariage équivaut à la sortie de la jeunesse et à l’entrée dans la vie adulte) et anciens des collèges jésuites, et visent à renforcer leurs liens de sociabilité et à les préparer à la vie publique. La Congrégation et les organisations qui en dépendent demeurent très longtemps, de fait, un foyer d’opposition au régime républicain : « Nous ne fréquentons guère, en France, le monde officiel », s’exclame en 1891 Mgr d’Hulst devant les congréganistes [5][5] Réunion des jeunes gens, Séance solennelle de clôture,.... La congrégation jésuite alimente également les œuvres catholiques ultramontaines du comte Albert de Mun, dont le secrétaire particulier, Charles Geoffroy de Grandmaison, est congréganiste et membre de la conférence Olivaint. Dans les années 1870, Albert de Mun recrute au sein de la Compagnie de Jésus et de ses œuvres l’aumônier et les principaux cadres de ses Cercles catholiques ouvriers [6][6] Philippe Levillain, Albert de Mun. Catholicisme français.... En 1888, deux ans après la création de l’ACJF, confronté à l’hostilité du clergé séculier envers cette œuvre de jeunesse qui dépasse les cadres diocésains traditionnels, il fait appel à la Compagnie de Jésus afin, écrit-il au provincial, de « recueillir l’ACJF et d’en faire l’instrument du salut social[7][7] Charles Molette, L’Association catholique de la jeunesse... ». Les jésuites lui accordent alors le concours de la « Réunion des jeunes gens » : le père directeur de la Congrégation, le RP Le Tallec, devient le premier aumônier de l’ACJF, et le vice-président de la conférence Olivaint, Joseph de Valence, en devient le vice-président.

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L’arrivée des jésuites à la tête de l’ACJF a provoqué des remous parmi les œuvres d’étudiants catholiques diocésaines, en particulier à Paris. Ainsi, le plus important groupe diocésain parisien, le cercle du Luxembourg, placé sous la présidence d’honneur de l’archevêque de Paris, démissionne de l’ACJF en 1891 pour protester contre la tutelle de Compagnie de Jésus sur cette organisation. À l’origine, le cercle se réduisait à une pension de famille pour étudiants, fondée rue Cassette par Emmanuel Bailly en 1819. En son sein naît dans les années 1820 une Société des études littéraires, qui fusionne brièvement avec la Société des bonnes études avant l’expulsion des jésuites de 1828. Après quelques vicissitudes, il se renomme Cercle catholique des étudiants de Paris et prend son essor au lendemain de la révolution de 1848, à l’initiative de M. Beluze, qui fait construire près du Luxembourg, au 61, rue Madame, un nouveau local pour cette œuvre d’étudiants. La démission du cercle du Luxembourg est motivée par une divergence de vue quant à l’objet de l’ACJF, « œuvre militante » pour ses promoteurs », mais qui, aux yeux des étudiants et aumôniers de la rue Madame, a plutôt vocation à se définir comme une « œuvre de préservation » face à la politique anticléricale des gouvernements républicains [8][8] Charles Molette, op. cit., p. 90.. Plus fondamentalement, le cercle du Luxembourg apparaît comme un groupe de « centre gauche », fréquenté entre autres, au fil du siècle, par Gabriel Dufaure, Albert Defins et Louis Marin [9][9] Gilles Le Béguec, « Jeunes et sages », in Recherches.... Les modérés du cercle du Luxembourg ont donc peu de points communs avec les conservateurs ultramontains qui se trouvent à la tête de l’ACJF. Force est de constater, en effet, que la Congrégation est alors, à l’image de la Compagnie de Jésus, un bastion légitimiste. L’ACJF, ouverte en principe à « tous les jeunes gens catholiques, capables d’exercer autour d’eux une certaine influence[10][10] Résolution du Conseil fédéral de l’ACJF de 1896, citée... », est en réalité composée majoritairement de groupes d’étudiants, et principalement de ceux dirigés par les jésuites. En 1891, elle revendique 70 conférences et 5 000 membres. L’encyclique Rerum novarum, le Ralliement et surtout l’élargissement aux jeunes ruraux et ouvriers du recrutement de l’ACJF modifient progressivement le rapport de forces. En 1914, les étudiants sont minoritaires dans une association qui compte une centaine de groupes et environ 140 000 membres.

L’élargissement du recrutement

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À la Belle Époque les cercles d’étudiants catholiques élargissent progressivement leur recrutement. Apparaissent d’abord de nouveaux groupes rattachés à des établissements privés, comme l’association des étudiants de l’Institut catholique, en 1897, ou le cercle d’Hulst, fondé en 1906 par le P. Beaussart à destination des anciens élèves du collège Stanislas dont il est l’aumônier. Apparaissent ensuite des groupes touchant les facultés et les écoles d’État : en ce domaine, les plus actifs sont les séculiers, qui fondent le groupe des architectes catholiques des Beaux-Arts, les dominicains, très présents dans les facultés de droit et de pharmacie, et même les maristes, qui fondent au 104 de la rue de Vaugirard, un foyer, la « Réunion des étudiants » et une conférence, le « cercle Montalembert », fréquentés notamment, avant-guerre, par Georges Goyau et François Mauriac [11][11] Pascal Diovada, Le 104 de la rue de Vaugirard et la.... Les lazaristes, à leur tour, s’intéressent au monde étudiant ; la création, à l’initiative de l’un d’entre eux, Fernand Portal, du groupe « tala » de l’École normale supérieure, permet aux groupes catholiques d’achever la conquête de la montagne Sainte-Geneviève [12][12] Régis Ladoux, Monsieur Portal et les siens, Paris,.... En province, les initiatives se multiplient, et la plupart des villes universitaires comptent un groupe d’étudiants catholiques. À Aix, une Société des amis des étudiants est fondée en 1912. À Angers, la conférence Saint-Louis, fondée en 1886 par Henri Bazin pour accueillir les élèves des facultés catholiques, élargit peu à peu son recrutement. À Besançon, les jésuites fondent avant la guerre la conférence Saint-Thomas-d’Aquin. À Bordeaux, l’Association catholique des étudiants de l’Université est créée en 1912. À Caen, le cercle Jeanne-d’Arc apparaît en 1905. À Dijon, le cercle Saint-Bernard est fondé en 1912 pour accueillir les étudiants catholiques non originaires de la ville. À Grenoble, le cercle des étudiants catholiques, dont les origines remontent à 1848, s’installe en novembre 1897 dans un immeuble de la rue de la Poste ; dirigé par les jésuites, il comprend une conférence littéraire, la conférence Saint-Hugues, fondée le 8 décembre 1890 [13][13] La conférence Saint-Hugues succède alors au cercle.... À Lille existe depuis 1876 une Fédération des étudiants de l’université catholique (FEUCL). À Marseille, la Maison des étudiants catholiques (Mec), fondée en 1886, accueille une conférence littéraire, la conférence Belzunce [14][14] Victor Génin, La Mec, Maison des étudiants catholiques,.... À Montpellier, l’Association catholique des étudiants, fondée par les jésuites à la fin des années 1870, est dirigée à la veille de la guerre par le clergé séculier. À Poitiers, les étudiants catholiques se réunissent au sein de la conférence Saint-François de Salles, fondée en 1873 par les jésuites du collège Saint-Joseph. À Rouen, le groupe Ozanam, fondé en 1881, s’adresse aux étudiants de toutes les écoles de la ville. À Toulouse, l’abbé Ricard fonde en 1911 l’Association des étudiants catholiques.

Un investissement plus important dans la vie étudiante

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Plus organisés que leurs prédécesseurs, les étudiants catholiques de la Belle Époque sont également plus investis dans la vie étudiante et dans la vie politique. À Paris, ils sont nombreux au sein de l’Association générale des étudiants de Paris (Agep), où ils soutiennent pour la plupart César Campinchi. Beaucoup militent également au sein du groupe parisien des étudiants d’Action française, qui apparaît en 1905. L’Action française est, en effet, très active au Quartier latin, où elle multiplie les chahuts et les manifestations antirépublicaines et antisémites [15][15] Jean-François Sirinelli, « Action française : main.... Les membres des groupes d’étudiants catholiques se trouvent très souvent aux côtés des étudiants nationalistes, que ce soit pour manifester contre les Inventaires (janvier 1906), contre le germaniste Charles Andler qui a accompagné ses étudiants en Allemagne (mai 1908), contre Amédée Thalamas, qui a contesté le caractère sacré de Jeanne d’Arc (décembre 1908), où contre le doyen Lyon-Caen, accusé d’avoir sanctionné des professeurs sur ordre du ministre (décembre 1909). L’Action française est représentée au sein de la Congrégation jésuite en la personne de René d’Aubeigné, en même temps secrétaire général étudiant de l’Action française et vice-président de la conférence Olivaint. Les anciens congréganistes sont, par ailleurs, assez nombreux dans le mouvement de Charles Maurras, à l’instar d’Octave de Barral, président de la fédération de Paris de l’Action française en 1914, ancien membre de la conférence Olivaint. La présence croissante des éléments d’Action française dans les groupes d’étudiants catholiques se traduit par des débats violents avec les étudiants du Sillon ou ceux de l’ACJF. En juin 1910, la Congrégation demande donc aux étudiants de la conférence Olivaint de s’engager par écrit à ne plus faire de politique lors des séances, sous peine d’être exclus. Elle laisse cependant ses membres pleinement libres de s’exprimer au-dehors, « à condition que ceux qui la représentent évitent ce qui pourrait la compromettre elle-même dans un mouvement de parti[16][16] Circulaire du 21 juin 1910, Archives jésuites de la... ».

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L’associationnisme est ainsi une réalité en milieu étudiant à la veille de la Première Guerre mondiale. Au lendemain de la séparation des Églises et de l’État, les aumôniers laïcs et réguliers se tournent vers les anciens pour financer leurs activités. Ainsi, dans le milieu des ingénieurs, le jésuite Henri-Régis Pupey-Girard, qui dirige notamment le groupe des étudiants catholiques de l’École centrale, qu’il a fondé en 1892 en même temps que l’Union des ingénieurs catholiques (UIC), fonde en 1906 l’Union sociale des ingénieurs catholiques (USIC), qui comprend aussi bien des « stagiaires », c’est-à-dire des élèves ingénieurs, que des ingénieurs proprement dits [17][17] RP Henri du Passage, Soixante ans d’effort allègre,.... Association de type syndical, l’USIC est l’expression la plus aboutie de la durable influence des jésuites dans le milieu des écoles d’ingénieurs. Si l’associationnisme progresse, rares sont, toutefois, les groupes d’étudiants catholiques à se doter, à cette époque, de statuts conformes aux dispositions de la loi du 1er juillet 1901 sur les associations. Les jésuites, directement visés par l’article 18 de ladite loi, refusent en effet de s’y conformer. Passés maîtres dans l’usage de prête-noms pour l’administration de leurs biens immobiliers, ils doivent toutefois se résigner à recourir à la loi pour bénéficier de ses dispositions les plus avantageuses. Ainsi, la Congrégation, après s’être appelée « Réunion des jeunes gens » depuis le Second Empire, devient le plus discrètement du monde, au début des années vingt, une association légale, dirigée par des laïcs, sous le nom de « Les amis des étudiants », dont le but, selon son initiateur officiel, Maurice Papillon, est d’assurer à la Conférence une « sécurité légale » et des « secours matériels » et de créer un lien plus étroit entre les anciens membres de la Congrégation [18][18] Réunion des jeunes gens, Assemblée générale 1920. Saint-Germain-les-Corbeil :....

Dans l’entre-deux-guerres

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Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’apaisement des relations entre l’Église catholique et l’État contribue à l’essor des organisations d’étudiants catholiques. À Strasbourg, redevenue française et où le régime concordataire est maintenu, ce ne sont pas moins de trois groupes d’étudiants catholiques qui sont créés : les jésuites fondent en 1919 le cercle Ozanam, ouvert à tout étudiant catholique de l’Université, les frères de la congrégation de Matzenheim créent en 1925 le Foyer des étudiants catholiques (FEC), et le clergé séculier inaugure en 1927 le cercle universitaire catholique Alsatia, destiné aux étudiants des établissements publics. À Paris, les jésuites reprennent l’initiative : l’aumônier de la Congrégation, le RP de Pully, crée des groupes catholiques aux Hautes études commerciales (HEC) en 1922 [19][19] Henri Mauguière, Jean-Marie Gélain, Maurice Manuel,..., à l’Institut de chimie et à l’École Violet en 1923, à l’École Bréguet en 1927 [20][20] L’union catholique de l’école Bréguet est fondée à.... Le RP de Pully créé également un groupe catholique au sein de l’École coloniale, de la khâgne du lycée Henri IV et crée même un cercle militaire. Le RP Pupey-Girard, de son côté, anime un groupe d’étudiants catholiques à l’École polytechnique. Ce sont ainsi, en moyenne, 500 étudiants parisiens qui fréquentent chaque année le 12, rue d’Assas, siège de la Congrégation et de ses associations d’étudiants. En dehors de Paris, c’est à Lyon que les jésuites exercent le plus clairement leur influence sur les groupes d’étudiants catholiques : autour de la maison des étudiants catholiques, ils créent dans l’entre-deux-guerres un groupe pour chaque faculté ou école. Ils développent également leurs activités à Tours, où un cercle Laennec est créé en 1924 à destination des étudiants en médecine et en pharmacie. Les dominicains ne sont pas en reste : en 1926, ils créent à Paris le groupe catholique de la faculté de pharmacie, et en 1928 le groupe catholique de la faculté de droit, et ils reprennent au début des années trente la direction du groupe de la faculté des lettres. De nombreux groupes d’écoles naissent dans l’immédiat après-guerre, comme le groupe catholique de l’École normale supérieure des mines de Saint-Étienne, fondé en 1920, l’Union catholique de l’Institut national agronomique (Ucina), fondé en 1919, ou le Groupement catholique de l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP), fondé en 1924. Les groupes catholiques se lancent résolument, désormais, à la conquête des universités d’État. Ainsi, à Lille, la Fédération des étudiants de l’université catholique se dote de statuts conformes à la loi de 1901 et devient en 1928 Fédération générale des étudiants catholiques. En 1930, elle constitue en son sein un groupe catholique des facultés d’État. À Clermont-Ferrand, l’abbé Rochias, aumônier du lycée Blaise-Pascal fonde en 1920 le cercle Saint-Louis. À Angers, l’expérience du Cartel des gauches se traduit par la création, en 1925, de la Ligue des étudiants catholiques et patriotes, qui s’adresse à tous les étudiants, des facultés libres ou officielles.

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Les années vingt constituent également un âge d’or des foyers d’étudiants catholiques. À la cité internationale de Paris, alors en construction, l’abbé de la Vacquerie fonde le foyer international des étudiants catholiques, qui s’installe en 1926 avenue du parc Montsouris et y demeure jusqu’à l’inauguration de l’église des étudiants, en novembre 1936. À Nancy, le RP Lejosne, fonde le Groupement des étudiants catholiques (GEC) de Nancy avec l’appui de l’évêché [21][21] Sur le GEC de Nancy, ont peut consulter : Laurent Bigorgne.... Ce père jésuite constitue une société anonyme pour financer le foyer, à laquelle contribuent aussi bien le diocèse et la Compagnie de Jésus que les dominicains. L’aumônier jésuite est épaulé dans la direction du foyer par l’abbé Girard, professeur de philosophie au collège épiscopal, et par le RP Béchaux, qui encadre des étudiants en droit. Cette collaboration entre deux ordres réguliers et le clergé séculier est alors rarissime en milieu étudiant. Enfin, un foyer des étudiants catholiques est fondé à Limoges en novembre 1933. À cette date, toutes les villes universitaires comportent un groupe ou un foyer d’étudiants catholiques.

Le développement de structures nationales d’étudiants catholiques

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À la différence la jeunesse catholique italienne, au sein de laquelle une Fédération catholique des universitaires italiens (Fuci) est créée dès 1896, l’ACJF refuse de constituer une fédération d’étudiants catholiques [22][22] Sur l’ACJF dans l’après-guerre, consulter : Alain-René.... Or, des fédérations semblables apparaissent presque partout en Europe : si deux fédérations nationales sont créées avant la guerre, à savoir celle des Pays-Bas en 1907 et celle du Luxembourg en 1910, ce ne sont pas moins de sept pays, dont quelques nouveaux États, qui se voient dotés d’une fédération des étudiants catholiques dans les trois années qui suivent la fin de la Première Guerre mondiale : l’Angleterre, la Belgique, l’Espagne, la Hongrie, la Lituanie, la Pologne et la Tchécoslovaquie (où une fédération tchèque côtoie une fédération slovaque). Ces fédérations nationales se regroupent même, dès 1921, au sein d’une Confédération internationale des étudiants catholiques, Pax Romana, qui se veut le pendant confessionnel de la Confédération internationale des étudiants (CIE) [23][23] Alain Monchablon, « 1919-1939, la première Confédération.... L’aumônier général de l’ACJF s’opposant encore à cette date à la constitution d’une branche étudiante au sein de l’ACJF, c’est en dehors d’elle qu’est fondée, le 26 février 1922, à l’Institut catholique, la Fédération française des étudiants catholiques (FFEC), à l’initiative de plusieurs aumôniers jésuites qui contestent l’orientation de l’ACJF, et en particulier le RP de Pully et le RP Lejosne, tous deux connus pour leurs sympathies maurassiennes. La FFEC, à laquelle se joignent les aumôniers dominicains, est placée sous l’autorité du recteur de l’Institut catholique, Mgr Baudrillart, choisi aussi bien pour son autorité morale que pour son indépendance à l’égard de la hiérarchie ecclésiastique. En 1928, le RP Janvier, dominicain, réputé pour ses opinions conservatrices, devient l’aumônier de la FFEC, qu’il sépare définitivement de l’ACJF en la dotant de statuts conformes à la loi de 1901 et à laquelle il assigne pour objet « d’assurer la représentation commune des étudiants catholiques tant en France qu’à l’étranger et de défendre leurs intérêts[24][24] Statuts de la FFEC, 2 février 1930, BDIC, Fonds Roger... ». L’orientation corporative et conservatrice de la Fédération française déplaît à l’aile progressiste de la Compagnie de Jésus, qui œuvre au développement de l’Action catholique spécialisée et prend en 1929 l’initiative de fonder la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC). Le conflit avec la FFEC est immédiat et marque l’histoire des deux organisations jusqu’à la fusion de la FFEC et de la JEC universitaire au sein de la Mission étudiante en 1966. Entre les aumôniers de la JEC, au 14 de la rue d’Assas, et ceux des organisations d’étudiants dépendant de la Congrégation, au 12 de la rue d’Assas, le courant ne passe pas : « Les œuvres d’étudiants de la Compagnie à Paris [12, rue d’Assas] sont dirigées dans un esprit tout à fait hostile à l’ACJF », écrit en 1933 au général de la Compagnie de Jésus l’aumônier général de l’ACJF, le RP Lalande [25][25] Lettre du 20 octobre 1933, Archivum Romanum Societatis.... De fait, confrontée à une forte hostilité, la JEC tarde à s’implanter dans les universités et concentre son action dans les établissements secondaires publics.

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La création de la JEC, en 1929, n’en marque pas moins une étape importante dans la mise en place des organisations d’étudiants catholiques en France. En effet, ce mouvement, voué à l’apostolat en milieu ouvert, complète, par son caractère transversal et son dynamisme, la structure hiérarchique et corporative des groupes d’étudiants catholiques. Tandis que la FFEC et ses groupes se consacrent à la défense religieuse, la JEC entreprend la conquête du milieu universitaire. Si, à l’échelle nationale, la naissance des organisations d’étudiants catholiques doit davantage aux ordres religieux qu’au clergé régulier, ce dernier trouve dans l’Action catholique le ressort de son implication croissante dans la direction des organisations de jeunesse et d’étudiants, au détriment des ordres religieux et en particulier des jésuites. La nomination de Mgr Courbe comme responsable de l’Action catholique française au sein de l’Assemblée des cardinaux et archevêques, en 1931, en marque le point de départ, et la démission de l’équipe dirigeante de la JEC en 1965 en marque l’aboutissement.

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D. C.

Notes

[1]

RP O’Sullivan, « Congrecaciones Marianas », in Charles E. O’Neill, sj, Joaquin M. Dominguez, sj, Diccionario Historico de la Compañía de Jesús, Rome-Madrid, Institutum Historicum, Pontificia Universidad de Comillas, 2001, pp. 914-918. Sur les congrégations mariales à l’époque moderne, on peut également consulter : Émile Villaret, sj, Les Congrégations mariales. l. Des origines à la suppression de la Compagnie de Jésus (1540-1773), Paris, Beauchesne, 1947, 607 p.

[2]

Michel Leroy, Le Mythe jésuite, de Béranger à Michelet, Paris, Puf, 1992, 467 p. ; Geoffrey Cubitt, The Jesuit Myth. Conspiracy Theory and Politics in Nineteenth-Century France, Oxford, Clarendon Press, 1993, 346 p.

[3]

Cité par Dominique Avon et Philippe Rocher, Les Jésuites et la société française, XIXe-XXe siècle, Toulouse, Privat, 2001, p. 30.

[4]

David Colon, Un Cercle d’étudiants catholiques sous la Troisième République : la conférence Olivaint, 1875-1940, Paris, IEP, mémoire de DEA, 1996, 341 p.

[5]

Réunion des jeunes gens, Séance solennelle de clôture, 1890-1891, Paris, Imprimerie de l’Archevêché, 1891, p. 44.

[6]

Philippe Levillain, Albert de Mun. Catholicisme français et catholicisme romain, du Syllabus au Ralliement, Rome, BEFAR, 1983, 1062 p.

[7]

Charles Molette, L’Association catholique de la jeunesse française (1886-1907), Paris, Armand Colin, 1968, p. 82.

[8]

Charles Molette, op. cit., p. 90.

[9]

Gilles Le Béguec, « Jeunes et sages », in Recherches contemporaines, n° 6, 2000-2001, Université Paris X – Nanterre, p. 160.

[10]

Résolution du Conseil fédéral de l’ACJF de 1896, citée par Charles Molette, op. cit., p. 103.

[11]

Pascal Diovada, Le 104 de la rue de Vaugirard et la revue Montalembert, 1914-1939, Paris, IEP, mémoire inédit, 1996, 156 p.

[12]

Régis Ladoux, Monsieur Portal et les siens, Paris, Cerf, 1985, 495 p.

[13]

La conférence Saint-Hugues succède alors au cercle Expilly, du RP Samb, fondé en 1866 (avec une interruption de 1866 à 1880).

[14]

Victor Génin, La Mec, Maison des étudiants catholiques, 21, rue Aldebert, Marseille, foyer chrétien de formation pour l’action, Marseille, chez l’auteur, 1985, 330 p.

[15]

Jean-François Sirinelli, « Action française : main basse sur le Quartier latin ! », L’Histoire, n° 51, décembre 1982, pp. 6-15 ; Martha Hanna, « Laying Siege to the Sorbonne. The Action Française’s attack upon the Dreyfusard Sorbonne », Historical reflections, Spring 1998, vol. 24, n° 1, pp. 155-157 ; Nicolas Portier, L’Action française à la conquête de la jeunesse et de l’université. Paris, mémoire de l’Institut d’études politiques, novembre 1990, 235 p.

[16]

Circulaire du 21 juin 1910, Archives jésuites de la Province de Paris, I PA 735/2.

[17]

RP Henri du Passage, Soixante ans d’effort allègre, le P. Henry-Régis Pupey-Girard, 1860-1848, Paris, Alsatia, 1949.

[18]

Réunion des jeunes gens, Assemblée générale 1920. Saint-Germain-les-Corbeil : Willaume, 1920, p. 10.

[19]

Henri Mauguière, Jean-Marie Gélain, Maurice Manuel, Jean de Mallmann, La Communauté catholique HEC de 1922 à 1993, Paris, Éd. Soceval, 1994, 303 p.

[20]

L’union catholique de l’école Bréguet est fondée à l’initiative de l’Usic.

[21]

Sur le GEC de Nancy, ont peut consulter : Laurent Bigorgne et David Colon, « Foyers et conférences des étudiants catholiques français », dans Giovanni Orsina et Gaetano Quagliarello, dir., La formazione della classe politica in Europa (1945-1956), Rome, Piero Lacaita, 2000, pp. 245-267 ; Laurent Bigorgne, L’Après-guerre politique de François Valentin (1945-1965) : qu’est-ce qu’un retour en politique ?, mémoire de l’IEP de Paris dirigé par Nicolas Roussellier et Gilles Le Béguec, janvier 1996 ; Bernadette Castet, Continuité et changement des œuvres de jeunesse catholique à Nancy 1925-1935, Faculté des lettres de Nancy, juin 1967.

[22]

Sur l’ACJF dans l’après-guerre, consulter : Alain-René Michel, Catholiques en démocratie, Paris, Cerf, 2 006, 726 p.

[23]

Alain Monchablon, « 1919-1939, la première Confédération internationale des étudiants », Cahiers du Germe, Groupe d’études et de recherche sur les mouvements étudiants, numéro spécial, 2, octobre 1997, pp. 7-10.

[24]

Statuts de la FFEC, 2 février 1930, BDIC, Fonds Roger Millot, F Delta 1065 (I) (4) 29.

[25]

Lettre du 20 octobre 1933, Archivum Romanum Societatis Jesu (ARSJ), Provincia Galliae — Franciae — Parisiensi, 1032 : 1920-1933, Dossier 6.

Résumé

Français

Présents dès les débuts du XIXe siècle, dans les établissements supérieurs confessionnels puis publics, les groupements d’étudiants catholiques sont extrêmement divers, par leur organisation et par leur encadrement religieux. Malgré la création en 1891 de l’ACJF (Association catholique de la jeunesse française), il n’y a pas d’organisation étudiante distincte de l’ensemble de la jeunesse avant la naissance en 1922 de la FFEC (Fédération française des étudiants catholiques) animée par des jésuites et très conservatrice. Face à quoi la fondation de la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) en 1929 , longtemps cantonnée aux lycées, offre une alternative tournée vers l’apostolat, et animée par les évêques.

English

Active first in religious education and then in public higher education since the early 19th century, Catholic student groups were extremely diverse both in terms of their organization and the nature of their religious leadership. Although the Catholic Association of French Youth (ACJF, Association catholique de la jeunesse française) was founded in 1891, there was no student organization per se until the creation in 1922 of the French Federation of Catholic Students (FFEC, Fédération française des étudiants catholiques), a very conservative group controlled by Jesuits. In contrast with this first group, the Christian Student Youth (JEC, Jeunesse étudiante chrétienne) founded in 1929 and first mostly active in high schools, offered an alternative oriented towards the apostolate and run by bishops.

Plan de l'article

  1. Les congrégations mariales
  2. Les « conférences »
  3. L’élargissement du recrutement
  4. Un investissement plus important dans la vie étudiante
  5. Dans l’entre-deux-guerres
  6. Le développement de structures nationales d’étudiants catholiques

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