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Matériaux pour l’histoire de notre temps

2010/3 (N° 99)

  • Pages : 108
  • Éditeur : BDIC

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Dans l’histoire des représentations scientifiques de la Méditerranée, la thèse de Fernand Braudel (1949) marque un apogée, auquel les chercheurs sont encore aujourd’hui confrontés. Toujours en cours, l’exégèse de l’œuvre braudélienne a conduit récemment à interroger le rapport de Braudel à la culture coloniale. Plusieurs historiens ont déjà abordé la relation entre Braudel et l’Algérie, qui traverse à la fois sa vie personnelle, professionnelle et familiale, comme certains aspects de ses écrits [1][1] Voir notamment : Giuliana Gemelli, Fernand Braudel,.... Ainsi, Claude Liauzu avait-il entrepris de démêler les liens entre la représentation que Braudel diffuse de l’islam et l’orthodoxie orientaliste propre à la pensée coloniale de son temps [2][2] Claude Liauzu, « La Méditerranée selon Fernand Braudel »,.... Dans la continuité de ces recherches, nous souhaiterions interroger l’influence du géographe Émile-Félix Gautier (1864- 1940), professeur à la faculté des lettres d’Alger entre 1900 et 1935.

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La relation entre les deux hommes a déjà été soulignée par Giuliana Gemelli et Erato Paris. Agrégé en 1923, Braudel a passé près de dix ans en Algérie (1923-1932) où, en tant que collaborateur de la Revue africaine, il a côtoyé les scientifiques de la faculté des lettres, parmi lesquels Stéphane Gsell et Émile-Félix Gautier [3][3] Il s’installe d’abord à Constantine, puis à Alger où.... L’admiration vouée à ce dernier est attestée par diverses déclarations, qui conduisent notamment Erato Paris à conclure que Gautier fut un des plus grands inspirateurs du jeune Braudel à Alger. Toutefois, malgré la formulation réitérée de sa dette, Braudel donne finalement peu de détails sur la nature exacte de celle-ci [4][4] Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen.... Gautier s’est construit une solide réputation scientifique dans le domaine de la géographie du Sahara dont il était devenu, avant 1914, l’un des plus éminents spécialistes [5][5] Entre 1902 et 1913, Gautier donne une vingtaine d’articles.... On pourrait donc s’attendre à ce qu’il soit une référence majeure dans les développements que Braudel consacre au désert comme « second visage de la Méditerranée ». Cependant, dans l’édition de 1949, Braudel ne cite Gautier à ce sujet que pour des « conversations formelles » qu’il aurait eues avec lui, sans renvoyer précisément à ses travaux sur le désert ou le nomadisme. Il faut attendre 1977 pour que, à propos de la vie des grands nomades, Braudel conseille de « relire les admirables livres d’Émile-Félix Gautier », dont nul n’aurait dépassé la leçon [6][6] Fernand Braudel, La Méditerranée. L’espace et l’histoire,..., alors même qu’à cette date Gautier est bel et bien passé aux oubliettes de la décolonisation scientifique.

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En revanche, dès 1949, dans le commentaire de ses sources imprimées, il place l’œuvre de Gautier parmi la catégorie des « ouvrages essentiels » qui ont inspiré sa réflexion sur la relation entre « Histoire et milieu naturel ». Il la situe à côté de celle de l’historien de la Grèce antique Victor Bérard et du géographe Jules Sion, qui viennent « à l’appui de cette histoire liée au sol, ou plutôt au milieu, à l’environnement des hommes ». Il affirme ainsi : « J’invoque plus encore l’œuvre entière d’Émile-Félix Gautier que la critique actuelle combat dans ces détails, alors que le problème est peut-être d’en continuer l’élan général. Dans cette œuvre, je vise particulièrement les Siècles obscurs du Maghreb, 1927 (devenu sous sa dernière forme une H. de l’Afrique du Nord), Mœurs et coutumes des musulmans, et cette courte et simple profession de foi, « Le cadre géographique de l’histoire de l’Algérie », Histoire et Historiens de l’Algérie, 1931, pp. 17-35[7][7] Braudel 1949, p. 1125. C’est Braudel qui souligne.. »

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La remarque est à la fois précise par ces références, forte dans le choix des termes (combat, élan général, profession de foi), mais en même temps assez implicite voire opaque. Elle subsiste, quasi inchangée, jusque dans les éditions très postérieures du milieu des années 1980 [8][8] Émile-Félix Gautier, L’Islamisation de l’Afrique du.... Lors de la première publication des Siècles obscurs, William Marçais, alors maître incontesté des études arabes, et le géographe Augustin Bernard avaient critiqué les thèses de Gautier sur l’histoire de l’Afrique du Nord [9][9] William Marçais, « Compte-rendu des Siècles obscurs.... Avec la décolonisation, la critique se fait plus radicale sous la plume du géographe Yves Lacoste [10][10] Yves Lacoste, André Nouschi, André Prenant, L’Algérie..... On peut donc s’étonner que, en 1963, Braudel souscrive encore à une référence comme Mœurs et coutumes des musulmans, faisant l’apologie de la colonisation de l’Algérie et expliquant, entre autres choses, que « les musulmans acceptent sans répugnance la domination européenne[11][11] Émile-Félix Gautier, Mœurs et coutumes des musulmans,... ».

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C’est assurément pour leur contenu scientifique, et non pour leurs aspects politiques, que Braudel cite ces écrits. Mais, au fond, peut-on penser que ces deux réalités soient totalement indifférentes l’une à l’autre ? En quoi ces textes furent-ils scientifiquement « essentiels » pour Braudel ? Au travers de l’analyse de ces références géographiques, nous proposons donc de contribuer à mettre au jour le poids de la situation coloniale dans la construction scientifique de son objet méditerranéen.

Permanences géographiques et histoire immobile

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Dans sa préface de 1946, Braudel expose la décomposition du récit historique en trois plans étagés : temps géographique d’abord, temps social ensuite, temps individuel enfin. Le temps géographique est défini comme « une histoire quasi immobile, celle de l’homme dans ses rapports avec le milieu qui l’entoure ; une histoire lente à couler, à se transformer, faite de retours insistants, de cycles sans cesse recommencés[12][12] Braudel 1949, p. XIII. ». Pour l’historien François Dosse, cette conception braudélienne du milieu géographique et du temps long reste en grande partie incompréhensible hors du concept vidalien de permanence du genre de vie, résultant de la jonction de l’homme et du sol [13][13] François Dosse, « La ressource géographique en histoire »,.... En effet, selon les vidaliens, les genres de vie résultent de l’adaptation multiséculaire des hommes à leur milieu, dans le cadre d’une « région naturelle » donnée. Ils constituent « des formes hautement évoluées » qui, « sans avoir assurément la fixité des sociétés animales, représentent aussi une série d’efforts accumulés, aujourd’hui cimentés ». Cette conception, fortement teintée de néo-lamarckisme, implique que, en absence de modifications importantes du milieu naturel, les genres de vie agraires et pastoraux n’évoluent que très peu. Toutefois, pour Vidal, la permanence historique des genres de vie ne s’explique pas entièrement par celle du milieu physique, mais aussi par la propension de l’homme à l’habitude. Malgré l’étendue des possibilités offertes par la nature, l’homme est le plus souvent « enfermé dans une prison qu’il a construite[14][14] Paul Vidal de la Blache, « Les conditions géographiques... ». Ces conceptions sont largement mis en œuvre dans le tome VII de la Géographie universelle que Maximilien Sorre et Jules Sion, fidèles élèves de Vidal de la Blache, consacrent au monde méditerranéen [15][15] Maximilien Sorre, Jules Sion, Méditerranée. Péninsules.... Braudel s’inspire très explicitement de cet ouvrage dans lequel relief et climat constituent les principaux « faits permanents » qui auraient influencé la civilisation de la Méditerranée [16][16] Voir notamment le rôle du climat « unificateur des....

Augustin Bernard, L'Algérie, Larousse, 1931 Coll. BDIC.

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Cependant, malgré l’attention portée à ce qui est fixe, les deux géographes observaient néanmoins l’urbanisation et l’industrialisation de certaines portions de rivages, tout comme les modifications des systèmes agraires méditerranéens. Au cours de l’entre-deux guerres, de telles mutations vont rendre de plus en plus difficile à soutenir le paradigme de la « région naturelle » et de la « permanence des genres de vie ». Ainsi, en 1948, ces concepts ne sont plus l’unique grille de lecture du territoire français par Albert Demangeon. Maximilien Sorre, quant à lui, est conduit à critiquer l’idée que les genres de vie sont des résultantes stables et autonomes de la relation homme-milieu naturel [17][17] Albert Demangeon, La France économique et humaine,.... Alors qu’elles étaient étroitement liées dans la pensée de Vidal, géographie physique et humaine se sont aussi éloignées l’une de l’autre sur le plan institutionnel [18][18] André Meynier, Histoire de la pensée géographique en.... Or toutes ces évolutions à l’œuvre dans la discipline géographique constituent une menace pour l’édifice théorique de Braudel, qui fait de la géographie l’auxiliaire de l’histoire et autorise à comparer, grâce à la « formidable permanence » de l’espace, des situations à travers le temps. C’est en effet la convergence entre l’histoire et cette géographie de Vidal, qui lui permet d’affirmer que la Méditerranée est « une collection de musées de l’Homme, de l’homme d’autrefois, mais qui reste encore et toujours l’homme d’aujourd’hui » et qui fonde à reconnaître dans le marin d’aujourd’hui « Ulysse en personne[19][19] Braudel 1949, pp. 298-299. ».

Une courte et simple profession de foi géohistorique

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Ce contexte scientifique permet donc de comprendre le recours à cet « élan général » de l’œuvre de Gautier. Pour pallier sa position périphérique au sein du champ universitaire, ce géographe a toujours revendiqué une orthodoxie fervente vis-à-vis de Vidal de la Blache [20][20] Florence Deprest, Géographes en Algérie (1880-1950)...., en affirmant rester fidèle au principe vidalien de la géographie humaine : « Si la géographie n’est pas une discipline de liaison entre la géologie et l’histoire, je ne vois pas bien ce qu’elle est : puisqu’enfin l’homme et son substratum sont inséparables. » Pour lui, la géographie ne peut « être ailleurs que précisément à cheval sur la cloison », qui a été instituée dans les universités entre la géographie physique et la géographie humaine [21][21] Émile-Félix Gautier, « Le cadre géographique de l’histoire.... La profession de foi de Gautier constitue donc un support théorique à celle de Braudel, qui, en 1949, appelle à la fondation de la géohistoire, convergence pragmatique de la géographie et de l’histoire pour appréhender l’homme.

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Gautier avait formé ainsi le projet d’éclairer l’histoire de l’Afrique du Nord par la connaissance du sol. Selon lui, cette histoire recélait une énigme passionnante : comment le Maghreb était-il passé de la civilisation chrétienne aux Almoravides, entre le VIIe et XIe siècle ? D’après lui, le manque de sources directes, l’existence de sources très postérieures et difficiles à interpréter, comme le texte d’Ibn Khaldun, enfin le clivage du champ scientifique entre les études classiques et orientalistes, empêchaient le recours à des méthodes purement historiques pour comprendre ces siècles obscurs [22][22] Gautier 1927, p. 30.. Cependant, la science géographique pouvait apporter des réponses puisque le présent fonctionnait comme le passé : « Le pays n’a pas changé, il est toujours là sous nos yeux, il commence à être bien connu. […] L’homme n’a pas plus changé que le pays[23][23] Ibid., p. 31.. »

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À l’instar du Tableau de la géographie de la France de Vidal, Gautier avait donc commencé par rechercher en Algérie des corrélations entre découpage en régions naturelles et régions historiques. Partant de la répartition contemporaine des langues dont il avait établi la carte, il avait analysé la limite linguistique entre les arabophones et les berbérophones comme « l’axe humain de l’Algérie ». Coïncidant avec la discontinuité naturelle du horst algérien, cette ligne allant de Biskra à Tlemcen correspondait, selon lui, à la limite géographique d’une série de faits historiques, de la préhistoire à l’époque contemporaine. Hier, tracé du limes romain, au XXe siècle, front entre les grands nomades chameliers et les sédentaires et semi-nomades, cette ligne aurait été « un résumé graphique de toute l’histoire depuis deux mille ans[24][24] Voir notamment : Émile-Félix Gautier, Edmond Doutté,... ».

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À travers la continuité des siècles, la structure contemporaine des genres de vie permettait ainsi de dévoiler la logique des faits relatés dans les chroniques arabes qui, une fois placés dans leur cadre géographique, retrouvaient une cohérence. Au-delà de la complexité des généalogies et de la succession des dynasties dont les noms se modifient continuellement, la même histoire se répétait. Ainsi, les Numides et les Maures des historiens de l’Antiquité, les Botr et les Beranès, puis les Zénètes et les Sanhadja des historiens orientaux médiévaux, enfin les Arabes et les Kabyles, n’étaient en réalité que « les noms différents, successifs, s’appliquant aux mêmes entités profondes, les nomades et les sédentaires, des entités indestructibles, comme le sol même[25][25] Gautier 1927, p. 216. ». Selon Gautier, toute tentative d’unification du Maghreb aurait échoué en raison de l’opposition constante de ces deux moitiés irréconciliables [26][26] Ibid., p. 225.. Ainsi, ce champ de bataille locale et éternelle aurait toujours été voué à la domination par les puissances étrangères, successivement carthaginois, romain, byzantin, arabe, turc, français. Gautier n’hésitait donc pas à conclure que l’histoire de l’Afrique du Nord « n’aboutit à rien […] C’est un recommencement sans fin, un fiasco général déconcertant[27][27] Gautier 1931, pp. 34-38. ». Le modèle même de l’histoire immobile, en quelque sorte…

Les Cahiers du centenaire de l'Algérie. Coll. BDIC.

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Les Siècles obscurs propose donc une histoire qui brise les périodisations classiques, confronte les époques et propose d’« interpoler » et d’« interpréter », sans être trop étroitement lié à « la stricte méthode historique », exclusivement documentaire et archivistique [28][28] Gautier 1927, p. 30.. Braudel fait sienne cette hétérodoxie méthodologique : « Contrairement aux leçons répétées et démodées, il n’y a pas d’histoire que d’après les seuls documents écrits, datés et signés. » En raison de la fixité des genres de vie dans des conditions physiques stables, la Méditerranée est pour Braudel ce qu’est le Maghreb aux yeux de Gautier, « le plus grand document qui soit sur sa vie passée[29][29] Braudel 1949, p. X. ». Suivant cette leçon, Braudel veut contrôler ses conclusions « par les dépaysements qui s’imposent à travers le temps et l’espace ». Il compare ainsi les paysans castillans au XIIIe siècle, ceux de l’Oranie française vers 1890, ceux de l’Anatolie centrale vers 1920-1930. Il apparente aussi la plaine de la Palerme médiévale et celle d’Alger du XIXe siècle [30][30] Ibid., pp. 296-298.. Il rêve d’une « méthode qui permettrait d’atteindre en profondeur le passé, dans ces îlots de vie attardée, dans ces couches d’humanité curieusement immuables ». Les paysages et les genres de vie présents deviennent une source pour l’historien, qui, « à chaque instant, […] voit se lever devant lui le passé, tout vivant, même au cœur des villes[31][31] Ibid., pp. 300-301. ». Au-delà du document, la région géographique est, pour Gautier et Braudel, « le personnage de premier plan[32][32] Gautier 1927, p. 225 ; Braudel 1949, p. X. ».

Écologie humaine et Orient naturalisé

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Braudel construit sa réflexion sur les civilisations autour de la dialectique mobilité-stabilité. Il oppose ainsi la dynamique des mouvements culturels, des transferts, des emprunts à la structure des soubassements qui « maintiennent leurs masses immobiles sous le mouvement des siècles ». Par dessous les changements, il invite à ne pas négliger leurs « étonnantes permanences ». Une civilisation a un « logement » : elle est « accrochée à un espace déterminé, l’espace qui est une réalité géographique, mais aussi une des indispensables composantes des civilisations[33][33] Braudel 1949, pp. 552-570. ». Cette conception s’apparente assez clairement au texte vidalien. Pour Vidal, « les conditions d’existence, contractées en certains milieux, acquièrent assez de consistance et de fixité pour devenir des formes de civilisation[34][34] Vidal de la Blache 1902, p. 22. ». Même en se répandant sur des territoires éloignés de son foyer d’origine, le genre de vie se reproduit alors à l’identique : seules quelques modifications de détails peuvent être observées, mais pas de différence « d’espèces ». Vidal file la métaphore botanique : tel un cultivar, le genre de vie « s’enracine et se fortifie » dans l’espace qui lui est favorable, avant de « se répandre et faire fructifier ses graines » dans d’autres contrées [35][35] Vidal de la Blache 1911, p. 289.. Braudel semble faire écho à cette idée par tout un florilège de métaphores végétales : « les nouveautés s’implantent, poussent racines et tiges… les vieilles souches restent par contre étonnement solides et résistantes », les civilisations « repoussent comme du chiendent[36][36] Braudel 1949, p. 570 ; Braudel 1985, p. 161. ». Cependant, il illustre aussi son propos introductif sur les civilisations avec une métaphore de géomorphologie saharienne chère à Gautier. « Ainsi les dunes, bien accrochées, en fait, à des accidents cachés du sol : leurs grains de sable vont, viennent, s’envolent, s’agglomèrent au gré des vents, mais, somme immobile d’innombrables mouvements, la dune demeure en place[37][37] Braudel 1949, p. 551.. »

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Quel que soit le registre de la métaphore, la naturalisation des civilisations constitue un trait caractéristique des textes de Gautier, auxquels Braudel fait référence. Dans Mœurs et coutumes des musulmans, l’auteur fonde ainsi en nature l’opposition de l’Orient et de l’Occident et l’origine de l’islam. La différence résiderait d’abord dans une opposition climatique : « Géographiquement l’Orient n’est pas difficile à définir. C’est l’immense étendue des steppes et des déserts du Sud et de l’Est de la Méditerranée[38][38] Gautier 1931, p. 95.. » L’Orient est donc caractérisé par des paysages désertiques ou secs engendrés par un climat aride et chaud, alors que l’Occident est humide et tempéré. Dans ces milieux si contraires, se seraient cimentés des genres de vie opposés, repérables dans les moindres gestes de la vie quotidienne. Gautier interprète ainsi la naissance de l’islam : « L’islam n’a pas été une nouveauté prodigieuse. Il est sorti par un développement naturel et progressif de l’histoire antérieure de l’Orient. Lorsque partant de l’islam nous remontons de proche en proche à ses origines, nous le voyons invariablement jaillir en rejet, en repousse du pied, sur le vieux tronc oriental[39][39] Ibid., p. 94.. »

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Les mœurs des musulmans relèvent donc de ces genres de vie orientaux, cimentés antérieurement à l’islam. Tous les éléments de leur civilisation matérielle, adaptés au climat, seraient ainsi « préislamiques » : « Façons de se vêtir, de saluer, de s’asseoir, toute la vie extérieure quotidienne du musulman, tout cela vient de très loin à travers les millénaires. C’est tout naturel. Ils habitent précisément le coin où est née la plus vieille civilisation de la planète[40][40] Ibid., pp. 33-34.. »

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Pour Braudel, les trois civilisations de la Méditerranée se définissent aussi comme « trois façons cardinales de penser, de croire, de manger, de boire, de vivre », « trois personnages à interminables destins, en place depuis toujours, pour le moins depuis des siècles et des siècles ». Il évoque ainsi les gestes de la vie quotidienne des musulmans (se saluer, se prosterner, se vêtir, se nourrir ou croire à des superstitions comme la main de Fatma), qui s’inscrivent dans le passé pré-islamique : « Songez aussi au costume traditionnel des musulmans qui évoluera si lentement. Il est déjà reconnaissable dans le vêtement des vieux Babyloniens, tel que le décrivait il y a vingt-cinq siècles […] Hérodote[41][41] Braudel 1985, pp. 158-165.. » Fidèle écho à Hérodote, ou bien plutôt à Gautier ?

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Cette continuité des socles avait conduit Gautier à échafauder l’hypothèse de la relation entre Carthage et la réception de l’islam au Maghreb. Selon lui, la civilisation arabe se serait facilement et durablement implantée en Tunisie, en Andalousie et en Sicile, précisément là où les Phéniciens et leur civilisation orientale avaient précédé l’islam. La géographie de la conquête arabe concourait ainsi à prouver que l’Afrique punique aurait survécu, au-delà de la destruction de Carthage, au plus profond de l’Afrique romaine. Cette continuité profonde donnerait ainsi l’une des clés de l’énigme historique nord-africaine [42][42] Gautier 1927, p. 130.. Si Braudel considère d’abord prudemment cette théorie en tant qu’hypothèse, il la reprend néanmoins plus tard comme sienne : « Est-ce un hasard si la conquête foudroyante de l’islam a été acceptée facilement à la fois au Proche-Orient et par le double domaine de Carthage, l’Afrique du Nord et une partie de l’Espagne ? […] Le monde punique était mieux préparé en profondeur pour recevoir la civilisation de l’islam que pour assimiler la loi romaine, car la civilisation de l’islam n’est pas seulement un apport, c’est aussi une continuité[43][43] Braudel 1949, p. 570 ; Braudel 1985, pp. 163-164.. »

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En suivant scrupuleusement Gautier et la tradition orientaliste, Braudel affirme donc que l’islam n’est pas seulement le désert, mais aussi l’immense région des Sahels et des steppes, dont le Proche-Orient fait naturellement partie. Ce faisant, il postule ainsi « la dualité profonde, l’opposition irréductible des deux civilisations qui se partagent la Méditerranée ». Le désert est ainsi « comme une Méditerranée différente de l’autre et indissolublement liée à elle[44][44] Gautier 1931, pp. 94-95 ; Braudel 1949, pp. 183-18... ». Suivant Gautier, qui affirmait que « dans l’effort constructif de leurs sociétés, l’Orient et l’Occident marchent en sens contraire depuis trois mille ans, voire depuis six mille », Braudel écrira enfin que cette autre Méditerranée, qui s’articule le long des rivages sahariens, du Proche-Orient à Gibraltar, est « la Contre-Méditerranée prolongée par le désert[45][45] Gautier 1931, Mœurs…, p. 62 ; Braudel 1985, p. 159 ». Mais alors que Gautier n’est plus qu’un auteur colonial oublié, Braudel semble se faire moins rigoureux avec les citations. Ainsi, dans un célèbre passage, il affirme que « l’islam vis-à-vis de l’Occident, c’est le chat vis-à-vis du chien ». Et, comme pour brouiller les cartes, il appelle dans la foulée une référence aux « ennemis complémentaires » de Germaine Tillion. Qui se souvient, en effet, ce que Gautier avait écrit, « l’Orient et l’Occident c’est chien et chat, deux espèces animales[46][46] Braudel, ibid. ; Gautier 1931, p. 95. » ?

Une géographie « algérienne », des géographies de l’Algérie : le choix politique des Annales et de Braudel ?

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Carole Reynaud-Paligot observe que l’attention portée à la colonisation par les directeurs des Annales, Lucien Febvre puis Fernand Braudel, reflète une véritable adhésion au projet colonial. Elle constate l’absence de critique vis-à-vis d’un système dont les abus étaient déjà dénoncés dès la fin des années 1920. Cependant elle situe cette position comme étant celle des milieux républicains progressistes, qui adhèrent sans réserve à l’œuvre coloniale de la France : « durant l’entre-deux-guerres, le consensus colonial dominait encore largement au sein de la société française, à l’exception des franges radicales — communistes, surréalistes — en rupture avec l’idéologie républicaine[47][47] Reynaud-Paligot, art. cit., pp. 142-143.. »

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Certes, l’Algérie de Braudel est celle de l’entre-deux-guerres. On y célèbre avec ferveur le centenaire de la colonisation et ces festivités font accroire à une idéologie uniforme et généralisée, que seuls quelques intellectuels marginaux auraient alors contestée. Mais, au-delà du consensus impérial, l’historien Charles-Robert Ageron a bien mis en lumière les clivages profonds et anciens, au sein même de la nébuleuse coloniale, concernant les modalités de la colonisation en Algérie. Ces débats n’opposaient pas tenants et détracteurs du projet colonial, colonialistes et anticolonialistes — ces derniers étaient effectivement marginaux, voire inexistants jusqu’au début du XXe siècle. En revanche, s’affrontaient des conceptions contradictoires au sujet des relations politiques entre métropole et colonie. Dans l’entre-deux-guerres, la question de l’accès des musulmans d’Algérie à la citoyenneté a contribué à cristalliser ces conflits, qui traversaient les partisans de l’empire. Mais, à la fin du XIXe siècle, une partie des radicaux soutenait déjà la nécessité des réformes, qu’ils auraient voulu voir imposées par le gouvernement en Algérie. Cependant, sous la pression politique d’une grande majorité de colons européens, les gouvernements métropolitains ont reculé à plusieurs reprises, depuis le remplacement du gouverneur Jules Cambon (1897) jusqu’à l’échec du projet Blum-Viollette [48][48] Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la....

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Les milieux universitaires, « algérien » et métropolitain, ne sont pas indifférents à ces débats. Ainsi, ces conflits politiques constituent une des clés de lecture du champ scientifique de la géographie nord-africaine qui apparaît clivé sur la « question indigène[49][49] Deprest, op. cit. ». Œuvrant dans les sphères politiques radicales-socialistes de la métropole, le géographe Augustin Bernard est ainsi un expert au service du gouvernement dès la fin des années 1890, et obtient rapidement le financement d’une chaire à la Sorbonne consacrée à la géographie de la colonisation en Afrique du Nord. Les expertises de Bernard s’inscrivent dans une condamnation plus ou moins larvée des modalités de la colonisation de peuplement en Algérie. Conformément aux idées de ses commanditaires, il critique la voie assimilationniste et promeut la solution du protectorat et l’idée d’association. Entré en 1918 à la Commission interministérielle des affaires musulmanes, avec l’aval de Clemenceau, il soutient des projets de réformes sur les droits politiques des musulmans. À l’opposé, Gautier s’affirme haut et fort comme « Algérien », terme identitaire revendiqué par les colons européens, et dénonce la métropole ingrate qui prend parti pour les indigènes contre les colons [50][50] Émile-Félix Gautier, L’Algérie et la métropole, Paris,.... Dans la lutte qui l’oppose à Bernard pour le monopole de la compétence scientifique sur le champ de la géographie nord-africaine, Gautier multiplie ses critiques contre cette « école parisienne » au service des intérêts politiques de la métropole.

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Ces clivages ne sont pas sans conséquence sur la production scientifique. Le gouvernement métropolitain craint que la révolte des musulmans de Margueritte en Algérie (1901) puis celle de Kasserine en Tunisie (1906) ne soient des soulèvements liés à la dégradation des conditions de subsistance de la population indigène à la suite de l’extension de la colonisation européenne sur les lisières méridionales du Tell. Il commande alors à Bernard de superviser scientifiquement de grandes enquêtes sur les populations indigènes. Ces travaux sur le nomadisme et l’habitation rurale en Algérie et en Tunisie partent ainsi de la nécessité de mesurer et d’expliquer l’évolution des modes de vie indigènes, les modalités et leur degré de transformation sous l’influence de la colonisation française. Par ses recherches, Bernard décrit alors des populations ni immuables, ni figées dans leurs genres de vie. Au contraire, ce géographe insiste constamment sur leurs évolutions et leur rapidité à prendre de nouvelles habitudes en matière d’habitat et d’activités. Il observe notamment la transformation de leur civilisation matérielle par l’introduction de nouveaux vêtements, d’ustensiles, de matériaux et d’aliments [51][51] Augustin Bernard, Napoléon Lacroix, L’évolution du....

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Aux conceptions de Gautier, s’opposent donc presque sur tous les points celles d’Augustin Bernard [52][52] Cf. Florence Deprest, « Découper le Maghreb : deux.... Ce dernier ne peut que critiquer vivement la thèse centrale des Siècles obscurs qui veut expliquer toute l’histoire de l’Algérie par l’opposition des nomades et des sédentaires, comme « Augustin Thierry et Guizot expliquaient toute l’histoire de France, y compris la monarchie de juillet, par l’opposition entre les Germains et les Gallo-Romains[53][53] Augustin Bernard, « Quelques ouvrages sur l’Afrique... ». Mais ces escarmouches scientifiques dépassent largement le microcosme de la géographie nord-africaine. Les recherches de Bernard ont suffisamment de retentissements pour que Vidal de la Blache veuille en nuancer la portée, car elles contredisent en partie le paradigme de la permanence. A contrario, Jean Brunhes les considère comme un apport scientifique capital pour la théorie géographique [54][54] Jean Brunhes, La géographie humaine. Essai de classification....

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Dans ce contexte, les subtiles différences de traitement que les directeurs des Annales réservent aux deux géographes prennent aussi tout leur sens. Gautier est constamment encensé. Dès 1922, Febvre avait célébré les travaux de « ce voyageur d’une rare puissance d’analyse[55][55] Lucien Febvre, La terre et l’évolution humaine. Introduction géographique... », érigeant Les Siècles obscurs au rang de chef-d’œuvre. Au fil des années, il signe plusieurs comptes-rendus louangeurs et un éloge funèbre dithyrambique qui intronise Gautier comme membre de « notre famille, de la famille positive et critique des Annales [56][56] Lucien Febvre, « Un champ privilégié d’études : l’Amérique... ». En revanche, Bernard est à plusieurs reprises critiqué, et parfois vertement. Febvre publie ainsi une cinglante recension de son Algérie, où il lui reproche d’oublier l’Université d’Alger et de ne consacrer aucun chapitre au rôle de ses savants. Febvre s’empresse alors de faire une apologie de la science de terrain, l’algérienne, dans la colonisation. Ce faisant, il reprend l’argument cher à Gautier sur l’opposition entre « école algérienne » au service de la colonie et « école parisienne » au service du pouvoir de la métropole. En 1940, Febvre publie encore un compte-rendu à charge du volume de la Géographie universelle de Bernard, dont la moitié est consacrée au Sahara. Il y éreinte l’auteur « trop sage, trop pondéré, trop conformiste », jugeant que « rien ne rappelle la flamme de savoir […] qui animait un Vidal de la Blache ». Mais c’est à l’évidence la flamme de Gautier qui est regrettée [57][57] Lucien Febvre, « Un livre d’ensemble sur l’Algérie....

25

À travers la défense de Gautier, c’est assurément un parti pris politique qui est soutenu par les Annales, et par Braudel. On sait que ce dernier aura été « sensible jusqu’au bout aux thèses de l’Algérie française[58][58] Reynaud-Paligot, art. cit., p. 135. ». Dans Écrits sur l’Histoire, il confirme d’ailleurs : « En 1923, en 1926, et durant les années qui suivent, l’Algérie coloniale ne se présente pas à mes yeux comme un monstre[59][59] Cité par Gemelli, op. cit., p. 40 et Reynaud-Paligot,.... » Cette question n’est pas un à-côté de sa pensée. À vingt ans d’écart, les deux versions de l’introduction de son chapitre V sur les civilisations en témoignent. En 1949, Braudel interroge l’influence sur ses idées de « la crise de tant de colonialismes, et des moins reprochables, des plus clairvoyants, des plus dignes d’estime, par la révolte de toutes ces civilisations indigènes ». Il y voit en effet la preuve éclatante de cette inertie des civilisations qui ne peuvent s’hybrider qu’à la marge. Dans la version de 1966, cette remarque a laissé la place à un constat encore plus explicite sur l’Algérie : « L’Afrique du Nord n’a pas “trahi” l’Occident en mars 1962, mais dès le milieu du VIIIe siècle, peut-être même avant la naissance du Christ, dès l’installation de Carthage, fille de l’Orient[60][60] Braudel 1949, p. 552, et, vol. 2, 1966, p. 95.. » Selon les termes de Gautier, les colons en Algérie s’étaient attaché « à la tâche terrible d’occidentaliser un morceau d’Orient[61][61] Émile-Félix Gautier, L’évolution de l’Algérie de 1830 à 1930,... ». Si cette mission avait finalement échoué, c’était donc en raison de la permanence de l’opposition civilisationnelle entre Orient et Occident. Dans le temps immobile de l’histoire, le projet colonial européen et son échec sont naturalisés par Braudel, et ainsi dépolitisés.

26

Cette étude ne prétend pas être une analyse systématique de la relation entre Braudel et la géographie vidalienne. Dans le cadre de réflexion mis en œuvre par François Dosse, nous posons comme hypothèse que l’œuvre coloniale de Gautier a été un maillon essentiel dans l’élaboration du concept de temps géographique et d’histoire immobile. Si l’intertextualité nous donne des pistes, d’autres types de documents devront cependant les confirmer. De la même manière, nous ne prétendons pas avoir épuisé la question du poids de la situation coloniale dans la construction braudélienne de l’objet méditerranéen. En effet, au-delà même des références multiples à l’Algérie coloniale, qu’il conviendrait d’analyser plus exhaustivement, c’est la notion même d’empire, très présente dans les écrits de Braudel, qui mériterait d’être interrogée. Par exemple, comment interpréter l’apparition dans la version remaniée de la thèse, de cette étonnante expression, « Plus Grande Méditerranée », précisément au moment où la « Plus Grande France » — l’empire français — n’est plus [62][62] « Plus Grande France » est une expression pour désigner l’empire... ? Pour dépasser la singularité de cette œuvre magistrale, ces questionnements doivent donc participer du chantier plus vaste, en progrès, qui explore les relations complexes entre l’invention scientifique de la Méditerranée et la construction des espaces impériaux.

Brochure, Exposition coloniale internationale, 1931, Paris. Coll. MHC-BDIC.

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Enfin la dimension coloniale de l’œuvre de Braudel intéresse le citoyen européen d’aujourd’hui. Les écrits de Braudel sur la civilisation sont officiellement convoqués comme caution intellectuelle par Henri Guaino qui, depuis 2006, est l’auteur des principaux discours de Nicolas Sarkozy, en particulier les interventions sur les relations France-Méditerranée, l’Union méditerranéenne et l’Afrique [63][63] Henri Guaino, « L’homme africain et l’histoire », Le.... Le 26 juillet 2007, Nicolas Sarkozy affirmait ainsi à Dakar : « Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. […] Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. » Du Maghreb de Gautier à la Méditerranée de Braudel puis à l’Afrique de Sarkozy, interroger les sources coloniales de l’histoire immobile est bien un sujet vif pour l’histoire de notre temps. F.D.

Notes

[1]

Voir notamment : Giuliana Gemelli, Fernand Braudel, Paris, Odile Jacob, 1995. 377 p. ; Erato Paris, La genèse intellectuelle de l’œuvre de Fernand Braudel : La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II (1923-1947), Athènes, Institut de recherche néohelléniques/FNRS, coll. Institut de recherche néohelléniques, 1999/2002. 352 p ; Gérard Noiriel, « Comment on récrit l’histoire. Les usages du temps dans les Écrits sur l’histoire de Fernand Braudel », Revue d’histoire du XIXe siècle, 25 | 2002, mis en ligne en 2008. http://rh19.revues.org/index419.html ; Carole Reynaud-Paligot, « Les Annales de Lucien Febvre à Fernand Braudel. Entre épopée coloniale et opposition Orient/Occident », French Historical Studies, 2009, 32, 1, pp. 121-144.

[2]

Claude Liauzu, « La Méditerranée selon Fernand Braudel », Confluences Méditerranée, n° 31, 1999, pp. 179-187.

[3]

Il s’installe d’abord à Constantine, puis à Alger où il est nommé dès 1924 professeur au Lycée Bugeaud. Il y rencontre sa future femme, issue d’une famille de colons français installés depuis deux générations. Voir notamment Gemelli, 1995, et Paris, 2002.

[4]

Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, A. Colin, 1949, p. XV ; Autour de la Méditerranée, Paris, De Fallois, 1996, p. 116-118 ; Mémoires de la Méditerranée, Paris, De Fallois, 1998, p. 220.

[5]

Entre 1902 et 1913, Gautier donne une vingtaine d’articles sur le Sud algérien dans les Annales de Géographie, La Géographie, L’Anthropologie, ainsi que plusieurs ouvrages scientifiques et de vulgarisation : Le Sahara algérien en collaboration avec R. Chudeau (1908), Les Territoires du Sud. Description géographique (1922), réédité en 1930, Structure de l’Algérie (1922) ; Le Sahara (1923) publié en format illustré en 1928, réédité après sa mort jusqu’en 1950 et traduit à New York en 1935. Parallèlement, il signe des livres d’opinion comme La conquête du Sahara, Essai de psychologie politique (1910), couronné par l’Académie française et réédité à multiples reprises jusqu’à la fin des années 1930, ou encore L’Algérie et la Métropole (1920). Au début des années 1930, il participe à la vague éditoriale qui célèbre le Centenaire de la colonisation en Algérie et l’empire : Un siècle de colonisation. Étude au microscope (1930), Mœurs et coutumes des musulmans (1931), Figures de la conquête coloniale : Trois héros. Le Général Laperrine, le Père de Foucauld ; Prince de la Paix (1931).

[6]

Fernand Braudel, La Méditerranée. L’espace et l’histoire, Paris, Flammarion, 1985, p. 37 (première édition : Paris, Arts et Métiers graphiques, 1977).

[7]

Braudel 1949, p. 1125. C’est Braudel qui souligne.

[8]

Émile-Félix Gautier, L’Islamisation de l’Afrique du Nord. Les Siècles obscurs du Maghreb, Paris, Payot, Bibliothèque historique, 1927. Cet ouvrage est généralement connu sous son sous-titre Les Siècles obscurs du Maghreb, invariable dans toutes les rééditions, alors même que son titre change et devient Le Passé de l’Afrique du Nord (en remplacement de L’Islamisation de l’Afrique du Nord) à partir de la seconde édition. Dans l’édition remaniée de sa thèse en 1966, Braudel donne le dernier titre des Siècles obscurs, « Le passé de l’Afrique du Nord, 1952 », et indique la seconde édition de Mœurs et coutumes… de 1959.

[9]

William Marçais, « Compte-rendu des Siècles obscurs du Maghreb », Revue d’histoire critique et de littérature, 1929, pp. 255-70 ; Augustin Bernard, « Quelques ouvrages sur l’Afrique du Nord », Annales de Géographie, XXXVII, 1928, pp. 546-551.

[10]

Yves Lacoste, André Nouschi, André Prenant, L’Algérie. Passé et présent, Paris, Éditions sociales, 1960. 463 p. ; Yves Lacoste, Ibn Khaldoun. Naissance de l’histoire. Passé du tiers-monde, Paris, La Découverte, 1966.

[11]

Émile-Félix Gautier, Mœurs et coutumes des musulmans, Paris, Payot, 1931, p. 7.

[12]

Braudel 1949, p. XIII.

[13]

François Dosse, « La ressource géographique en histoire », « Histoire/Géographie, 2. Les promesse du désordre », Espaces Temps, 68-69-70, 1998. Cf. notamment pp. 115-118.

[14]

Paul Vidal de la Blache, « Les conditions géographiques des faits sociaux », Annales de Géographie, XI, 1902, pp. 13-23 ; « Les genres de vie dans la géographie humaine », Annales de Géographie, XX, 1911, pp. 193-212 et 289-304.

[15]

Maximilien Sorre, Jules Sion, Méditerranée. Péninsules méditerranéennes, in Paul Vidal de la Blache et Lucien Gallois (dir.), coll. Géographie universelle, Paris, A. Colin, tome VII, 1934. Le « monde méditerranéen » est le titre de l’introduction de ce tome.

[16]

Voir notamment le rôle du climat « unificateur des paysages et des genres de vie », Braudel 1949, pp. 195-196.

[17]

Albert Demangeon, La France économique et humaine, in Paul Vidal de la Blache, Lucien Gallois (dir.), coll. Géographie universelle, tome VI, 1948, 600 p. ; Maximilien Sorre, « La notion de genre de vie et sa valeur actuelle », Annales de Géographie, LVII, 1948, pp. 97-108, 193-204.

[18]

André Meynier, Histoire de la pensée géographique en France, Paris, Puf, 1969, pp. 113-114.

[19]

Braudel 1949, pp. 298-299.

[20]

Florence Deprest, Géographes en Algérie (1880-1950). Savoirs universitaires en situation coloniale, Paris, Belin, 2009. Cf. notamment la seconde partie.

[21]

Émile-Félix Gautier, « Le cadre géographique de l’histoire de l’Algérie », in Histoire et Historiens de l’Algérie, Paris, collection du centenaire de l’Algérie, IV, 1931, p. 17.

[22]

Gautier 1927, p. 30.

[23]

Ibid., p. 31.

[24]

Voir notamment : Émile-Félix Gautier, Edmond Doutté, Enquête sur la dispersion de la langue berbère en Algérie, faite par ordre de M. le Gouverneur Général, Alger, 1913 ; Émile-Félix Gautier, « Répartition de la langue Berbère en Algérie », Annales de Géographie, XXII, 1913, pp. 255-266 ; Émile-Félix Gautier, Structure de l’Algérie, Paris, Société d’éditions géographiques et scientifiques, 1922, pp. 202-217.

[25]

Gautier 1927, p. 216.

[26]

Ibid., p. 225.

[27]

Gautier 1931, pp. 34-38.

[28]

Gautier 1927, p. 30.

[29]

Braudel 1949, p. X.

[30]

Ibid., pp. 296-298.

[31]

Ibid., pp. 300-301.

[32]

Gautier 1927, p. 225 ; Braudel 1949, p. X.

[33]

Braudel 1949, pp. 552-570.

[34]

Vidal de la Blache 1902, p. 22.

[35]

Vidal de la Blache 1911, p. 289.

[36]

Braudel 1949, p. 570 ; Braudel 1985, p. 161.

[37]

Braudel 1949, p. 551.

[38]

Gautier 1931, p. 95.

[39]

Ibid., p. 94.

[40]

Ibid., pp. 33-34.

[41]

Braudel 1985, pp. 158-165.

[42]

Gautier 1927, p. 130.

[43]

Braudel 1949, p. 570 ; Braudel 1985, pp163-164.

[44]

Gautier 1931, pp. 94-95 ; Braudel 1949, pp. 183-187.

[45]

Gautier 1931, Mœurs…, p. 62 ; Braudel 1985, p. 159.

[46]

Braudel, ibid. ; Gautier 1931, p. 95.

[47]

Reynaud-Paligot, art. cit., pp. 142-143.

[48]

Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France (1871-1919), Paris, 1968.

[49]

Deprest, op. cit.

[50]

Émile-Félix Gautier, L’Algérie et la métropole, Paris, Payot, 1920.

[51]

Augustin Bernard, Napoléon Lacroix, L’évolution du nomadisme en Algérie, Paris/Alger, Challamel/Jourdan, 1906.

[52]

Cf. Florence Deprest, « Découper le Maghreb : deux géographies coloniales antagonistes (1902-1937) », M@ppemonde, 3-91. http://mappemonde.mgm.f r/num19/articles/art08303. html (mise en ligne en novembre 2008).

[53]

Augustin Bernard, « Quelques ouvrages sur l’Afrique du Nord », Annales de Géographie, XXXVII, 1928, pp. 546-551.

[54]

Jean Brunhes, La géographie humaine. Essai de classification positive. Principes et exemples, Paris, F. Alcan, 1910, pp. 386-394.

[55]

Lucien Febvre, La terre et l’évolution humaine. Introduction géographique à l’histoire, Paris, La Renaissance du livre, 1922. Voir notamment pp. 275, 278, 339.

[56]

Lucien Febvre, « Un champ privilégié d’études : l’Amérique du Sud », Annales d’histoire économique et sociale, 2, 1929, p. 276 ; « Une histoire du Maroc », Annales d’histoire économique et sociale, 5, 1933, p. 327 ; « Le Sahara de demain (É.-F. Gautier, Le Sahara vaincu peut-il être dompté ?, Académie des sciences coloniales) », Annales d’histoire économique et sociale, 2, 1929, pp. 131 ; « Portraits d’hommes, visages de pays (É.-F. Gautier, Un siècle de colonisation. Études au microscope, Algérie) », Annales d’histoire économique et sociale, 3, 1930, pp. 126- 127 ; « Des deuils : É.-F. Gautier, Louis Lacrocq, Abel Rey », Annales d’histoire sociale, 12, 1940, pp. 55-56.

[57]

Lucien Febvre, « Un livre d’ensemble sur l’Algérie de M.A. Bernard », Annales d’histoire économique et sociale, 3, 1929, pp. 477-478 ; Febvre (1940), « Sahara et Afrique occidentale (Géographie Universelle) », Annales d’histoire sociale, 12, pp. 299-300.

[58]

Reynaud-Paligot, art. cit., p. 135.

[59]

Cité par Gemelli, op. cit., p. 40 et Reynaud-Paligot, art. cit., p. 135.

[60]

Braudel 1949, p. 552, et, vol. 2, 1966, p. 95.

[61]

Émile-Félix Gautier, L’évolution de l’Algérie de 1830 à 1930, Paris, Cahiers du centenaire de l’Algérie, n° III, 1930, p. 35.

[62]

« Plus Grande France » est une expression pour désigner l’empire qui apparaît dans un texte de Jacques Léotard, secrétaire général de la Société de géographie de Marseille en 1903, et devient largement répandue dans l’entre-deux guerres.

[63]

Henri Guaino, « L’homme africain et l’histoire », Le Monde, 27 juillet 2008 ; Jean-Pierre Chrétien (dir), L’Afrique de Sarkozy : un déni de l’histoire, Paris, Karthala, 2008.

Résumé

Français

La référence aux travaux de Fernand Braudel reste incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à l’espace de la Méditerranée. François Dosse a déjà montré que le concept de temps géographique et d’histoire immobile que Braudel développe à propos du monde méditerranéen, et qui fonde sa géohistoire, était issu d’une appropriation de la notion géographique de permanence des « genres de vie », théorisée par Paul Vidal de La Blache. Poursuivant cette thèse, l’article propose de mettre au jour le rôle essentiel de l’œuvre coloniale du géographe Émile-Félix Gautier (1864-1940) dans la transmission de cette notion. Braudel, qui a passé près de dix ans en Algérie (1923-1932), a reconnu l’influence intellectuelle reçue de ce professeur de la faculté des lettres d’Alger, mais il n’a jamais vraiment explicité les ressorts de cet apport scientifique dans la constitution de son objet de recherche. Cependant, mettre au jour cette circulation paradigmatique nécessite aussi d’interroger le contexte où elle s’est opérée. Dans la première moitié du XXe siècle, les discours académiques sur la permanence des genres de vie appliqués à l’Afrique du Nord, à l’Algérie en particulier, sont profondément modelés par des clivages politiques sur la mise en pratique de la « mission civilisatrice ». Le champ universitaire de la géographie coloniale est alors loin de produire un paradigme unitaire. Les affinités avec les positions de Gautier sur l’Orient invitent ainsi à interroger la dimension politique de l’œuvre de Braudel dans ses rapports avec l’empire.

English

Fernand Braudel and the Algerian Geography. Into the colonial sources of the immobile history of the Mediterranean ? Fernand Braudel’s work is a necessary reference for all those who carry out works referring to the Mediterranean area. François Dosse has already shown that the notion of geographical time and immobile history developed by Braudel regarding the Mediterranean – the basis of his geohistory –originates from his appropriation of the geographical idea of the permanence of lifestyles, a theory developed by Vidal de La Blache. Following this thesis, this article aims at elucidating the essential part played in the transmission of this concept by the colonial work of the geographer Émile-Félix Gautier (1864- 1940). Braudel who had lived in Algeria for almost ten years (1923-1932) acknowledged the intellectual influence that this professor at the Algiers faculty of letters had had on him, without, however, really clarifying the latter’s scientific contribution to the constitution of the object of his research. Nonetheless, in order to highlight this circulation of paradigms, it is necessary to examine the context in which it took place. In the first half of the 20th century, academic discussions regarding the permanence of lifestyles in North Africa, in particular Algeria, were strongly influenced by the political divisions concerning the implementation of the “civilising mission”. The academic field of colonial geography still remained far from producing unified paradigm. The affinities of Braudel’s work with Gautier’s opinions on the Orient thus leave open the question of its political aspects in relation to the empire.

Plan de l'article

  1. Permanences géographiques et histoire immobile
  2. Une courte et simple profession de foi géohistorique
  3. Écologie humaine et Orient naturalisé
  4. Une géographie « algérienne », des géographies de l’Algérie : le choix politique des Annales et de Braudel ?

Pour citer cet article

Deprest Florence, « Fernand Braudel et la géographie " algérienne " : aux sources coloniales de l'histoire immobile de la Méditerranée ? », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 3/2010 (N° 99), p. 28-35.

URL : http://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2010-3-page-28.htm


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