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Migrations Société

2007/1 (N° 109)


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Penser a priori l’étranger comme un délinquant est l’une des plus solides structurations des imaginaires qui favorise les comportements racistes. Déjà présent durant l’Antiquité et au Moyen Âge [1][1] Voir, par exemple, TOLAN, John, Les Sarrasins, Paris :..., ce préjugé n’a cessé de s’adapter aux réalités historiques, faisant de l’Autre un danger potentiel, du « voleur de poule » au meurtrier sanguinaire. Au début du XXIe siècle, ce préjugé se diffuse autour de deux catégories de populations : d’une part, les “clandestins”, sans foi ni loi, capables de tout pour subsister en France et, d’autre part, les jeunes issus de l’immigration vivant dans les banlieues pauvres. Ces derniers ne cessent d’alimenter la chronique de l’insécurité depuis deux décennies : l’affaire Khaled Kelkal en 1995 est dans toutes les mémoires, mais aussi l’épisode de l’agression présumée de Paul Voise à Orléans à quelques heures de l’ouverture des bureaux de vote pour le premier tour de scrutin de l’élection présidentielle de 2002 [2][2] Voir à ce sujet l’introduction à ce dossier, page ... jusqu’aux “émeutes” de l’automne 2005 dans les “banlieues”.

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Le couple “immigration/insécurité” a suscité un intérêt constant des médias à l’époque contemporaine, facilitant l’assimilation de l’étranger à un délinquant [3][3] Voir en référence COING, Henri ; MEUNIER, Christine,... : les exemples sont nombreux pour le XIXe siècle ou pour l’entre-deux-guerres [4][4] Cf. DORNEL, Laurent, La France hostile : socio-histoire.... Philippe Videlier a montré que la figure emblématique du crime ou de l’insécurité depuis le siècle dernier est l’étranger [5][5] Cf. VIDELIER, Philippe, “Les ancêtres des ‘ils’ : invariances”,.... L’ouvrage déjà daté de Louis Chevallier, Classes laborieuses et classes dangereuses[6][6] CHEVALLIER, Louis, Classes laborieuses et classes dangereuses..., révèle aussi le caractère intemporel du sentiment d’insécurité. Les classes dangereuses du XIXe siècle, les ouvriers, les pauvres et les exclus, ont pris au XXe siècle le visage de l’immigré partie prenante des « nouvelles classes dangereuses » [7][7] L’expression est de François Dubet pour désigner les.... Cette relation qui confond la connotation sociale et la connotation raciale confirme l’idée de la permanence de la relation “dominant/dominé” à travers l’histoire puisque les deux catégories “ouvriers” et “immigrés” se réfèrent au même système symbolique de représentation [8][8] Voir BREDIN, Jean-Denis, “Le débat sur l’insécurité :.... En 1983, le journaliste Bernard Legendre parle dans Le Monde de cette « crainte diffuse » qui, quand elle s’exprime, accuse le « basané », l’étranger d’être fauteur de troubles : « Leur présence au-dessus d’un certain seuil accroîtrait l’insécurité et interdirait le repos aux “braves gens” »[9][9] LEGENDRE, Bernard, “Immigrés = délinquance”, Le Monde....

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Ce constat est de l’ordre du préjugé dans la mesure où l’insécurité n’est pas quantifiable : à différentes périodes, les chiffres les plus irrationnels sur la délinquance des immigrés ont circulé. En fait, le “sentiment d’insécurité” est plus important que l’insécurité, notamment chez ceux qui, ne côtoyant pas ou peu les étrangers, ne les perçoivent guère plus qu’au travers des médias [10][10] Cf. CAUQUELIN, Anne, “La peur de l’Autre”, in : DELUMEAU,.... La représentation de l’immigré sous la forme d’un délinquant résulte d’une croyance bien ancrée dans l’inconscient collectif [11][11] Voir LAGRANGE, Hugues, “La perception de la violence... qui ne disparaît pas avec le temps présent, bien au contraire : dès 1949, la presse populaire comme L’Aurore ou Le Parisien Libéré font état d’une délinquance importante dont les auteurs seraient les travailleurs algériens venus en métropole.

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L’image de l’immigré délinquant perpétue un clivage étanche au sein de la société entre « étranger-coupable » et « Français-innocent » [12][12] MILZA, Pierre ; AMAR, Marianne, L’immigration en France.... La médiatisation de l’insécurité peut apparaître comme une forme de critique de la société. Elle pose la question de la disparition des principes fondateurs de la nation [13][13] Voir ACKERMAN, Werner ; DULONG, Renaud ; JEUDY, Henri-Pierre,..., le désir de sécurité étant le fondement de toute société [14][14] Hugues Lagrange l’a montré à partir d’une enquête effectuée.... Cette angoisse s’amplifie avec le développement de la crise économique et le sentiment de crise morale [15][15] Idée développée par JEUDY, Henri-Pierre, “Les enjeux.... S’il est vrai que la structure de la population étrangère [16][16] Il s’agit principalement d’une population masculine,... est à l’origine de comportements délinquants plus importants dans les faits, le préjugé se situe au niveau de la croyance d’une délinquance inscrite dans l’essence même de l’étranger, jusqu’à penser que sans étrangers l’insécurité pourrait disparaître.

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Sous la Ve République, le développement du sentiment d’insécurité s’est polarisé sur les immigrés au moment-clé du passage entre “première” et “seconde” génération, entre la fin des années 70 et le début des années 80, sous l’impulsion de l’extrême droite. De l’image des “Algériens violeurs” à celle du “trafiquant de drogue” ou des “hordes sauvages” dans les banlieues, la communauté étrangère a été désignée comme principale source de délinquance et d’insécurité. Cette “tranche d’histoire” est significative de l’intense activité d’un préjugé qui provoque des dommages durables dans l’imaginaire de l’opinion française dans ses rapports à la diversité.

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L’étranger “agent d’insécurité” : un préjugé renouvelé après 1945

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Une étude d’Anne Tristan dans les quartiers nord de Marseille montre comment se colportent les stéréotypes autour de “l’immigré-délinquant” surtout par ceux qui n’habitent pas ces quartiers. C’est à travers les conversations au comptoir des cafés, dans les boutiques ou dans les centres commerciaux que le “ils” menaçant est évoqué [17][17] Voir TRISTAN, Anne, “Marseille, conversation en lambeaux”,.... Les causes avancées de la délinquance immigrée sont le chômage, le désœuvrement, mais aussi les « différences entre civilisations » qui incitent les Français à douter du bon comportement des populations en provenance notamment du tiers-monde.

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L’expression de ce fantasme a pris deux aspects : le premier avait cours dans les années 50 et 60 et faisait de l’immigré un délinquant violent, brute, sauvage et sanguinaire ; le second, à partir du milieu des années 70, se traduisait plus par un besoin sécuritaire face à un danger diffus.

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Dans les années 50 et surtout 60, les principales images de la délinquance immigrée étaient le fait de la presse populaire et de l’extrême droite. La guerre d’Algérie contribue à alimenter le préjugé faisant des Arabes des “délinquants violents”.

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À l’issue des accords d’Evian, les campagnes orchestrées notamment par Minute exploitent avec encore plus de virulence le préjugé de la délinquance immigrée et principalement algérienne. L’hebdomadaire titre par exemple à la une en 1964 : « Assez de crimes algériens : assassinats, viols, vols, rixes en hausse continuelle ». Dans les pages intérieures on peut lire que les Algériens sont devenus les « maîtres du crime en France », comme c’est le cas à Lyon : « Le crime, le brigandage et le vice sont de plus en plus le domaine réservé de la pègre algérienne [...]. Pas de jour sans qu’en un point quelconque de la ville un viol, un meurtre ne soit commis par des Algériens. Il y a des quartiers de Lyon où une femme seule ne peut plus passer sans risquer une agression suivie d’une tentative de viol. Les commissariats sont assaillis de plaintes. Chaque jour ajoute à la liste » [18][18] Minute du 20-10-1964..

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En 1966, Minute titre toujours à la une « Les viols nord-africains », accompagnée d’un violent éditorial : « L’angoisse est partout : attention aux Arabes ! [...]. Partout en France on constate une flambée de viols commis par des Nord-Africains. Mères, jeunes filles, garçonnets, tout est bon à ces brutes pour assouvir le couteau à la main leurs instincts bestiaux. Partout en France la terreur basanée s’installe dans nos banlieues » [19][19] Minute du 10-11-1966..

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L’Aurore n’hésite pas à publier en première page de son édition du 4 octobre 1966 l’annonce d’un viol effroyable d’une jeune mariée par une bande d’Algériens, tandis qu’en 1970 Paris Match publie en bonne place un article intitulé « L’armée du crime » dans lequel un traitement particulier était réservé aux immigrés. Selon l’hebdomadaire, il est logique que cette population « déracinée », « misérable » et « hébétée », « mâle et jeune » constitue un « bouillon de culture où crimes et criminels se reproduisent avec une rapidité d’infusoires » [20][20] Paris Match du 16-5-1970..

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Vols, cambriolages, viols, trafics en tout genre sont présentés comme la principale activité au quotidien des migrants notamment arabes. Signe des temps, une publicité parue en 1973 pour l’entreprise Electralarm vante les mérites de son système de sécurité en décrivant les cambrioleurs-type : des « Nord-Africains et Portugais qui ont parfois participé à la construction de votre maison » [21][21] Publicité repérée par le MRAP à fin de dénonciation..... Même préjugé en 1980, lorsqu’un dépliant publicitaire des Serrureries générales est illustré d’une photographie sur laquelle se distingue nettement un homme “de type maghrébin” en train de briser une porte pour s’introduire dans un appartement.

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Affaire symptomatique témoignant d’une psychose de l’opinion et des pouvoirs publics : en Avignon, les quartiers à forte population algérienne sont bouclés dans la soirée et la nuit du 4 au 5 septembre 1965. 750 Algériens interpellés parmi lesquels 450 sont conduits au commissariat. Le motif de cette intervention est la recherche du meurtrier d’une étudiante britannique dont le cadavre a été repêché dans le Rhône, près d’Arles, le 17 juillet. Cette affaire a provoqué de nombreux remous, suscitant notamment l’émotion du gouvernement algérien, choqué par l’ampleur de l’opération à caractère raciste dirigée contre ses ressortissants. Une protestation officielle est remise par l’ambassade d’Algérie à Paris au ministre des Affaires étrangères, tandis que l’ambassadeur de France à Alger, Georges Gorse, est convoqué par le ministre algérien des Affaires étrangères [22][22] Le Monde du 10-9-1965.. Pourtant, les rafles “au faciès” des Algériens considérés a priori comme dangereux pour l’ordre public datent de 1950 : cet épisode n’a rien d’isolé, mais il prouve qu’après la guerre d’Algérie le préjugé qui fait du Nord-Africain un “délinquant” redouble de force.

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Avant l’apparition du “sentiment d’insécurité” dans l’opinion, perceptible dans la deuxième partie des années 70, le lien entre immigration et délinquance fonctionne sous la forme d’une hostilité latente [23][23] Voir à ce sujet HIRSH, Marie-Christine, “Délinquance.... En 1973, un sondage de la sofres pose pour la première fois la question de l’insécurité liée au comportement des travailleurs immigrés à l’occasion du meurtre du traminot Émile Gerlache à Marseille le 25 août par un Algérien, provoquant une flambée de racisme dans la cité phocéenne et une forte émotion au sein de l’opinion publique :

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Question : « Avez-vous le sentiment qu’en France les travailleurs immigrés sont plus souvent mêlés à des incidents (vols, violence) que le reste de la population ? »  [24][24] Extrait d’un sondage SOFRES effectué le 29 août 1973...

Sondage sofres 1973
Oui, le plus souvent 50 %
Non, pas plus souvent 43 %
Sans opinion 7 %
Total 100 %
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Une majorité de Français interrogés (50 %) pensent que les immigrés sont plus souvent mêlés à des incidents que le reste de la population.

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Reflet d’un mal-être collectif aux contours imprécis, le sentiment d’insécurité apparaît avec la crise économique [25][25] En 1968, le ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin,... et connaît une accélération dans les années 80. À partir du milieu des années 70, encouragée par les gouvernements conservateurs, une inquiétude collective et publique se développe, spécifiquement centrée sur la délinquance et le crime, comme au XIXe siècle.

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En 1975, le ministre de l’Intérieur Michel Poniatowski veut rebaptiser son ministère « ministère de la Sécurité des Français », et en août 1976 le président Valéry Giscard d’Estaing assigne trois objectifs prioritaires au gouvernement Barre, dont le principal est d’assurer la sécurité des Français [26][26] Cf. DESDEVISES, Marie-Clet, La délinquance étrangère,.... Alain Peyreffite, ministre de la Justice, anime un Groupe de réflexion sur la violence qui remet son rapport au Premier ministre en 1977 constatant que le sentiment d’insécurité s’est réveillé en France [27][27] Voir le rapport du Comité d’étude sur la violence,... : il trouve un écho dans la recrudescence spectaculaire des actes de délinquance relayés par une partie de la presse nationale et locale, sensibilisée à ce sujet. L’apparition des étrangers dans les enquêtes officielles est effective dans un rapport de juillet 1975 du ministère de l’Intérieur spécifiant que l’augmentation des agressions dans le métro est due à l’activité des bandes de jeunes voyous et à l’apparition « d’équipes spécialisées de malfaiteurs internationaux » [28][28] La délinquance en France, rapport d’étude pour le ministère.... Le 21 juin 1976, le préfet de police de Paris affirme que les campagnes de cambriolage, les vols à la tire sont « de plus en plus le fait des éléments étrangers », ce que confirme un article de France-Soir : « Il suffit qu’un voyou au teint basané appréhendé en flagrant délit crie à l’agression raciste pour déclencher un mouvement de solidarité dont il profite pour prendre le large [...]. Qui sont ces voyous ? Surtout des Nord-Africains »[29][29] France-Soir du 23-6-1976..

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Début juillet 1976, de nouvelles alertes dans les rames de métro parisien et l’agression de cinq touristes bulgares par « une quinzaine de malfaiteurs de type nord-africain et africain » [30][30] Fait divers repris par L’Aurore, Le Figaro, La Croix,... (en réalité cinq Algériens et un Français) solidifient encore davantage le discours sur l’insécurité liée à l’immigration [31][31] À tel point que le 18 février 1976, le journaliste.... En conséquence, le ministre de l’Intérieur, Michel Poniatowski, constatant que les vols à la tire sont « à 70 % le fait des étrangers », affirme qu’il se fera un devoir d’expulser les immigrés coupables de délits. Le 29 juillet 1976, dans le bulletin hebdomadaire d’information du ministère de l’Intérieur, on peut lire à plusieurs reprises que les étrangers vivant en France commettent davantage de crimes et de délits que les Français [32][32] Le Monde du 31-7-1976. La rédaction s’attache à nuancer....

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En quelques semaines, le lien entre immigration et délinquance se tisse durablement dans l’opinion grâce à la couverture des journaux télévisés de 20 h et de la presse écrite à grand tirage comme L’Aurore, Le Parisien Libéré, France-Soir, Le Figaro, Le Journal du Dimanche, qui consacre en août deux pages à un fait divers tragique, le meurtre d’un jeune Français par un Algérien à Sully-sur-Loire, surnommée « La ville de la peur » [33][33] Minute du 25-8-1976..

Le sentiment d’insécurité, élément de la crise identitaire

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Le syndrome de l’insécurité a révélé la profonde mutation de la société française au cours des années 80. L’angoisse collective de l’insécurité a dévoilé les pulsions d’autodestruction de perte de contrôle de la société par la représentation de l’horreur des agressions physiques imputées aux étrangers. Une croissance sensible de l’insécurité est constatée entre le milieu des années 70 et le milieu des années 80 [34][34] Voir l’article de LAGRANGE, Hugues, “Les lieux d’inquiétude”,..., notamment en 1983 par le biais du rapport de la Commission nationale de prévention de la délinquance remis au Premier ministre par le maire socialiste d’Épinay, Gilbert Bonnemaison. Ce rapport marque la volonté du gouvernement socialiste de s’attaquer à son tour à l’insécurité, ce qui représente une nouveauté pour la gauche qui avait régulièrement dénoncé l’usage de cet argument, terreau électoral de la droite [35][35] Trente-six maires de gauche sont consultés, tous dénoncent.... En 1985, lorsque le socialiste George Sarre présente ses réflexions sur l’insécurité, estimant préoccupante l’augmentation de la petite délinquance, il confirme ce tournant [36][36] Cf. SARRE, Georges ; AUTEXIER, Jean-Yves, La raison....

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Le préjugé de l’insécurité engendrée par les étrangers a ainsi élargi son rayonnement au cours des années 80, touchant les familles politiques de gauche comme de droite [37][37] Voir DUHAMEL, Alain ; JAFFRÉ, Jérôme (sous la direction.... Le couple “immigration/insécurité” est largement décliné, comme dans Le Figaro en octobre 1981, dans le cadre d’une série d’enquêtes sur la violence au quotidien, puis en mars-avril 1983, dans le cadre d’une importante campagne de presse lancée avant les élections municipales. Une enquête sur les Maghrébins en France pointe les invectives, incidents ou agressions, lot quotidien du comportement notamment des jeunes immigrés dans certaines villes. L’impression d’ensemble est claire : depuis quelques années, l’insécurité n’a cessé de s’accroître [38][38] Voir l’enquête “La haine ouverte” à Marseille (Le Figaro....

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Logiquement, la campagne électorale pour les élections municipales de 1983 surtout à Marseille, Paris [39][39] Voir le cas du XXe arrondissement où le duel met aux... et tout particulièrement Dreux [40][40] Les propos de campagne de Jean-Pierre Stirbois, candidat... porte, à droite comme à gauche, sur l’immigration et l’insécurité. Dans la cité phocéenne, Jean-Claude Gaudin et Gaston Defferre se livrent à une véritable surenchère dans le but d’attirer les voix du candidat du Front national, Bernard Manovelli, et de sa liste Marseille-sécurité. Les deux candidats sont d’accord pour dénoncer tour à tour la trop forte présence d’étrangers dans la ville, tentant ainsi de récupérer « le vote de la peur » [41][41] Le Quotidien de Paris du 16-3-1983.. Face aux enjeux électoraux, l’exploitation du préjugé est telle [42][42] Le Figaro des 5/6-2-1983, Le Provençal du 20-2-198... que le cardinal Roger Etchegarray intervient le 25 mars dans le Bulletin diocésain : « Exorcisons les démons de la peur. La peur animalise l’homme : l’homme qui a peur aboie, il ne raisonne plus. La peur engendre la peur : l’amalgame de l’insécurité urbaine et de la présence maghrébine a exacerbé des instincts racistes propres à tout homme et livrés à une lamentable surenchère [...]. Aujourd’hui la peur s’est installée dans tous nos quartiers ; elle ne peut être que mauvaise conseillère ».

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L’opinion française déboussolée, le Front national ne perd pas une occasion pour alimenter le préjugé sur la délinquance immigrée : les campagnes d’affichage de l’extrême droite posent ainsi directement l’équation « immigré = délinquant » ou « immigration = insécurité ». Ces affiches, placardées sur les murs de la plupart des communes de France, pèsent indiscutablement sur l’opinion. En conséquence, la hantise de l’insécurité est largement surévaluée par les électeurs lors du scrutin.

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En 1984-1985, le débat sur l’insécurité est placé sur le devant des préoccupations des Français : le préjugé est de plus en plus partagé. Jacques Chirac, maire de Paris, n’hésite pas à affirmer qu’il ne veut pas « laisser Paris devenir le Chicago des années trente » [43][43] Le Monde du 13-7-1984.. Il dénonce alors le laxisme du gouvernement devant « l’afflux d’une immigration clandestine de la plus mauvaise qualité »[44][44] Le Monde des 8/9-7-1984.. Le Figaro enquête sur l’insécurité en banlieue parisienne à travers l’exemple de Garges-lès-Gonesse : « Viols, racket, violence : cette ville à 30 % d’immigrés maghrébins est devenue l’un des hauts-lieux de l’insécurité en Île-de-France » [45][45] Le Figaro du 18-11-1985.. Dans Le Figaro Magazine, une enquête sur l’insécurité qualifie Marseille de « capitale de la peur et de la violence » : 65 % des vols et agressions sont attribués aux Nord-Africains, perçus comme les principaux responsables des actes délinquants [46][46] Le Figaro Magazine du 8-2-1986..

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En 1986, dès le début de la période de cohabitation, le gouvernement Chirac fait de la lutte contre l’insécurité l’une de ses priorités. Principale mesure pour y parvenir : une politique renforcée de contrôle d’identité et de restriction des entrées d’étrangers. Parallèlement, entre 1984 et 1987, France-Soir, Le Parisien, Le Figaro ou Paris Match passionnent l’opinion par leurs articles sur les « tueurs de vieilles dames » à Paris : en novembre 1984, après l’assassinat de huit femmes âgées, une rumeur circule dans le XVIIIe arrondissement : le suspect est un immigré. L’impuissance policière à arrêter le(s) coupable(s) alimente les hypothèses les plus sombres, d’autant plus qu’entre décembre 1985 et juin 1986, le tueur de vieilles dames en étrangle 11 autres [47][47] Voir, par exemple, Le Figaro du 17-1-1986 et du 18-6-1986..... Comme l’avait fait Roger Gicquel dix ans plus tôt lors du journal de 20 h sur TF1, Le Figaro reprend la célèbre réplique, laconique : « La France a peur », et fait un rapprochement entre le quartier où les meurtres ont eu lieu et la forte concentration d’immigrés qui le caractérise [48][48] Le Figaro du 12-11-1984.. L’arrestation tardive du meurtrier en 1987, Thierry Paulin [49][49] Thierry Paulin, né en 1963 à Fort-de-France, meurt..., ne permet pas de faire taire le préjugé. Au contraire, même s’il est de nationalité française, celui que les médias ont surnommé le « monstre de Montmartre » est originaire de la Martinique et son portrait d’individu métis, diffusé en masse, conforte l’idée reçue de la délinquance étrangère.

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Autre facette du poids du préjugé de la délinquance immigrée : l’importance numérique des lettres reçues sur la question de l’immigration par Menie Grégoire dans le cadre de son émission quotidienne de libre parole sur rtl entre 1967 et 1981. Dans le chapitre consacré au lien entre immigration et délinquance, 18 lettres anonymes sur 20 associent immigrés et délinquants, l’argumentaire se fondant sur deux critères irrationnels.

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Le premier critère consiste à mettre en avant un cas personnel pour dégager une loi générale : « Quand vous dites que c’est difficile pour les immigrés de vivre en France, vous plaisantez ! Moi j’ai eu deux fois mon sac arraché dans le métro et mon appartement saccagé par des Arabes. Vous auriez subi les mêmes choses affreuses vous n’auriez pas le même raisonnement. Ce serait très facile de les renvoyer par bateau ou en avion à titre gratuit. Ça coûterait moins cher au contribuable français que d’entretenir une racaille dont on n’a pas besoin. Ils n’ont qu’à voler dans leur pays » [50][50] Cf. GRÉGOIRE, Menie, La France et ses immigrés : lettres.... Une autre lettre apporte un point de vue similaire : « Qu’apportent-ils à notre pays tous ces immigrés qui ne se conforment pas à nos lois sociales ? Des vols, des viols, des agressions [...]. Personnellement je voudrais que toute cette immigration cesse car je viens d’être agressée ! Vol à l’arraché de mon sac par deux Maghrébins »[51][51] Ibidem..

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Le second aspect consiste à “dénoncer” l’importance que certains accorderaient aux crimes racistes envers les immigrés tout en minimisant la délinquance des immigrés à l’encontre des Français : « Les crimes des Français sont montés en épingle mais restent très marginaux, tandis que ceux commis par les Maghrébins sont passés sous silence » [52][52] Ibidem.. Une lettre du même genre déclare : « Il y a beaucoup de victimes innocentes des Maghrébins et autres étrangers de tous bords. Quand on daigne en parler c’est succinctement en peu de lignes dans les journaux. Quand c’est un Maghrébin qui est la victime, la télé, les journaux n’en finissent plus » [53][53] Ibidem..

Un préjugé de “mieux en mieux” partagé

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Au cours des années 80, l’idée préconçue de “l’immigré-délinquant” est omniprésente dans les sondages. Pour les Français, évoquer la délinquance suscite un réflexe conditionné : il faut parler d’immigration.

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Une première série d’enquêtes d’opinion permet une comparaison entre 1975 et 1983-1984 sur l’évaluation des causes de l’insécurité par les Français :

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Question : « Certains prétendent qu’il y a une recrudescence de la délinquance. Parmi les raisons suivantes, pouvez-vous citer celles qui expliquent le mieux le phénomène ? »

Liste de causes

sofres

1975 [54][54] Extrait d’une enquête de la SOFRES effectuée en avril...

sofres

1983 [55][55] Sondage de la SOFRES effectué entre le 3 et le 8 juin...

ips

1984 [56][56] Extrait d’une enquête IPS effectuée entre le 17 et...

Le chômage des jeunes 40 % 62 % 70 %
La perte du sens de l’autorité et de la discipline 44 % 33 % 29 %
La permissivité et la tolérance du gouvernement - - 29 %
Les conditions de vie moderne (les grands ensembles) 39 % 31 % -
La clémence des juges 15 % 23 % -
La présence d’un grand nombre de travailleurs étrangers 10 % 18 % 26 %
L’influence des médias - - 26 %
La libération des mœurs - 11 % -
L’insuffisance des effectifs de police 18 % 9 % -
Sans opinion 28 % 2 % 0

N. B. : Total supérieur à 100 %, plusieurs réponses pouvant être données.

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En 1975, la présence de travailleurs étrangers comme explication de la délinquance apparaît prudemment : 10 % des sondés lient insécurité et immigration (cinquième rang sur cinq réponses possibles). La proportion progresse par la suite : 18 % des sondés pensent que la présence d’étrangers est un facteur d’insécurité en 1983 (cinquième rang sur sept réponses possibles) et surtout 26 % en 1984 (cinquième rang sur six réponses possibles). En 1975, près d’un quart des personnes interrogées ne se prononcent pas, l’insécurité n’étant pas encore au cœur du débat public, alors que pratiquement tous les sondés s’expriment sur la question devenue brûlante en 1983 et en 1984.

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Une seconde série d’enquêtes teste directement l’amalgame entre immigration et insécurité :

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Questions : « Pour l’insécurité les immigrés ont-ils une responsabilité particulière ? ». « Pour mieux assurer la sécurité des Français faudrait-il diminuer le nombre d’immigrés en France ? ».

L. Harris [57][57] Le Matin du 6-4-1983.

avril 1983

IFRES [58][58] Cf. LAURENS, André, Les Français : passions et tabous,...

juin 1984

BVA [59][59] Sondage BVA effectué du 15 au 17 novembre 1985 auprès...

nov. 1985

IPSOS [60][60] Le Journal du Dimanche du 14-2-1988.

février 1988

CSA [61][61] Globe, septembre 1991.

juillet 1991

IFOP [62][62] L’Express du 9-9-1993.

juillet 1993

D’accord 50 % 35 % 65 % 49 % 56 % 53 %
Pas d’accord 39 % 41 % 26 % 44 % 37 % 42 %
Sans opinion 11 % 24 % 29 % 7 % 7 % 5 %
Total 100 % 100 % 100 % 100 % 100 % 100 %
39

Hormis l’enquête de 1984, entre 1983 et 1993 l’immigration est régulièrement considérée comme un facteur d’insécurité par une majorité de Français. En moyenne, les avis sont constants : autour de 50 % d’opinions qui s’accordent avec le préjugé (avec des pointes à 65 % en 1985 et une baisse à 35 % en 1984).

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Immigration et insécurité apparaissent donc indissociables pour les Français au cours des années 80.

41

Le débat autour du nombre de délinquants étrangers est un objet de polémique durable. Est-il possible d’apporter des éléments de rationalité ? Difficile, car le “chiffre noir” de l’insécurité tourmente l’opinion en permanence à partir du milieu des années 80, conforté par l’utilisation de données chiffrées bien souvent farfelues qui renforcent le sentiment d’angoisse collective [63][63] Jean-Luc Loqueteux, statisticien au ministère de la.... En 1985, le chiffre (non vérifié) de 12 000 détenus étrangers dans les prisons françaises (sur un total de 42 000), parmi lesquels environ 80 % d’origine maghrébine, affole les Français. En 1986, l’évaluation (non confirmée) selon laquelle de 70 % à 80 % des petits trafiquants de drogue sont des “immigrés” provoque des remous dans la presse et au sein de la classe politique.

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Ces “chiffres noirs”, jetés en pâture à l’opinion, s’accompagnent de commentaires sur l’augmentation de la criminalité sur le territoire français : 260 % en 15 ans selon Le Figaro en 1981 (sans confirmation). Le débat télévisé entre Jacques Chirac et Laurent Fabius en vue des élections législatives de mars 1986 ne fait pas l’économie d’une joute autour de la délinquance immigrée : l’objet de la discussion est le chiffre de 30 % d’étrangers dans les prisons françaises dont personne ne peut confirmer la réalité.

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Pour faire face à ces préjugés, il existe bien des outils statistiques d’évaluation de la délinquance que l’historien peut utiliser avec prudence. On constate une montée générale de la délinquance entre 1977 et 1981 (10 % par an), puis un bond en 1982 (18 % d’augmentation) et une chute autour de 10 % par an à partir de 1983. La montée de la délinquance s’accompagne d’un accroissement parallèle de la délinquance étrangère. La presse analyse avec effroi cette évolution, à l’image du Figaro, du Point[64][64] Le Point du 10-9-1984 et du 3-2-1986. ou de Libération, qui établissent un constat dérangeant en 1986 : « La délinquance immigrée existe et elle est forte. Les prisons de la région parisienne sont dès aujourd’hui des lieux où des gardes français et en général blancs tiennent sous leur contrôle une concentration toujours plus grande de jeunes hommes pauvres à la peau basanée. Les émeutes raciales de demain s’il en survient pourraient venir des prisons »[65][65] “Immigrés et délinquance”, dossier spécial, Libération....

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Des spécialistes démographes et statisticiens, afin de rationaliser les débats, se sont penchés sur les chiffres de la délinquance étrangère. En 1983, l’Institut de criminologie organise un débat sur le thème “Immigrés et insécurité” : d’après les conclusions apportées, il existe proportionnellement deux fois plus de délinquants et de criminels étrangers que français, mais ces chiffres sont trompeurs car les catégories “étranger” et “Français” ne sont pas comparables sur ce point [66][66] Le Monde du 16-11-1983.. L’ouvrage de Pierre Tournier et Philippe Robert, Étrangers et délinquance : les chiffres du débat, paru en 1991, a permis de dissiper certaines confusions au moyen d’une minutieuse étude chiffrée tenant compte des statistiques pénitentiaires de la police et de la gendarmerie ainsi que des statistiques judiciaires depuis le début des années 70 [67][67] Cf. TOURNIER, Pierre ; ROBERT, Philippe, Étrangers.... Si les résultats diffèrent selon les sources, les auteurs constatent cependant une « surconsommation carcérale » affectant les étrangers à travers les statistiques pénitentiaires au début des années 90. Cela est la conséquence des priorités nouvelles données alors en matière de lutte contre l’immigration clandestine provoquant de nombreuses mises en détention [68][68] Cf. TAGUIEFF, Pierre-André (sous la direction de),.... La « surdélinquance » immigrée n’est donc pas qu’un préjugé : il s’agit aussi d’une réalité, mais qui ne peut se départir d’une analyse de la complexité de la situation migratoire en prenant acte des incertitudes inhérentes au comptage des délinquants.

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La confusion entre la réalité conjoncturelle du problème et le préjugé n’a fait que renforcer ce dernier.

Les jeunes issus de l’immigration, nouvelles cibles du préjugé

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Au cours des années 80, le stéréotype de l’immigré responsable de l’insécurité s’est fixé progressivement sur les jeunes issus de l’immigration [69][69] Voir DUBET, François, La galère, jeunes en survie,.... Outre leur personne, c’est leur lieu de vie, la banlieue, qui cristallise la peur des Français.

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Le mal des banlieues ? Sentiment d’insécurité et crise identitaire : le titre d’une étude menée par des économistes en 1992 dans le nord de la France, notamment à Roubaix, est significatif [70][70] Cf. DUPREZ, Dominique ; HEDLI, Mahieddine, Le mal des.... Dans l’imaginaire collectif des lieux de délinquance, le bidonville, espace suscitant les délires sécuritaires entre les années 50 et 70, a été remplacé par “la banlieue”, zone ressentie comme lieu d’insécurité plutôt que d’insalubrité. Titres de journaux, reportages télévisés : une image apocalyptique de la vie dans la banlieue est proposée depuis les années 80. Les problèmes sont souvent implicitement présentés comme ayant un lien avec la présence des immigrés : « Délinquance, la banlieue dérape » [71][71] Le Parisien du 18-9-1991., « Peur sur la cité » [72][72] Paris Match du 11-4-1991., « La banlieue à feu et à sang » [73][73] Paris Match du 18-10-1990., « Banlieues avant l’incendie » [74][74] Le Nouvel Observateur du 20-6-1991., « Sarcelles, melting-pot en voie d’explosion »[75][75] L’Événement du Jeudi du 18-2-1993..

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L’équation banlieue = délinquance = jeunes issus de l’immigration s’est construite en deux étapes. Entre 1981 et 1983, les premiers mouvements de protestation des “jeunes des banlieues” contre le racisme et la discrimination font apparaître le problème, et en 1990-1991, la flambée de révoltes violentes dans les banlieues pauvres confirme la permanence du sujet. La peur d’une dérive “à l’américaine” se développe chez les Français ; “la banlieue” est préjugée comme une zone de non-droit, contrôlée par des bandes de jeunes métis ou “basanés”.

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Les “rodéos” qui se sont déroulés au cours de l’été 1981 dans la banlieue lyonnaise dans les cités des Minguettes à Vénissieux, de la Grappinière à Vaulx-en-Velin et dans la cité Olivier de Serres à Villeurbanne, ont été largement commentés par les médias [76][76] Le rôle des médias est d’ailleurs controversé : certains.... Du mythe de Vénissieux, « cité coupe-gorge », aux Minguettes ou à Villeurbanne, quartiers symboles de la violence liée à l’immigration, l’image de “ghettos maghrébins” a connu une large diffusion dans la presse, sur les ondes radiophoniques ou dans les journaux télévisés. Sur fond de chômage et de désœuvrement, des affrontements quasi ininterrompus se sont déroulés pendant les mois de juillet et d’août 1981. Le bilan faisait état de 250 voitures brûlées, sept policiers blessés et une vingtaine de jeunes écroués.

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Cette violence spectaculaire et quotidienne choque l’opinion publique qui compare ces “rodéos” aux émeutes raciales qui se déroulent au même moment en Grande-Bretagne, à Londres et à Liverpool [77][77] Des affrontements ont lieu en avril 1981 entre jeunes.... Les Français, désorientés, ne comprennent pas le sens des événements, préférant invoquer l’amalgame insécurité/immigration [78][78] Voir l’émission Radioscopie sur France-Inter en décembre.... Les jeunes d’origine étrangère apparaissent ainsi comme un danger majeur pour la sécurité du pays : « Dans les quartiers à forte densité maghrébine la situation devient explosive [...]. Le gouvernement, en supprimant les expulsions d’individus douteux, encourage donc les dévoyés ! »[79][79] Le Figaro du 7-7-1981..

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Si La Croix préfère regretter le « mur d’incompréhension » entre Français et Maghrébins dans la zup de Vénissieux [80][80] La Croix des 26/27-7-1981., Le Progrès, plus pessimiste, titre « Vénissieux, creuset de la délinquance » [81][81] Le Progrès du 10-7-1981., tandis que Le Méridional prévoit un avenir sombre : « Une révolte va arriver [...]. Pas une simple ratonnade [...], mais une révolte venue de la base, des petites gens qui [...] en ont assez de se faire insulter dans la rue, de se faire ridiculiser et de se faire traiter de racistes par ceux-là mêmes qui le sont le plus ! À chaque fois qu’il y a un attentat, un viol, on retrouve un Maghrébin » [82][82] Le Méridional du 17-11-1981.. Le Quotidien de Paris, du même avis que ses confrères, s’autorise à généraliser : « Les deux tiers des procès-verbaux pour vols, agressions et délits divers sont dressés à l’encontre des jeunes Arabes. Maintenant que Defferre a supprimé les expulsions ils vont voler nos voitures et violer nos filles sans aucune crainte »[83][83] Le Quotidien de Paris du 7-9-1981..

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Pour prévenir toute dérive sécuritaire, le gouvernement met en place en 1982 une opération « anti-été chaud » dans les quartiers jugés « à risque » : les effectifs des animateurs et les effectifs de police sont multipliés à cette occasion. Dès lors, régulièrement, des reportages font état de l’insécurité dans les villes en y associant toujours les jeunes issus de l’immigration. Deux exemples dans Le Figaro illustrent cette mise en scène : en juillet 1982, un an après les “rodéos” des Minguettes, sous le titre « Les villes chaudes de la violence », le quotidien publie une série d’articles sur les jeunes issus de l’immigration et l’insécurité à Marseille, à Lyon, à Avignon et à Mulhouse [84][84] Voir “Marseille, la peur de la raille” (la raille =.... L’enquête présente les bandes de jeunes loubards « essentiellement d’origine maghrébine » (60 % à 65 % selon les cas) qui effraient les habitants. Quelques jours plus tard, dans une deuxième série d’articles intitulée « La France face aux immigrés », Le Figaro dénonce ces populations venues de l’étranger comme source de l’insécurité [85][85] Voir “Le chômage de plein fouet”, Le Figaro du 27-7-1982 ;..., et notamment l’article de Catherine Delsol, « Le drame des cités-ghettos », confortant le lecteur dans le préjugé de l’immigré maghrébin responsable de l’insécurité et donc inassimilable [86][86] Voir LLAUMETT, Maria, Les jeunes d’origine étrangère :....

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En mars et en avril 1983, de nouveaux incidents se déroulent aux Minguettes. À la suite de divers accrochages le 21 mars avec des policiers, des enfants d’immigrés décident de manifester à Lyon. Certains d’entre eux entreprennent même une grève de la faim. Cette agitation n’est pas du goût de la majeure partie de la presse qui, à l’image du Figaro, titre sans détour : « Aux Minguettes, la loi des immigrés » [87][87] Le Figaro du 22-3-1983., puis « Aux Minguettes, des policiers écœurés » [88][88] Le Figaro du 23-3-1983. et « Les Minguettes au bord de l’explosion » [89][89] Le Figaro du 25-3-1983.. Une série d’enquêtes du Figaro, « Les Maghrébins en France : le seuil critique »[90][90] Le Figaro des 28, 29, 30 et 31-3-1983., présentent la délinquance immigrée comme un fléau majeur pour la France [91][91] “À Marseille : des Maghrébins attaquent des policiers”, Le.... Tous ces articles façonnent l’image d’un conflit armé opposant d’un côté des délinquants maghrébins fauteurs de troubles et de l’autre les forces de l’ordre. L’ennemi est ainsi repéré et identifié sous la forme du Maghrébin voyou « sans toit ni loi » qui s’approprie la rue et menace l’ordre établi.

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La télévision prend le relais sur ce thème : le 29 mars 1983, sur Antenne 2, l’émission Mœurs en direct décrit le quotidien de cinq délinquants, tous d’origine étrangère ; le 13 avril, lors d’une émission de TF1, Le marché de la peur, et le 15 avril, au cours du magazine Vendredi diffusé sur FR3, la délinquance des étrangers est soulignée à plusieurs reprises. Si pour l’opinion « les délinquants sont souvent des immigrés » et qu’il ne semble pas y avoir d’issue possible, il devient logique d’expulser les “immigrés” pour envisager un réel retour à l’ordre. Cet argument est l’un des thèmes principaux de la campagne électorale de mars 1983.

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Pendant l’été 1990, les “zoulous” (des jeunes Noirs) sont à l’origine de nombreuses bagarres à La Défense, près de Paris. Cette ambiance annonce les émeutes de Vaulx-en-Velin (octobre 1990), d’Argenteuil (novembre 1990), de Sartrouville (mars 1991) et de Mantes-la-Jolie dans la zup du Val-Fourré (mai-juin 1991). Pendant deux ans, banlieues pauvres lyonnaises et surtout parisiennes voient s’affronter “jeunes de banlieue” et forces de l’ordre, arrestations, brimades racistes, affrontements entre bandes rivales.

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La presse évoque cette violence sur un ton très alarmiste faisant craindre une dérive “à l’américaine”. Les cités sont comparées à celles de Los Angeles ou de Chicago ; la peur du ghetto transparaît dans la titraille [92][92] Voir VIEILLARD-BARON, Hervé, “Le ghetto, un lieu commun... : « Casseurs, la dérive des ghettos » dans L’Express[93][93] L’Express du 22-11-1990., « Logement : la machine à ghetto » dans Le Nouvel Observateur[94][94] Le Nouvel Observateur du 13-9-1990., « Casser l’engrenage des ghettos » dans Le Point[95][95] Le Point du 16-4-1990.. Le sentiment d’insécurité s’amplifie par médias interposés ; Paris Match joue un rôle particulièrement actif dans cette escalade, les manchettes présentées au lecteur à l’issue des émeutes de Vaulx-en-Velin en témoignent : « La guérilla urbaine menace les cités dortoirs. Et les problèmes d’immigration ou de l’intégration prennent une toute autre ampleur » [96][96] Paris Match du 18-10-1990..

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Après les émeutes de Sartrouville, le reportage photographique est complété par un encart : « Sartrouville : 50 000 habitants, 85 nationalités » [97][97] Paris Match du 11-4-1991.. L’hebdomadaire s’inquiète des « nouvelles hordes sauvages » en comparant ces banlieues surnommées « Bronx-sur-Seine » aux ghettos américains, telle la cité des Bosquets à Montfermeil, « forte de ses 97 % d’immigrés » [98][98] Paris Match du 22-11-1990.. Minute va jusqu’à évoquer les « gangs d’immigrés » à la une [99][99] Minute du 28-3-1990..

En guise de conclusion : quand la fiction policière s’approprie le préjugé

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Le préjugé sur la délinquance immigrée a évolué depuis 1945 : focalisé sur les populations les plus exposées au racisme, il a stigmatisé principalement les travailleurs immigrés de la “première génération”, perçus comme des violeurs, des assassins sanguinaires, ce que la violence liée à la guerre d’Algérie n’a fait qu’accentuer. Puis, à partir des années 80, ce sont leurs enfants, les jeunes issus de l’immigration qui nourrissent différemment le préjugé : considérés comme les principaux protagonistes de l’insécurité dans les cités de banlieues, ils ont récupéré la mauvaise image de la génération précédente. Les “émeutes” de 2005 ont confirmé cette réalité deux décennies plus tard.

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Le préjugé sur “l’immigré-délinquant” a trouvé au cours de la même période une autre voie pour s’élargir : la fiction policière. Comme aux États-Unis au cours des années 20, la littérature policière s’est inspirée de la vie quotidienne pour décrire les angoisses de la société. Le thème de l’insécurité rapportée à l’immigration est logiquement exploité, car témoin de l’air du temps.

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Jean-Pierre Bastid et Michel Martens, déjà auteurs de Dupont Lajoie, racontent un drame sanglant en 1974, Méchoui massacre, dans lequel plusieurs travailleurs immigrés sont impliqués prioritairement. Dans L’ennemi public numéro deux de Gérard Lecas sorti en salles en 1978, un trio d’immigrés d’Aubervilliers vit de larcins jusqu’à ce que leurs magouilles se terminent tragiquement. Même destin pour un Ivoirien dans hlm blue de Jean Mazarin sorti en salles en 1979 : chômeur parce qu’il a refusé un emploi d’éboueur, l’immigré sombre dans la délinquance en se procurant des armes pour attaquer une banque. Dans La queue du lézard (1984), Philippe Conil mêle les immigrés au grand banditisme et au trafic de drogue : les itinéraires croisés de deux Sénégalais, petits dealers, et de Kader, gros truand parisien, sont au cœur de l’intrigue. Cette délinquance rejoint celle décrite par Jean-Charles Fauques dans Sidi Ben Barbès en 1978. Joseph Bialot a pour sa part décrit le quartier de Belleville, quartier privilégié du polar et de la délinquance immigrée, en 1978 dans Le salon du prêt à saigner et en 1979 dans Babel ville.

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Parfois, l’immigré malchanceux est accusé à tort d’être délinquant. Jean-Pierre Bastid et Michel Martens le mettent en scène en 1981 dans Le rouquin chagrin, film qui narre une histoire pittoresque sur les milieux antillais de Paris. Le personnage central, un Guadeloupéen roux, naïf et fauché se retrouve accusé du meurtre de l’un de ses amis. Marc Villard décrit le quartier de Barbès à travers son roman Rebelles de la nuit en 1987, qui raconte les projets de jeunes issus de l’immigration contrariés par un meurtre et les soupçons injustes dont ils font l’objet.

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Le préjugé de l’immigré délinquant, bandit ou proxénète se décline aussi au cinéma dans les films policiers au début des années 80 : des dealers maghrébins sont poursuivis par la police dans La balance de Bob Swaim ou dans Les ripoux de Claude Zidi (1984). Le gang tunisien de la drogue des frères Slimane est démantelé dans Police de Maurice Pialat (1985). Dans Tchao pantin de Claude Berri (1983) ou encore dans Spécial Police de Michel Vianey (1985), la plupart des rôles des petits délinquants sont tenus par des Maghrébins. Dans L’arbalète (1984), Sergio Gobbi présente à son tour des délinquants noirs, arabes et vietnamiens se livrant à une “guerre des gangs” sans pitié et faisant régner la terreur à Belleville. Le commissaire Falco ne ramènera le calme que grâce à l’intervention de “justiciers” néo-nazis.

63

Le sentiment d’insécurité, amplifié par les médias, relayé par certains artistes et intellectuels, a produit une image faussée et manichéenne de la société française, favorisant le développement d’un préjugé aux contours variés. Les étrangers sont responsables de tous les maux — vols, viols, faits divers, meurtres, grand banditisme — rendant certains quartiers infréquentables. Les fantasmes se sont doublés parallèlement de la conception d’une société innocente, pure et mythique, ce qui conforte l’opinion publique dans sa conviction que certains étrangers sont inassimilables. Le préjugé “immigration = délinquance” débouche donc bien sur d’autres préjugés, comme celui qui fait de l’immigration un danger pour l’identité nationale.

Immigration et invasion : de la “bonne” utilisation des statistiques

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Ci-dessous vous trouverez la répartition des entrées des travailleurs étrangers en France en 1996 par nationalité :

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En 1996, 4 267 nouveaux travailleurs permanents ont été autorisés à travailler (la diminution déjà constatée en 1995 se poursuit). Le tableau ci-dessus rend compte des principales entrées… et les chiffres qui terminent les lignes donnent le chiffre total par nationalité… à l’unité, pas en “centaines de mille” comme le sentiment d’invasion nous le laisserait penser.

Notes

[*]

Historien, maître de conférences, Université de Nice, Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine ; membre du Conseil scientifique de Migrations Société.

[1]

Voir, par exemple, TOLAN, John, Les Sarrasins, Paris : Éd. Aubier, 2003, 473 p.

[2]

Voir à ce sujet l’introduction à ce dossier, page 29.

[3]

Voir en référence COING, Henri ; MEUNIER, Christine, Insécurité urbaine ? Une arme pour le pouvoir, Paris : Éditions Anthropos, 1980, 240 p., notamment le chapitre 2, “Le mythe dans l’opinion : unité ou pluralité”.

[4]

Cf. DORNEL, Laurent, La France hostile : socio-histoire de la xénophobie (1870-1914), Paris : Éd. Hachette, 2004, 364 p. ; SCHOR, Ralph, L’opinion française et les étrangers (1919-1939), Paris : Publications de la Sorbonne, 1985, 761 p.

[5]

Cf. VIDELIER, Philippe, “Les ancêtres des ‘ils’ : invariances”, in : MARCUS, Michel (sous la direction de), Obsession sécurité : ennemis ou solidaires, Paris : Éd. Autrement, 1992.

[6]

CHEVALLIER, Louis, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, Paris : Éd. Plon, 1958, 562 p.

[7]

L’expression est de François Dubet pour désigner les jeunes des banlieues. Voir DUBET, François, “Les nouvelles ‘classes dangereuses’ (entretien)”, L’Histoire, n° 168, juillet-août 1993, pp. 112-113.

[8]

Voir BREDIN, Jean-Denis, “Le débat sur l’insécurité : un vieux discours”, Le Monde du 10-2-1983.

[9]

LEGENDRE, Bernard, “Immigrés = délinquance”, Le Monde du 16-11-1983.

[10]

Cf. CAUQUELIN, Anne, “La peur de l’Autre”, in : DELUMEAU, Jean ; CAUQUELIN, Anne ; ASTIER, André ; FEYT, Gérard et al., La peur, Paris : Éd. Desclée de Brouwer, 1979. L’auteur évoque la perception de ces immigrés qui « de l’autre côté, s’organisent en ennemis, avec leurs mœurs, leur langue, leurs moyens techniques d’effraction, toujours surévalués ».

[11]

Voir LAGRANGE, Hugues, “La perception de la violence par l’opinion publique”, Revue Française de Sociologie, vol. XXV, n° 4, octobre-décembre 1984, pp. 636-657.

[12]

MILZA, Pierre ; AMAR, Marianne, L’immigration en France au XXe siècle, Paris : Éd. Armand Colin, 1990, 331 p.

[13]

Voir ACKERMAN, Werner ; DULONG, Renaud ; JEUDY, Henri-Pierre, Positions pour une sociologie de l’insécurité, Paris : Maison des sciences de l’homme, 1982 (ronéotypé).

[14]

Hugues Lagrange l’a montré à partir d’une enquête effectuée à Grenoble en mai 1988. Voir LAGRANGE, Hugues, “L’être de sécurité”, in : MARCUS, Michel (sous la direction de), Obsession sécurité : ennemis ou solidaires, Paris : Éd. Autrement, 1992. Il existe un lien entre le sentiment d’insécurité et la construction d’une image positive de soi qui consiste à délimiter une frontière entre “nous” (les Français) et “eux” (les immigrés) pour se distinguer et sauvegarder son identité face à une disparition des « contours intérieurs » : délabrement des valeurs de la société, de sa « charpente osseuse ».

[15]

Idée développée par JEUDY, Henri-Pierre, “Les enjeux de l’insécurité”, Informations Sociales, n° 6, 1986, pp. 6-11 (numéro consacré au sentiment d’insécurité).

[16]

Il s’agit principalement d’une population masculine, jeune et célibataire.

[17]

Voir TRISTAN, Anne, “Marseille, conversation en lambeaux”, in : MARCUS, Michel (sous la direction de), Obsession sécurité : ennemis ou solidaires, Paris : Éd. Autrement, 1992.

[18]

Minute du 20-10-1964.

[19]

Minute du 10-11-1966.

[20]

Paris Match du 16-5-1970.

[21]

Publicité repérée par le MRAP à fin de dénonciation. Voir Droit et Liberté, juillet 1973.

[22]

Le Monde du 10-9-1965.

[23]

Voir à ce sujet HIRSH, Marie-Christine, “Délinquance nord-africaine, mythe ou réalité ?”, communication à un colloque sur la migration algérienne organisé en octobre 1966 par l’association France-Algérie. Marie-Christine Hirsh était alors commissaire divisionnaire à la préfecture de police de la Seine.

[24]

Extrait d’un sondage SOFRES effectué le 29 août 1973 dans les villes de plus de 100 000 habitants sur un échantillon représentatif de la population française composé de 1 000 personnes âgées de 21 ans et plus. Voir Le Nouvel Observateur du 3-9-1973.

[25]

En 1968, le ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin, en écho à l’insécurité, parle de « défense de la République ».

[26]

Cf. DESDEVISES, Marie-Clet, La délinquance étrangère, analyse statistique, thèse de doctorat en droit, Université de Rennes, 1976, 405 p. + 51 p.

[27]

Voir le rapport du Comité d’étude sur la violence, la criminalité et la délinquance présidé par Alain Peyreffite et intitulé Réponse à la violence, Paris : Presses Pocket, 1977, 2 vol., 237 p. et 544 p.

[28]

La délinquance en France, rapport d’étude pour le ministère de l’Intérieur, juillet 1975.

[29]

France-Soir du 23-6-1976.

[30]

Fait divers repris par L’Aurore, Le Figaro, La Croix, Rouge, L’Humanité, Le Quotidien de Paris, Le Parisien Libéré, Le Monde et Libération.

[31]

À tel point que le 18 février 1976, le journaliste Roger Gicquel, en ouverture de son journal de 20 h sur TF1, affirme avec gravité que « la France a peur ».

[32]

Le Monde du 31-7-1976. La rédaction s’attache à nuancer les conclusions du ministère.

[33]

Minute du 25-8-1976.

[34]

Voir l’article de LAGRANGE, Hugues, “Les lieux d’inquiétude”, Informations Sociales, n° 6, 1986. On note entre 1973 et 1983 une hausse de 200 % à 300 % des atteintes aux biens, ce qui donne une légitimité supplémentaire aux idées reçues.

[35]

Trente-six maires de gauche sont consultés, tous dénoncent l’insécurité. Voir l’ouvrage de ROCHÉ, Sebastian, Insécurité et libertés, Paris : Éd. du Seuil, 1993, 341 p. Voir aussi BONNEMAISON, Gilbert, Face à la délinquance : prévention, répression, solidarité. Rapport au Premier ministre, Paris : La Documentation française, 1983, 219 p.

[36]

Cf. SARRE, Georges ; AUTEXIER, Jean-Yves, La raison contre la peur, Paris : Éd. Martinsart, 1985, 160 p.

[37]

Voir DUHAMEL, Alain ; JAFFRÉ, Jérôme (sous la direction de), L’état de l’opinion 1986, Paris : Éd. du Seuil, 1987.

[38]

Voir l’enquête “La haine ouverte” à Marseille (Le Figaro du 28-3-1983), à Grenoble (Le Figaro du 29-3-1983) et dans la région parisienne (Le Figaro du 30-3-1983).

[39]

Voir le cas du XXe arrondissement où le duel met aux prises Didier Bariani (UDF), Michel Charzat (PS) et Jean-Marie Le Pen (FN). Cf. “XXe : mamies tranquilles à Ménilmontant”, Libération du 12-3-1983.

[40]

Les propos de campagne de Jean-Pierre Stirbois, candidat du Front national, sont notamment : « La progression constante de l’immigration est l’une des causes principales de l’accroissement de l’insécurité ». Le candidat RPR reprend le même argument : « La petite et moyenne délinquance ont augmenté de 25 % à Dreux entre 1981 et 1982 ». Les rumeurs les plus fantaisistes courent, notamment l’assassinat de vieilles dames.

[41]

Le Quotidien de Paris du 16-3-1983.

[42]

Le Figaro des 5/6-2-1983, Le Provençal du 20-2-1983.

[43]

Le Monde du 13-7-1984.

[44]

Le Monde des 8/9-7-1984.

[45]

Le Figaro du 18-11-1985.

[46]

Le Figaro Magazine du 8-2-1986.

[47]

Voir, par exemple, Le Figaro du 17-1-1986 et du 18-6-1986.

[48]

Le Figaro du 12-11-1984.

[49]

Thierry Paulin, né en 1963 à Fort-de-France, meurt du sida à la prison de Fresnes en 1989.

[50]

Cf. GRÉGOIRE, Menie, La France et ses immigrés : lettres et réponses, Paris : Éd. Carrère-Vertiges du Nord, 1988, 317 p.

[51]

Ibidem.

[52]

Ibidem.

[53]

Ibidem.

[54]

Extrait d’une enquête de la SOFRES effectuée en avril 1975 auprès d’un échantillon composé de 1 000 personnes. Voir L’Express du 12-5-1975.

[55]

Sondage de la SOFRES effectué entre le 3 et le 8 juin 1983 auprès d’un échantillon composé de 1 000 personnes. Voir Le Pèlerin du 3-7-1983.

[56]

Extrait d’une enquête IPS effectuée entre le 17 et le 19 novembre 1984. Voir VSD du 20-11-1984.

[57]

Le Matin du 6-4-1983.

[58]

Cf. LAURENS, André, Les Français : passions et tabous, Paris : Éd. Moreau, 1985, 328 p.

[59]

Sondage BVA effectué du 15 au 17 novembre 1985 auprès d’un échantillon composé de 1 130 personnes. Voir Paris Match du 29-11-1985.

[60]

Le Journal du Dimanche du 14-2-1988.

[61]

Globe, septembre 1991.

[62]

L’Express du 9-9-1993.

[63]

Jean-Luc Loqueteux, statisticien au ministère de la Justice, emploie cette formule : « Les statistiques de l’insécurité renvoient à l’insécurité des statistiques ». Voir LOQUETEUX, Jean-Luc, “Le poids des stéréotypes”, in : MARCUS, Michel (sous la direction de), Obsession sécurité : ennemis ou solidaires, Paris : Éd. Autrement, 1992. Voir également Le Point du 17-2-1986 ; “Délinquance : les immigrés sont-ils les plus dangereux ? Hold-up sur les statistiques”, L’Événement du Jeudi du 14-11-1985 ; “Insécurité, criminalité : attention intox”, L’Événement du Jeudi du 25-2-1988. L’enquête voulait mettre en garde contre la manipulation des chiffres et la « paranoïa sécuritaire ».

[64]

Le Point du 10-9-1984 et du 3-2-1986.

[65]

“Immigrés et délinquance”, dossier spécial, Libération du 19-2-1986.

[66]

Le Monde du 16-11-1983.

[67]

Cf. TOURNIER, Pierre ; ROBERT, Philippe, Étrangers et délinquance : les chiffres du débat, Paris : Éd. L’Harmattan, 1991, 262 p., étude réalisée dans le cadre du programme MIRE (Mission interministérielle de recherche et d’expérimentation).

[68]

Cf. TAGUIEFF, Pierre-André (sous la direction de), Face au racisme, Paris : Éd. La Découverte, 1991, 2 vol., 246 p. et 336 p. Le chapitre 14 fut consacré à l’argument « Les immigrés sont la cause principale d’insécurité en France ».

[69]

Voir DUBET, François, La galère, jeunes en survie, Paris : Éd. Fayard, 1987, 503 p. ; DUBET, François ; LAPEYRONNIE, Didier, Les quartiers d’exil, Paris : Éd. du Seuil, 1992, 245 p.

[70]

Cf. DUPREZ, Dominique ; HEDLI, Mahieddine, Le mal des banlieues ? Sentiment d’insécurité et crise identitaire, Paris : Éd. L’Harmattan, 1992, 239 p.

[71]

Le Parisien du 18-9-1991.

[72]

Paris Match du 11-4-1991.

[73]

Paris Match du 18-10-1990.

[74]

Le Nouvel Observateur du 20-6-1991.

[75]

L’Événement du Jeudi du 18-2-1993.

[76]

Le rôle des médias est d’ailleurs controversé : certains observateurs pensent que la présence des journalistes et l’importance qu’ils accordent à ces événements considérés comme mineurs ont été à la base des violences et de l’excitation des jeunes. Certains photographes sont arrêtés alors qu’ils paient des jeunes pour qu’ils brûlent des voitures devant leurs objectifs, leur permettant de réaliser une bonne affaire médiatique dans la tradition du « choc des photos ».

[77]

Des affrontements ont lieu en avril 1981 entre jeunes d’origine antillaise, indienne et pakistanaise.

[78]

Voir l’émission Radioscopie sur France-Inter en décembre 1981 sur les “grands ensembles” où la peur des immigrés fut largement évoquée.

[79]

Le Figaro du 7-7-1981.

[80]

La Croix des 26/27-7-1981.

[81]

Le Progrès du 10-7-1981.

[82]

Le Méridional du 17-11-1981.

[83]

Le Quotidien de Paris du 7-9-1981.

[84]

Voir “Marseille, la peur de la raille” (la raille = les jeunes), Le Figaro du 5-7-1982 ; “Lyon, malade de ses banlieues”, Le Figaro du 6-7-1982 ; “Province, la violence aussi. Punks, Gitans et marginaux inquiètent les habitants”, Le Figaro du 7-7-1982 ; “Les ghettos hors-la-loi de Mulhouse”, Le Figaro du 9-7-1982.

[85]

Voir “Le chômage de plein fouet”, Le Figaro du 27-7-1982 ; “Le drame des cités ghettos”, Le Figaro du 28-7-1982 ; “Les handicaps de l’école”, Le Figaro du 29-7-1982.

[86]

Voir LLAUMETT, Maria, Les jeunes d’origine étrangère : de la marginalisation à la participation, Paris : Éd. CIEMI-L’Harmattan, 1984, 150 p.

[87]

Le Figaro du 22-3-1983.

[88]

Le Figaro du 23-3-1983.

[89]

Le Figaro du 25-3-1983.

[90]

Le Figaro des 28, 29, 30 et 31-3-1983.

[91]

“À Marseille : des Maghrébins attaquent des policiers”, Le Figaro du 11-4-1983 ; “En région parisienne, délinquance étrangère : 75 % de la population”, Le Figaro du 25-4-1983.

[92]

Voir VIEILLARD-BARON, Hervé, “Le ghetto, un lieu commun impropre et banal : approches conceptuelles et représentations”, Annales de la Recherche Urbaine, n° 49, décembre 1990, pp. 14-22.

[93]

L’Express du 22-11-1990.

[94]

Le Nouvel Observateur du 13-9-1990.

[95]

Le Point du 16-4-1990.

[96]

Paris Match du 18-10-1990.

[97]

Paris Match du 11-4-1991.

[98]

Paris Match du 22-11-1990.

[99]

Minute du 28-3-1990.

Plan de l'article

  1. L’étranger “agent d’insécurité” : un préjugé renouvelé après 1945
  2. Le sentiment d’insécurité, élément de la crise identitaire
  3. Un préjugé de “mieux en mieux” partagé
  4. Les jeunes issus de l’immigration, nouvelles cibles du préjugé
  5. En guise de conclusion : quand la fiction policière s’approprie le préjugé
  6. Immigration et invasion : de la “bonne” utilisation des statistiques

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