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Migrations Société

2008/3 (N° 117-118)


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Avec la mondialisation, les migrations deviennent un des enjeux majeurs du XXIe siècle. Dans un contexte global de fermeture des frontières des pays du Nord, la place des migrants devient une question au carrefour de toutes les autres problématiques actuelles, qu’elles soient politiques, économiques, sociales, culturelles ou scientifiques. Toute personne qui migre, apporte sa culture, son savoir-faire, ses économies, crée de la richesse et partage des valeurs. Comment cette ressource humaine peut-elle s’intégrer et répondre aux défis du développement dans un monde globalisé ?

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Les migrations sont à l’origine de l’enracinement de la langue française et de la francophonie sur les cinq continents au travers de son histoire, et des 68 États et gouvernements qui la composent aujourd’hui. Il était donc plus que légitime de se poser la question de la mobilité et des déplacements d’une partie des 200 millions de francophones. Le rapport Francophonie et migrations internationales est l’œuvre de la Cellule de réflexion stratégique de la francophonie (crsf).

La Cellule de réflexion stratégique de la francophonie (crsf) et le rapport Francophonie et migrations internationales

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Créée à l’initiative de son secrétaire général, Abdou Diouf, qui l’a présentée officiellement le 26 février 2007 à Paris, dirigée par Dominique Wolton, directeur de recherche au cnrs, avec la collaboration de trois chargés de mission, Catherine Mandigon, Aurélien Yannic et Hamidou Sall, la crsf réfléchit sur les grandes questions que l’Organisation internationale de la francophonie (oif) devra affronter dans les prochaines années.

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Le rapport Francophonie et migrations internationales ouvre le débat et propose une nouvelle approche, francophone, de la gestion des flux migratoires et, au-delà, de la construction d’une autre mondialisation plus respectueuse de l’homme, en faveur d’une laïcité de tolérance. Une série d’initiatives possibles, 30 actions à mener dans les domaines politiques, économiques et culturels y sont présentées et consultables en ligne sur www.francophonie.org. Sur la base du rapport, un forum de discussion accessible à tous est ouvert sur le site de l’oif à l’adresse http://www.francophonie.org/forum.

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Deux extraits de ce rapport sont présentés ici : une approche des questions de contextes migratoires, sous le titre L’immigration, l’impensée de la mondialisation et la conclusion du rapport regroupant les cinq actions prioritaires proposées.

L’immigration, l’impensée de la mondialisation

Un phénomène au carrefour de multiples problématiques 

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Lors de l’ouverture du forum international Migrations et errances organisé par l’Académie universelle des cultures [1][1] L’Académie universelle des cultures a été créée en..., les 7 et 8 juin 2000, au siège de l’unesco à Paris, Paul Ricœur abordait plusieurs thèmes significatifs à propos des migrations. Il expliquait alors la multiplicité des motifs de départ et présentait sa réflexion : « Sur ces grands axes de la migration se détachent des formes dispersées, allant de la constitution de diasporas transnationales à la prolifération de formes nouvelles d’exil où les réfugiés politiques jouent chacun pour soi leur carte de salut […]. Pris à l’échelle mondiale de la globalisation, les phénomènes migratoires donnent à penser, selon qu’ils sont perçus sur les terres d’accueil comme immigration, avec tous les fantasmes qui s’y greffent, ou à l’inverse comme émigration, de la part des exilés des temps modernes, avec ses cortèges de contraintes, de calculs et de rêves. Une grande partie de la discussion publique est ainsi absorbée par ce phénomène à double entrée qui met à l’épreuve pour les uns la prétention à l’universalité attachée à leurs idéaux et leurs pratiques, pour les autres la préservation de leur identité particulière. Plus profondément, les migrations contemporaines renvoient, au-delà de leur actualité brûlante, et au-delà même de leur épaisseur historique, à des traits relevant de la condition humaine en tant que telle, à savoir le sentiment fondamental d’exil, résultant du rapport contingent de chaque être vivant à son environnement, sur quoi se greffe un goût alterné pour l’établissement dans un habitat familier, et pour les déplacements et les voyages avec ou sans retour » [2][2] RICŒUR, Paul, “Introduction”, in : ACADÉMIE UNIVERSELLE.... À travers la lecture de ce court extrait, on se rend compte de la multiplicité de termes se rapportant aux migrations.

Diaspora ou fuite de la matière grise : de nouveaux rapports Nord-Sud

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Les luttes sémantiques et le débat sur les migrations des “cerveaux” se sont estompés au cours du milieu des années 80 pour réapparaître en des termes identiques durant la fin des années 90. Les pays occidentaux s’inquiètent du départ de leurs diplômés les plus brillants vers les États-Unis. Il en est ainsi du Canada ou bien de la Grande-Bretagne, mais aussi de la France. Il est intéressant de noter que criant à la fuite de leur “matière grise”, ces mêmes pays omettent de dire qu’ils accueillent de nombreux cadres étrangers et pratiquent ainsi la même politique que les États-Unis. Inquiets de la fuite de leurs cerveaux, ils ne le sont pas de la venue des cerveaux originaires du Sud…

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L’apparition des nouvelles technologies et des nouveaux moyens de communication tel internet accentue le mouvement d’internationalisation et de concurrence de la science. Les réseaux jusque-là nationaux ont tendance à se mondialiser et entraînent ainsi une forte circulation du savoir qui ne réduit en rien les inégalités : ce n’est pas parce que les savoirs circulent plus vite qu’il y a moins d’inégalités. C’est tout le problème de la “fracture numérique”. Les savoirs circulent mais hiérarchisés ! Tout comme les scientifiques du monde entier qui publient en anglais rêvant de retrouver une place plus juste dans la communauté scientifique anglo-saxonne. C’est oublier que celle-ci est elle-même très hiérarchisée ! Mondialisation n’a jamais signifié égalité. Tout le problème est le ratio à maîtriser entre un minimum de savoirs liés à l’anglais et la nécessité pour les sciences, les techniques et toutes les autres disciplines de maintenir par ailleurs la diversité linguistique. D’ailleurs, la première forme de la diversité culturelle n’est-elle pas le respect du pluralisme linguistique ? Et chacun sait bien que la langue n’est jamais un instrument neutre de communication. La langue française structure la réalité d’une certaine façon, d’où l’importance du pluralisme des langues avec son complément, la part croissante des traductions pour préserver un pluralisme de visions du monde. Sinon, passée la phase de séduction pour la rationalisation et la simplification des visions du monde, on risque au contraire d’assister à un effet boomerang de la part de toutes les langues et cultures qui auront été “déterritorialisées” et marginalisées.

Mondialisation : une marchandisation des migrations

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Il existe également d’autres formes de migrations qui s’appuient sur des conceptions différentes. Certains pays ne pouvant absorber sur le marché de l’emploi l’ensemble des scientifiques et des cadres nationaux préfèrent encourager les départs. Les diasporas qui en résultent présentent plusieurs avantages pour le pays. Outre le fait de considérer leurs nationaux émigrés comme une réserve de cadres qualifiés qu’il serait possible d’utiliser en cas de besoin, le pays trouve d’autres intérêts à cet état de fait. Le premier s’établit en termes économiques avec le transfert monétaire en devises fortes provenant des communautés expatriées et qui dynamise les circulations fiduciaires et les produits manufacturés. Le deuxième est plus ou moins efficace selon la taille de la communauté expatriée dans le pays d’accueil. Il est d’ordre politique. Ces groupes constitués peuvent s’avérer utiles pour le pays d’origine lorsqu’ils se transforment en groupes de pression et qu’ils exercent ainsi une sorte de “lobby politique” en faveur de leur nation. Cette forme d’intervention est beaucoup plus développée dans les pays anglo-saxons pratiquant une politique d’immigration basée sur le multiculturalisme et la mise en place du communautarisme. L’Inde s’est engagée dans cette voie et constitue, par là même, un modèle pour de nombreux pays du Sud qui ne peuvent faire face à l’exode de leurs élites. Cette vision permet de relativiser les conséquences des départs et d’en retirer certains avantages. Il existe en Amérique latine, au Venezuela et plus spécifiquement en Colombie, des réseaux de recensement de scientifiques expatriés.

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En 1991, par exemple, était créé le Réseau des scientifiques colombiens Red-Calcas afin de répertorier et de mettre en relation les expatriés et les résidents dans le pays. Ce réseau a obtenu le soutien des Nations unies par le biais du programme tokten (Transfer of Knowledge Through Expatriate Nationals) dans le cadre du pnud (Programme des Nations unies pour le développement).

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D’autres pays comme le Venezuela, le Chili ou le Maroc notamment tentent à leur tour de mettre en place de tels réseaux transnationaux. Certains pays et certains théoriciens (à l’image de Jagdish Natwarlal Bhagwati) sont ainsi passés du concept de “fuite de cerveaux” à celui de “diaspora”, en insistant sur les bénéfices à court, moyen et long termes que peut représenter l’expatriation des élites. La République de Corée par exemple a, en utilisant les compétences, les savoir-faire et la science de ses émigrés, pratiqué une politique volontariste qui a contribué à une hausse du développement économique et scientifique, permettant un retour très important de ses élites. En favorisant le départ de certains cadres à l’étranger, afin de ramener des connaissances et des méthodes à exploiter dans le pays d’origine à leur retour, d’autres pays pratiquent ce que certains qualifient « d’espionnage industriel ou scientifique ». L’exemple le plus emblématique en est le Japon qui a mis en place ce programme dès le XIXe siècle.

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Il s’avère aussi parfois que, ne se rapportant à aucune politique pré-établie, le départ des cadres s’effectue en réaction à une dégradation des conditions de vie et au climat sécuritaire de leur pays. Ce cas de figure se présente en Afrique où l’émigration des élites représente un enjeu de société important. La paupérisation de ces pays ne permet plus d’entretenir un véritable système de recherches et renforce ainsi un cercle sans fin. Les États les plus concernés sont ceux de l’Afrique sub-saharienne.

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La mondialisation des biens, de l’économie, du commerce, des personnes et des idées a favorisé la circulation internationale, mais elle n’est pas un remède miracle à la migration des élites. Le monde globalisé a permis, sans aucun doute, la mise en réseaux de la communauté scientifique, mais avec aussi pour conséquence la mise en évidence de nouvelles inégalités. Une chose est certaine : l’ouverture du monde depuis 1990, la mondialisation et la multiplication des transports sont autant de facteurs qui augmentent les multiples formes de migrations légales et illégales. À l’opposition entre migration savante et migration de main-d’œuvre s’ajoutent des situations intermédiaires qui créent de multiples types de flux migratoires plus ou moins individualisés, de plus ou moins court terme. La palette des situations de migration est de plus en plus étendue, avec seulement quelques phénomènes isolés et connus. Il y a ensuite une distorsion de connaissances… Les points de vue du Nord sont les plus connus parce qu’ils sont les plus documentés. Mais on sait peu de choses des migrations vues du Sud, comme de celles qui concernent les relations Sud-Sud ou Est-Ouest.

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Les statistiques sont insuffisantes, les stéréotypes mutuels dominants, comme si les uns et les autres n’avaient finalement guère envie de savoir.

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Les migrations internationales restent ainsi une des questions dont on parle le plus, sans la plupart du temps disposer des connaissances à la hauteur du discours tenu. Ce décalage illustre ce qui est au cœur de la question de la migration : la difficulté du rapport à l’Autre.

Conclusion : cinq actions prioritaires

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Les migrations existent depuis toujours, pour des raisons économiques, politiques, religieuses ou sociales. Si les hommes ont toujours migré pour fuir la plupart du temps la misère et les persécutions, il ne faut pas oublier qu’il y a aussi parfois des migrations heureuses. Néanmoins, ce qui demeure dans les représentations collectives, c’est l’idée des migrants anonymes, en nombre, peu singularisés, voire menaçants. Le migrant n’est pas une des hautes figures de l’humanité. Et pourtant, il en est peut-être une des plus intelligentes car il faut beaucoup d’intelligence pour s’arracher à une identité, s’adapter à une autre et faire constamment cet aller et retour entre deux identités, deux visions du monde. L’intelligence des migrants a toujours été sous-estimée.

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Heureusement, cette représentation négative ou misérabiliste est en train de changer. Difficilement, mais inéluctablement, le migrant devient un homme, une figure que l’on doit reconnaître et respecter. Rupture radicale, inachevée, qui n’empêche pas tous les racismes, les xénophobies, les exclusions mais qui progressivement oblige à reconnaître dans le migrant, enfin, la figure de tout homme. Un processus inéluctable de respect se met en place, conforme à la Déclaration des droits de l’homme et aux valeurs de la communauté internationale, même si celles-ci sont néanmoins régulièrement bafouées. C’est un des changements des 30 dernières années. Paradoxalement, cette reconnaissance d’une figure universelle, que l’on ne pourra plus ignorer, se fait au travers d’un processus d’individualisation. C’est la personne qui lentement est reconnue. Il y a eu des millions de migrants, plus ou moins anonymes et bafoués, mais ce qui se distingue, depuis un peu plus d’une génération, c’est cette figure singulière d’un homme, d’une femme, d’un enfant qui a les mêmes droits que tous les autres.

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C’est pour cela que la migration devient un enjeu politique incompressible. La mondialisation ne pourra plus continuer en ignorant cette question politique. D’abord, les migrants — et nous sommes ici au cœur de l’enjeu de la diversité culturelle — ne veulent pas seulement s’intégrer, mais aussi conserver leur identité culturelle, notamment dans le cadre de la migration circulaire. Ensuite, parce qu’avec la fin du conflit Est-Ouest et la mondialisation économique, le phénomène devient mondial. Enfin, l’omniprésence de l’information illustre tous les jours le décalage entre les valeurs démocratiques dominantes et les réalités économiques sociales et culturelles de l’humanité. Bref, la migration devient un enjeu politique majeur, une des contradictions les plus fortes de cette mondialisation à deux vitesses. Les débats sur la colonisation accentuent cette mutation favorable, rendue visible d’ailleurs par la multiplication progressive — et heureuse — de musées ou cités de l’immigration dans un grand nombre de pays, tout au moins occidentaux. Les musées sont les symboles de la fin des purgatoires individuels et des silences de l’histoire. Le début d’une humanisation, d’un nouveau statut du migrant dans un monde ouvert. Le migrant sort progressivement de l’anonymat de l’histoire mondiale. C’est sans doute le décalage entre le discours positif sur la mondialisation et la réalité économique et sociale de celle-ci qui est l’accélérateur de cette prise de conscience de l’enjeu politique de l’immigration. Les migrations sont typiquement un défi du monde globalisé. Dans un monde où tout le monde voit tout et sait tout, il est difficile d’ignorer cette contradiction massive. On ne pourra plus jamais revenir à une marginalisation politique et culturelle de l’immigration. Le migrant devient une personne, un symbole universel.

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C’est pour cela que la francophonie doit s’en saisir, de toute urgence. D’abord, au titre de ses valeurs universelles. Ensuite, du fait de son implantation mondiale. Enfin, parce qu’elle recèle en son sein toutes les contradictions liées à cette réalité. Elle est plus que jamais un des laboratoires de cette diversité culturelle à construire. En saisissant à bras-le-corps cette question des migrations, en assumant les contradictions et en définissant des politiques, la francophonie change de rôle : elle passe du rôle d’acteur mal à l’aise à celui de l’acteur qui aborde directement la première question pratique liée à la reconnaissance de la diversité culturelle. Elle contribue à son propre rajeunissement, dont elle a besoin après les deux générations des pères fondateurs. S’ouvrir aux migrations et les valoriser, c’est participer aux changements d’échelle et de représentation de la mondialisation, c’est contribuer à l’élargissement des points de vue conformes à la francophonie. Les migrations sont toujours liées à la jeunesse du monde, c’est pourquoi il est indispensable de les sortir de cette représentation caricaturale dans laquelle, par peur de l’Autre, on les enferme.

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En 30 ans le contexte des migrations a donc changé avec la fin du conflit Est-Ouest, la mondialisation économique, l’ouverture des frontières, l’augmentation des déplacements, l’élévation du niveau de vie et des connaissances et une bien plus grande information sur le monde global.

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Cinq paramètres sont à prendre en compte pour penser une politique des migrations.

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  1. Les migrations ont toujours plusieurs causes dont certaines se cumulent selon les moments ou les continents : économiques, politiques, culturelles, religieuses, sociales…

  2. Les migrations ne sont jamais seulement Nord-Sud. Les plus importantes sont souvent Sud-Sud, accentuant les phénomènes d’inégalité et d’exclusion. L’exclusion n’est nullement une exclusivité du Nord par rapport au Sud, mais une caractéristique constante des rapports d’inégalité entre sociétés et économies de marché. Le Nord n’a pas le monopole des multiples formes d’inégalité.

  3. Les migrations ne se réduisent pas aux populations sous-qualifiées. Non seulement celles-ci tendent à développer la migration circulaire et à revendiquer le respect d’une part de leurs identités culturelles, mais il existe aussi une autre migration : celle des populations éduquées, inscrites dans d’autres rapports de force culturels et économiques. La migration d’aujourd’hui, c’est autant celle de la main-d’œuvre bon marché que celle des individus éduqués.

  4. Les circuits de migration. La plupart, généralement anciens, sont aujourd’hui amplifiés et même modifiés par le double effet d’ouverture liée à la mondialisation et du refus des pays riches du Nord et de certains pays émergents du Sud. Sur une carte des migrations indispensable à réaliser et à laquelle il faut ajouter celle de la francophonie et de la francosphère, il est nécessaire de toujours distinguer les pays de départ, de transit et d’accueil. Les problématiques et les solutions ne sont pas les mêmes.

  5. La dynamique économique et sociale de la mondialisation, avec ses inégalités et ses richesses, modifie l’équilibre entre pays d’émigration et d’immigration. Les premiers, avec l’enrichissement, deviennent à leur tour des pays d’immigration.

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Ces cinq données structurelles obligent la francophonie à un travail d’analyse et de comparaison sur les sept zones de son découpage géographique mondial. Ce travail de recherche, indispensable à faire, complètera la deuxième partie du rapport consacré aux « Grandes zones de migrations ». Il permettra également de compléter la troisième partie, « Politiques migratoires en Occident », par un chapitre consacré aux politiques de migration Sud-Nord et Est-Ouest. Dans tous les cas, il est nécessaire de sortir du simple face-à-face entre pays riches et pays pauvres et de découvrir les multiples interactions liées aux migrations dans le monde.

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Les 30 actions pour la francophonie, utopiques ? Nullement. Qui aurait dit par comparaison, il y a une trentaine d’années, que l’on arriverait pour l’environnement et l’écologie, à une telle prise de conscience et à l’apparition de politiques nombreuses, nouvelles et avec un quasi-consensus impensable hier ? Et même si la prise de conscience de l’importance de la santé et de l’éducation, depuis également une génération, n’a pas abouti à des politiques à la hauteur de ces défis, nul doute que dans la conscience mondiale, santé, éducation et environnement sont des enjeux politiques fondamentaux pour la paix de demain.

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Il faut arriver à la même prise de conscience pour les migrations, pas seulement pour des raisons économiques et politiques, mais aussi sociales et culturelles liées à la bataille pour la diversité culturelle. L’oif et les États qui la composent peuvent ici jouer un rôle pionnier lié à la multiplicité des situations de migration composant cet espace géographique, politique et culturel.

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Pour accélérer le débat, je propose de sélectionner cinq actions comme particulièrement symboliques des combats à mener. Elles recouvrent toutes les dimensions et montrent l’étendue des initiatives possibles. Autrement dit, avec la question des migrations, la francophonie peut illustrer son rôle dans la construction d’une autre mondialisation plus respectueuse de l’homme, et en faveur d’une certaine laïcité de tolérance si utile dans le contexte actuel d’un renouveau du lien religion/ politique :

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  • une charte du migrant. Définir une charte avec les droits et devoirs des migrants et des États de départ, de transit ou d’accueil, pour contribuer à valoriser le rôle des migrations dans la mondialisation ;

  • des centres d’information au départ et à l’arrivée. Ceci afin à la fois de donner plus d’informations et de connaissances à ceux qui partent. Et pour ceux qui accueillent de respecter davantage les identités culturelles des migrants. Ceci est inséparable de la problématique grandissante en faveur des migrations circulaires ;

  • une banque des migrants. Afin de valoriser des flux financiers indépendants et parfois plus importants que ceux de l’aide publique internationale. Afin aussi, par ces nouveaux circuits, de favoriser le codéveloppement, complément indispensable d’une politique de migration ;

  • une politique de communication mondiale. Ici tout est à faire pour que la francophonie dans la bataille mondiale des industries culturelles et de la communication comble son retard. Il s’agit de tv5 et des multiples initiatives à créer, pour le cinéma, l’audiovisuel, les logiciels, un web francophone mondial, le livre… Faire de la francophonie un acteur de ces industries déterminantes pour le respect de la diversité culturelle ;

  • un Erasmus francophone. Créer un réseau d’une quinzaine d’universités dans le monde, par grands domaines de compétences, afin de faire circuler professeurs et étudiants et faciliter la prise de conscience de la richesse de la francophonie. En reliant des universités du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest, la francophonie illustre l’importance de la culture et de la connaissance dans la mondialisation. Le réseau est aussi le moyen de comparer les différents modèles d’intégration (multiculturalisme, communautarisme, universalisme…) et de voir leurs liens avec la politique de migration.

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C’est en se fixant des objectifs ambitieux que la francophonie pourra transcender les inévitables contradictions qui la structurent. Les migrations ? C’est l’histoire et l’utopie de la francophonie comme communauté des hommes au-delà de toutes les différences.

Notes

[*]

Directeur de recherche au CNRS, directeur de l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC), directeur de la revue Hermès, directeur scientifique de la Cellule de réflexion stratégique de la francophonie (CRSF-OIF).

[1]

L’Académie universelle des cultures a été créée en 1992 à l’instigation d’Elie Wiesel. Elle regroupait alors de nombreux intellectuels de multiples horizons tels que Jorge Semprun, Jorge Amado, Youssef Chahine, Umberto Eco, Amin Maalouf, Paul Ricœur, Aung San Suu Kyi ou encore Georges Charpak.

[2]

RICŒUR, Paul, “Introduction”, in : ACADÉMIE UNIVERSELLE DES CULTURES ; BARRET-DUCROCQ, Françoise (sous la direction de), Migrations et errances. Forum international “Migrations et errances”, Paris, UNESCO, 7-8 juin 2000, Paris : Éd. Grasset, 2000, 347 p. (voir p. 16).

Plan de l'article

  1. La Cellule de réflexion stratégique de la francophonie (crsf) et le rapport Francophonie et migrations internationales
  2. L’immigration, l’impensée de la mondialisation
    1. Un phénomène au carrefour de multiples problématiques 
    2. Diaspora ou fuite de la matière grise : de nouveaux rapports Nord-Sud
    3. Mondialisation : une marchandisation des migrations
  3. Conclusion : cinq actions prioritaires

Pour citer cet article

Wolton Dominique, « Le rapport Francophonie et migrations internationales », Migrations Société, 3/2008 (N° 117-118), p. 175-184.

URL : http://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2008-3-page-175.htm


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