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1 En Tunisie, dans la famille patriarcale traditionnelle, le mariage n’avait pas pour fin l’établissement du couple ni le bonheur des conjoints, mais il contribuait à consolider la lignée. Aussi les hommes étaient-ils autorisés à prendre plusieurs épouses, le consentement des deux futurs époux à leur union n’était pas exigé et le mariage de la fille relevait de la responsabilité de son père ou de son tuteur. Il n’était pas rare qu’elle soit promise à un cousin avant l’âge de pouvoir décider par elle-même ou que, malgré son opposition, elle soit forcée à se marier à un prétendant choisi par ses parents.

Les pesanteurs de l’histoire

2 Ce système matrimonial reposant sur l’alliance entre les familles et l’échange des femmes ainsi que la pratique fréquente du mariage endogame préférentiel avec la cousine parallèle permettaient de maintenir les biens au sein de la même famille. Des stratégies matrimoniales judicieuses garantissaient aux familles la préservation ou l’amélioration de leur position dans “l’espace social”. Comme le soulignait Carmel Camilleri, un des premiers spécialistes de la sociologie de la famille en Tunisie : « Instrument essentiel du groupe domestique, il [le mariage] est considéré comme accomplissant l’individu en lui octroyant le statut d’époux et de parent. On comprendra qu’il soit tenu pour obligatoire [...]. Il est également logique qu’on le veuille précoce, si possible dès que l’individu soit apte à procréer. Il n’est même pas rare de lier juridiquement des enfants en attendant que la puberté permette la consommation de l’union » [1].

3 Pour ce qui est de la religion, aucun texte ne fixe l’âge minimum pour se marier. L’âge diffère selon les rites religieux : dans le rite chafiite et hanbalite il est fixé à 15 ans pour les deux sexes, dans le rite hanafite à 17 ans pour la femme et à 18 ans pour l’homme et dans le rite malékite — majoritaire en Tunisie comme dans tout le Grand Maghreb— à 18 ans pour les deux sexes. Mais les interprétations des jurisconsultes de la loi (fuqaha) concordent pour dire que « la puberté est une condition nécessaire mais non suffisante, la capacité de jugement et la raison étant nécessaires » [2], et en cela les femmes et les hommes sont égaux.

4 Dans la même logique et pour assurer l’arrangement et la solidité des unions, qui risquaient d’être fragilisées par l’intervention du sentiment amoureux, les conjoints sont appelés à obéir à des prescriptions de contrôle des sentiments, marqués par des règles strictes de réserve et de pudeur.

5 La différenciation des identités de genre et l’inégale répartition au sein du groupe domestique des rôles selon le sexe reproduisent la dichotomie entre le masculin et le féminin, entre l’intérieur et l’extérieur, entre la sphère privée et la sphère publique. L’homme dispose du pouvoir de décision et de droits illimités ; il est le représentant de la loi, de l’ordre, de la mémoire de la lignée et de la position sociale de la famille. Il est également, en tant qu’homme, le dépositaire et le gardien de l’honneur de la famille, qui est à la fois responsabilité individuelle et collective ainsi que droit de contrôle sur les femmes. Corrélativement, l’identité assignée à la femme est principalement celle de mère et d’épouse dépendant de l’homme sur les plans juridique, économique et social. Pour elle, la reconnaissance sociale passe par le mariage, la nécessité d’avoir des enfants — des fils de préférence — ce qui explique, entre autres, le recours à la polygamie et à la répudiation des femmes stériles.

6 Cette structure familiale traditionnelle connaît de profondes mutations au fur et à mesure que la société tunisienne se complexifie. Les réformes adoptées au lendemain de l’indépendance, le degré d’ouverture du pays à la modernité et aux cultures occidentales, les effets du tourisme, des médias, des langues étrangères, la rapidité des moyens de communication, les retombées des migrations internationales sont autant de facteurs qui jouent en faveur d’un changement rapide du système de valeurs en général et du comportement des hommes et des femmes à l’égard du mariage et de la vie familiale en particulier : adhésion à l’égalité des sexes, norme de la famille restreinte, fort investissement sur l’enfant comme vecteur de promotion sociale de la famille, etc.

Les réformes modernistes et le bouleversement de l’ordre conjugal traditionnel

7 Au lendemain de l’indépendance, le projet de modernisation juridique et sociale de l’État tunisien dans le sens de l’instauration d’un État-providence s’est concrétisé dans des réformes juridiques, sociales et économiques qui ont bousculé l’ordre social traditionnel déjà fortement déstructuré par l’entreprise d’acculturation coloniale. Volontaristes et interventionnistes, les pouvoirs publics tunisiens commencent par poser les bases d’une société moderne en instaurant de nouveaux rapports, et ce tant entre les hommes et les femmes que dans la sphère privée et dans la sphère publique.

8 Le code du statut personnel tunisien ainsi que les amendements successifs qui le complètent donnent aux femmes des droits et un pouvoir de décision dans le choix du conjoint et les affaires de la famille. Ils posent les bases du couple moderne et reconnaissent aux femmes les prémices d’un statut d’individu.

9 Un bref regard sur l’histoire montre que, en Tunisie, les aspirations modernistes cohabitaient avec les pesanteurs historiques et le conservatisme social. Les relations au sein de la famille et le statut des femmes ont longtemps été régis par le droit musulman qui consacre le modèle traditionnel patriarcal, agnatique et polygame. C’est au nom du droit musulman et de la tradition juridique que furent imposées les règles du statut personnel et des relations familiales hiérarchisées et inégalitaires. La volonté d’adapter ces règles aux exigences d’une société moderne a été l’œuvre, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, des grands réformateurs de l’islam [3], qui attribuaient le retard des pays arabes à des interprétations dogmatiques erronées des textes religieux. Considérant le droit musulman comme un produit de l’histoire et une construction sociale, ils vont soumettre toute la législation de la famille à un débat moderne et rationnel. C’est ce que fera en Égypte Qassîm Amin, disciple de Cheikh Mohamed Abdou, comme en témoignent ses ouvrages La libération de la femme (1899) et La femme nouvelle (1900) et, en Tunisie, Tahar Haddad, qui écrit en 1930 Notre femme entre la Charîa et la société.

10 S’inscrivant dans la continuité des thèses de ces grands réformateurs, le législateur de la Tunisie indépendante montre que la rupture avec le droit musulman est possible en choisissant la voie de l’ijtihad[4] et engage un effort d’interprétation et d’adaptation pour faire du droit de la famille un instrument de changement. C’est en s’inscrivant dans cette orientation que la Tunisie s’est dotée en 1956 d’un code du statut personnel dont l’objectif était de réduire les inégalités majeures entre les hommes et les femmes au sein de la famille : abolition de la polygamie, institutionnalisation du mariage comme un contrat civil avec possibilité de clauses spécifiques (communauté de biens, respect du droit au travail de l’épouse, etc.), suppression de la tutelle et de la contrainte matrimoniale pour donner à la femme la possibilité de choisir librement son conjoint, interdiction de la répudiation et instauration du divorce judiciaire.

11 Les divers amendements qui ont suivi la promulgation du code du statut personnel, au cours des années 1990 et 2000, confortent les droits des femmes dans la famille : consentement de la femme au mariage et suppression de la tutelle matrimoniale, ce qui réduit considérablement les mariages forcés ou arrangés et donne aux femmes la possibilité de donner leur avis, de choisir la personne à épouser et de décider du moment pour se marier.

12 L’imposition d’un âge minimum pour se marier (17 ans pour la femme et 20 ans pour l’homme, puis, en 2007, 18 ans pour les deux sexes) limite les mariages précoces d’adolescentes et les risques pour la santé et favorise la scolarisation des filles. L’abolition de la polygamie donne aux femmes la sécurité psychologique pour construire un couple durable.

13 D’autres mesures juridiques sont à souligner : suppression du devoir d’obéissance, remplacé par l’obligation faite aux époux de s’entraider et de coopérer et à l’épouse de contribuer au budget si elle dispose de revenus ; participation de la mère à la gestion des affaires de ses enfants ; attribution du logement à la mère qui a la garde des enfants après le divorce ; instauration de la communauté de biens entre les époux ; reconnaissance indirecte et implicite de « la filiation maternelle naturelle » des enfants nés hors mariage et possibilité pour la mère — dans le cas où le père ne le fait pas — de faire reconnaître la paternité de son enfant par une action en justice sur la base de l’aveu du père, d’un témoignage ou d’un test génétique [5].

14 Il n’y a aucun doute que ces mesures légales, en donnant des droits aux femmes en tant qu’individus, bouleversent les rapports de genre tant dans la sphère privée que dans la sphère publique, transformant à la fois les pratiques et les représentations. On pourrait invoquer pour preuve les résultats d’une enquête menée en 2006 qui porte sur le degré d’adhésion des Tunisiens et Tunisiennes aux valeurs d’égalité [6] : près de huit personnes sur dix reconnaissent la liberté du choix du conjoint tant pour la femme que pour l’homme, 98 % reconnaissent l’égalité des sexes dans la demande de divorce, 85 % pensent que l’épouse a le droit de demander le divorce en cas d’infidélité du mari et 85 % s’il n’y a pas d’entente dans le couple, 81 % pensent que la tutelle devrait revenir aux deux parents et, enfin, 93 % sont pour le droit au logement pour la mère titulaire de la garde des enfants.

15 Ces données montrent que la législation peut être un puissant facteur de changement. L’égalité semble s’inscrire progressivement dans les représentations, parfois dans les pratiques. En transformant le mariage, élément fondateur du couple, qui devient un contrat entre deux partenaires aux droits presque égaux, dotés d’une certaine autonomie, le droit de la famille a été à l’origine d’une révolution tant dans la sphère privée et familiale que dans les rapports de genre.

16 Enfin, en mars 2008, l’attribution du logement à la mère qui a la garde des enfants mineurs n’est plus laissée à l’appréciation du juge aux affaires familiales, mais relève explicitement d’une loi. Par ces diverses mesures, la législation tente à la fois d’accorder aux femmes la protection et l’autonomie nécessaires pour bénéficier de leurs droits et pour être des individus dotés d’un pouvoir de décision et de choix.

17 La politique démographique volontariste en matière de planification familiale permet à la femme tunisienne une meilleure maîtrise de sa fécondité. Le libre accès à la contraception, soutenu par une prolongation de la scolarisation, donne aux femmes les moyens de contrôler leur reproduction, d’avoir un autre rapport à leur corps et à leur sexualité, et surtout d’avoir plus de pouvoir sur elles-mêmes.

18 De même, les conséquences de la démocratisation de l’éducation sur la scolarisation des femmes, sur les modes de vie des familles, sur les rapports sociaux de genre et sur la construction identitaire de la femme comme individu sont indéniables. Plusieurs études ont souligné les effets du capital scolaire, notamment sur le choix du conjoint, sur le recul de l’âge au moment du mariage, sur le choix du modèle familial et sur les ambitions professionnelles féminines.

La redéfinition des rapports hommes/femmes et l’émergence du célibat féminin

19 Les changements des rapports de genre se manifestent dans les modalités du mariage qui sont à la base de la constitution de la famille : liberté pour choisir le conjoint, unions plus tardives, homogamie générationnelle et professionnelle. Parmi tous ces aspects, celui dont les conséquences démographiques et sociologiques sont les plus fortes est le recul de l’âge lors du premier mariage : en 2004, il était de près de 29 ans pour les femmes et de 33 ans pour les hommes. En se mariant plus tard, les femmes cherchent de meilleures possibilités de réalisation de soi dans les études et dans l’activité professionnelle, mais aussi des occasions de vivre des expériences sentimentales diverses.

20 Il faut souligner ici le lien entre le recul de l’âge au moment du mariage et l’accroissement de l’activité professionnelle des femmes. Les études qui ont porté sur le cycle de vie des hommes et des femmes ont montré que les premières générations de femmes tunisiennes entraient jeunes sur le marché du travail (par rapport aux hommes qui prolongeaient leurs études) et le quittaient plus tôt que les hommes pour se marier et se consacrer à leur famille. Cette situation a toutefois changé car, comme nous l’avons observé plus haut, les filles raisonnent de plus en plus comme les garçons, prolongeant leur scolarité et retardant leur mariage pour pouvoir travailler.

21 De plus en plus, les femmes tentent de s’engager dans la vie publique avec le maximum d’atouts, de prolonger leur scolarité, d’avoir un diplôme et un travail, d’acquérir une autonomie matérielle par rapport à la famille si elles sont célibataires ou par rapport au conjoint une fois mariées. Même après le mariage et la prise des responsabilités familiales, elles cherchent à se maintenir le plus longtemps possible sur le marché du travail, en essayant de concilier les exigences de la vie professionnelle et celles de la vie familiale, en mobilisant la solidarité familiale, celle des femmes surtout.

22 L’activité féminine, même si elle reste modeste au regard des diplômes obtenus et des compétences acquises par un nombre croissant de femmes, a malgré tout changé les rapports de pouvoir au sein de la famille. Ils ne sont plus structurés autour de l’homme seul chef de famille et pourvoyeur de biens et la femme chargée des tâches ménagères et de la régulation affective. Ce modèle est battu en brèche par la montée des couples bi-actifs et par l’augmentation du nombre de femmes chefs de famille. Le budget familial est souvent assuré par deux actifs, et la femme — en tant qu’épouse, sœur ou mère — contribue à l’entretien du ménage, à l’amélioration du niveau de vie et à l’épargne.

23 Le recul de l’âge au moment du mariage a aussi pour corollaire l’émergence d’une nouvelle catégorie : les femmes célibataires. En nous basant sur les données du dernier recensement général de la population tunisienne réalisé en 2004 et celles de l’état civil, nous relevons une augmentation rapide du nombre de célibataires : en 2004, leur poids est de 47,1 % parmi les hommes de plus de 15 ans et de 38 % parmi les femmes du même âge.

24 En 2006, 52,2 % des femmes âgées de 25 ans et plus sont célibataires. Selon les données de l’Office national de la famille et de la population (onfp), près d’une femme sur quatre (23 %) âgée de 30 ans et plus est encore célibataire, contre 17 % en 1994. Parmi l’ensemble des femmes célibataires âgées de 20 ans et plus, le poids des plus de 34 ans a presque doublé en 12 ans (12 % en 2006, contre 7 % en 1994). Selon les démographes, cette évolution laisse présager d’une « conversion vers le célibat définitif » [7].

25 Dans une étude précédente datant des années 1990, nous avons montré l’émergence du célibat des femmes diplômées comme phénomène nouveau dans les pays du Maghreb. En raison de leur capital culturel, les femmes hautement diplômées sont peu convoitées par les hommes qui craignent de voir leur domination remise en cause par la disparition de la supériorité de l’homme au sein du couple [8].

De nouvelles attitudes à l’égard du mariage

26 L’émergence de l’individu s’accompagne, comme nous l’avons observé, par un relâchement des liens avec la famille. Le mariage au sein du réseau de parenté devient un phénomène minoritaire : selon l’enquête Santé 2002, 15 % des mariages sont contractés avec un membre de la famille paternelle et 9 % avec un proche de la famille maternelle [9]. Quant à l’endogamie, elle persiste surtout dans le milieu rural et dans certaines régions du sud et du centre-ouest du pays, où elle concerne un peu plus d’une union sur trois.

27 Même si par la force de la tradition le mariage au sein de la parenté perdure, il n’est plus une valeur aux yeux des jeunes, surtout des femmes. Ces dernières le perçoivent plutôt négativement, moins pour des raisons liées aux risques de la consanguinité que pour les conséquences qu’il peut avoir sur la stabilité du couple et l’autonomie de la femme. Il n’est pas rare en effet que l’intervention des familles d’origine soit une source de mésentente ou d’amplification des conflits au sein du couple et que le besoin d’indépendance de l’épouse soit contrecarré par le contrôle de la belle-famille sur sa vie personnelle. Parmi les causes de divorce, l’interventionnisme de la belle-mère occupe une place non négligeable.

28 Dans une recherche effectuée au cours des années 1990, nous avons montré que le desserrement des liens familiaux, la distance géographique, sociale et culturelle ne sont pas les seuls facteurs qui expliquent le déclin du mariage dans la famille. Par exemple, lorsque les femmes ont à la fois un haut niveau d’instruction et une profession, elles ne trouvent pas toujours le conjoint adéquat au sein de la famille. Leur choix matrimonial est souvent en rupture avec les cloisonnements sociaux et géographiques du “marché” du mariage traditionnel [10].

29 Dans la famille moderne tunisienne, le lien familial est redéfini plus par le lien de conjugalité et moins par l’alliance entre deux groupes, et le mariage prend la forme d’un contrat entre deux personnes responsables de la constitution d’une famille. La liberté de choix du conjoint apparaît comme une manifestation d’autonomie et d’indépendance à l’égard de la famille, et ce tant pour l’homme que — dans une moindre mesure — pour la femme. Car il faut souligner que, malgré son aspect progressiste, la législation tunisienne limite cette liberté lorsque, par exemple, elle n’autorise pas (et ne reconnaît pas) le mariage de la femme musulmane avec un non-musulman [11]. C’est au nom de « l’islam religion d’État » que se construit l’opposition à des droits reconnus aux femmes par les instruments universels des droits de la personne. Cette expression foncièrement idéologique est brandie pour freiner le processus d’égalité des droits et des chances dans la société tunisienne en prenant l’islam pour alibi. En fait, les interprétations des uns et des autres sont révélatrices des enjeux de pouvoir et du recours aux prescriptions religieuses afin de maintenir le statut quo, inégalitaire, en matière de rapports sociaux de genre.

30 Toutefois, le besoin d’indépendance des jeunes générations n’empêche pas les futurs époux de tenir compte de l’avis de la famille, ni cette dernière d’intervenir et surtout de continuer d’assurer le rôle de lieu de rencontre privilégié pour la majorité des futurs conjoints (pour les deux tiers des couples selon l’enquête papfam[12] menée en 2006), de soutenir financièrement l’installation et l’hébergement du jeune couple.

31 Dans le système de valeurs, l’importance reconnue aux sentiments, à la relation affective, au droit au bonheur individuel et à la fidélité prend le dessus sur la recherche de la sécurité, du rang ou du statut social. Ces valeurs orientent le choix des individus en matière de vie à deux, les poussent à passer des compromis, à faire appel à des “ruses de contournement”, car la société n’a pas encore totalement accepté le changement, comme en témoignent les phénomènes de violence conjugale ou le divorce.

Le contrôle sur la vie personnelle des femmes

32 Nous avons relevé lors de recherches précédentes [13] que les femmes diplômées actives, disposant de moyens intellectuels et d’une autonomie économique, investissent plus fréquemment que les autres femmes les espaces de la vie publique et productive, se libèrent relativement de leur rôle reproductif et parviennent plus facilement à se réapproprier leur corps et la gestion de leur sexualité, à vivre en meilleure harmonie avec leur corps. Elles sont perçues comme des acteurs subversifs d’un ordre social et sexuel établi. Leurs conduites déstabilisent les hommes, y compris les plus diplômés, qui voient dans la liberté et l’autonomie économique et personnelle des femmes une double menace, pour leur identité d’homme et pour leur rôle de partenaire privilégié dans le couple.

33 Le libre accès à la contraception mais aussi le niveau de scolarité ont modifié le rapport des femmes tunisiennes à leur sexualité. Avec le recul de l’âge lors du mariage, la vie sexuelle des célibataires devient un indicateur d’un autre rapport des femmes à leur corps, malgré le contrôle social exercé sur la vie des femmes et la faible autonomisation de la sexualité par rapport à l’institution du mariage. Nous ne connaissons pas d’étude portant directement sur la sexualité des célibataires. Ce n’est que très récemment que l’on a commencé à s’y intéresser avec la multiplication des naissances hors mariage, qui sont de l’ordre d’un millier en moyenne par an. Le taux d’abandon des enfants nés hors mariage est d’ailleurs très élevé (78 %) [14]. On relève également que les avortements concernant les femmes célibataires représentent 15 % de l’ensemble des avortements en 2005 [15].

34 Le contrôle sur la vie personnelle et la sexualité — celle des femmes en particulier — même s’il s’est relativement relâché, n’a pas disparu pour autant. L’autonomie résidentielle de la femme célibataire n’est guère acceptée socialement si elle n’est pas justifiée par les études ou le travail. Dans la majorité des cas, les femmes célibataires vivent avec leurs parents, même au-delà de 35 ans. Cette cohabitation est souvent imposée au nom de l’honneur de la famille qui risque d’être menacé par la liberté et l’autonomie résidentielle de la femme célibataire vivant seule. Cette situation fait que le célibat (ou la vie “en solo”) n’est pas toujours vécu de manière positive, mais plutôt comme une période de transition avant le mariage. Quant à la cohabitation des couples avant le mariage, elle reste un phénomène marginal, socialement peu toléré et passible de sanctions, car associé au mariage coutumier interdit par le code du statut personnel.

35 Dans la même logique, la virginité avant le mariage reste une norme, même si dans les faits elle n’est que formellement respectée. Les naissances hors mariage sont peu tolérées (bien que la loi de 1998 protège l’enfant né hors mariage) et le statut de la mère célibataire n’est pas reconnu. Malgré les progrès en matière d’émancipation, la force des stéréotypes et des attitudes négatives à l’égard de la vie personnelle et de la sexualité des femmes les expose à des discriminations, voire à la violence ou au harcèlement sexuel. Dans certaines situations — de plus en plus rares, il est vrai — la femme est forcée de se marier pour “sauver l’honneur de la famille”. Et le code pénal confirme ce “code de l’honneur” puisque le violeur n’est pas puni s’il n’a pas usé de violence et s’il épouse sa victime et ne divorce pas dans les deux années qui suivent « sans raison valable ».

36 Plusieurs observations concourent à montrer que c’est la transformation des rapports entre les hommes et les femmes et le statut des femmes qui illustrent la remise en question la plus radicale de l’ordre familial traditionnel. Les enjeux liés au processus d’individuation prennent une importance particulière quand il s’agit des femmes.

En guise de conclusion

37 En Tunisie, la politique volontariste s’est concrétisée par un féminisme d’État et un projet de société où les femmes occupent une place centrale. L’impact des réformes sociales sur l’expérience entre les individus et les groupes ont déplacé les frontières entre les deux sexes, entre ce qui est acquis et ce qui est à négocier. Certaines contraintes qui pesaient autrefois sur la vie des femmes ont disparu, comme le devoir d’obéissance, l’injonction d’enfanter ou l’enfermement dans la sphère privée, mais d’autres se maintiennent encore, comme le tabou de la virginité, le contrôle sur la vie sexuelle ou encore l’inégale répartition du travail domestique. En outre, d’autres contraintes semblent se développer, comme la violence conjugale et dans l’espace public. Les associations féminines et féministes sont de plus en plus interpellées pour répondre et aider les femmes à affronter les diverses formes de violence. Si les femmes tunisiennes ont échappé à certaines contraintes comme le mariage forcé, elles n’ont pas échappé aux violences de genre et à d’autres formes de discriminations.

38 Les nouvelles formes de relations et les échanges interpersonnels et intergénérationnels montrent toutefois que la famille s’est adaptée aux exigences de la vie moderne, s’inscrivant dans les stratégies d’émancipation et de réalisation de soi des individus. Les clivages de genre, générationnels ou sociaux hérités de la culture patriarcale sont atténués par une culture du compromis à la construction de laquelle les femmes contribuent. Cette culture du compromis se traduit par la recherche de stratégies — parfois de contournements et de ruses — que les femmes adoptent pour s’ajuster et concilier les exigences de leur rôle de femmes modernes et la persistance d’une division des rôles et les pesanteurs sociales, qui freinent leur aspiration à l’autonomie.

39 Le compromis moderniste est un savant dosage, une cohabitation entre les valeurs de l’individuation et celles de la solidarité, entre le projet individuel et le projet du groupe.

Notes

  • [*]
    Sociologue, Université de Tunis.
  • [1]
    CAMILLERI, Carmel, Jeunesse, famille et développement. Essai sur le changement socio-culturel dans un pays du Tiers Monde (Tunisie), Paris : CNRS, 1973, 506 p.
  • [2]
    COLLECTIF 95 MAGHREB ÉGALITÉ, Dalil pour l’égalité dans la famille au Maghreb, Rabat : Collectif 95 Maghreb Égalité, 2003, 226 p. (cf. p. 36).
  • [3]
    Ceux de la Nahdha (renaissance).
  • [4]
    Effort de réflexion et d’interprétation de l’intérieur du texte religieux.
  • [5]
    Cf. CHÉRIF CHAMARI, Alya, Femmes et loi en Tunisie, Casablanca : Éd. Le Fennec, 1991, 172 p.
  • [6]
    Cf. MAHFOUDH DRAOUI, Dorra, Degré d’adhésion des Tunisiennes et Tunisiens aux valeurs égalitaires, Rabat : Édition Collectif 95 Maghreb Égalité-AFTURD-UGTT, 2008, 220 p.
  • [7]
    OFFICE NATIONAL DE LA FAMILLE ET DE LA POPULATION, Les mutations socio-démographiques de la famille tunisienne. Analyses approfondies des résultats de l’enquête PAPFAM, édition 2006, Tunis : ONFP, 2007, 473 p.
  • [8]
    Cf. MAHFOUDH DRAOUI, Dorra (sous la direction de), Femmes diplômées du Maghreb. Pratiques novatrices, Tunis : Éditions IREP-FNUAP, 1994, 410 p.
  • [9]
    OFFICE NATIONAL DE LA FAMILLE ET DE LA POPULATION, Enquête tunisienne sur la santé de la famille. Rapport principal, Tunis : ONFP, 2002.
  • [10]
    Selon cette enquête menée en 1994, à peine 11 % des femmes diplômées actives ont épousé un conjoint issu de leur propre famille. Voir MAHFOUDH DRAOUI, Dorra (sous la direction de), Femmes diplômées du Maghreb, op. cit.
  • [11]
    Une circulaire du ministère de la Justice du 5 novembre 1973 interdit aux magistrats, aux auxiliaires de justice et aux officiers d’état civil l’établissement des actes de mariage des Tunisiennes musulmanes avec des hommes non musulmans, sauf production d’attestation de conversion à la religion musulmane. C’est également sur cette question de liberté de choix que portent les réserves de la Tunisie à la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes.
  • [12]
    Pan Arab Project for Family Health. Voir OFFICE NATIONAL DE LA FAMILLE ET DE LA POPULATION, Les mutations socio-démographiques de la famille tunisienne. Analyses approfondies des résultats de l’enquête PAPFAM, édition 2006, op. cit.
  • [13]
    Cf. MAHFOUDH DRAOUI, Dorra (sous la direction de), Femmes diplômées du Maghreb, op. cit.
  • [14]
    Selon les données du Conseil ministériel restreint du 11 octobre 2002 et les sources du ministère des Affaires sociales et de la Solidarité, citées par Moez Ben Hmid, “Le vécu des mères célibataires : issues et impasses”, in : OFFICE NATIONAL DE LA FAMILLE ET DE LA POPULATION, La famille : une institution sociale en mouvance, Tunis : ONFP, 2006, Les Cahiers des Cercles de l’ONFP.
  • [15]
    Estimation de l’Office national de la famille et de la population (Tunis) en 2007.
Dorra Mahfoudh Draoui [*]
  • [*]
    Sociologue, Université de Tunis.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2016
https://doi.org/10.3917/migra.119.0129
Pour citer cet article
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