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1« Toutes les circonstances se sont trouvées réunies pour faire de sa vie une illustration du plus grand drame du xixe siècle. C’est un cas exemplaire de la mort de Dieu dans une âme la plus religieuse mais la plus lucide, et toute son œuvre est comme le dossier de cette mort ». C’est par ce jugement sans appel que Jean Guéhenno évoquait la figure de Renan dans le Tableau de la littérature française paru chez Gallimard en 1974. Et il ne faut pas moins que cette grande voix du siècle pour saisir le poids du scandale, au sens étymologique du terme, d’un des drames dont le xixe eut le secret : celui qui entoura la publication de la Vie de Jésus d’Ernest Renan.

2La polémique autour de la Vie de Jésus de Renan recouvre en réalité un double scandale, celui qui survient à la suite de la leçon inaugurale faite par Renan en février 1862 à la chaire de langue hébraïque, chaldaïque et syriaque du Collège de France, que prolonge la polémique qui accompagne un an plus tard la publication de la Vie de Jésus. À s’en tenir à cette dernière, on manquerait pourtant l’essentiel de l’affaire. En masquant le propos fondamental du livre, la controverse autour de la Vie de Jésus est en effet au départ d’un malentendu lourd de conséquence. Elle débouche sur un jugement erroné de l’œuvre de Renan rangé au rang d’écrivain à succès, mais finalement de dilettante. En faisant silence sur l’entreprise scientifique qu’elle recouvre et, au-delà de l’auteur lui-même, elle condamne en réalité définitivement la possibilité de fonder en France l’histoire des religions comme discipline reconnue à l’Université.

La polémique immédiate : la leçon inaugurale et le livre

Scandale au Collège de France

3Le 24 juin 1863 depuis le matin une foule se presse à l’ouverture de la Librairie Nouvelle, 15 boulevard des Italiens, où l’on met en vente l’ouvrage d’E. Renan, Vie de Jésus. On vend encore après la fermeture. Il est vrai que la Vie de Jésus suit le scandale qui a entouré la leçon inaugurale prononcée par Renan le 22 février 1862 au Collège de France. Depuis la mort d’Étienne Quatremère le 18 septembre 1857, Renan, qui s’intéresse à l’hébreu depuis le séminaire et a notamment publié une Histoire générale des langues sémitiques[1] en 1855 et des Études d’histoire religieuse en 1857, aspire à occuper la chaire d’hébreu au Collège de France. L’attribution de la chaire provoque l’agitation des ultramontains lesquels, après avoir bénéficié des faveurs du régime, voient les choses se gâter depuis 1857. Les espoirs de Renan sont une première fois déçus lorsque l’enseignement de l’hébreu au Collège échoit à un chargé de cours, L. Dubeux, conservateur-adjoint de la bibliothèque royale depuis 1838 [2]. Le clergé, et notamment les cardinaux sénateurs, ayant fait pression pour voir cet enseignement revenir à un ecclésiastique, le pouvoir avait temporisé. Une sorte de transaction était intervenue dont Dubeux, ancien élève de Silvestre de Sacy, avait été le bénéficiaire. La seconde fois sera la bonne. À son retour d’une mission en Syrie pour laquelle il a obtenu le soutien de l’Empereur, la chaire est reconnue vacante et la candidature de Renan présentée par le Collège de France et l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Les ultramontains font une première fois campagne contre lui en 1861 au moment de son ordre de mission pour la Syrie puis à son retour en octobre, contestant l’attribution des sarcophages qu’il fit ramener pour le Louvre. La libéralisation de l’Empire sous la pression des événements intérieurs semble tourner désormais en faveur des partisans de l’unité italienne et la « question romaine » devient brûlante. Renan est alors le symbole du danger laïque et républicain qui menace.

4« C’est demain que je fais ma première leçon qui sera, dit-on, une bataille », écrit Renan à Flaubert le 21 février 1862. Renan savait qu’une cabale réunirait les républicains libéraux qui lui reprochaient d’avoir accepté la mission en Syrie et les étudiants catholiques. « À 1 h, il y avait déjà près de 200 personnes qui faisaient la queue à la porte de l’amphithéâtre de médecine que M. Claude Bernard avait prêté ce jour-là à Ernest Renan », écrit dans son rapport Stanislas Julien, administrateur du Collège de France.

5

À 2 h, on ouvre les portes de la salle ; la foule s’y précipite et au bout de quelques minutes, elle est complètement remplie. La majorité crie Vive Renan ! À gauche À bas Renan ! il ne parlera pas. Le plus grand nombre répond : Il parlera. Confusion, cris frénétiques. Les rédacteurs du journal le Travail, ultra-démocrates, répètent les cris qu’on avait entendus avant d’entrer : À bas le missionnaire de Compiègne ! À bas Renan ! À bas les calotins de toutes les religions ! […] Malgré de fréquentes interruptions, réprimées sur le champ par des applaudissements passionnés et quelquefois d’une violence sans exemple, le Professeur a pu lire tout son discours. […] On estime à 3000 le nombre des étudiants qui couvraient les abords du Collège[3].

6Le texte de la leçon parut dans le Journal des Débats accompagné d’un article de Prévost-Paradol, le 25 février 1862, provoquant la fureur du parti clérical et entraînant la suspension immédiate du cours. Le 26 février, Renan reçoit une lettre du ministre de l’Instruction publique, Gustave Rouland, lui notifiant la suspension. On lui reproche d’avoir failli à l’engagement formel d’exclure de son enseignement « toute opinion personnelle contraire aux principes fondamentaux de la religion chrétienne ».

7

Vous avez en effet placé la négation systématique à côté du dogme le plus essentiel des croyances chrétiennes, et vous avez été ainsi la cause volontaire de graves inquiétudes chez les uns et de regrettables agitations chez les autres. Il est donc impossible que le gouvernement qui veut à la fois la paix des consciences et la paix publique, ne vous manifeste pas sa vive et légitime réprobation.

8Renan reçoit une lettre de l’Empereur lui-même :

9

Vous connaissez tout mon intérêt pour vous et toute mon estime pour vos profondes connaissances. Aussi est-ce avec regret que je me vois forcé d’approuver la suspension momentanée de votre cours. En effet, vous le comprendrez, il est impossible que l’État tolère dans une chaire d’enseignement public, la dénégation de l’une des bases de la religion chrétienne.

10Le 11 juin 1864, un décret impérial apprend à Renan sa révocation définitive [4]. Il ne retrouvera sa chaire qu’en 1870 grâce à Jules Simon. L’essentiel de la querelle dépasse en effet les problèmes de politique intérieure et touche directement au statut de la religion et des textes sacrés dans les sciences religieuses en France.

Renan, auteur à succès : la Vie de Jésus

11La polémique rebondit ou se prolonge lorsqu’un an plus tard, Renan publie chez Michel Lévy frères sa Vie de Jésus. Renan place explicitement, et sans doute pour des raisons liées à la publicité qu’il veut lui donner, l’ouvrage dans la ligne de la leçon inaugurale en faisant publier dans la presse ce prière d’insérer deux jours avant la sortie du livre : « La Vie de Jésus de M. Renan paraît définitivement mercredi, 24. Il est complètement faux qu’aucun changement ait été demandé à l’auteur […]. Quelques exemplaires ont été distribués depuis avant-hier. Les personnes qui les ont lus sont unanimes pour reconnaître la modération de ton, la haute sympathie et le sentiment profondément religieux et même chrétien, avec lequel l’auteur a traité son sujet. » Le manuscrit connu sous le nom de « manuscrit de Ghazir » avait été achevé par Renan à la fin de son voyage en août 1861 et confié par lui, lors de sa maladie, à ses proches ; il est donc antérieur à la leçon inaugurale.

12« J’ai l’instinct du succès », écrivait Renan à sa sœur Henriette alors que celle-ci vivait encore. Le succès fut immédiat. Dans la foule des acheteurs, on distingue des cocottes, des journalistes, hommes politiques, femmes du monde mais aussi des employés et selon les frères Lévy des prêtres déguisés. Le livre étant cher (7,50 f) et gros (in-8°), l’éditeur avait fait un premier tirage moyen (10 000 exemplaires). Attitude un peu timorée après le succès déjà rencontré par deux écrits préparatoires : la leçon inaugurale reprise en brochure, De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation[5], et vendue à 8000 exemplaires ; La Chaire d’hébreu au Collège de France, opuscule rédigé à l’intention de ses collègues, daté du 15 juillet 1862, dont cinq éditions se succèdent entre le 29 juillet et le 7 août 1862 portant la totalité des volumes édités à 5000 exemplaires.

13La Vie de Jésus placera, on le sait, Renan au hit-parade des auteurs, immédiatement après Victor Hugo et loin devant Lamartine. Entre 1863 et 1864, le livre connaît douze éditions. La Vie de Jésus est même un long-seller, puisqu’entre 1864 et 1944, on en vendra au total 430 000 exemplaires. En quatre ans Renan touche 195 000 f, premier au top 10 des auteurs vivant de leur plume dans la catégorie Essais [6]. En 1947, on compte 84 traductions en douze langues dont 60 pour la seule langue allemande. À la bourse des auteurs, il arrive en tête des essais, devant Lamartine auquel son Histoire du siècle des Médicis en six volumes, publiée en 1853, avait rapporté 120 000 f. Seul, à l’époque, Hugo, avec Les misérables, gagne plus (250 000 à 300 000 f).

14Le 2 mars 1864, alors que le rythme des ventes du in-8° diminue, Michel Lévy met en vente à 1,25 f une édition populaire intitulée Jésus, de 262 pages, in-32°. Plusieurs passages sont supprimés, notamment l’introduction dans laquelle Renan discute les interprétations des exégètes allemands, la majeure partie du chapitre premier sur la « place de Jésus dans le monde », les chapitres 16 et 17 sur la mise au tombeau et le sort des ennemis de Jésus ainsi que l’ensemble des notes. Les chapitres 15 et 16 (« Commencement de la légende Jésus » et « Miracles ») sont refondus en un seul. Renan fait précéder cette édition d’un avertissement : « Beaucoup de personnes ayant regretté que le livre par son prix et son volume ne soit pas accessible à tous […] sans changer quoi que ce soit à ma pensée, j’ai dû écarter tous les passages qui étaient de nature à produire des malentendus ou qui auraient demandé de longues explications [7]. » En septembre 1867, la treizième édition est l’occasion pour Renan de faire le point dans une préface. C’est cette édition qui sert aujourd’hui de référence. Suivra en 1870 une édition populaire et illustrée du Jésus[8].

15Le succès se mesure aussi au nombre des contradicteurs. On voit fleurir au cours de ces années 1863-1864 un nombre impressionnant de libelles et de brochures en réponse à Ernest Renan. Philibert Milsand, bibliothécaire-adjoint de la ville de Dijon qui leur consacre une bibliographie, en a recensé 214 [9]. Le titre de ces libelles en dit long sur leur contenu. À chacun selon ses œuvres !!! Observation de Mgr Pavy, évêque d’Alger sur le roman intitulé Vie de Jésus par M. E. Renan[10] ou encore À M. Renan, biographe de Jésus philosophe, Charles Ledru, avocat de Jésus-Christ Dieu fait homme[11]. On y accuse Renan de blasphème. On parle de le brûler ou de le chasser comme du gibier. Violence de ton que l’on retrouvera plus tard à l’égard des juifs dans le Monument Henry. Une lettre anonyme qui lui est adressée, datée du 6 avril 1862 et signée « le lion du quartier latin », revue et corrigée par Jésus, mentionne : « Mr Renan Jésus ! vous ordonne de ne plus écrire sa vie ». Il reçoit des télégrammes : « Dieu existe. Signé Paul ». À Sens, Marseille, Montauban, Lyon, les évêques et archevêques condamnent le livre que les fidèles ne doivent ni « lire [ni] garder [ni] vendre ni prêter ». Dans certains diocèses, on sonne le glas. On récite en réparation des outrages des prières auxquelles sont attachées des indulgences. Le pape Pie IX félicite l’archevêque de Reims qui a fait interdire le livre.

16Certains ont une haine tenace. « J’ai conté par ailleurs comment une personne pieuse, du côté de Nantes, qui croit évidemment que je vis dans les fêtes et la dissipation, m’écrit tous les mois ces mots : “Il y a un enfer” », et il ajoute : « Cette personne que je remercie de sa bonne intention ne m’effraie pas pour autant qu’elle le pense. Je voudrais être sûr qu’il y a un enfer ; car je préfère l’hypothèse de l’enfer à celle du néant [12]. » « Tout bien pesé – écrit Renan dans la préface à la nouvelle édition de 1870 –, je suis bien aise de ce qui est arrivé et si j’avais à recommencer le livre avec la claire vue de ses conséquences, je referai ce que j’ai fait [13]. »

Interpréter la polémique

17Devenu auteur à succès, Renan sera, on le sait, élevé au panthéon des hommes de lettres français. Il mourra en 1892 dans les honneurs. Il sera même devenu entretemps administrateur du Collège de France. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Aussitôt après sa mort, il tombe dans l’oubli. Oubli qui doit beaucoup à l’image qui fut la sienne après la polémique autour de la Vie de Jésus.

18Ce n’est pas le lieu d’entrer ici dans les détails de la querelle théologique qui nous emmèneraient trop loin. En revanche, il est intéressant de suivre les conséquences de la polémique pour elles-mêmes. On doit pour cela distinguer entre le débat qui s’engagea sur la leçon inaugurale et celui qui suivit la publication de la Vie de Jésus. En effet au moment de la suspension de son cours au Collège de France, c’est en philologue que Renan bataille contre les théologiens. Il s’agit pour lui de défendre l’application à la lecture des textes sacrés des instruments de la science. Après la publication de la Vie de Jésus le débat se déplace. Certes, il y est toujours question de technique exégétique et de critique des sources. Mais au-delà de la discussion sur les miracles et le surnaturel, le débat se concentre autour du traitement historique de Jésus. Ce qui est en cause c’est le style de l’ouvrage, c’est-à-dire le mode de relation qu’établit l’historien avec son objet d’étude, l’écrivain avec son sujet. La distinction tient en partie à la médiocrité du débat théologique dont on sait qu’il fut particulièrement indigent en France, et à l’incapacité où se trouvèrent la plupart des critiques d’apprécier à sa juste mesure le projet de Renan sur un plan théologique et historique à la fois.

19C’est donc ici que se produit la confusion. Le débat philologique disparaît, emporté par le succès populaire du livre qui fera de Renan un auteur lu pour la beauté de ses évocations davantage qu’un savant respecté pour son érudition.

Les leçons de la conférence inaugurale

20Dans la polémique qui s’ouvre avec la leçon inaugurale, on peut distinguer trois niveaux d’argumentation. Le premier se situe sur le plan théologique, le deuxième vise l’érudition et la science de l’auteur. Le troisième et dernier, qui sera aussi le plus efficace, met l’accent sur le style. Ce qui est en jeu à travers la suspension, c’est l’application à la lecture des textes sacrés de la critique philologique importée d’Allemagne dont Renan s’est fait l’un des principaux vecteurs dans ses œuvres antérieures, du manuscrit sur l’étude de la langue grecque, prix de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1848 à l’Histoire générale et système comparé des langues sémitiques de 1855. Renan en trace d’abord les frontières institutionnelles qui sont avant tout politiques comme le montrera la création de l’École pratique des hautes études et l’introduction du système du séminaire à l’allemande. Dans la brochure qu’il adresse à ses collègues du Collège, il oppose à l’enseignement mondain dispensé dans les facultés l’enseignement libre et scientifique professé au Collège de France, et se réclame de cette liberté et de cette neutralité face aux attaques dont il est victime. L’enseignement dispensé au Collège de France a en effet pour vocation, écrit-il, de « transmettre la connaissance des méthodes scientifiques et par conséquent ne s’adresse qu’à un petit nombre », à la différence de l’enseignement des généralités qui « est un genre plus brillant » [14]. C’est revendiquer d’emblée pour le Collège de France, « la plus belle partie de notre système d’enseignement et, selon moi, le principal contrepoids à ses défauts » [15] – une position d’indépendance face au pouvoir et une façon de mettre ses collègues dans sa poche.

21Pour cette raison, la chaire d’hébreu est à ses yeux le lieu privilégié pour appliquer la critique philologique aux textes sacrés. Sa nature n’est ni théologique, ni dogmatique. La chaire d’hébreu est, comme l’explique Renan, « purement profane […] scientifique […] philologique et historique ». Il revient donc à celui qui en a la charge de traiter de la littérature hébraïque et de la Bible, comme d’autres littératures anciennes, indépendamment des dogmes. Cette profession de foi est reprise dans la préface à la treizième édition de la Vie de Jésus :

22

Proclamons-le hardiment : les études critiques relatives aux origines du christianisme ne diront leur dernier mot que quand elles seront cultivées dans un esprit purement laïque et profane, selon la méthode des hellénistes, des arabisants, des sanscritistes, gens étrangers à toute théologie, qui ne songent ni à édifier, ni à défendre des dogmes, ni à les renverser[16].

23Ainsi le professeur « ne s’occupera pas de savoir si c’est à tort ou à raison que l’on conclut de tel ou tel passage tel dogme accepté comme révélé ; il cherche purement et simplement ce que signifie le passage » [17].

24L’une des questions centrales est alors de savoir quel registre de vérité s’applique aux Évangiles. Leur statut est-il lié à une vérité de type historique ou celle-ci est-elle d’une autre nature ? Renvoyant dos à dos les rationalistes et les partisans du mythe, Renan analyse les Évangiles à la façon des légendes [18]. « Il est permis de reconnaître qu’il y a eu sur la vie de Jésus un travail légendaire analogue à celui de tous les poèmes, travail au moyen duquel un héros réel devient un type idéal, sans nier pour cela la haute personnalité du sublime et vraiment divin fondateur de la foi chrétienne [19]. »

25Renan fut mis en cause directement pour avoir contesté la divinité du Christ à travers cette phrase qu’il prononça lors de sa leçon au Collège de France : Jésus, « un homme incomparable, si grand que je ne voudrais pas contredire ceux qui, frappés du caractère exceptionnel de son œuvre, l’appellent Dieu ». Il ne faisait en réalité que reprendre ce qu’il avait déjà écrit dans un article intitulé « Les historiens critiques de Jésus », consacré entre autres à la réception de la Vie de Jésus de Strauss, lorsqu’évoquant les philosophes, il reconnut que parmi les exégètes « ceux-là leur sembleront excusables qui frappés de tant de mystère l’ont appelé Dieu » [20]. Paru en 1849 dans la Liberté de penser, cet article énonçait par ailleurs le credo qui préside à la leçon inaugurale, à savoir que la critique, loin d’être irrévérencieuse à l’égard des sujets religieux dont elle traite, manifeste à leur égard le maximum de respect dont elle est capable, à savoir le respect de la vérité [21]. Fr.-A. Wolff en aurait fait plus pour Homère que les générations antérieures.

26Comme dans L’avenir de la science, Renan nie l’existence du surnaturel qu’il ramène à un phénomène psychologique, lié au pouvoir de suggestion que possédaient dans l’Orient antique les thaumaturges. Le Christ lui-même a pu ainsi avoir le sentiment d’avoir accompli des miracles. Affirmer cela, c’était s’élever contre la doctrine d’autorité de l’Église. Rappelons que Le Hir, professeur de Renan à Saint-Sulpice, qui défendait la thèse de l’hébreu comme langue primitive de l’humanité, inspirée de Dieu, insistait encore dans ses cours sur la nécessité de soumettre l’interprétation de la Bible non seulement à l’autorité des conciles généraux, mais aussi du pape [22]. Telle est également la position du groupe qui réunit autour du journal le Correspondant plusieurs des auteurs de libelles contre Renan : Augustin Cochin, l’abbé Darboy, archevêque de Paris en 1863, ou Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans [23]. Comme le montre en effet François Laplanche, il ne s’agit plus pour l’exégèse catholique de défendre la véracité de tel ou tel miracle, mais d’assurer à travers la défense du surnaturel la transcendance du divin contre l’immanentisme [24]. Renan fut pour cette raison mis en cause à la fois par les déistes, aux yeux desquels il accordait un privilège définitif au christianisme [25], et par les tenants de l’orthodoxie catholique et protestante, l’abbé Freppel [26] ou Edmond de Pressensé [27].

27La querelle aurait pu s’en tenir au niveau du débat théologique. Ce ne fut malheureusement pas le cas et elle dérapa souvent sur des arguments qui révélaient la faiblesse théorique des adversaires de Renan. Ceux-ci se plurent à mettre en cause le sérieux de la démarche scientifique de Renan, la fiabilité de ses connaissances. Ils soulignèrent les incohérences de sa présentation. Certains ont même avancé qu’il ne savait pas l’hébreu. L’un des plus virulents fut à cet égard le pasteur aumônier de Mulhouse, Jacques Orth : « Un savant allemand aurait cru devoir dérouler laborieusement les preuves de tout ce qu’il avançait et citer in extenso des passages tirés des livres non canoniques, surtout du Talmud, puisque ces livres ne sont pas accessibles à tout le monde. » Il montre comment « M. Renan remplace ces argumentations pénibles […] et substitue à ces citations qui défigurent tant les ouvrages allemands mais qui permettent […] de contrôler toutes les assertions de leurs auteurs », « une forme accomplie qui a tant de charme pour le lecteur ». Renan est donc attaqué pour défaut de sérieux critique. « Un système continu de notes, qui met le lecteur à même de vérifier d’après les sources toutes les propositions du texte si toutefois – ajoute-t-il – il a le bonheur de savoir l’allemand, le latin, le grec, l’hébreu, l’araméen, l’arabe, le sanscrit, etc. et d’avoir à sa disposition une vaste bibliothèque [28]. »

28Même son ami, le pasteur protestant libéral Albert Réville, dans l’excellente critique qu’il fit de l’ouvrage et qui se situe au meilleur niveau, met en lumière ce qu’il appelle les incohérences de Renan [29]. Il déplore que celui-ci tire ses renseignements de l’Évangile selon saint Jean, notamment à travers le traitement du seul miracle qu’il évoque, la résurrection de Lazare, alors qu’il en conteste l’authenticité. Ses exégètes contemporains eux-mêmes ne se sont pas privés d’abonder dans ce sens [30].

29L’argument qui fit le plus de tort à l’œuvre fut paradoxalement ce pour quoi on l’encensa, le seul point sur lequel s’accordèrent adversaires et partisans de Renan, à savoir son style, la poésie des évocations, le côté fluide et charmeur de l’écriture. Ce qui séduisit les foules dans les campagnes les plus reculées, ce qui agita les esprits inquiets, ce qui fit le succès de Renan tient à cela même qui créera un malentendu autour du livre et de son œuvre : la simplicité de ton avec lequel Renan écrit, sans que les exégètes aient cherché à interpréter plus avant ce choix littéraire. La plupart de ses admirateurs loueront la pureté et la simplicité des émotions qui ne pouvaient que remuer les âmes crédules, mettant à leur portée un Jésus sculpté dans le marbre. Ainsi le même A. Réville se plaît à relever « la forme souvent exquise de l’ouvrage » dont il dit qu’elle « a sans doute été le passeport qui a permis au reste de franchir les barrières » ; il pense, comme A. Coquerel, que ce livre « a fait et fera du bien. Il donnera des traits vivants, naturels, quelque chose de concret, à une figure idéalement belle et sainte qui, pour une masse de gens, ou bien se perdait dans le vague le plus insaisissable ou bien se matérialisait sous les traits d’un homme » [31]. Même les adversaires les plus acharnés de Renan partagent ce diagnostic. Il a rendu un grand service à la religion, écrit J. Orth. « Il a ramené le public qui pense et qui lit à cette grande personnalité, qui est le centre et la clé de voûte de l’histoire de notre race ; il a tiré l’Évangile de la poussière, dont la paresse, l’indifférence et le bigotisme ignorant l’avaient recouvert [32]. »

30Il est intéressant de constater que la même analyse littéraire a conduit aujourd’hui à des erreurs d’interprétation. Beaucoup lisent en effet au premier degré des passages comme celui-ci :

31

L’accord frappant des textes et des lieux, la merveilleuse harmonie de l’idéal évangélique avec le paysage qui lui servit de cadre furent pour moi une révélation. J’eus devant les yeux un cinquième Évangile, lacéré mais lisible, et désormais à travers les récits de Matthieu et Marc, au lieu d’un être abstrait, qu’on dirait n’avoir jamais existé, je vis une admirable figure humaine vivre, se mouvoir. Pendant l’été, ayant dû monter à Ghazir, dans le Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l’image qui m’était apparue, et il en résulta cette histoire[33].

32D’où le terme de « testament romantique » qu’emploie Jean Gaulmier dans sa préface à l’œuvre [34]. Le livre serait donc dans le meilleur des cas le fruit d’une révélation, d’une écriture sensible et spontanée, loin du travail d’érudition et de bibliothèque. L’interprétation communément répandue place Renan dans la ligne du positivisme le plus pur. Renan serait un adepte de l’interprétation topographique des lieux, voire même de l’organicisme le plus farouche, à la façon dont, proclamant dans l’Histoire des langues sémitiques que le désert est monothéiste, il appliquerait une théorie des climats directement inspirée de Montesquieu.

Le Jésus de Renan

33Comme toujours ce qui paraît le plus simple est, en réalité, le plus interprété. Nous sommes loin de l’intuition pure ou, plutôt, à celle-ci se mêle la science la plus érudite. L’étude des manuscrits confirme d’ailleurs l’importance du travail de documentation et la variété des sources qui accompagnent la rédaction.

34On ne comprend ni l’objet de la leçon inaugurale, ni le projet de la Vie de Jésus, si l’on n’a pas à l’esprit le schéma historique qui les inspire. Bien loin de tout positivisme, celui-ci repose au contraire sur une philosophie du langage empruntée à Humboldt. En ce sens, l’histoire des civilisations obéit aux mêmes principes de développement réflexif que l’histoire des langues ou celle des religions auxquelles elle est étroitement mêlée selon un schéma philosophique qui conjugue sensibilité et entendement, liberté et nécessité. Il y a une homologie structurelle entre formation de la langue, développement religieux et déroulement historique [35]. Par la synthèse parfaite des facultés que réalise son fondateur, le christianisme apparaît ainsi comme la religion historique par excellence. Il ne s’agit pas de dresser le portrait d’un Jésus symbolique à la manière dont le Jésus de David Friedrich Strauss incarne les principes de la philosophie hégélienne ; c’est un Jésus historique que se propose de décrire Renan [36]. Mais on comprend que le Christ dont il est question nous arrache au contexte explicatif de l’histoire comme science de succession d’événements, pour nous installer dans une histoire noétique.

35En évoquant un « cinquième Évangile », Renan n’entend donc pas substituer une description topographique des lieux aux Synoptiques. Il nous met sur la voie lorsque, en appendice, évoquant la question de l’authenticité du quatrième Évangile, il précise que, si les détails topographiques n’apportent pas la preuve d’un témoignage oculaire direct, ils signalent néanmoins « une authenticité d’intention ». Telle est l’actualité du Christ de Renan : le sentiment. Son Christ soi-disant populaire est en réalité la figure du Christ que l’oratorien Pierre Bérulle opposait à celui des jésuites, celui-là même qui avait déjà fait le succès de l’Imitation de Jésus-Christ. L’évocation du paysage ne renvoie pas à la révélation : elle évoque un ordre de vérité qui n’est pas celui de la science, mais se rapporte au registre du sensible. Ce sentiment se trouve encore renforcé par la forme poétique du texte. On a donc ici trois niveaux d’analyse. Aux deux premiers, celui du texte et celui du contexte, habituellement ceux de la philologie, s’en ajoute un troisième, où le sens est à la fois donné et laissé en suspens.

36

Plus j’avance dans la vie, plus je me rattache au seul problème qui garde toujours son sens profond et sa séduisante nouveauté. Un infini nous déborde et nous obsède. Éclosions d’un moment à la surface d’un océan d’êtres, nous nous sentons avec l’abîme, notre père, une mystérieuse affinité. Dieu ne se révèle pas par le miracle ; il se révèle par le cœur, où un gémissement inénarrable, comme dit saint Paul, s’élève sans cesse vers lui. C’est ce sentiment de rapports obscurs avec l’infini, d’une filiation divine, qui, gravé, dans chaque homme en traits de feu, est ici bas la source de tout bien, la raison d’aimer, la consolation de vivre. Jésus est à mes yeux le plus grand homme parce qu’il a fait faire à ce sentiment un progrès auquel nul autre ne saurait être comparé. Sa religion renferme le secret de l’avenir[37].

37Tel est également le niveau où se situe la pratique historique à ses yeux, dans une dimension réflexive qui tire ses lois de la science du langage. On pourrait montrer que le rapport de l’interprète au Christ, qui est à la fois rapport de familiarité et de distance, répond aux lois de l’herméneutique telle que la définit au début du xixe siècle un théologien comme Schleiermacher.

38Il y a donc bien loin entre la Vie de Jésus et le texte atypique et relâché que critiquait Taine. Certes, c’est ainsi que le livre fut lu. Mais en se situant soit sur un plan dogmatique, soit sur un plan scientifique, les adversaires de Renan comme ses partisans passèrent à côté du projet de l’auteur. Renan n’en sortira pas grandi. Sous la plume de Paul Bourget ou de Barrès, Renan ira rejoindre au cabinet de curiosité Gabriel Tarde ou la figure peu sympathique de Gobineau. Sans la polémique autour de la Vie de Jésus, une science des religions sur le modèle du protestantisme allemand, conciliant critique philologique et ancrage religieux, aurait-elle trouvé droit de cité ? Il est évidemment impossible de répondre à cette question. Reste que la tentative suivante, celle des années 1880, se placera d’emblée sous le patronage exclusif de la méthode historique et fera fi d’une histoire du sentiment.

Notes

  • [1]
    Histoire générale des langues sémitiques, 1re partie, Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, Paris, Imprimerie nationale, [juillet] 1855 (2e éd., Paris, Michel Lévy, 1858).
  • [2]
    Cf. « Un témoignagne sur E. Renan. Les Souvenirs de L.F.A. Maury », Cahiers Ernest Renan, 1, 1971, p. 35.
  • [3]
    Ernest Renan, catalogue réalisé sous la direction de J. Lethève, Paris, Bibliothèque Nationale, 1974, p. 93-94.
  • [4]
    Archives Renan, Collège de France, coll. C-XII.
  • [5]
    Ernest Renan, Œuvres complètes, II, Paris, Calmann-Lévy, 1948, p. 317-335.
  • [6]
    Cf. Henri-Jean Martin, Roger Chartier (dir.), Histoire de l’édition française, III, Le temps des éditeurs. Du romantisme à la Belle Époque, Paris, Promodis, 1985, p. 152-153.
  • [7]
    Ernest Renan, catalogue réalisé sous la direction de J. Lethève, op. cit., p. 104.
  • [8]
    Cf. Lettres inédites d’Ernest Renan à ses éditeurs Michel et Calmann Lévy, introd., notes et commentaires de Jean-Yves Mollier, Paris, Calmann-Lévy, 1986.
  • [9]
    Philibert Milsand, Bibliographie relative au livre de M. Renan Vie de Jésus (de juillet 1863 à juin 1864), Paris, É. Dentu libraire, 1864.
  • [10]
    À chacun selon ses œuvres !!! Observation de Mgr Pavy, évêque d’Alger sur le roman intitulé Vie de Jésus par M. E. Renan, Paris, Librairie Challamel, 1863 (3e ed.).
  • [11]
    À M. Renan, biographe de Jésus philosophe, Charles Ledru, avocat de Jésus-Christ Dieu fait homme, Paris, Librairie Vrayet de Surcy, 1864.
  • [12]
    E. Renan, Feuilles détachées, in Œuvres complètes, op. cit., II, p. 948.
  • [13]
    Ernest Renan, catalogue réalisé sous la direction de J. Lethève, op. cit., p. 104.
  • [14]
    Ernest Renan, La Chaire d’hébreu au Collège de France. Explication à mes collègues, Paris, Michel Lévy, 1862, p. 12.
  • [15]
    Ibid., p. 7.
  • [16]
    Ernest Renan, Vie de Jésus, Préface à la 13e édition, in Œuvres complètes, IV, Paris, Calmann-Lévy, 1949, p. 19.
  • [17]
    Ibid., p. 13.
  • [18]
    Ernest Renan, « Les historiens critiques de Jésus » (1949), in Études d’histoire religieuse, Paris, Michel Lévy, 1857, éd. citée : Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1992, p. 144.
  • [19]
    Ibid., p. 164.
  • [20]
    Comme il le dit lui-même dans la brochure qu’il adresse à ses collègues du Collège, deux auteurs l’ont précédé sur cette voie. Pierre le premier qui s’exprime en ces termes : « Israélites, écoutez ceci, Jésus de Nazareth, homme accrédité par Dieu auprès de vous » (Actes, II 22) ; Bossuet le second : « Un homme d’une douceur admirable, singulièrement choisi par Dieu ».
  • [21]
    E. Renan, « Les historiens critiques de Jésus », loc. cit., p. 116.
  • [22]
    François Laplanche, La Bible en France entre mythe et critique. xvie-xixe siècle, Paris, Albin Michel, 1994, p. 169.
  • [23]
    Ibid., p. 172.
  • [24]
    Ibid., p. 177.
  • [25]
    Patrice Larroque, L’opinion des déistes rationalistes sur la Vie de Jésus de M. Renan, Paris, Dentu, 1863.
  • [26]
    Abbé Freppel, professeur d’éloquence sacrée à la Sorbonne, Examen critique de la Vie de Jésus de Renan, Paris, Librairie A. Bray, 1863.
  • [27]
    Edmond De Pressensé, « L’école critique et Jésus-Christ. À propos de la Vie de Jésus de M. Renan », Revue chrétienne, 5 août 1863.
  • [28]
    Jacques Orth, La Vie de Jésus selon M. Renan. Quelques observations critiques, Mulhouse, Imprimerie J.-P. Risler, 1863, p. 5-6.
  • [29]
    Albert Réville, La Vie de Jésus de M. Renan devant les orthodoxes et devant la critique, Paris, Cherbuliez, 1863.
  • [30]
    Cf. Jean Gaulmier dans sa préface, sur la présentation du royaume de Dieu, à Ernest Renan, Vie de Jésus, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1974.
  • [31]
    A. Réville, op. cit., p. 28.
  • [32]
    J. Orth, op. cit., p. 71.
  • [33]
    E. Renan, Vie de Jésus, op. cit., 1974, p. 104.
  • [34]
    J. Gaulmier, loc. cit.
  • [35]
    « Présenter l’histoire générale du développement de l’esprit sémitique sans dire un mot du christianisme […] n’était-ce pas supprimer l’âme même de mon discours ? […] Le judaïsme ne tient une si grande place dans le monde que grâce au christianisme […] Le christianisme est aussi le nœud de toute la destinée des peuples sémitiques. » (E. Renan, Vie de Jésus, op. cit., 1974, p. 20.)
  • [36]
    E. Renan, « Les historiens critiques de Jésus », loc. cit., p. 130, 135.
  • [37]
    E. Renan, La Chaire d’hébreu au Collège de France, op. cit., p. 28.
Français

Résumé

La polémique autour de l’ouvrage relance le scandale provoqué un an auparavant par la leçon inaugurale faite par Renan, en 1862, au Collège de France. En masquant le propos fondamental du livre, cette controverse est à l’origine d’un malentendu lourd de conséquence. Elle débouche sur un jugement erroné de l’œuvre de Renan rangé au rang d’écrivain à succès mais finalement de dilettante. En faisant silence sur l’entreprise scientifique qu’elle recouvre, elle condamne définitivement la possibilité de fonder en France l’histoire des religions comme discipline reconnue à l’Université.

Perrine Simon-Nahum
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2007
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