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Mondes en développement

2009/4 (n° 148)


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L’analyse d’impact de politiques macro-économiques sur la distribution du revenu et sur la pauvreté est devenue une préoccupation majeure des décideurs et des économistes des pays en développement. Les principales politiques sont les réformes fiscales, les libéralisations du commerce extérieur, ou encore les signatures et les entrées en vigueur de zones de libre-échange avec des groupements plus grands et plus compétitifs. C’est notamment le cas au Maroc ces dernières années. Compte tenu de l’état très avancé du processus de libéralisation des marchés et avec la mise en place progressive des deux grands accords de libre-échange avec l’Union européenne (UE) et les États-Unis (EU), plusieurs questions d’ordres économique, financier et social se posent. Les conséquences de ces accords et autres politiques sur la pauvreté, en milieux urbain et rural, font aujourd’hui l’objet de toutes les spéculations. Ces impacts doivent donc être approchés et quantifiés de façon plus rigoureuse et selon plusieurs dimensions.

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Un cadre d’analyse quantitative est proposé dans cet article pour simuler les impacts de politiques et de chocs que subirait l’économie marocaine. Cette analyse repose sur les résultats d’un modèle d’équilibre général calculable (MEGC) dans lequel l’agent ménage est très désagrégé. Nous considérons donc une approche en équilibre général calculable micro-simulée totalement intégrée. Les données relatives aux 5 129 ménages retenus par l’Enquête nationale sur les niveaux de vie des ménages (ENNVM) publiée par la Direction de la statistique du Maroc pour 1998-99 sont complètement intégrées. Les 34 secteurs du tableau entrées-sorties (TES) de 1998 du Maroc (rendu public en 2002) sont retenus. Pour le reste, le modèle a une structure standard. Une matrice de comptabilité sociale (MCS) spécifique à l’économie marocaine pour 1998 a été construite pour répondre aux exigences de cohérence comptable du modèle.

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La première partie retrace l’évolution récente de la pauvreté et des inégalités au Maroc, en insistant sur les différentes caractéristiques de ces phénomènes entre le milieu urbain et le milieu rural. La deuxième est réservée au cadre théorique et à la description globale du modèle. La troisième présente les cinq scénarios simulés à partir desquels des analyses macroéconomiques globales et sectorielles sont proposées. L’impact de ces politiques en matière de redistribution et de pauvreté est finalement analysé.

1. ÉVOLUTION DE LA PAUVRETÉ ET DE L’INÉGALITÉ AU MAROC

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Durant les deux dernières décennies et selon les indices usuels de mesure de la pauvreté [5][5]  Les chiffres officiels sur la pauvreté et les inégalités..., ce phénomène a affiché une tendance générale à la baisse, bien que non monotone, tout en restant à des niveaux élevés. L'évolution générale du contexte macroéconomique national et les effets des politiques économiques, en particulier celles poursuivies pendant et après l’application du programme d'ajustement structurel (1983-1991), expliquent en grande partie cette évolution et l’état actuel du phénomène.

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La pauvreté monétaire, mesurée par l’incidence de la pauvreté, a diminué entre 1985 et 2001 à l’exception du milieu rural [6][6]  Nous ne revenons pas sur les éventuelles différences.... Cette évolution s’explique, en partie, par la faiblesse du niveau de l’activité économique et le chômage associé, la fréquence des années de sécheresse et l’absence de politiques efficaces et coordonnées de lutte contre la pauvreté. Le ralentissement de la croissance du produit intérieur brut (par tête et en termes réels) s’est accompagné d’une augmentation du taux de chômage se manifestant de façon encore plus inquiétante auprès des jeunes. Or, les mesures de la pauvreté semblent être positivement corrélées avec le taux de chômage au Maroc. Dans son étude sur la pauvreté au Maroc, la Banque mondiale (1994, 33) précise que "le sous-emploi est la principale cause de la pauvreté" et que "le chômage est étroitement lié à la pauvreté".

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Le pays a globalement connu une faible croissance économique, de surcroît mal répartie dans le temps (grande volatilité), et entre les classes de la population. Les quelques taux de croissance positifs significatifs obtenus certaines années ne pouvaient en aucun cas dissimuler sa faiblesse globale ni son faible impact en matière de réduction de la pauvreté (Banque mondiale, 2005, 87).

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Il ressort que la pauvreté au Maroc est un phénomène rural. La proportion des pauvres vivants en milieu rural, est passée de 18% en 1990-91 à 27,2% en 1998- 99, puis à 28,2% en 2000-01. Pour différentes raisons, l’espace rural a peu bénéficié des investissements publics en matière d’infrastructures économiques et sociales. Finalement, à cause des interférences logiques entre les dynamiques économiques, de la population et de celles de la pauvreté, l’amorce d’une urbanisation du phénomène s’est manifestée, surtout entre 1990-91 et 1998-99.

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Bien que l’inégalité et la pauvreté soient des concepts distincts, ils ne restent pas moins liés dans presque toutes les analyses relatives au bien-être de la population. Ainsi, en utilisant les résultats officiels des trois dernières enquêtes de la Direction de la statistique, il ressort qu’en 1984-85, la part des dépenses des 10% des ménages les plus riches s’élevait à plus de 30% contre moins de 2% pour les 10% les plus pauvres. Pour la même enquête (1984-85) et pour les mêmes déciles, les dépenses moyennes ont été environ sept fois plus élevées pour les plus riches (41 711 DH) que pour les plus pauvres (6 081 DH).

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À partir des résultats de l’ENNVM 1998-99, et toujours sur la base des dépenses par ménage, il résulte que les 10% des ménages les plus aisés de la population se partagent 28,8% de la masse totale des dépenses alors que les 10% les plus pauvres n’en détiennent que 2,6%. L’inégalité en matière de dépenses ne semble donc pas se réduire avec le temps entre les ménages marocains. Pire encore, entre les deux enquêtes, les 20% les plus riches de la population ont amélioré leur part relative dans la dépense totale (+1,5 points) au détriment des couches pauvres (-1,7 points). Il est donc clair que la part de la consommation des pauvres de la population a été négativement affectée par divers chocs et politiques économiques entreprises. Lorsqu’une mesure plus élaborée, comme l’indice de Gini, est calculée pour mieux rendre compte de l’inégalité en matière de dépenses en 1984-85, il ressort égal à 0,408 pour l’ensemble des ménages marocains et prend les valeurs de 0,412 et 0,364 respectivement pour les ménages urbains et les ruraux. La situation ne s’est que faiblement améliorée en 1990-91 puisque le même indice est égal à 0,382 pour le milieu urbain, 0,312 pour le milieu rural et 0,392 pour l’ensemble de la population. La situation est restée pratiquement la même en 1998-99 avec des indices de valeurs respectives de 0,378 (urbain) 0,316 (rural) et 0,395 (national). Ces chiffres témoignent de la stabilité de cette mesure d’inégalité entre 1990-91 et 1998-99 et de son niveau élevé au Maroc. Ainsi, les divers chocs et les politiques économiques poursuivies, ou subies, pendant les dernières décennies, y compris la libéralisation progressive des marchés, ont possiblement eu des effets négatifs sur les parts relatives des consommations des plus pauvres. L’inégalité, tout comme la pauvreté monétaire, sont restées élevées et plutôt stables entre les ménages marocains durant les deux dernières décennies.

2. DESCRIPTION THÉORIQUE ET BASE COMPTABLE DU MODÈLE

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Concernant les outils d’analyse d’impact des politiques économiques, il est reconnu depuis plusieurs années que la simulation quantitative des effets n’est adéquatement faite qu’à travers des modèles d’équilibre général calculables (MEGC). Sous l’impulsion de plusieurs facteurs, dont le développement des outils informatiques et la disponibilité croissante de l’information statistique, cette modélisation s’est installée dans les pays en développement après avoir été largement utilisée dans les pays développés. Ces MEGC laissent une place importante à l’analyse des effets de redistributions qui sont par nature, des canaux de lutte contre la pauvreté. Ils illustrent, certainement mieux que d’autres, la diversité et les rigidités généralement observées dans certains comportements des agents des pays en développement. Ils permettent de décrire les mécanismes d'affectation des ressources dans une économie de marché, même en présence de rigidités. Par ailleurs, la formulation de politiques efficaces de lutte contre la pauvreté au Maroc nécessite une bonne compréhension des mécanismes de transmission des effets de ces politiques sur tous les agents microéconomiques et sur les ménages en particulier. Des études appropriées de leurs réactions et des changements dans leurs comportements à court et à long termes s'avèrent fondamentales.

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Parmi les outils les plus utilisés dans ce contexte, nous retrouvons les MEGC et notamment ceux de type macro/micro. Une des premières contributions recensées utilisant une combinaison macro/micro dans un pays en développement est celle d’Adelman et Robinson (1978) avec une application en Corée du Sud. Ce travail a été suivi par ceux de Taylor et Lysy (1979) pour le Brésil, Dervis, de Melo et Robinson (1982), et de Bourguignon, Michel et Miqueu (1983) pour le Venezuela. Ces travaux ont sans doute été les pionniers dans l’utilisation de modèles EGC pour analyser la distribution des revenus. Au début des années 1990, sous la houlette de l’OCDE, plusieurs travaux, dont ceux de Thorbecke (1991), de Janvry, Sadoulet et Fargeix (1991), Bourguignon, de Melo et Suwa (1991), Bourguignon et Morrisson (1991) et Morrisson (1991) pour le Maroc ont été réalisés pour évaluer l’impact des programmes d’ajustement structurel sur la distribution de revenus. Le premier article dans lequel une analyse des mesures de pauvreté a été introduite est celui de Janvry, Sadoulet et Fargeix (1991), qui combinent un modèle EGC aux calculs des indices Foster, Greer et Thorbecke -FGT- (1984) dans une application à l’Équateur. Il a été suivi par celui de Chia, Wahba et Whalley (1994). Plus récemment, une nouvelle vague de chercheurs a tenté d’aller plus loin en mettant l’analyse de la pauvreté au centre des objectifs de recherche. Parmi eux, Decaluwé, Patry et Savard (1998), Decaluwé, Dumont et Savard (1999) puis Cogneau et Robilliard (2000). De nombreuses applications ont suivi.

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En général, ces modèles sont plus ou moins désagrégés et distinguent une ou plusieurs catégories de ménages. Les résultats issus des simulations effectuées par ces modèles donnent de bonnes indications sur les effets globaux et sectoriels des politiques simulées, mais ne renseignent aucunement sur la répartition des effets à l’intérieur de chacune des catégories de ménages considérées. Ainsi, aucune mesure d’inégalité ou de pauvreté ne peut être calculée suite à un choc de politique économique. Seules, des "tendances" ou des "moyennes", très peu significatives dans ce contexte, peuvent être déduites. Pour palier à l’inconsistance des conclusions qui découleraient de l’utilisation de ces modèles, une autre piste de recherche très prometteuse a été explorée. Elle cherche à combiner une modélisation en équilibre général calculable et l’exploitation directe de données d’enquêtes ménages.

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Cette approche, dite de micro simulation, dépasse la notion de ménage représentatif qui a, jusque là, toujours été appliquée dans ces modèles, même dans ceux utilisant une désagrégation en plusieurs catégories de ménages. À l’inverse, avec cette nouvelle approche, en plus des analyses et des comparaisons intergroupes réalisables dans des modèles à plusieurs catégories de ménages, des comparaisons intragroupes, plus raffinées et très utiles, peuvent être conduites. Cette avancée est naturellement très importante dans les analyses en matière de pauvreté et d’inégalité. De plus, dans certains de ces travaux, les distributions de revenus ou de dépenses considérées avant et après le choc de politique économique ont toujours été astreintes à être les mêmes, ce qui est évidemment une restriction (Decaluwé, Dumont et Savard, 1999 ; Cockburn, 2001). Dans les analyses proposées ici, une telle hypothèse n’est pas retenue.

2.1 La structure générale du modèle

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Le modèle construit pour analyser l’impact de politiques économiques sur les grandeurs macroéconomiques, sectorielles et sur la pauvreté et l’inégalité au Maroc est un MEGC réel, statique, en économie ouverte et avec gouvernement. Il est donc globalement standard et du même type que ceux construits pour évaluer les impacts de politiques économiques similaires sur la pauvreté dans d’autres pays (Decaluwé, Dumont et Savard, 1999 ; Cockburn 2001)  [7][7]  Pour une revue intéressante, le lecteur peut consulter....

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Ce modèle prend en compte les 34 secteurs d’activités contenus dans le TES de 1998, construit par la Direction de la statistique du Maroc. Deux facteurs de production sont distingués : (1) le capital spécifique et fixe par secteur et (2) le travail mobile entre tous les secteurs avec plein-emploi des facteurs. Chaque branche ou secteur est supposé fabriquer un seul produit [8][8]  Pour des recherches futures, il serait souhaitable....

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La production totale de chaque secteur est déterminée par une fonction à plusieurs paliers. Le premier niveau combine, selon une fonction de type Leontief, l’agrégat des consommations intermédiaires totales et la valeur ajoutée. Les consommations intermédiaires sont modélisées selon le schéma classique des modèles inputs-outputs (coefficients techniques fixes). La valeur ajoutée est, quant à elle, représentée par une fonction de type Cobb-Douglas entre le capital et le travail au niveau de chaque secteur. Les intensités capitalistiques diffèrent d’un secteur à l’autre.

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Au niveau des agents économiques, dans sa version agrégée, le modèle en retiendrait quatre : le reste du monde, le gouvernement, les entreprises et les ménages regroupés dans une seule catégorie. Cependant, dans cette version, l’agent ménage est éclaté en 5 129 ménages, à savoir l’ensemble de l’échantillon de l’ENNVM 1998-99. Les ménages perçoivent des revenus salariaux relatifs au facteur travail, une partie du rendement du capital et des dividendes des entreprises, des transferts des autres agents (autres ménages, entreprises, État et reste du monde). La plupart de ces flux sont modélisés comme étant des parts fixes en valeur. Toutes les parts sont, par ailleurs, calibrées sur les données de l’année 1998. C’est à partir de ce premier niveau de constitution des revenus que les ménages se trouvent affectés, suite à tout changement dans les prix relatifs, y compris ceux des facteurs (taux de salaire et taux de rendement du capital). Le taux d’épargne de chaque ménage est supposé constant et s’applique au revenu disponible. Dans notre modèle, il y a une distinction entre le revenu primaire, le revenu total et le revenu disponible [9][9]  Le système d’équations de ce modèle est disponible..., le revenu primaire étant celui que le ménage perçoit directement des facteurs de production.

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Pour la répartition de la dépense de chaque ménage entre les produits, le modèle retient une fonction d’utilité de type Cobb-Douglas à partir de laquelle les demandes de biens sont dérivées. Les demandes pour chaque bien de tous les ménages sont donc endogènes. Les vecteurs de dépenses fonction des prix (tous endogènes), sont alors déduits suite à une politique économique. Ce sont précisément ces vecteurs qui permettent à ce type d’analyse de conduire l’approche en termes de pauvreté et d’inégalité à partir d’une variable monétaire : la dépense de consommation. Cette variable résume l’effet des changements, directs et indirects, de tous les prix relatifs sur le comportement de chaque ménage. L’ampleur de la variation enregistrée, pour chaque ménage, peut alors être expliquée par plusieurs de ses caractéristiques économiques et socio-démographiques.

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Les entreprises, quant à elles, reçoivent une part des revenus du capital, paient des impôts au gouvernement et des dividendes aux ménages et font d’autres transferts entre agents. Elles dégagent un solde qui s’ajoute à la constitution de l’épargne nationale. Le gouvernement perçoit les taxes directes et indirectes, y compris les droits de douane, effectue des transferts aux ménages, aux entreprises et au reste du monde. Il est aussi supposé consommer la plus grande partie de la production non marchande. Les échanges commerciaux avec l’extérieur (importations et exportations) sont modélisés en spécifiant des fonctions à élasticité de substitution ou de transformation constantes (CES, CET) avec l’hypothèse du petit pays pour tous les produits (principe d’Armington, 1969). Les prix des biens à l’importation et à l’exportation sont donc exogènes et fixes. Leurs équivalents en dirhams sont déduits en prenant en considération un "taux de change nominal", ainsi que les taxes, dont celles relatives aux droits de douane, en particulier. Le reste du système des prix du modèle est totalement conforme aux formes fonctionnelles utilisées. Pour des fins de comparaisons, un indice de prix composite de type Laspeyres est calculé de façon endogène. Son système de pondération est constitué des parts de consommations déduites de la matrice de comptabilité sociale (MCS) associée au modèle.

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Les variations de cet indice, suite aux simulations, sont utilisées pour ajuster les seuils de pauvreté utilisés. Les conditions d’équilibre du modèle sont relatives aux marchés en place. Ainsi, une fermeture classique standard est retenue pour l’unique marché du travail considéré. Elle signifie que celui-ci est en plein-emploi, que le taux de salaire est flexible et qu’il s’ajuste pour atteindre l’équilibre. Pour chaque produit retenu, une équation d’équilibre est spécifiée.

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Enfin, une équation égalise l’investissement en valeur à ses sources de financement (épargnes), à savoir celles du gouvernement, des entreprises, des ménages et du reste du monde à travers le solde de la balance courante. Les variables exogènes au niveau de la fermeture du modèle sont le stock de capital spécifique par branche, le volume total de la main-d’œuvre (fermeture classique), la totalité des transferts entre les agents (en valeur), le taux de change nominal (numéraire du modèle) et les prix internationaux en monnaie étrangère des biens importés et exportés (hypothèse du petit pays).

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Pour toutes les simulations, l’épargne du gouvernement en valeur est supposée exogène et fixée à sa valeur de base, alors que sa dépense totale en valeur est endogène. De plus, le solde de la balance courante est laissé endogène pour mieux tenir compte de la réalité de l’économie marocaine, alors que l’investissement réel est fixe. À ce niveau, ce sont les épargnes des différents agents et le prix de l’investissement qui s’ajustent pour assurer l’équilibre suite aux simulations. Comme le stock de capital par secteur est supposé fixe, les résultats obtenus ont une interprétation de "court terme". Cette hypothèse implique, également, qu’il y a autant de rémunérations du facteur capital qu’il y a de secteurs d’activité dans le modèle.

2.2 Le cadre comptable et la résolution du modèle

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Notre MEGC s’appuie sur une matrice de comptabilité sociale spécifique de l’économie marocaine de 1998, élaborée à partir d’Abdelkhalek et Zaoujal (2004). À la base, et avec un seul agent ménage, cette MCS contient 109 comptes [10][10]  Cette matrice est disponible pour consultation.. Sous sa version numérique pour le modèle multi-ménages, toute l’information relative au ménage représentatif a été éclatée pour rendre compte à la fois de l’information contenue dans l’ENNVM 1998-99, des poids d’extrapolation de chacun des 5 129 ménages de l’échantillon et des ajustements permettant de rendre compatibles les données de la MCS agrégée avec celles de l’ENNVM 1998-99 [11][11]  Des algorithmes et des programmes GAMS ont été écrits.... Une fois la MCS du modèle multi-ménages entièrement équilibrée et respectant toutes les conditions de la MCS agrégée, les procédures de calibrage standards sont utilisées pour calculer les valeurs des autres paramètres du modèle (parts fixes, paramètres d’échelle, taux effectifs de taxation, etc.). Nous avons eu recours aux études disponibles pour approcher les valeurs des élasticités du commerce extérieur pour calibrer les paramètres des fonctions CES et CET utilisées (Ministère du Commerce extérieur, 1996).

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Le modèle finalement résolu pour l’année de référence (1998) et après chaque choc de politique économique, produit les résultats macroéconomiques classiques d’un MEGC, mais aussi les demandes de chaque bien pour les 5 129 ménages, ainsi que le vecteur de leurs dépenses totales en valeur. Ce dernier vecteur nous intéresse particulièrement pour l’analyse de pauvreté et d’inégalité. Il reflète les impacts directs et indirects découlant des changements dans les prix relatifs (taux de salaire et rendements du capital inclus) suite à la simulation d’une politique économique. Pour notre analyse des impacts sur les mesures de la pauvreté et des inégalités, nous avons stratifié les ménages selon le milieu de résidence.

3. PRÉSENTATION DES RÉSULTATS DES SIMULATIONS

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Malgré le caractère assez standard du modèle construit, sa structure multi-ménages fait de lui un instrument puissant pour faire le lien entre les politiques simulées et leurs impacts sur la pauvreté et les inégalités.

3.1 Les scénarios simulés

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Dans le cadre de ce travail, cinq simulations sont conduites et interprétées.

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La première de ces simulations (SIM1) consiste à augmenter le capital spécifique (KD) de 20% dans le secteur des industries alimentaires (INALIM) par rapport à son niveau de base apparaissant dans la MCS de 1998. Cette simulation traduit la bonne attractivité de ce secteur en termes d’investissements nationaux et étrangers, observée au Maroc ces dernières années.

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La deuxième simulation (SIM2) consiste à augmenter de 30% le capital spécifique du secteur des hôtels et de la restauration (HTLRES) et de 20% les transferts des entreprises vers le reste du monde (TRERM). Cette simulation cherche à traduire le dynamisme d’un des secteurs clé de l’économie marocaine. Le tourisme est mis de l’avant par les décideurs dans le cadre de la stratégie nationale de développement du pays. De gros investissements, essentiellement des grands groupes internationaux du secteur, ont soit déjà été réalisés au cours des dernières années, soit sont en voie de l’être. C’est pour cette raison que nous avons combiné dans cette simulation l’augmentation du capital de ce secteur (+ 30%) avec une augmentation des transferts des entreprises vers le reste du monde (+20%).

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La troisième simulation (SIM3) est une combinaison des deux précédentes (SIM1 et SIM2). En effet, SIM3 suppose à la fois une augmentation de 20% du capital du secteur agroalimentaire (INALIM) et de 30% de celui des hôtels et de la restauration (HTLRES). Ces deux augmentations sont combinées à l’augmentation de 30% des transferts des entreprises vers le reste du monde (TRERM) soient 10 points de plus que pour SIM2. Les motivations de cette simulation sont donc les mêmes que celles évoquées ci-dessus.

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La quatrième simulation (SIM4) suppose une augmentation de 20% du transfert, non nul à la base, reçu par chaque ménage en provenance du reste du monde (TRM). Cette simulation analyse l’impact de l’augmentation d’une source très importante de revenus des ménages, à savoir les transferts des résidents marocains à l’étranger.

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La cinquième simulation (SIM5) est plus complexe. Elle simule les effets de plusieurs changements en matière de commerce extérieur. Dans cette simulation, nous considérons une baisse des taux de droits de douane de leurs niveaux observés et calculés à partir de la MCS de 1998, à leurs niveaux de 2005. Ces niveaux sont ceux précisés dans le programme de démantèlement de l’Accord d’association avec l’Union européenne, qui est à la fois le premier client et le premier fournisseur du Maroc (deux tiers). Les autres partenaires commerciaux, dont certains ont aussi des accords de libre-échange similaires avec le Maroc, se partagent le reste. C’est le cas de la Turquie et de certains pays arabes et africains. Dans le modèle, les passages d’un niveau à l’autre pour ces taux sont déduits sur la base des variations en pourcentage [12][12]  Ces taux ont été calculés par les services du Ministère.... En plus de cette réduction des taux de droits de douane, nous supposons une augmentation de 50% des prix à l’importation et à l’exportation des produits agricoles (AGRI) et une autre de 30% des prix à l’importation et à l’exportation des produits de la branche agroalimentaire. Cette simulation s’interprète donc dans le cadre des différents mouvements de l’ouverture commerciale et de la suppression éventuelle des subventions aux produits agricoles au niveau mondial. L’effet de la réduction des droits de douane entamée au Maroc avant 1998 avait déjà eu des effets sur certains secteurs. Sur les 26 secteurs concernés, seuls cinq avaient des taux supérieurs à 20%. Après cette simulation, le taux de droits de douane le plus élevé en 2005 reste celui du secteur des industries alimentaires du modèle avec moins de 30% et seuls quatre autres secteurs ont des taux légèrement supérieurs à 10%. Les taux des droits de douane entre 1998 et 2005 connaissent des baisses importantes, supérieures à 50% pour 21 des 26 secteurs concernés. La structure et les niveaux de ces réductions expliquent, en partie, les résultats obtenus suite à cette simulation [13][13]  Ces simulations ont été retenues par une équipe d’experts....

3.2 Description des résultats macro-économiques et sectoriels

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Dans cette section, les principaux résultats macroéconomiques (tableau 1) et sectoriels obtenus suite aux simulations de ces cinq politiques sont présentés. Étant donné que certaines simulations révèlent des similitudes, seules trois simulations seront interprétées de manière approfondie. Il s’agit de SIM2 (augmentation du capital productif d’un secteur donné), SIM4 (hausse de 20% du transfert reçu du reste du monde aux ménages) et SIM5 (baisse des droits de douane associée à une hausse des prix à l’importation et à l’exportation dans les secteurs agricole et agroalimentaire).

Tableau 1 - Principaux résultats macroéconomiques (variations en %)

résultats du modèle.
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La deuxième simulation est similaire à la première, dans la mesure où nous y augmentons le stock du capital productif d’un secteur, mais en supposant une fuite partielle des profits des propriétaires des installations hôtelières. L’offre des services hôteliers augmente de 15,96% (tableau 2), ce qui génère une baisse sur le prix du marché (-12,80%) (tableau 3). Cette augmentation du stock du capital entraine une baisse importante (-19,73%) de la demande de main-d’œuvre qui induit une pression à la baisse sur le salaire de -10,77%. L’augmentation de la production hôtelière est alors accompagnée d’une augmentation de celles des secteurs qui fournissent cette branche, tels que celui des produits agricoles et alimentaires et de la pêche.

Tableau 2 - Résultats sectoriels (variations en %)

résultats du modèle.
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Certains secteurs marchands subissent un contrecoup négatif à cause de la réallocation des travailleurs. La production des secteurs du textile et de l’imprimerie se contracte respectivement de 20,17% et de 5,77%. La majorité des autres secteurs voit leur production augmenter. La réallocation du facteur travail est principalement due à l’importante baisse du taux de salaire (-10,77%) réduisant les coûts de production pour les secteurs intensifs en utilisation de main-d’œuvre. La baisse du salaire est aussi en partie responsable de la faible baisse du revenu agrégé des ménages (-0,57%), atténuée par l’augmentation de la rémunération du capital de la majorité des secteurs. Cette dernière augmentation explique l’augmentation du revenu des entreprises. Finalement, le PIB est très peu affecté par ce choc et ne subit qu’une baisse de 0,05%.

Tableau 3 - Variation de la demande de travail, des prix du marché et des taux de rendement du capital (résultats sectoriels en %)

résultats du modèle.
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Lorsqu’en quatrième simulation les transferts du reste du monde aux ménages marocains augmentent de 20% (SIM4), le revenu agrégé des ménages augmente de 1,05%. Le taux de salaire baisse significativement de -9,39 %, ce qui s’explique par la baisse importante de la production des services publics (APGSS) de 27,78%. Cette baisse pousse un volume important de travailleurs de ce secteur sur le marché du travail et crée, conséquemment, un surplus d’offre de travail entrainant une baisse du taux de salaire. Par conséquent, les secteurs utilisant intensivement le facteur travail bénéficient le plus de ce choc. Le secteur du cuir augmente sa production de 24,53% et celle de la fabrication de machines (FMACH) progresse de 51,11%. Les effets d’offre sont les principales sources de variations des prix du marché et donc le secteur du cuir (INCUIR) voit son prix du marché diminuer de 12,79%, alors que celui du secteur des radios et téléviseurs (FEQRT) s’accroît de 35,95%. Le prix du secteur de l’hôtellerie et de la restauration (HTLERS) augmente de 120,62%.

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Finalement, et suite à ce choc, le PIB diminue de 1,19%. Sous l’hypothèse de plein-emploi du facteur travail, ce fait ne s’explique que par l’effet des réallocations sectorielles de ce facteur mobile entre les secteurs, mais fixe en volume. Le revenu du gouvernement n’est pas très sensible à ce choc exogène, puisqu’il n’augmente que de 0,17%. Il convient de rappeler que dans le modèle les transferts du reste du monde reçus par les ménages ne sont pas imposés par le gouvernement. Par contre, le revenu des entreprises augmente significativement (+4,91%).

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Enfin, nous analysons la cinquième simulation (SIM5) relative à la libéralisation des échanges. Celle-ci génère une faible augmentation du revenu agrégé (+0,08%), mais aussi une baisse du taux de salaire de 1,71%, principale source de revenu des ménages pauvres. Cette baisse vient, à nouveau, de la diminution d’activités des services publics entrainant une réduction des effectifs de la fonction publique et, par conséquent, un surplus d’offre de main-d’œuvre pour les autres secteurs de l’économie. Les productions des secteurs agricole (AGRI) et agroalimentaire (INALIM) sont très peu affectées (+ 0,13% pour le premier et - 1,03% pour le second). Par contre, la réduction des droits de douane a un fort effet négatif sur la production du secteur de la construction automobile (IAUT) (-43,78%) et sur celui des produits non minéraux (FPNMET) (-27,55%). Ces deux secteurs avaient des taux de protection élevés à l’année de référence et leur capacité à exporter leurs biens est plutôt faible. Les deux secteurs bénéficiant le plus, dans cette simulation, sont les secteurs de fabrication de radio et télévision (FEQRT) (+29,82%) et celui de l’industrie du papier et du carton (INPAC) (+10,34%). Une baisse du coût des intrants de ces secteurs, suite à la réduction des droits de douane, est à la source de l’amélioration de leur performance. Finalement, le PIB diminue légèrement (-0,11%), à cause des réallocations de facteurs entre les secteurs et d’une augmentation du revenu des entreprises de 1,70%.

3.3 L’analyse de la pauvreté et des inégalités

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Le tableau 4 présente l’ensemble des résultats en termes de pauvreté pour les trois simulations analysées. En 1998, année de référence, la zone urbaine a un niveau de dépenses moyennes par tête 1,7 fois plus élevé que la zone rurale et 1,235 fois plus élevé que l’ensemble du Maroc. Ceci se reflète dans l’analyse des indices de pauvreté. L’incidence de la pauvreté se révèle plus importante en milieu rural (27,2%) qu’en milieu urbain (12,0%)  [14][14]  Les mesures de pauvreté utilisées sont celles proposées....

Tableau 4 [15][15]  Les différences entre les données officielles et le... - Indices de pauvreté et variation (%)

résultats du modèle.
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Ce constat relatif à la pauvreté rurale est vérifié quelque soit la mesure retenue, avec un écart croissant entre les indices ruraux et urbains. En effet, FGT0 est 2,3 fois plus élevé pour le milieu rural, cet écart est de 2,7 pour FGT1, alors que l’indice de profondeur de la pauvreté se révèle être 3,3 fois plus élevé en milieu rural qu’en milieu urbain. Le tableau 5 présente les impacts des trois simulations sur l’inégalité au Maroc. À l’année de référence, le milieu le plus pauvre se révèle être le moins inégalitaire (rural), ce qui est un résultat assez fréquent dans les pays en développement.

Tableau 5 - Inégalités et variation (%)

résultats du modèle.
40

L’inégalité au niveau national est plus élevée que celles observées dans les deux milieux (urbain et rural). Puisque l’indice de Gini n’est pas directement décomposable, ce résultat s’explique par un renforcement entre une inégalité intra milieux et une autre inégalité entre les deux milieux. Concernant l’impact que ces trois politiques ont eu sur les dépenses moyennes per capita, le tableau 3 met en évidence que les ménages vivant en milieu rural connaissent un accroissement de leurs dépenses moyennes quelque soit la simulation, avec une hausse supérieure à 3% lorsqu’une hausse des transferts des résidents marocains à l’étranger est simulée. Même si cette simulation accroît les revenus pour tous les groupes de ménages, les ruraux semblent être ceux profitant le plus de ces transferts. Précisons aussi que cette politique (SIM4) a un effet direct sur les revenus des ménages, alors que les simulations 2 et 5 auraient des effets moins marqués sur les revenus moyens des ménages.

41

En ce qui concerne les variations des indices de pauvreté, les trois simulations analysées ont des effets positifs (ou nuls), tant au niveau national qu’au niveau des deux milieux de résidence (urbain et rural) (Cf. figure 1).

Figure 1 - Variation de l’incidence de la pauvreté (%)

résultats du modèle
42

À cause de l’accroissement des dépenses moyennes, et malgré la hausse du seuil de pauvreté, la pauvreté en milieu rural baisse (-4,41%) lorsqu’un accroissement des transferts de l’étranger est simulé (SIM4). L’effet de cette simulation sur les ménages urbains est légèrement plus important (-5%) malgré l’augmentation des dépenses moyennes plus faibles pour ces ménages. Au niveau national, le nombre de pauvres diminue également (-4,74%). De la même manière, la simulation 2 profite aux ménages urbains, même si les ruraux connaissent une nette amélioration en termes de variation de leur taux de pauvreté. Le secteur touristique stimulé par cette simulation serait donc majoritairement dirigé par des ménages urbains propriétaires du capital. Cependant, il est intéressant de constater que cette politique serait celle améliorant le plus le bien-être des plus pauvres avec une baisse de presque 7% de leur taux de pauvreté.

43

La simulation relative à l’ouverture commerciale et à la suppression éventuelle des différentes subventions aux produits agricoles au niveau mondial (SIM5), favorise, quant à elle, les ménages ruraux avec une baisse de 1,84% de l’indice de pauvreté, malgré des dépenses moyennes et un seuil de pauvreté quasi-inchangés. Les ménages ruraux semblent tirer le plus profit de cette ouverture en comparaison aux ménages urbains. Cependant, bien que l’effet soit positif pour les ménages les plus pauvres, il reste le plus faible des trois simulations étudiées ici. Ainsi, la politique favorisant le secteur touristique à travers un accroissement du capital serait la plus favorable dans l’optique de maximiser la réduction du taux de la pauvreté, tant au niveau national que dans les zones urbaines et rurales. Regardons à présent si cette tendance se vérifie avec les indices de profondeur et de sévérité de la pauvreté.

44

Dans la figure 2, nous présentons les résultats pour les trois simulations pour les trois groupes et ce pour les indices de profondeur (FGT1) et de sévérité de la pauvreté (FGT2). La tendance observée pour l’incidence de la pauvreté (FGT0) ne semble plus se vérifier avec les deux autres indices.

45

En effet, alors que l’effet d’un accroissement des transferts (SIM4) sur les ménages ruraux se révélait inférieur en termes d’incidence en comparaison des ménages urbains, cette simulation améliore la situation des plus pauvres en termes de profondeur (-4,76%) et de sévérité (-8,70%). Il semblerait donc que cette politique n’ait aucun impact dans ces deux dimensions pour les ménages urbains.

Figure 2 - Variation de la profondeur et de la sévérité de la pauvreté (%)

résultats du modèle.
46

Concernant la simulation 2, le secteur urbain est le plus grand bénéficiaire pour toutes les mesures de pauvreté. Le milieu rural tire aussi profit de cette simulation, dépassant même les effets enregistrés pour le niveau national. Enfin, cette politique, qui semblait déjà largement préférable pour l’ensemble des ménages lors de l’analyse de l’incidence, continue de donner des impacts positifs importants. Cependant, l’écart avec les autres simulations s’est réduit selon le milieu de résidence. Par exemple, les simulations 2 et 5 ont des effets identiques au niveau national et pour les ménages urbains pour l’indice de sévérité de la pauvreté pouvant laisser le décideur indifférent dans son choix de politique (ceteris paribus). Alors que la simulation 5, favorisant l’ouverture commerciale et le secteur agricole, avait un impact plus important sur les ménages ruraux en termes de réduction du nombre de ménages pauvres, la réduction de la profondeur et de la sévérité est plus marquée à présent pour les ménages urbains, ainsi qu’à l’échelle nationale. La politique favorisant le secteur touristique (SIM2) se révèle avoir l’impact le plus important quel que soit l’indice de pauvreté choisi et tant au niveau national que pour les deux groupes de ménages. Cependant, plus le paramètre d’aversion à la pauvreté augmente, plus la politique axée sur l’ouverture commerciale (SIM5) semble offrir les effets escomptés sur les ménages les plus pauvres.

47

Concernant les effets sur les inégalités, même si les effets sur les indices de pauvreté étaient de plus en plus forts à mesure que le poids du fossé entre dépenses et seuil augmentait, la simulation 5 n’a aucun impact sur l’inégalité (Tableau). De plus, l’accroissement des transferts qui s’est révélé être une politique favorable en termes de réduction de la pauvreté pour les ménages ruraux, engendre un accroissement des inégalités entre ces ménages. Enfin, tout comme les résultats obtenus dans l’analyse de l’impact des politiques sur la pauvreté, il ressort que la simulation 2 favorisant le secteur touristique au Maroc est celle engendrant une réduction des inégalités, tant au niveau national que pour les deux groupes. Puisque la simulation 2 donne les résultats les plus intéressants en termes d’analyse d’impact de politiques économiques, il nous est apparu intéressant de l’approfondir à l’aide des courbes "d’incidence". Ces courbes, développées par Chen et Ravallion (2003), permettent d’analyser l’impact des politiques sur les différents percentiles de la distribution de dépenses par tête de la population.

Figure 3 - Courbe d'incidence de la simulation 2 (Ensemble)

48

La figure 3 montre le caractère pro-pauvre de cette politique pour plus de la moitié de la population marocaine. Elle l’est davantage pour le quintile le plus pauvre puisque ces ménages bénéficient mieux de l’effet de cette politique. De plus, cette figure confirme que les ménages les plus aisés (urbains) subissent une hausse plus faible, voire une baisse, de leurs dépenses per capita. Les résultats que nous obtenons lorsque nous distinguons les ménages ruraux et urbains sont repris dans la figure 4.

Figure 4 - Courbe d'incidence de la simulation 2 (Urbain vs. rural)

49

Le caractère pro-pauvre de cette simulation se confirme pour les ménages urbains. En effet les 50% les plus pauvres des ménages de ce milieu bénéficient positivement des effets de cette politique, alors que les ménages les plus riches voient leurs dépenses per capita augmenter dans une moindre mesure, ou même diminuer. Pour les ménages ruraux, il est plus difficile de conclure du caractère pro-pauvre de cette politique au-delà du second quintile. Cependant, cette politique n’affecte pas négativement les ménages les plus riches de ce milieu, contrairement à ce qui est déduit au niveau national. Cette analyse des courbes d’incidence nous permet donc de confirmer l’impact favorable auquel nous pourrions nous attendre si les politiques favorisaient le secteur touristique dans leur stratégie de développement au Maroc.

CONCLUSION

50

Depuis plusieurs années maintenant, le Maroc s’est inscrit dans une nouvelle dynamique de politiques économiques dont la libéralisation et l’attraction des investissements directs étrangers dans plusieurs secteurs d’activité. L’impact économique et social de ces politiques devait être quantifié et analysé selon plusieurs dimensions. Ce travail se place dans ce contexte d’analyse, grâce à la construction d’un modèle d’équilibre général calculable micro-simulé de l’économie marocaine où l’agent ménage est très désagrégé. Ce modèle standard a été calibré en utilisant les données les plus récentes disponibles ; une matrice de comptabilité sociale du Maroc relative à 1998 et l’ENNVM de 1998-99. Sur la version très désagrégée (34 secteurs) et micro-simulée du modèle, nous avons simulé cinq scénarios de politiques économiques et analysé l’impact de trois d’entre elles. Les résultats de nature macroéconomique ou sectorielle sont alors déduits et analysés avec une attention particulière sur les conséquences en matière de pauvreté et d’inégalité à différents niveaux : national, urbain et rural. Les résultats montrent qu’une politique qui mettrait en avant le secteur du tourisme domine toutes les autres et à presque tous les niveaux. Ceci nous semble d’une importance capitale pour les autorités marocaines qui ont déclaré de façon très explicite que ce secteur est au centre de leur stratégie de développement en visant un nombre de dix millions de touristes d’ici 2010. Des analyses plus profondes et plus spécifiques relatives à cette stratégie seraient certainement nécessaires pour affiner ces résultats.


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Notes

[1]

Les auteurs remercient l’OCDE pour son appui financier, ainsi que le Centre de recherche pour le développement international (CRDI), Ottawa, Canada, dans le cadre du projet MIMAP-Maroc et la Banque mondiale.

[2]

Institut national de statistique et d’économie appliquée, Rabat, Maroc.

Atouhami@ insea. ac. ma

[3]

GREDI, Université de Sherbrooke, Canada. dorothee. boccanfuso@ usherbrooke. ca

[4]

GREDI, Université de Sherbrooke, Canada. luc. savard@ usherbrooke. ca

[5]

Les chiffres officiels sur la pauvreté et les inégalités au Maroc sont obtenus à partir d’une approche basée sur un critère de bien-être : la dépense de consommation par personne.

[6]

Nous ne revenons pas sur les éventuelles différences méthodologiques entre les opérations et enquêtes qui ont produit ces résultats, ni sur les effets probables de leurs dates de référence.

[7]

Pour une revue intéressante, le lecteur peut consulter Hertel et Reimer (2005).

[8]

Pour des recherches futures, il serait souhaitable d’améliorer cette partie du modèle.

Les marchés des facteurs (travail et capital) pourraient être désagrégés, des situations de chômage pourraient être introduites et il conviendrait de trouver des matrices de liaisons avec les revenus des ménages.

[9]

Le système d’équations de ce modèle est disponible pour consultation.

[10]

Cette matrice est disponible pour consultation.

[11]

Des algorithmes et des programmes GAMS ont été écrits pour assurer toute la cohérence comptable à la MCS numérique base du modèle multi-ménages. Plusieurs critères à optimiser ont été essayés, dont ceux dits d’entropie. Ces programmes GAMS sont aussi disponibles pour consultation.

[12]

Ces taux ont été calculés par les services du Ministère du Commerce extérieur à partir de leurs bases de données et nous ont été personnellement communiqués. Ils ne reposent pas sur la même nomenclature ni sur les mêmes références comptables de la MCS base du modèle. Des ponts de conciliation ont été alors construits. Les taux effectifs de 2005 ne sont bien sûr pas encore disponibles. Ces taux sont disponibles pour consultations.

[13]

Ces simulations ont été retenues par une équipe d’experts sous la direction de Jeff Dayton-Johnson du Centre de développement de l’OCDE, dans le cadre d’un projet sur la cohérence des politiques de développement.

[14]

Les mesures de pauvreté utilisées sont celles proposées par Foster, Greer, et Thorbecke (1984) (FGTα). L’indice numérique de pauvreté est obtenu lorsque α = 0. Lorsque α = 1, il s’agit de l’indice de profondeur de la pauvreté et α = 2 donne l’indice de sévérité de la pauvreté.

[15]

Les différences entre les données officielles et le tableau sont dues à plusieurs éléments.

Les premières sont calculées sur les données brutes et non ajustées à la taille des ménages. Celles du tableau sont calculées sur les données relatives à la dépense par tête dans les ménages.

Résumé

Français

Depuis plusieurs années, le Maroc s’est inscrit dans une nouvelle dynamique de politiques économiques dont la libéralisation et l’attraction des investissements directs étrangers dans plusieurs secteurs d’activité. Quels impacts économiques et sociaux attendre de ces choix ? Cet article, basé sur un modèle d’équilibre général calculable micro-simulé de l’économie marocaine, permet de conclure qu’une politique favorisant le secteur du tourisme serait dominante. Résultat important, puisque les autorités marocaines ont déclaré de façon explicite que ce secteur est au centre de leur stratégie de développement et de réduction de la pauvreté en visant un nombre de dix millions de touristes d’ici 2010.

Mots-clés

  • modèle d’équilibre général calculable
  • micro-simulation
  • pauvreté
  • inégalités
  • Maroc

English

Economic policies, poverty and inequality in Morroco : A CGE microsimulation analysis
For several years, Morocco joined a new dynamics for the design of economic policies among which trade liberalization and foreign direct investments (FDI) incentives. The various dimensions of the economic and social impact of these policies must be quantified and analyzed. In this article, we apply a microsimulation computable general equilibrium model framework to analyze the above mentioned reforms on the Moroccan economy. Our results show that FDI in the tourism sector is the most beneficial. This result is important since policy makers in Morocco have targeted this sector explicitly for their development and poverty reduction poverty strategies.

Keywords

  • computable general equilibrium
  • micro-simulation
  • poverty
  • inequality
  • Morocco

Plan de l'article

  1. 1. ÉVOLUTION DE LA PAUVRETÉ ET DE L’INÉGALITÉ AU MAROC
  2. 2. DESCRIPTION THÉORIQUE ET BASE COMPTABLE DU MODÈLE
    1. 2.1 La structure générale du modèle
    2. 2.2 Le cadre comptable et la résolution du modèle
  3. 3. PRÉSENTATION DES RÉSULTATS DES SIMULATIONS
    1. 3.1 Les scénarios simulés
    2. 3.2 Description des résultats macro-économiques et sectoriels
    3. 3.3 L’analyse de la pauvreté et des inégalités
  4. CONCLUSION

Pour citer cet article

Abdelkhalek Touhami, Boccanfuso Dorothée, Savard Luc, « Politiques économiques, pauvreté et inégalités au Maroc : analyses en équilibre général micro simulé », Mondes en développement, 4/2009 (n° 148), p. 99-118.

URL : http://www.cairn.info/revue-mondes-en-developpement-2009-4-page-99.htm
DOI : 10.3917/med.148.0099


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