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1 Face aux récentes crises économiques et financières, et aux mesures d’austérité mises en œuvre, les actions de long terme engagées par la société civile mondiale amènent à progressivement s’interroger sur le rôle de l’économie sociale et solidaire (ESS) comme moyen de lutter contre les conséquences sociales négatives qui en résultent. En 2012, la France a réaffirmé, à travers son nouveau gouvernement, l’attachement porté à ce secteur dynamique, empreint de valeurs humaines, qui demeure fortement intégré à l’économie réelle puisqu’il assure plus de 10 % des emplois nationaux [4]. Le premier gouvernement issu de la nouvelle législature socialiste a nommé un ministère délégué à l’ESS chargé de sa promotion nationale et internationale.

2 Le commerce équitable, un mouvement impliquant des acteurs sociaux, tant au Nord qu’au Sud, est sans doute une des formes les plus connues et les plus pratiquées de l’économie solidaire. La France l’a accompagné, depuis le début des années 2000, dans son développement et son changement d’échelle par ses consommateurs, sa société civile, et ses entreprises, avec un appui souvent indirect de son gouvernement. Le commerce équitable propose, à travers un nouveau partenariat commercial construit sur des règles plus solidaires, d’apporter des changements dans les pratiques du commerce international conventionnel. Il mène, dans ce but, des campagnes de sensibilisation régulières. S’appuyant sur la recherche d’une plus grande équité dans le rapport commercial, cette forme d’action collective vise en priorité à améliorer les conditions de vie de petits producteurs pauvres et de producteurs marginalisés des pays du Sud. Au cœur de l’acte d’achat, équitable et solidaire, qui se déroule dans le Nord se trouve une idée forte : « la liberté de choisir » un paquet de café, ou tout autre produit, du seul fait qu’il dispose d’une caractéristique sociale particulière, qui est celle de « pouvoir faire du bien » dans le Sud. Dans ce cadre, la « liberté de choix » qui en résulte devient une liberté positive, qui se trouve être aussi un pilier de l’approche par les capabilités, telle que pensée par l’économiste A. Sen à partir du début des années 1980 (Sen, 1980).

3 Dans ce contexte, la question qu’aborde cet article est la suivante : l’approche par les capabilités peut-elle fournir un instrument d’analyse adéquat pour l’économie solidaire [5], et à quelles conditions ? Ceci est d’autant plus important que c’est cette même approche par les capabilités qui valide le développement humain durable, défini comme le renforcement équitable des capabilités individuelles, au sein d’une même génération ou entre générations successives. Autrement dit, que faudrait-il faire pour que l’approche par les capabilités, et le développement humain qui l’accompagne, puissent offrir respectivement la démarche analytique et le cadre conceptuel que requiert l’économie solidaire ?

4 La première partie de l’article montre que, malgré l’établissement de quelques passerelles au cours des années 2000, la pratique du commerce équitable, d’une part, et l’approche méthodologique des capabilités, d’autre part, se sont ignorées mutuellement. Ce qui amène d’ailleurs à se demander s’il n’y a pas une difficulté particulière pour les acteurs du commerce équitable – et, plus généralement, pour ceux de l’économie solidaire – à relier leurs actions à l’approche par les capabilités, les deux visant pourtant à agir dans le sens d’une plus grande justice sociale. Dans une deuxième partie, nous montrerons, suivant en cela les propres réflexions d’A. Sen, pourquoi l’approche par les capabilités, dans sa forme originelle, demeure incomplète en termes de théorie de la justice, notamment lorsque l’on veut caractériser le style de développement que propose l’économie solidaire. Il faut, en effet, en étendre les références éthiques en considérant certaines formes de responsabilité particulières, notamment la responsabilité prospective, et de capacité d’action, comme l’agencéité collective. Dans une troisième partie, nous proposons, pour concrétiser cette extension, de faire appel au concept d’« action collective individualisée » développé par Micheletti en 2003. Ce concept permet d’introduire la dimension collective dans l’approche par les capabilités, et d’en faire une théorie de la justice sociale plus adaptée aux réalités de l’économie solidaire. Nous conclurons en mettant en exergue le bénéfice que le commerce équitable et l’économie solidaire, peuvent retirer d’une association avec l’approche par les capabilités, une fois celle-ci renforcée par la prise en compte de la responsabilité a priori et de l’agencéité collective, ce qui est important dans un contexte où la montée des technologies de l’information et de la communication (TIC) accroît les possibilités de connaissance et d’échange des différents acteurs concernés par ces démarches alternatives (Dahmani, 2013).

1. COMMERCE ÉQUITABLE ET APPROCHE PAR LES CAPABILITÉS : DES ANNÉES D’IGNORANCE MUTUELLE

5 Malgré l’absence d’une définition officielle qui aurait permis de mieux cerner ce qu’est le commerce équitable, plus d’un demi-siècle de pratiques, de 1945 au début des années 2000, a cependant permis aux principales organisations internationales concernées d’élaborer une définition informelle pertinente (cf. encadré n°1).

6 Le principal défaut d’une telle définition, qui se réfère uniquement à la pratique du commerce équitable, est la possibilité d’interprétations multiples – et donc d’un certain opportunisme – qu’elle permet. Malandain et al. (2008) ont ainsi recensé près d’une trentaine de systèmes de garantie liés au commerce équitable, ce qui suppose, au moins, une trentaine de représentations sociales de celui-ci. Néanmoins, bien que largement différenciées, toutes ces démarches, qui se présentent comme une pratique du commerce équitable, font référence à l’acte d’achat et au soutien du consommateur du Nord.

7 En effet, comme le signale la définition FINE évoquée plus haut, on attend du consommateur du Nord qu’il fasse le choix d’acheter un paquet de café, ou un tout autre produit issu du commerce équitable, non seulement pour les caractéristiques propres à ce bien, mais aussi, en acceptant de payer plus cher pour une caractéristique supplémentaire d’ordre social, celle de « pouvoir faire du bien ». Toute la démarche de sensibilisation vise à transformer cette propension à acheter une qualité sociale en un acte d’achat d’un bien qui coutera en moyenne de 5 à 15 % plus cher. Pour le producteur au Sud, cet acte d’achat solidaire lui permettrait de pouvoir choisir de rester producteur et de ne pas avoir à quitter sa terre pour améliorer son revenu et sa qualité de vie.

Encadré 1 : Définition informelle du commerce équitable

« Le commerce équitable s’appuie sur un partenariat commercial, fondé sur le dialogue, la transparence et le respect, dont l'objectif est de parvenir à une plus grande équité dans le commerce mondial. Il contribue au développement durable en offrant de meilleures conditions commerciales et en garantissant les droits des producteurs et des travailleurs marginalisés, tout particulièrement au Sud de la planète. Les organisations du commerce équitable, soutenues par les consommateurs, s’engagent activement à soutenir les producteurs, à sensibiliser l’opinion, et à mener campagne en faveur de changements dans les règles et pratiques du commerce international conventionnel » (FINE [6], 2001, in PFCE, 2006).

8 À cet effet, des messages d’incitation sont régulièrement promus par les organisations du commerce équitable, comme par exemple : « Derrière un produit, il y a toujours un producteur, une famille », « Votre achat a des impacts sur les conditions de vie de centaines de milliers de producteurs malgré les milliers de kilomètres de distance séparant consommateurs et producteurs » (Max Havelaar France, 2012) [7]. Les fondateurs du commerce équitable réalisent, également, des études d’impact régulières et mettent l’accent sur l’importance de chaque achat, et surtout sur la portée de l’action collective réalisée à travers ce nouveau type de partenariat commercial : « Loin de se limiter aux seuls aspects économiques (rémunération, prix), le commerce équitable apporte un soutien plus global aux producteurs et aux organisations de producteurs » (Artisans du monde, 2014). Dans les faits, la notoriété du commerce équitable auprès des consommateurs français s’avère être en progression continue. En 2009, il n’y avait que 9 % des Français qui n’avaient pas entendu parler du commerce équitable, alors qu’ils étaient 91 % en 2000 (IPSOS, 2009).

1.1 La montée en puissance du commerce équitable

9 Selon les associations de consommateurs agréées réunies au sein du Comité consommation de l’Association française de normalisation, le début des années 2000 a été fortement marqué par les débats autour de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) avec les ateliers de travail sur l’ISO 26000. C’est dans ce contexte que l’attention a été portée sur le commerce équitable et sur les démarches qui ont mis en valeur le soutien d’un nouveau type de consommateur : « le consom’acteur » (INC, 2006), qui demeure un consommateur mais pour lequel on insiste sur sa liberté de choix et les conséquences de ses choix. Ce concept de « consommateur responsable » se diffuse largement, ses pratiques sont alors étudiées et analysées, tant par les praticiens que par les chercheurs.

10 En France, au sein de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) du ministère de l’Économie, ministère de tutelle du consommateur, se pose officiellement la question de savoir si le consommateur-acteur responsable est effectivement capable de réformer le système commercial traditionnel. Si les éléments de réponse restent très mitigés à ce sujet, il est admis, dès 2003, que le commerce équitable doit faire partie intégrante de la Stratégie nationale de développement durable française (SNDD) au titre des modes de production et de consommation durables. C’est dans ce contexte qu’on enregistre une forte croissance des marchés qualifiés d’éthiques, le marché équitable étant l’un des plus dynamiques (Krier, 2005).

11 Ce développement du commerce équitable, et de son institutionnalisation, s’inscrit, en fait, dans la montée en puissance d’un mouvement plus vaste décrit sous le vocable d’économie solidaire. Cette dernière recouvre un large éventail de projets qui peuvent avoir des objectifs économiques (production, consommation, échange), sociaux (éducation, santé, emploi), culturels (culture et identité, tradition et affaires religieuses), politiques, etc. Elle est présentée comme un ensemble d’initiatives dont le fonctionnement et les activités sont fondés sur un principe de solidarité et d’utilité sociale (CEDEF, 2014). Elle s’attaque aux grands défis, sociaux et environnementaux du monde actuel par la recherche de solutions innovantes sur les plans tant économique, que social, culturel ou technologique, comme c’est le cas des fonds éthiques, de l’épargne solidaire, du tourisme solidaire, du microcrédit et de la micro-assurance, des actions environnementales de développement durable, de la responsabilité sociale des entreprises, de la défense des groupes indigènes ou minoritaires, de l’entrepreneuriat social, etc.

12 Ce sont là autant d’initiatives constituant le domaine d’intervention de l’économie solidaire qui retracent des actions collectives issues de l’interaction sociale entre catégories de personnes différentes. Un principe de réciprocité, ou de partenariat, tel que défini par l’anthropologue et économiste K. Polanyi (1944) s’instaure entre elles et anime toutes ces relations sociales. Le commerce équitable s’inscrit dans l’économie solidaire et en représente l’une des plus importantes initiatives. De ce fait, les discours et les pratiques du commerce équitable comme de l’économie solidaire ont pour objectif d’agir en faveur d’une plus grande justice sociale. Et, pour les acteurs sociaux du commerce équitable, la priorité est mise à l’amélioration des conditions de vie des petits producteurs pauvres ou marginalisés des pays du Sud.

13 Or, cette recherche d’une plus grande justice sociale se trouve aussi être au fondement de l’approche méthodologique par les capabilités, telle que défendue par l’économiste A. Sen, devenu Prix Nobel en 1998 pour ses travaux sur le choix social, la pauvreté et l’économie du développement. Nombreux sont ses travaux sur la question des inégalités (Sen, 1980), la question de la liberté de choix pour les plus pauvres (Sen, 1999), la question de la justice et de l’équité (Sen, 2009).

1.2 L’affirmation de l’approche par les capabilités

14 Parallèlement à la montée en puissance du commerce équitable et de l’économie solidaire, le début des années 2000 a été un moment clé pour la promotion mondiale de l’approche par les capabilités (capabilities), qui avait donné naissance au début des années 1990 au courant du développement humain durable (PNUD, 2005).

15 La capabilité va au-delà de la capacité, ou compétence, car elle retrace, non seulement ce qu’un acteur peut effectivement faire (c'est-à-dire sa capacité actuelle) mais aussi ce qu’il pourrait réaliser s’il le souhaite dès lors que l’opportunité lui en est donnée (autrement dit sa capacité potentielle). La notion de capabilité débouche donc sur la possibilité de choix entre différentes alternatives et retrace l’éventail des possibilités qu’un acteur est, ou serait, capable de faire ou d’être. Parmi ces alternatives, certaines sont effectivement réalisées, et donc observables, alors que d’autres restent au niveau du choix potentiel et ne peuvent être estimées que par induction statistique. La capabilité retrace ainsi le niveau de « liberté de choix » d’un acteur parmi les différentes alternatives de réalisations qui s’offrent à lui (Bonvin et Farvaque, 2008).

16 Cette notion de capabilité s’inscrit dans le raisonnement économique au travers d’un algorithme reliant les ressources aux capabilités. Chaque acteur utilise la dotation en ressources (biens, actifs, etc.) dont il dispose pour la transformer en une série de fonctionnements, effectifs comme potentiels. L’ensemble des divers fonctionnements que cet acteur peut effectivement, ou potentiellement, réaliser exprime sa capabilité (par exemple, aller chercher de l’eau, devenir médecin ou médiateur, participer à la vie collective ou animer une association). Une analyse économique conduite en ces termes demande alors de recueillir des informations sur les caractéristiques des personnes, leurs dotations, les contraintes et les opportunités rencontrées, et la façon dont elles vont convertir leurs dotations en fonctionnements. Dans ce cadre théorique établi par A. Sen (1985), on raisonne sur une « économie d’acteurs capables » (Giraud et Dubois, 2008, 4).

1.3 Quelles passerelles entre le commerce équitable et l’approche par les capabilités ?

17 Le début des années 2000 a vu l’implication de deux institutions françaises, le ministère des Affaires étrangères et européennes (MAEE) et l’Agence française de développement (AFD), tant dans la promotion de la pratique du commerce équitable que pour la vulgarisation francophone de l’approche par les capabilités.

18 En effet, c’est au cours de cette période, et précisément à l’issue du séminaire intergouvernemental sur le développement durable de novembre 2002, que le commerce équitable a été reconnu comme faisant partie intégrante de la stratégie du gouvernement en matière d’actions à l’international, ce qui a permis la mobilisation du Fonds de solidarité prioritaire (FSP) [8] pour le commerce équitable. Plus concrètement, la Direction générale de la Coopération internationale pour le développement du MAEE, en étroite collaboration avec la Plate-forme pour le commerce équitable, a mis en place un projet d’appui au développement de la filière du commerce équitable pour un montant global de 5,6 millions € du FSP. Les derniers décaissements du projet FSP ont eu lieu au cours de l’année 2008. Le relais a ensuite été pris par l'AFD, banque de développement française, qui a instruit un projet d'appui au coton équitable en Afrique de l'Ouest dans la poursuite des actions initiées par le FSP, afin de le faire changer d'échelle. Un nouveau projet, d’un montant de 4,7 millions €, a été mis en œuvre (Béville, 2008).

19 Au même moment, en 2005, le MAEE et l’AFD ont soutenu l’organisation en France, à l’UNESCO, de la deuxième Conférence internationale sur l’approche par les capabilités. Cette conférence, montée par les chercheurs du Centre d’économie et d’éthique pour l’environnement et le développement (UMR 063 UVSQ/IRD) et de l’association Human Development and Capability Association (HDCA) a réuni près de 400 personnes et accueilli comme principaux intervenants le prix Nobel A. Sen, la philosophe M. Nussbaum et le sociologue A. Touraine. La définition de l’approche se vulgarise, le lien avec le développement et le développement humain est établi dans la langue française, montrant que l’approche par les capabilités vise bien à promouvoir la liberté, afin de développer et de renforcer la responsabilité des acteurs, de promouvoir l'équité dans un contexte donné et, enfin, de reconnaître l'hétérogénéité, la diversité, la vulnérabilité des acteurs pouvant être en relations (Makkaoui et Dubois, 2010).

20 Ainsi présentée, l'approche par les capabilités s’avèrerait être pleinement compatible avec la vision éthique exprimée par l'économie solidaire, et le commerce équitable en particulier, ouvrant la voie à un nouveau style de développement. Pourtant, le lien ne paraît pas si évident pour les acteurs impliqués dans le commerce équitable, … si bien que la pratique du commerce équitable et l’approche par les capabilités continuent à s’ignorer mutuellement et à poursuivre de manière séparée leur rayonnement respectif.

21 Ce contexte nous amène à nous demander s’il n’y a pas une difficulté pour des acteurs du commerce équitable – et de l’économie solidaire en général – à relier leurs actions à cette approche méthodologique qui vise tout autant à agir en faveur d’une plus grande justice sociale, ce qui voudrait dire que l’approche par les capabilités ne rend pas bien compte de l’essence du commerce équitable et de l’économie solidaire dans son ensemble. En nous inspirant des réflexions fréquentes d’A. Sen lui-même sur l’incomplétude de son approche concernant une théorie générale de la justice, nous allons examiner dans quelle mesure il est possible de dépasser cette incomplétude en étendant les propriétés de l’approche par les capabilités.

2. ÉTENDRE L’APPROCHE PAR LES CAPABILITÉS COMME FONDEMENT D’UNE THÉORIE DE JUSTICE SOCIALE

22 Faisant référence aux travaux de Rawls (1984 et 1971), A. Sen a toujours reconnu le caractère incomplet de sa théorie de la justice, ce qui a le mérite de permettre des possibilités d'innovation au sein du cadre qu'il a lui-même établi (Ballet, Dubois et Mahieu, 2009). En ce qui concerne le commerce équitable, il nous est possible de montrer que cette incomplétude se traduit par l’incapacité de l’approche par les capabilités, du moins dans sa forme originelle, à rendre parfaitement compte du style de développement qu’exprime le commerce équitable comme initiative appartenant à l’ensemble de l’économie solidaire.

23 Dans le cadre du commerce équitable, il nous faut, en premier lieu, prendre en compte le changement de comportement du consommateur. Le consommateur soutient-il la démarche proposée par le commerce équitable ? Quel sens donne-t-il à son acte d’achat d’un produit dit équitable ? Autrement dit, les principes issus des valeurs qui ont motivé les fondateurs du commerce équitable sont-ils bien perçus et acceptés par le consommateur ?

24 Pour répondre à ces questions, nous nous proposons de nous référer aux pratiques du commerce équitable pour en tirer des enseignements utiles. Nous nous appuierons donc sur l’analyse des spécialistes des tendances d’opinion et sur les résultats de leurs recherches dans ce domaine.

2.1 Que révèle le développement du commerce équitable ?

25 Chanteau (2008), reprise dans Randrianasolo (2010), met en exergue l’existence d’une diversité de pratiques du commerce équitable pour faire face aux différentes formes d’inégalités économiques. Cependant, en considérant le cadre de l’économie de marché comme structure institutionnelle de référence, l’auteur parvient à identifier un dénominateur commun à toutes ces pratiques qu’elle formule de la manière suivante : « le commerce équitable s’est construit comme une forme d’action collective instituant des règles de justice sociale visant à l’amélioration prioritaire du sort des plus pauvres dans le rapport commercial » (Randrianasolo, 2010, 104). Il est alors intéressant de noter que ce principe qui, de fait, s’érige en dénominateur commun, a été transmis à l’ensemble des consommateurs français et semble bien accepté par eux. L’institut de sondage IPSOS (2008) observe que la notoriété et le montant de l’achat de type équitable sont en progression. Cet achat, certes, apparaît au regard des consommateurs comme une bonne action, mais pas uniquement. IPSOS montre que 66 % des français se sentent surtout proches des valeurs qui sont véhiculées par le commerce équitable car elles sont fondées sur l’idée de justice sociale et économique à l’égard des petits producteurs pauvres ou marginalisés de pays du Sud, y compris émergents. Ainsi, l’acte d’achat d’un produit issu du commerce équitable peut être présenté comme l’expression d’une capacité à contribuer individuellement à l’effort collectif d’amélioration prioritaire du sort des producteurs marginalisés au Sud.

26 Ce premier enseignement, propre au commerce équitable, rejoint les résultats des recherches effectuées en matière d’économie solidaire (Dubois et Lasida, 2010 ; Draperi et Fremeaux, 2006). En effet, les pratiques de l’économie solidaire sont aussi des réponses aux urgences du monde, que celles-ci soient d’ordre humanitaire, écologique, ou de justice sociale. De plus, l’économie solidaire fonctionne au sein d’un univers très hétérogène, car fortement mondialisé, où l’on est rarement « entre égaux solidaires pour agir », comme c’est le cas avec l’économie sociale des coopératives et mutuelles, mais où il faut plutôt « agir ensemble de manière solidaire et comme des égaux, tout en étant fortement différents ». On cherche à respecter la question de la différence entre personnes tout en se référant à un cadre égalitaire. Dans un tel contexte, le principe de réciprocité, qui fonde l’économie solidaire, devient un principe de partenariat qui s’appuie sur des critères éthiques particuliers : la responsabilité vis-à-vis des plus vulnérables, la recherche de l’équité et la reconnaissance de la différence.

27 L’économie solidaire, en recherchant le bien commun des différents partenaires, privilégie alors l’intérêt général sur l’intérêt de chaque groupe partenaire, ce dernier n’étant considéré que comme un groupe d’égaux solidaires. Et dans ce contexte, les valeurs de l’économie solidaire complètent les valeurs classiques de l’économie sociale qui sont la liberté, l’égalité, et la solidarité. On peut ainsi avancer pour tout consommateur, comme pour tout citoyen qui participe à une pratique solidaire, que sa liberté se double de la responsabilité avant l’action, la lutte contre les inégalités à laquelle il participe fait appel à l’équité, et la solidarité dont il fait preuve intègre sa reconnaissance de l’autre (Dubois, 2009). Ces enseignements de l’économie solidaire, que l’on retrouve dans le commerce équitable, offrent des possibilités d’innovation permettant d’élargir la vision de l’approche par les capabilités, ceci afin de mieux intégrer l’essence même du style de développement que préconise le commerce équitable et l’économie solidaire.

2.2 Étendre les références éthiques à la responsabilité prospective et à l’agencéité collective

28 En nous appuyant sur les références éthiques propres à toute pratique solidaire, nous pouvons, en premier lieu, examiner la question de la responsabilité qui sous-tend le consommateur de produits issus du commerce équitable.

29 Le commerce équitable met en relation un producteur du Sud (pauvre et donc ayant plus de risque d’être exploité par autrui) et un consommateur du Nord qui a un pouvoir d’achat élevé, et qui se trouve appelé à reconnaître ce producteur à travers le fait qu’il produise un bien qui peut être commercialisé sur des bases éthiques. Ne pouvons-nous pas rapprocher cette relation éthique, ce rapport à l’autre – même absent car se situant dans des environnements géographiques, culturels, etc., lointains – à la vision du philosophe Levinas : « … c’est dans ce face à face avec le visage de l’autre qu’advient la relation éthique. Une relation avec un autrui qui n’est pas un alter ego, c’est-à-dire un autre moi-même, mais un soi qui est différent de moi » ? Surtout qu’une autre pensée de Levinas précise que cette relation éthique n’est pas ancrée dans la nature même de l’homme, mais qu’elle demande une action volontaire (Paillé, 1999). Dans le cadre du commerce équitable, cela justifie théoriquement l’effort de sensibilisation soutenu qui est effectué par les organisations du commerce équitable, à travers la mobilisation de leurs bénévoles lors de multiples manifestations, et à travers les témoignages des producteurs du Sud postés sur leurs sites Web.

30 Même si l’éthique ne peut pas être considérée comme un sentiment ancré dans l’être humain, la notion de responsabilité a été associée, depuis Kant, à la définition même de l’être humain libre. En ce sens, la vision la plus fréquente est celle de la responsabilité rétroactive. C’est une responsabilité que nous devons assumer en fonction de nos actes passés et des conséquences qu’ils ont entraînées. Selon cette figure, si l’être humain n’agit pas, on ne peut lui imputer de responsabilité a posteriori (Métayer, 1997). Or, en 1979, le philosophe H. Jonas a mis en exergue une autre forme de responsabilité, qui n’est pas consécutive à un acte passé, mais qui préexiste à cet acte et peut même être à la source de cet acte. Elle commande l’acte à accomplir en posant l’acteur correspondant comme responsable de cet acte a priori. Autrement dit, son analyse distingue la responsabilité attachée à nos actes passés, ou responsabilité rétroactive, de la responsabilité à l’égard de ce qui est à faire et qui dépend de nous, qu’il dénomme responsabilité prospective. Ce qui fonde cette responsabilité c’est qu’un être vivant se trouve dans notre sphère d’influence et que son sort dépend directement de nous, soit parce qu’il a besoin de nous, soit parce qu’il est menacé par nos actions. C’est la vulnérabilité et la fragilité de cet être qui engage notre responsabilité (Métayer, Ibid.). Dans le cas du commerce équitable, et de l’économie solidaire dans son ensemble, on peut constater que tous les éléments permettant d’invoquer l’éthique de la responsabilité sont réunis. Autrement dit, pour reprendre les termes de Métayer, on peut avancer que c’est la vulnérabilité et la fragilité du producteur du Sud qui engage, dans le cadre d’une relation éthique, la responsabilité du consommateur du Nord, ce dernier pouvant influer sur les conditions de vie du premier par sa façon de consommer. Dans ce cas, la responsabilité prospective suppose que le consommateur ait un pouvoir d’action dans ce sens et qu’il choisit de l’exercer à bon escient. C’est exactement le statut que lui confère, par définition, le commerce équitable (Randrianasolo, 2006).

31 Au vu de ces éléments, la difficulté de relier la pratique du commerce équitable à l’approche par les capabilités vient de ce qu’effectivement cette dernière ne prend pas en compte, du moins de manière explicite dans les écrits d’A. Sen, cette forme de responsabilité prospective, ou a priori. En matière de responsabilité, A. Sen traite essentiellement de la dimension rétrospective en ne considérant que les conséquences a posteriori (ou ex post) des actions de l'agent autonome (Sen, 1999). Il privilégie, de fait, la démarche conséquentialiste car l’évaluation des conséquences ex post d’une action est bien plus simple que l’identification et l’estimation ex ante de ses conséquences probables, voire plausibles.

32 La prise de conscience de cette responsabilité a priori peut amener l’agent à décider de limiter volontairement sa propre liberté afin de mieux satisfaire à ses obligations morales (Ballet et al. 2007). Par exemple, il ne consommera plus certaines catégories de produits qui ont pour effet d’accroître la pollution de la planète ou l’exploitation de certaines catégories de personnes. La liberté de choix de l'agent doit alors inclure la possibilité de réduire sa propre capabilité pour tenir compte de ses obligations, et donc de sa responsabilité envers les autres acteurs présents ou futurs. Ce qui signifie que la capabalité, capacité effective et potentielle de s'auto-contraindre, exprimant la responsabilité a priori de l’agent face à ses obligations sociales, doit être introduite dans l’approche par les capabilités afin de pouvoir analyser correctement le cas du commerce équitable, et plus généralement, celui de l’économie solidaire. Pour P. Ricoeur (2004) une telle capabilité est caractéristique de la personne même, et permet de la définir comme agent pleinement responsable. Ceci conduit à préférer la notion de personne, plutôt que celle d’agent, dans le cadre d’une approche étendue des capabilités (Ballet et al., 2007).

33 Le commerce équitable met en œuvre un ensemble d’acteurs (producteurs, consommateurs, entreprises, organisations du commerce équitable, acteurs de développement, …) qui sont reliés entre eux par un partenariat commercial et par la défense de valeurs communes. Le dynamisme du marché équitable a conduit ses fondateurs à mettre en œuvre différents systèmes de garantie. Aussi, deux principaux types de labellisation s'appliquent, respectivement, aux produits et aux organisations. Le commerce équitable fait appel à une capabilité spécifique qu’est la transparence, conformément à l’objectif de respect des intérêts des parties prenantes. Mais au-delà, le fonctionnement de ce type de partenariat commercial recouvre une démarche où l’agencéité collective, définie par Ibrahim (2006) comme la capacité d’agir collectivement vers un objectif partagé pour un groupe donné, s’exerce pratiquement. Il y a là un exercice de liberté humaine par lequel un groupe, ou une communauté, cherche de manière collective à atteindre un objectif qui va au-delà des intérêts individuels des membres du groupe. Dans ce cadre, la démarche commerciale prend en compte les questions d’inégalités et de justice sociale face aux intérêts d’un ensemble de producteurs du Sud en veillant à privilégier les plus pauvres, et l’exercice de cette agencéité collective engendre de nouvelles capabilités, dites collectives, car associées au groupe correspondant (Stewart, 2005). Il convient d’ailleurs de noter que ces capabilités ne correspondent pas strictement à la somme des capabilités des individus du groupe concerné, mais qu’elles peuvent être d’un niveau supérieur (en cas d’entente, d’alliances, d’esprit de corps, ...) ou inférieures (en cas de mésentente, de conflit, de fracture sociale, ...) en fonction de la qualité et du niveau des interactions sociales. Elles ne peuvent être atteintes qu’à travers l’action collective. Les acteurs du commerce équitable s’inscrivent bien dans un processus d’« agir solidaire ».

34 Le cadre actuel de l’approche par les capabilités aborde d'une manière très limitée toutes ces questions relatives à l’agencéité collective. A. Sen (1999) reconnaît que les interactions sociales entre les agents peuvent générer des capabilités particulières qu’il dénomme « capabilités socialement dépendantes ». Cependant, il ne va pas plus loin dans son analyse. En conséquence, il ne traite pas du processus par lequel une capabilité collective peut être constituée à partir de la combinaison de capabilités individuelles et de capabilités sociales. Et, de ce fait, il n’examine pas le lien qui pourrait être mis en valeur entre la capabilité collective, l’agencéité collective, et l'action collective (Dubois et al., 2008 ; Ibrahim, 2006). On voit ainsi que les deux aspects de la responsabilité a priori des agents face à leurs libertés de choix et d’action, d’une part, et de la capacité d’action collective des agents, en s’appuyant sur les agencéités individuelles ou l’agencéité collective, ne sont pas explicitement pris en compte par l’approche des capabilités, du moins dans sa version originelle, d’autre part. Ils constituent en quelque sorte des ‘incomplétudes’ dans la pensée de A. Sen ouvrant, cependant, autant de perspectives pour une extension de l’approche par les capabilités vers une dimension plus collective (Ballet et al., 2009).

3. PREMIÈRES PISTES DE RÉSOLUTION DES INCOMPLÉTUDES

35 Des éléments de réponse à cette prise en compte de la responsabilité a priori et de l’agencéité collective ont commencé à apparaître au cours des années 2000, notamment à travers les nouvelles pratiques de consommation issues du commerce équitable. C’est plus particulièrement le cas de la pratique d’actions collectives individualisées, qui bénéficie d’une accessibilité plus rapide à l’information, grâce à l’apport des technologies d’information et de communication (TIC).

3.1 Le concept d’« action collective individualisée »

36 D’un point de vue théorique, la consommation de produits issus du commerce équitable peut être considérée de plusieurs manières : d’abord, comme une consommation responsable visant à atténuer les conséquences négatives du fait de consommer (Bécheur et Toulouse, 2008) ; ensuite, sous la forme d’un consumérisme politique qui, s’exprimant de manière positive à travers le « buycott », privilégie l’achat volontaire de certains produits particuliers (Micheletti, 2003). Ce dernier point insiste sur le rôle politique du consommateur et s’avère être le plus avancé en termes de formalisation de la prise en compte de la responsabilité a priori et de l’agencéité collective. Dans cette forme positive de consommation, le consommateur-citoyen ne s’adresse plus directement à la sphère politique, mais plutôt au marché.

37 Le consumérisme politique est défini par Micheletti comme « une action menée par des personnes qui effectuent un choix parmi différents produits ou producteurs, avec l’objectif de modifier des pratiques de marché ou des pratiques institutionnelles auxquelles ils s’objectent. Ces choix reposent sur des attitudes et des valeurs reliées à des enjeux de justice, d’équité ou à des enjeux non économiques qui concernent le bien-être personnel et familial et sur une évaluation éthique et politique des pratiques des entreprises et des gouvernements » (Gendron et al. 2006, 4). Le consumérisme politique contribue à la création de ponts entre les divers groupes de la société et au rassemblement des individus ayant les mêmes convictions. Et pour Micheletti, cette formation de liens et de ponts constitue deux formes de capital social dont la conséquence peut aller jusqu’à l’émergence de nouvelles institutions où les citoyens peuvent poursuivre leurs propres intérêts et les intérêts publics.

38 L’intérêt que nous portons à cette forme positive de consommation tient à sa capacité à mieux rendre compte de l’évolution de la consommation dans un monde de plus en plus interconnecté. En effet, l’auteur montre que la spécificité du consumérisme politique réside essentiellement dans l’individualisation de l’action collective et, en cela, il s’oppose à l’action collective traditionnelle, bien plus collectiviste. Il permet surtout au consommateur-citoyen de ne pas chercher à se réfugier dans une sphère politique préfabriquée où les leaders représentent ses intérêts, mais plutôt de créer son propre chez-lui politique, conférant à son acte de consommation un statut d’activisme de tous les jours. L’action collective individualisée s’appuie sur un réseau certes plus lâche et plus diffus, mais très actif. Cet état du réseau, plus lâche et plus diffus, tel que l’évoque l’auteur, est le fait de la majorité des réseaux consuméristes qui se sont développés avec l’avènement des TIC, notamment d’Internet.

3.2 Une information plus accessible qui nourrit la responsabilité a priori et l’agencéité collective

39 L’avènement d’Internet offre de nouvelles possibilités d’action au consommateur souhaitant contribuer à l’amélioration des conditions de vie des producteurs les plus pauvres (Randrianasolo, 2013). Avant Internet, lorsqu’on se sentait responsable et qu’on avait décidé de mener une action solidaire, il était habituel de devenir membre d’une association et de rejoindre un groupe social bien identifié. Pour recueillir l’information nécessaire, on se rendait à des réunions, on attendait une lettre d’information par la Poste, etc. L’association Artisans du monde, et ses boutiques de type « Magasins du monde », ont alors été les piliers de l’information sur le commerce équitable pour les consommateurs de tels produits. Les bénévoles y avaient une mission explicite d’information et d’éducation des consommateurs se déplaçant dans ces lieux de vente. Ce processus a façonné le profil type du consommateur de produit équitable : c’était un consommateur militant et associationniste.

40 Avec Internet, et surtout sa démocratisation, le consommateur de produit équitable n’est plus obligé d’être membre d’association s’il veut suivre les actualités des pays concernés et il n’a plus systématiquement le profil militant. Internet reproduit et stimule les débats politiques sur des aspects socio-économiques qui nourrissent directement la responsabilité et l’agencéité des consommateurs, en permettant la circulation des idées hors des cadres institutionnels classiques et en facilitant le contact direct entre individus et groupes de différentes origines géographiques, sociales, et culturelles (Dahmani, 2007). Le fait d’être capable de reconnaître, d’apprécier, de préférer des produits respectueux de la Nature et des êtres vivants, ou de dénoncer les entreprises et les producteurs irrespectueux, peut s’acquérir à partir des thèmes qu’Internet a rendus plus visibles par le biais de différents supports audio, vidéo, ou écrits divers, qu’il véhicule. Depuis qu’il informe sur la situation des productions agricoles et alimentaires, telles que le coton, le café et le sucre, qui concernent plusieurs milliards de consommateurs, le commerce équitable s’est assuré une place de choix dans les débats et les forums que l’on trouve sur Internet (Randrianasolo, 2013). On voit que depuis l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux l’amélioration de l’accessibilité à l’information pour le plus grand nombre et la rapidité de circulation de cette information favorisent l’exercice de la responsabilité a priori et de l’agencéité collective. Compte tenu du rôle attribué, joué par le consom’acteur (voir supra), cela ne peut que contribuer à renforcer la durabilité de l’ensemble de la démarche.

CONCLUSION

41 Le commerce équitable a constitué un terreau favorable à l’asymétrie d’information. En effet, en l’absence d’une reconnaissance officielle, les concepteurs de systèmes de garantie sont les seuls à vraiment connaître le contenu de la caractéristique sociale du produit signalé comme étant issu du commerce équitable. L’absence actuelle d’un cadre théorique adapté, qui puisse servir de référentiel aux initiatives qui se développent en ce domaine, se traduit par l’inexistence d’une définition officielle et de normes reconnues permettant une labellisation pertinente (Herth, 2005, in Randrianasolo, 2010, 23). Ceci favorise les allégations en tous genres et l’auto-proclamation de label, pouvant, en définitive, aboutir au retour de la Loi de Gresham dans un processus de sélection adverse : « les mauvais labels – ceux qui sont autoproclamés – chassant les bons ». Cette situation représente, à terme, une menace pour l’exercice même de l’acte d’achat solidaire et pour toute la démarche collective qui vise l’amélioration du sort des producteurs du Sud les plus pauvres et les plus vulnérables.

42 Les associations de consommateurs agréées ont déjà alerté le gouvernement français sur la nécessité d’une normalisation de la pratique du commerce équitable (Huguet, in Randrianasolo, 2010). Par la voix de son Premier ministre, le gouvernement a reconnu la nécessité de fournir des garanties aux consommateurs français qui, assurant leurs responsabilités vis-à-vis des populations du Sud, participent aux actions collectives du commerce équitable. Un délégué interministériel a présidé la Commission de normalisation du commerce équitable. Cette démarche n’a cependant pas abouti, car les acteurs qui ont participé au processus de normalisation ne sont pas arrivés à construire un consensus sur ce que devraient être les normes du commerce équitable. Seul un texte de référence a été publié, AC X50-340 (2006). Et l’absence d’un cadre théorique reconnu par tous n’a fait qu’exacerber les tensions internes qui minent les initiatives du commerce équitable.

43 C’est dans ce contexte particulier qu’il nous semble que le fait de mettre en relation les pratiques du commerce équitable avec une approche par les capabilités, élargie à la responsabilité a priori et à l’agencéité collective, pourrait, en premier lieu, rendre possible l’élaboration d’un tel cadre théorique sur lequel s’appuierait, par la suite, toute analyse des initiatives, et surtout des impacts du commerce équitable. À titre d’illustration, évoquons le fait que si le commerce équitable était fondé sur une approche de capabilités élargie, il serait alors inimaginable de mener des travaux de normalisation sans la présence et la participation effective des acteurs, les producteurs du Sud, dont la vulnérabilité est à la source de toutes les actions collectives ou individuelles au cœur de la démarche. En second lieu, disposer d’un cadre théorique commun pourrait contribuer à limiter la prolifération de labels dénoncée par les associations de consommateurs agréées. Une situation qui est ressentie comme une menace pour les droits, la liberté de choix des consommateurs responsables, et, in fine, pour la durabilité même des démarches alternatives amorcées par le commerce équitable.

Notes

  • [1]
    Institut Polytechnique Lasalle, Beauvais, UP PICAR-T (Processus d'Innovation, Compétitivité dans l'Agriculture et la Ruralité & Territoires). hanitra.randrianasolo@lasalle-beauvais.fr
  • [2]
    Université Paris Sud, IUT d'Orsay, EA (Collège d'études interdisciplinaires (CEI)/Analyse des mutations économiques, des technologies de l'information et des sociétés (AMETIS)). ahmed.dahmani@u-psud.fr
  • [3]
    Institut de Recherche pour le Développement (IRD, Bondy, UMI Résiliences). jlucdubois@aol.com
  • [4]
  • [5]
    L'économie solidaire prend ses racines dans l'économie sociale. Cette dernière est née du mouvement des coopératives et mutuelles de travailleurs (ouvriers, pêcheurs, paysans…) qui apparaît à la fin du XIXe siècle en réaction aux injustices du mode de production capitaliste. Ses réalisations sont alors très importantes au Royaume-Uni et en Allemagne. Elle se développe au XXe siècle avec les coopératives et les mutuelles de consommation qui s'implantent dans les secteurs de l'assurance, la banque, la santé, l'habitat, etc., en s'appuyant sur les valeurs de liberté (volontariat et indépendance), d'égalité et de solidarité (Draperi 2005). Au cours des trente dernières années, l'économie solidaire a prolongé l'économie sociale en faisant appel à ses aspects formels, par la création de coopératives et de mutuelles, mais tend à l'élargir aux associations, fondations privées ou publiques, et à des entreprises de formes diverses.
  • [7]
    Slogans et messages promus par l'association de solidarité internationale Max Havelaar France, qui représente sur le territoire français FLO, initiateur du commerce équitable labellisé.
  • [8]
    Ce Fonds est l'instrument de l'aide-projet du ministère des Affaires étrangères. Issu de la réforme du dispositif de la coopération française, il remplace le Fonds d'aide et de coopération. Il a pour vocation de financer, par dons uniquement, l'appui apporté par le ministère des Affaires étrangères aux pays de la zone de solidarité prioritaire (ZSP) en matière de développement institutionnel, social, culturel et de recherche (MAEE, consulté le 14 juillet 2008, in Randrianasolo, 2010).
Français

Peu de travaux ont fait le lien entre les pratiques de l’économie solidaire, comme le commerce équitable, et l’approche par les capabilités, alors que cette dernière semblerait bien pouvoir fournir le cadre analytique dont a besoin l’économie solidaire pour s’affirmer de manière théorique comme mode de développement alternatif pour des économies interdépendantes en crise. L’approche par les capabilités défendue par A. Sen et M. Nussbaum, en tant qu’élément d’une théorie de la justice, permet ce rapprochement analytique. Il convient, dès lors, d’élargir la vision actuelle concernant la prise en compte de la responsabilité face à la liberté d’action et de choix et de la capacité d’action collective, sous forme d’agencéité collective ou individualisée.

Mot-clés

  • commerce équitable
  • approche par les capabilités
  • éthique
  • responsabilité prospective
  • agencéité collective
  • technologies de l’information et de la communication

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Hanitra Randrianasolo-Rakotobe [1]
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Jean-Luc Dubois [3]
  • [3]
    Institut de Recherche pour le Développement (IRD, Bondy, UMI Résiliences). jlucdubois@aol.com
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 24/12/2014
https://doi.org/10.3917/med.168.0059
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