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Mouvements

2001/4 (no17)

  • Pages : 184
  • ISBN : 9782707135445
  • DOI : 10.3917/mouv.017.0144
  • Éditeur : La Découverte

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Pour Amy Dahan Dalmenico comme pour Jean-Jacques Rosat, l’ouvrage de Ian Hacking constitue une grande leçon de philosophie. Comment s’y retrouver entre la réalité d’un phénomène et sa construction sociale ? Un débat toujours reconnmencé mais que Hacking fait progresser.

Une magnifique leçon de pensée philosophique

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Dans cet ouvrage au titre surprenant, Ian Hacking s’interroge sur la multiplicité des études qui ont déferlé ces dernières années, portant sur la construction sociale de ceci ou cela ; on peut citer pêle-mêle : les faits, le genre, la maladie, la connaissance, les quarks, les statistiques, la folie, etc. Dans l’ensemble, ces objets très hétérogènes sont, pour le grand public, des objets naturels. Qu’a apporté alors cette volonté de les appréhender comme des objets sociaux ? Question étroitement liée au débat contemporain sur le relativisme dont l’affaire Sokal a été l’un des derniers épisodes spectaculaires. Hacking esquisse ici un bilan de l’idée même de construction sociale, les libérations qu’elle a permises (reconnaître la part de construction sociale de l’instinct maternel a pu libérer de nombreuses femmes de culpabilités enfouies), les peurs qu’elle a engendrées (la peur du révisionnisme historique par exemple a toujours accompagné le débat autour du relativisme) ; en quoi cette idée a changé notre façon de voir les choses, a fait accéder à la conscience des dimensions occultées, mais aussi quelles métaphores trop nombreuses et quelquefois déjà usées, elle a suscitées.

Constructionnalisme, constructivisme et constructionnisme

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En fait, Hacking est un philosophe des sciences qui étudie depuis les années soixante-dix la science, ses discours, ses pratiques, ses questionnements, mais aussi ses modes de déploiement dans nos sociétés. Il le fait en philosophe appartenant à la tradition anglo-saxonne, extraordinairement attentive aux problèmes du langage et à la logique rigoureuse de l’argumentation – ses références privilégiées vont de Russell, Wittgenstein, et Carnap… à Goodman, Quine ou Putnam ; une tradition qui procède aussi dans un va-et-vient constant entre exemples concrets et réflexions générales. Hacking n’ignore pas la tradition philosophique continentale pour autant. De plus, il est en dialogue constant depuis des décennies avec les historiens des sciences du courant des science studies et a fait œuvre lui-même d’historien des statistiques (voir son ouvrage Taming of Chance), dans une perspective très différente de l’histoire épistémologique des sciences. Il se situe précisément dans l’espace, propre aux science studies, défini par la tension entre une posture internaliste, qui se concentrerait sur la logique interne des concepts et des théories scientifiques, et une posture externaliste qui décrirait les contextes des sciences sans s’aventurer dans leurs contenus, à égale distance de ces deux démarches que, séparément, il récuse. Comme ces historiens, Hacking cherche à tenir simultanément aspects cognitifs et intellectuels d’une part, aspects humains et sociaux d’autre part.

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En fait, le livre n’est pas parfaitement construit car chaque chapitre reprend un article déjà publié, d’où certaines répétitions, des approfondissements qui paraissent manquer et que l’on découvre ailleurs, etc. ; l’ensemble aurait sans doute gagné à un travail de refonte. Pourtant, ne boudons pas notre plaisir : Ian Hacking est un philosophe extraordinairement stimulant et subtil qui s’exprime dans une langue sans jargon, et qui déplie avec une grande finesse les diverses modalités rhétoriques des travaux cités. De plus, il mobilise un très large spectre d’études portant sur toutes les sciences : sciences de la nature, sciences historiques, sciences de l’homme, sciences de la société. Ses réflexions s’approfondissent et se précisent par opposition et comparaison des unes avec les autres. Les auteurs de ces études peuvent être philosophes ou sociologues, scientifiques ou historiens ; Hacking prend au sérieux les arguments de chacun et analyse sans passion leurs idiosyncrasies les plus secrètes. Il a le talent de faire dialoguer dans son livre Quine et Pickering, Latour et Weinberg, Carnap et Kuhn, etc. Saluons cet air frais dans l’atmosphère un peu confinée de notre philosophie des sciences hexagonale.

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Premier travail de clarification. Dans une partie intitulée « La maison de Kant », Hacking parcourt les occurrences philosophiques les plus importantes du mot construction chez des auteurs variés. Il propose de réserver le terme de « constructionnalistes » à tous ceux (de Russell à Goodman – parrain du terme –, en passant par Carnap, Quine ou d’autres) qui se donnent pour tâche de montrer comment certaines entités (objets, concepts, théories, etc.) sont construites à partir d’autres matériaux ; ces auteurs n’étudient pas en général les processus historiques ou sociaux au cours desquels ces entités sont construites. Le terme de « constructivisme », associé à la position du mathématicien intuitionniste Brouwer devrait, dit-il, être réservé à ce courant de philosophie des mathématiques. Quant au « constructionnisme » (social), il caractérise les divers projets philosophiques, historiques ou sociologiques qui cherchent à mettre en évidence et analyser les interactions sociales et historiques qui ont conduit à telle ou telle entité. Tout en soulignant que ces trois groupes, constructionnalistes, constructivistes et constructionnistes, ne vivent pas dans les mêmes milieux intellectuels, l’auteur remarque qu’ils convergent dans une attitude iconoclaste commune : prouver que les choses ne sont pas ce qu’elle semblent être ; attitude qui s’enracine dans la vieille dichotomie – thématisée par Platon ou Kant – entre apparence et réalité.

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Hacking souligne ici une distinction importante dans l’utilisation du terme de construction, qui renvoie aux deux acceptions, vive et morte, de la métaphore associée : la construction en tant que processus de construction, et la construction au sens du produit final construit, l’assemblage réalisé. La construction comme processus prend place dans la durée, de fait beaucoup de récits constructionnistes sont des « histoires » qui se déploient dans le temps. Pour de nombreux historiens et sociologues, c’est bien le processus de production de la science, l’activité scientifique qui sont l’objet de leur intérêt ; pour les scientifiques, en revanche, c’est le produit final, « l’assemblage de vérités et d’énoncés » qui les préoccupe. Quand les constructionnistes affirment que des entités des sciences de la nature sont socialement construites, ils provoquent en général une levée de boucliers des scientifiques. Au mieux ces derniers peuvent-ils accepter qu’il y ait une histoire sociale des découvertes, ils ne peuvent admettre en général la construction sociale de ces entités en tant que résultats terminaux. On se souvient du ricanement de Sokal et ses amis autour de « l’historicité de π » ; un dialogue de sourds qui aurait pu être évité si, dans ce cas précis, les constructionnistes avaient reconnu plus tôt cette distinction.

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Pourtant, Hacking note que trop souvent, dans l’analyse de la construction sociale de X, on passe subrepticement de la thèse (i) selon laquelle il n’y avait pas d’inéluctabilité à ce que X soit ce qu’il est, ceci n’étant pas déterminé par la nature ou la structure des choses, à la thèse (ii) selon laquelle X est mauvais tel qu’il est et doit être radicalement transformé. Le point de vue de la construction sociale, dit-il, charrie implicitement une dimension d’engagement vis-à-vis de l’objet qui ne lui paraît pas légitime en soi. Si on considère les deux ouvrages du sociologue des sciences (appartenant au groupe d’Édimbourg) Donald MacKenzie [1][1] D. A. Mackenzie, Statistics in Britain, 1865-1930...., l’un décrit la construction sociale de la précision des missiles et réfute tant les mesures que la notion même de précision à l’œuvre, tandis que l’autre décrit la construction sociale des méthodes statistiques en Angleterre et laisse intactes ces méthodes. Passant en revue le spectre des degrés d’engagement, Hacking revient sur la distinction philosophique importante entre objet et idée de l’objet. Prenant l’exemple des sévices à l’égard des enfants, il avait écrit, en 1995, que « l’abus d’enfants » (child abuse) est une vraie réalité – une vraie déviation – et l’était avant d’avoir été construit. Toutefois, il a été également construit. Dans ce cas, ni la réalité de la chose, ni sa construction sociale ne sont en question. Dans l’ouvrage, Hacking reconnaît une équivoque à cette première formulation et il précise : ce qui existe comme réalité ? c’est le comportement d’abus d’enfant. Ce qui a été socialement construit ? c’est le concept. Si la confusion initiale avait eu le mérite de ne pas opposer radicalement réalité et construction sociale, donc d’ouvrir un espace où pouvaient coexister et s’articuler les deux points de vue, cette confusion doit être dɳormais élucidée. Hacking s’y emploie dans les chapitres (4 et 5) sur la maladie mentale et la maltraitance infantile, chapitres clés qui mobilisent l’appareil conceptuel et les distinctions introduites dans les trois premiers chapitres. L’originalité d’Hacking est de dégager un espace dans lequel « construit social » et réel peuvent être simultanément développés et coexister sans trop de conflits.

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Avant d’y entrer, peut-on dire la même chose des quarks, ces particules élémentaires de la physique, parfaitement intégrées dans les théories et les formalismes mais qu’on n’a jamais isolées et observées seules : peut-on dire qu’ils sont à la fois réels et socialement construits ? Les quarks n’ont pas de subjectivité ontologique évidente. Ces particules, si elles existent, sont indépendantes des humains et des institutions. Est-ce alors « l’idée de quark » qui est socialement construite ? Hacking explore la différence essentielle entre les deux exemples précédents : la dimension d’interaction. Les quarks n’interagissent en rien avec l’idée des quarks, ils sont un type « indifférent » à la classification scientifique, ce qui n’est pas le cas des classifications qui opèrent dans les sciences humaines et sociales. La folie, par exemple, est-elle biologique ou bien un « construit social » ? Hacking remarque que, depuis deux siècles, la réalité de la maladie mentale a été constamment renégociée, chaque définition classificatoire (folie, retard mental, autisme infantile, schizophrénie, « enfants hyperactifs »…) ayant produit des interactions et des effets de boucle qui ont abouti à de nouvelles catégorisations, tenant compte de la manière dont les individus avaient changé à la lumière de la catégorisation antérieure et en raison des théories, des pratiques, et des institutions associées à cette catégorisation. Hacking analyse comment ces interactions interviennent et se déploient dans la matrice large des institutions et des pratiques qui entourent cette classification ; le cas de l’autisme infantile établissant, selon l’auteur, un pont entre les classifications de type indifférent et celles de type interactif. Ainsi, les cibles des sciences humaines et sociales sont en mouvement constant et ce looping effect doit être nécessairement pensé comme un effet à double sens entre du scientifique et du social. Hacking s’intéresse ici, non à la sémantique de la classification qui concerne le logicien, mais bien à la dynamique de la catégorisation qui se situe au niveau de l’action.

Les trois points de blocage du débat

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Dans le débat particulièrement vif sur la construction sociale dans les sciences de la nature, Hacking identifie et analyse trois points de blocage (voir chapitre 3). Le premier est celui de la contingence. Il engage une discussion serrée avec l’auteur de Constructing Quarks, Andrew Pickering [2][2] A. Pickering, Constructing quarks. A sociological..., qui tient que l’évolution de la physique, y compris l’idée de quark, est contingente et aurait pu évoluer autrement. Pickering ne conteste pas les quarks, il conteste le fait que la physique devait emprunter une route théorique passant nécessairement par les quarks et son propos est très général (il n’était pas non plus obligatoire de prendre la route des lois de Maxwell, etc.). Contrairement à la vision poppérienne selon laquelle « le scientifique propose et la nature dispose », Pickering privilégie dans le travail des physiciens deux moments, celui de la résistance – le monde, la nature, les phénomènes résistent à leur mode de description, les instruments ne donnent pas les résultats escomptés, les modèles et les formalismes proposés ne fonctionnent pas bien, bref, les choses ne se comportent pas comme on s’y attendait – et celui de l’adaptation (les scientifiques doivent s’adapter à cette résistance). Cette dialectique de la résistance et de l’accommodation n’est pas entièrement prédéterminée, d’où la contingence des voies théoriques de la science : il y a plusieurs manières de s’adapter, non seulement de penser mais aussi de concevoir des instruments matériels ou bien l’interaction entre monde matériel et interprétation. Hacking, lui-même, est très partagé sur cette question, il avoue une répulsion pour la thèse contingentiste tout en montrant qu’elle est en fait compatible avec n’importe quel point de vue dans le débat scolastique sur le réalisme (ainsi Van Fraassen [3][3] B. C. Van Fraassen, Lois et symétrie, Vrin, 19..., antiréaliste, est hostile à la contingence, Pickering est indifférent à la question du réalisme, etc.), et il veut se détourner de ce qu’il appelle les « mots-ascenseur » (vérité, réalisme, etc.) qui obscurcissent le débat.

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C’est dans un chapitre consacré à la recherche sur les armes (chapitre 6) que sa position s’éclaire sur ce point. À n’importe quelle époque, dit-il, il existe des classes de questions possibles portant sur tel ou tel sujet, les frontières de la connaissance potentielle sont formées par la connaissance actuelle ; et les questions qui ont du sens à l’intérieur d’un cadre de référence sont inintelligibles dans un autre. En étudiant les effets de la recherche financée par les militaires sur la science, Hacking souligne les effets, non pas tant sur les contenus de science ou les applications, que sur les questions mêmes qu’il fallait poser. La distinction est analogue à l’antique distinction (revivifiée) entre forme et contenu : si le contenu est ce que nous pouvons voir et la forme est ce que nous ne pouvons pas voir mais qui détermine les possibilités de ce que nous pouvons voir, alors la recherche financée par les militaires ne façonne pas tant les « armes » (les missiles, les réacteurs nucléaires ou les hormones…) que nos manières de fabriquer le monde, nos schèmes conceptuels, en bref, le monde de notre esprit. Hacking est ici très proche d’un Paul Veyne qui comparait la vérité d’un moment – exception faite de l’usage de ce mot-ascenseur que l’historien Veyne d’ailleurs disqualifiait – à un « récipient » ou plus abstraitement à un programme, reconnaissant que c’est à l’intérieur d’un tel récipient-programme, lui-même fruit d’une création, que la question est-ce vrai ? est-ce faux ? se pose. Pour Veyne, « intérêts et vérités ne proviennent pas de LA réalité mais sont bornés conjointement par des programmes de hasard [4][4] P. Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? ...… » Hacking remarque, lui, qu’il n’est pas du côté de la contingence une fois les questions posées et intelligibles mais qu’il l’est dès qu’il s’agit des questions elles-mêmes.

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Le deuxième point de blocage est plus métaphysique : les constructionnistes tendent à dire que les classifications ne sont pas déterminées par la structure du monde mais seulement par notre manière de l’appréhender, ils renouent ainsi avec un ancien nominalisme. Tout en mettant en évidence le caractère scolastique du débat sur le réalisme, l’auteur affronte les divers arguments échangés. Le troisième point, qui s’est imposé à l’auteur après les interventions très dures du physicien Weinberg [5][5] Weinberg est intervenu à deux reprises dans le New... dans l’affaire Sokal, se cristallise autour de l’explication de la stabilité du monde et des lois scientifiques (les lois de Maxwell, le deuxième principe de la thermodynamique, la structure de l’hémoglobine…) : comment les explications internalistes ou externalistes rendent-elles compte de cette stabilité ? Il faut reconnaître que le courant des social studies qui s’est brillamment illustré dans l’étude des controverses scientifiques n’a pas encore bien maîtrisé les explications sur la longue durée. Sur tous ces points intellectuels et philosophiques (qui sont repris dans le chapitre 7 consacré à la structure géologique des Dolomites) mais également sur d’autres aspects politiques qui déchaînent les passions de la « guerre des sciences », Hacking est très nuancé, il découpe précisément les questions, déplie les difficultés, ne tranche pas sur tous les points de manière identique, reconnaît souvent sa perplexité. Un procédé original illustre cette posture : conclure en se donnant des scores (de 1 à 5) dans un arc joignant des positions extrêmes. Magnifique leçon de pensée philosophique, de refus des anathèmes et d’ouverture. •

Amy Dahan Dalmedico

La guerre de la science n’aura pas lieu

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D’une science donnée, on peut aussi bien dire qu’elle est :

  1. une activité collective historiquement située dont les institutions, les instruments, les pratiques et les normes ne cessent d’évoluer à mesure que la société elle-même se transforme ;

  2. un assemblage d’énoncés qui, pour un certain domaine de réalité, prétendent à la vérité objective, soit à une description de la réalité dont la validité ne dépend pas de celui qui l’énonce.

Comme dans ces deux définitions le mot « science » ne désigne manifestement pas la même chose, on peut les tenir pour parfaitement compatibles et y reconnaître les principes d’une saine division du travail entre sociologie et histoire des sciences d’une part, philosophie des sciences ou épistémologie de l’autre. Mais dans quelle mesure le contenu d’une science au sens 2 (ses théories) est-il réellement indépendant des vicissitudes historiques de cette même science au sens 1 ? Si l’on avait fait le choix technologique et financier de ne pas construire certains accélérateurs de particules où sont apparus les quarks mais de développer un autre type d’appareils, ne peut-on penser que nous aurions aujourd’hui une théorie physique sans quarks dont rien ne saurait nous garantir a priori la compatibilité avec la nôtre ? Et puisqu’on ne rencontre de quarks que dans les conditions très particulières créées par ces accélérateurs, ne faut-il pas dire que les quarks eux-mêmes sont des artefacts de notre science ? Depuis une trentaine d’années, ces questions dérangeantes et d’autres du même type sont agitées, non sans goût de la provocation, par un certain nombre de sociologues et d’historiens des sciences (David Bloor, Harry Collins, Bruno Latour, ou l’école dite d’Édimbourg, par exemple) qui se regroupent, ou qu’on amalgame, sous le slogan : la science est une construction sociale. Nombre de scientifiques (et de philosophes des sciences) protestent : à l’ombre d’enquêtes empiriques parfois remarquables [1][1] Voir, par exemple, deux très belles études représentatives... mais souvent aussi très contestables [2][2] Le point en débat est le suivant : dans quelle mesure..., nombre de ces auteurs soutiennent des thèses relativistes, historicistes et finalement antiscientifiques. À quoi les constructionnistes répondent : ces scientifiques qui récusent le regard neuf et décapant que nous portons sur leurs activités ne défendent pas la science mais une idéologie intéressée de la science comme quête désintéressée de la vérité qui a pour seule fonction de légitimer leur prestige et leurs pouvoirs.

Un philosophe précis et ironique

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En un combat aussi douteux, nul n’était mieux qualifié pour intervenir que Ian Hacking, philosophe canadien, titulaire depuis mars dernier de la chaire de philosophie et d’histoire des concepts scientifiques au Collège de France. Logicien [3][3] I. Hacking, Le plus pur nominalisme, L’éclat, ..., épistémologue [4][4] I. Hacking, Concevoir et expérimenter, Christian ..., philosophe et historien du calcul des probabilités et de ses applications sociales (The Emergence of Probability, 1975, et The Taming of Chance, 1990, font autorité), il se réclame aussi de Foucault et n’a pas hésité à se confronter récemment à un phénomène psychologique, culturel et idéologique aussi difficile à appréhender que l’épidémie de « trouble de la personnalité multiple » aux États-Unis [5][5] I. Hacking, L’âme réécrite, Synthélabo, 1998.. L’originalité de son style de pensée est d’allier trois ingrédients que l’on trouve rarement réunis (sauf peut-être chez Wittgenstein, une autre référence majeure pour Hacking) : une extrême précision dans l’analyse logique et conceptuelle, une imagination surprenante (dans les questions, les exemples, les rapprochements, les perspectives, etc.) et l’ironie caustique et déflationniste de celui « qui ne s’en laisse pas conter ».

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Entre science et réalité est une tentative de clarification conceptuelle de l’usage aujourd’hui exponentiel et presque toujours ambigu de la phrase « X est une construction sociale » où X peut désigner aussi bien « l’enfant téléspectateur », « les émotions », « le nationalisme zoulou » ou « les quarks ». Le premier chapitre examine la visée générale de cette expression : faire prendre conscience qu’un certain phénomène qu’on a tendance à tenir pour inévitable, naturel ou allant de soi aurait pu ne pas être ou être autre qu’il n’est. Mais surtout il pose une distinction cardinale entre deux sortes de X : les idées (concepts, théories, croyances) et les objets au sens large (les personnes, les objets matériels, les pratiques, les classes). Les idées et les représentations sont des constructions sociales en un sens direct ; les objets ne le sont qu’en un sens indirect, par l’intermédiaire des idées. Si je dis « l’enfant-téléspectateur est une construction sociale », je ne veux évidemment pas dire qu’il a fallu attendre qu’une société invente la télévision pour que des enfants la regardent (ce serait une banalité sans intérêt), mais je peux vouloir dire deux choses :

  1. « enfant-téléspectateur » (au sens : enfant dont l’emploi du temps mais aussi l’imaginaire et la relation au monde sont dominés par la télévision) est une catégorie qui est apparue dans des circonstances données chez les sociologues ou dans la presse ;

  2. la diffusion de cette catégorie auprès des parents ou des éducateurs a modifié leur attitude envers les enfants en question et, par contrecoup, a réagi sur le comportement et l’identité de ces enfants eux-mêmes, en chair et en os.

Armé de cette distinction, Hacking peut avancer une thèse décisive et clarificatrice sur la différence entre les sciences de la nature et les sciences humaines : ce qui caractérise ces dernières, c’est l’existence d’une interaction entre les concepts qu’elles développent et les individus ou les comportement classés ; en qualifiant une personne ou un comportement, on peut l’affecter, et même le transformer. Dans les sciences de la nature en revanche, une telle interaction ne saurait exister : en tant que les quarks sont les briques de l’univers, le fait que nous nous en donnions tel ou tel concept est sans effet sur ce qu’ils font et sur ce qu’ils sont [6][6] Un des tours de passe-passe favori des constructionnistes ....

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Sur cette base, Hacking entraîne alors son lecteur dans une série d’études de cas, fascinantes d’érudition et pétillantes de malice, sur les X les plus divers : les abus sexuels sur enfants, une hypothétique nanobactérie dans les dolomites, les quarks ou les voyages du capitaine Cook. Et il l’invite chaque fois à exercer sa sagacité : de quel genre de X s’agit-il, et que veut-on dire au fond quand on prétend que cet X est construit ?

Un débat toujours recommencé

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Dans le chapitre qu’il consacre aux sciences de la nature, il se pose en spectateur engagé et amusé des débats : une fois dégonflées les baudruches, que trouve-t-on de sérieux, demande-t-il, derrière les déclarations fracassantes des deux camps ? Les débats philosophiques les plus classiques et les plus légitimes entre réalistes et nominalistes ou entre défenseurs de la nécessité en histoire et partisans de la contingence. On ne peut donner ici qu’un exemple de sa manière.

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On sait que les promoteurs du « programme fort » en sociologie des sciences ont revendiqué la symétrie des explications comme un principe révolutionnaire : il n’est pas méthodologiquement correct, disent-ils, d’expliquer, comme on le fait généralement, le succès des théories « vraies » par le simple fait qu’elles seraient vraies (qu’elles concorderaient avec la réalité) tandis qu’on explique le succès des théories tenues « fausses » par leur contexte historique et culturel ; et certains en concluent que la vérité, comme l’erreur, dépend du contexte historique. Hacking a l’air, pour commencer, de leur donner raison : « Quelqu’un croit que l’univers a commencé par ce que nous appelons pour faire vite un big bang. Quantité de raisons étayent maintenant cette croyance. Mais après que vous avez énuméré toutes les raisons, vous ne devriez pas ajouter, comme si c’était une raison additionnelle de croire au big bang “et il est vrai que l’univers a commencé par un big bang”. Ou, “et c’est un fait”. » Mais, s’empresse-t-il d’ajouter, « cette observation n’a rien de particulier à voir avec le constructionnisme social. Elle aurait tout aussi bien pu être avancée par un philosophe du langage à la mode ancienne. C’est une remarque sur la grammaire du verbe « expliquer ». N’importe quel adversaire de la lettre ou de l’esprit du constructionnisme peut toujours être d’accord que la vérité d’une proposition scientifique n’explique en aucune manière pourquoi les gens la soutiennent, la défendent, la croient ou y souscrivent. » Qu’est-ce qui est alors en question derrière la thèse tonitruante du « programme fort » ? La question de savoir si la réalité est en elle-même structurée ou découpée selon certaines articulations qui lui sont inhérentes et que le but de la science est de découvrir ; ou si toute la structure que nous pouvons concevoir est dans nos représentation (et, devons-nous ajouter, dans nos appareils). C’est une question ouverte depuis deux mille cinq cents ans.

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Le livre de Hacking ne comporte aucune conclusion. Mais on y apprend à ne pas se payer de mots et c’est la meilleure leçon qu’un philosophe puisse donner. •

Jean-Jacques Rosat

Notes

[1]

D. A. Mackenzie, Statistics in Britain, 1865-1930. The social construction of scientific knowledge, Edinburgh University Press, Edinburgh, 1981.

D. A. Mackenzie, Inventing accuracy : an historical sociology of nuclear missile guidance, MIT Press, Cambridge (Massachusetts), 1993.

[2]

A. Pickering, Constructing quarks. A sociological history of particle physics, University of Chicago Press, Chicago, 1999 (première édition en 1984).

[3]

B. C. Van Fraassen, Lois et symétrie, Vrin, 1994.

[4]

P. Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Seuil (Points), p.96.

[5]

Weinberg est intervenu à deux reprises dans le New York Review of Books à ce sujet.

[1]

Voir, par exemple, deux très belles études représentatives de cette « nouvelle histoire des sciences » : S. Shapin et S. Schaffer, Leviathan et la pompe à air. Hobbes et Boyle entre science et politique, La Découverte, 1993 ; M. Rudwick, The Great Devonian Controversy, University Chicago Press, 1985.

[2]

Le point en débat est le suivant : dans quelle mesure peut-on prétendre comprendre ou expliquer l’activité scientifique en faisant totalement abstraction, comme l’exige la méthodologie de ces auteurs, de la visée propre de cette activité : la recherche de la vérité ?

[3]

I. Hacking, Le plus pur nominalisme, L’éclat, 1993.

[4]

I. Hacking, Concevoir et expérimenter, Christian Bourgois, 1989.

[5]

I. Hacking, L’âme réécrite, Synthélabo, 1998.

[6]

Un des tours de passe-passe favori des constructionnistes radicaux consiste à gommer cette différence : si Ramsès II est mort de tuberculose, il ne peut l’être que depuis 1882, date à laquelle Koch découvrit son fameux bacille… C’est ainsi du moins que Bruno Latour écrit l’histoire. Il y a en revanche un sens à soutenir, comme Lucien Febvre, que Rabelais ne peut avoir été « athée » puisque la catégorie d’athéisme n’est, selon lui, pas constituée à son époque.

Plan de l'article

  1. Une magnifique leçon de pensée philosophique
  2. Constructionnalisme, constructivisme et constructionnisme
  3. Les trois points de blocage du débat
  4. La guerre de la science n’aura pas lieu
  5. Un philosophe précis et ironique
  6. Un débat toujours recommencé

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