CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Le Québec est considéré comme un lieu phare du féminisme, un de ceux où les acquis sont les plus importants. Cela n’a pas fait disparaître chez certains hommes un « antiféminisme » virulent qui va jusqu’à la constitution de groupes dits « masculinistes » au nom des supposés excès de l’émancipation des femmes.

2 Le Québec est connu pour être l’un des lieux où le féminisme a remporté les gains les plus spectaculaires. Au nom des principes d’égalité, de liberté, de justice et de solidarité, des hommes se réjouissent de ces victoires. Ils sentent aussi que ce mouvement a eu un impact positif sur leurs structures identitaires, puisqu’il les a libérés des rôles stéréotypés dans lesquels l’idéologie patriarcale les enfermait. Le féminisme est toutefois dénoncé avec vigueur par d’autres hommes à l’attitude réactionnaire et marquée de ressentiment pour qui la déstructuration des identités traditionnelles féminines et masculines par les féministes a eu un effet catastrophique sur la société en général et sur les hommes particulier. S’ils admettent du bout des lèvres que le féminisme avait bien sa raison d’être au départ, ils martèlent que le féminisme serait allé « trop loin ». Épaulés par des femmes antiféministes comme Denise Bombardier, ces hommes utilisent tous les médias pour diffuser leur discours et ils mettent sur pied des groupes « masculinistes » (c’est le terme qu’ils utilisent). Il est bien sûr légitime pour des hommes en quête d’eux-mêmes de se donner des moyens collectifs pour y voir plus clair et de prendre part au débat public, mais il est problématique de constater que plusieurs de ces groupes se sont transformés en machines de guerre contre le féminisme et se sont inscrits dans le ressac antiféministe qui a soufflé sur l’Amérique du Nord dans les années 1980 et 1990 [1].

•Sous la botte du « féminazisme »

3 La rhétorique « masculiniste » fait un usage récurrent d’expressions clairement péjoratives, comme la « guerre féministe », les féministes « extrémistes » et/ou « enragées », la « domination » féministe et le « féminazisme ». Cette dernière expression indique le manque de nuance de la pensée « masculiniste ». Si elle insulte la mémoire des victimes du nazisme et l’intelligence de quiconque observe avec calme la société québécoise d’aujourd’hui, l’expression est tout de même utile d’un point de vue rhétorique puisqu’elle évoque l’image de « masculinistes » qui résistent héroïquement contre la tyrannie. Autre tactique discursive qui s’inscrit dans la même offensive, les antiféministes épinglent avec un plaisir évident les propos les plus durs des féministes envers les hommes, dont des extraits de Scum manifesto, écrit dans les années 1960 [2]. Ils les compilent sur des sites Internet et réduisent le mouvement actuel à ces quelques phrases assassines. Ces procédés sont injustes, car ils font l’impasse sur la diversité du féminisme (libéral, marxiste, existentialiste, anarchiste, écologiste, psychologique, radical, etc.) et sur le caractère éminemment non-violent de ce mouvement social. De plus, ces procédés gomment la réalité des violences dont les femmes sont les principales victimes. On trouve par ailleurs sur des sites Internet « masculinistes » des propos contemporains réellement assassins à l’égard des femmes.

•Excès du féminisme ou paranoïa « masculiniste » ?

4 Les « masculinistes » affirment que les féministes ont déstructuré l’identité des hommes québécois, les privant de repères et de modèles moraux et identitaires nécessaires pour s’orienter dans la vie. Dans le discours « masculiniste », des phénomènes complexes sont réduits à une seule et unique cause : l’émancipation des femmes. À en croire les « masculinistes » du Québec, c’est à cause de cette émancipation si les garçons sont moins performants que les filles à l’école, si les hommes québécois sont parmi ceux qui se suicident le plus au monde, si les pères perdent trop souvent la garde légale de leurs enfants suite à un divorce, etc. La souffrance causée par chaque drame personnel est réelle, comme toute souffrance. Mais la souffrance individuelle offre une bien fragile assise pour élaborer une théorie sociopolitique et elle favorise souvent l’élaboration de caricatures d’explication.

5 Il est vrai que les statistiques montrent que les garçons au Québec réussissent moins bien à l’école que les filles. Explication des « masculinistes » : le modèle pédagogique québécois ferait la part trop belle aux modèles féminins et l’identité masculine y serait conséquemment dévalorisée. Cette conclusion relevant d’une logique mal orientée détermine des actions concrètes : la direction de l’école secondaire La Ruche, de Magog, a organisé en septembre 2003 une journée pour « gars » seulement [3]. Après avoir envoyé les filles au cinéma, la direction a proposé diverses activités aux garçons : kiosques de livres et d’instruments de musique, mais aussi présence d’un contracteur avec sa pelle mécanique, de policiers et de soldats de l’armée canadienne accompagnés d’un char d’assaut et d’un hélicoptère de combat. Le ministre de l’Éducation du gouvernement de Québec a tenu à être présent à cette journée qu’il considérait comme une initiative constructive. Ces « masculinistes » ne mentionnent jamais les études universitaires qui démontrent que c’est précisément lorsque les garçons – et les filles – s’identifient le plus à des modèles traditionnels que leurs résultats sont les moins bons à l’école. Les « masculinistes » affirment aussi que les garçons réussiraient mieux à l’école s’il y avait un plus grand nombre d’hommes occupant la fonction d’instituteur. Il est vrai que les femmes sont encore aujourd’hui majoritaires dans le corps enseignant au niveau primaire. Mais la logique « masculiniste » est encore une fois curieusement désorientée. Elle laisse entendre qu’une éducation dispensée par des femmes défavorise les garçons, mais oublie que les mères étaient les principales éducatrices dans la famille traditionnelle que ces mêmes « masculinistes » affectionnent tant. Et ils oublient aussi de mentionner que les hommes sentent si peu la vocation d’enseigner à de jeunes enfants précisément parce que l’identité masculine est encore très marquée de valeurs traditionnelles et parce que le métier d’enseignant est traditionnellement féminin et donc peu prestigieux et mal rémunéré.

6 Des pères frustrés d’avoir perdu devant un juge la garde de leurs enfants concluent quant à eux rapidement et selon une logique « masculiniste » similaire que ce revers légal est la preuve qu’une hégémonie féministe domine le système légal du Québec au détriment des hommes. Ici encore, un cas individuel peut être tragique. Mais selon le juge Pierre Dalphond, de la cour d’appel du Québec, on ne peut tirer une théorie générale de ces cas d’exception. Plus de 80 % des causes de garde d’enfants se règlent à l’amiable entre les parents, et la grande majorité des pères en situation de séparation décident de ne pas demander la garde des enfants. Les histoires qui se terminent devant un juge constituent des cas d’exception où la tension entre les parents est grande au point où ils ne peuvent s’entendre : les attitudes égoïstes ont alors plus à voir avec une dynamique malsaine d’amour brisé et malheureux qu’avec des revendications politiques. Quant au féminisme, il a exigé que les pères s’occupent enfin des enfants et entretiennent avec eux une relation intime, ce qui allait à l’encontre de l’identité masculine traditionnelle confinant le rôle du père à celui de procréateur, de pourvoyeur et de figure d’autorité disciplinaire. Si les femmes obtiennent plus souvent la garde des enfants, c’est donc en raison de la prégnance de conceptions encore traditionnelles des rôles des parents. La situation a d’ailleurs tendance à changer en partie grâce au féminisme, les juges du Québec tranchant une fois sur quatre en faveur d’une garde partagée, contrairement à une fois sur treize il y a dix ans [4].

7 Le plus répugnant reste cette récupération que les antiféministes font des suicides des hommes. Vrai, trois à quatre fois plus d’hommes que de femmes s’ôtent la vie au Québec, mais cet écart est à peu près similaire dans tous les pays et il est stable au Québec au moins depuis 1950, soit bien avant la supposée « tyrannie féministe ». Si le Québec a l’un des taux le plus élevé au monde de suicides, c’est vrai aussi bien pour les suicides masculins que féminins. Quant au taux de tentatives (ratées) de suicides, il est à peu près identique pour les hommes et les femmes. Si les hommes ratent moins leur suicide que les femmes, c’est en grande partie parce qu’ils préfèrent utiliser des armes à feu associées encore aujourd’hui à l’identité masculine, alors que les femmes privilégient des moyens moins drastiques. Sans tout expliquer, c’est aussi l’identité masculine traditionnelle qui rend les hommes si vulnérables face à l’échec et au sentiment de ne pas être assez performant, et qui peut éventuellement pousser le « raté » à choisir la mort. Enfin, tout réduire au rapport homme/femme fait oublier que les pauvres se suicident plus que les riches, les jeunes plus que les vieux et les Amérindiens plus que les Blancs.

•Qui manque de modèle ?

8 L’argument central des antiféministes selon lequel les hommes québécois manquent de modèles masculins est lui aussi sujet à caution. Lorsqu’ils écoutent la télévision ou lisent les journaux, les hommes – et les femmes – du Québec n’ont-ils pas l’impression d’un monde où les hommes dominent ? À la tête du Canada, des États-Unis, de la France, de l’ONU, de l’OTAN, des hommes et encore des hommes. Le G8 ? Des hommes. Où trouver une femme peintre aussi célèbre que Michel Ange, Renoir, Picasso ; une philosophe aussi connue que Platon, Montaigne, Kant ; une physicienne aussi réputée que Gallilée, Newton, Einstein ? Et la religion : le pape, les curés, les mollahs, les rabbins ? Tous des hommes qui représentent Dieu, lui même d’ailleurs plutôt masculin… La culture pour adolescents offre encore et toujours de très nombreux modèles masculins, dont Harry Potter, le héros le plus populaire de la littérature pour adolescents.

9 Plus que les hommes, se sont les féministes qui manquent de modèles. Il est paradoxal de constater qu’il y a de plus en plus de femmes qui occupent des rôles sociaux diversifiés et non traditionnels, mais qu’il y a peu de femmes qui osent se dire « féministe ». C’est que les antiféministes sont parvenus à discréditer le féminisme en réalisant un tour de force : faire croire que le féminisme avait pour objet les hommes et la haine des hommes, plaçant encore une fois les hommes au centre du monde. Quand les médias de masse portent attention à des personnalités « féministes », c’est principalement pour mousser les ventes d’un nouveau livre écrit par une « féministe hors normes » qui critique l’« orthodoxie » féministes (la campagne médiatique autour du livre Fausse route [printemps 2003], d’Élisabeth Badinter, est un cas d’école). Dans tous ces cas, le féminisme a mauvaise presse et n’apparaît au mieux qu’en tant qu’une idéologie du ressentiment.

•Pour un féminisme au masculin

10 Considérant les gains et l’impact du féminisme au Québec, il est normal que les hommes se sentent déstabilisés dans ce nouveau monde qui ne ressemble plus à celui de leur père et moins encore à celui de leurs ancêtres. Les femmes sont d’ailleurs elles aussi déstabilisées et en quête de repères. La lutte d’émancipation des femmes ne pouvait rester limitée au domaine légal (droits de vote, de travailler, d’avorter, etc.) et elle a évidemment provoqué des ondes de choc dans tous les domaines de la vie publique et privée. Une fois l’émancipation légale obtenue, reste à mener les luttes sur les fronts économiques, culturels, psychologiques, sexuels, etc. Le féminisme a encore beaucoup de luttes à mener dans le monde (scandale de l’excision, diverses lois interdisant aux femmes un peu partout de voter, de travailler, d’être élue, d’enfanter sans mari, de divorcer, etc.) mais aussi au Québec (discrimination salariale, imaginaire sexuel stéréotypé et violence conjugale, pour ne donner que trois exemples).

11 Au Québec, il n’y a pas de solution miracle pour endiguer le décrochage scolaire, les abus de certains juges et avocats ou le suicide des hommes et des femmes. Le discours simpliste des « masculinistes » offre peu de pistes pertinentes pour penser la prévention de ces types de tragédies. En tant que partisan de l’égalité et de la liberté, il me semble plus prometteur d’un point de vue politique, social et moral d’encourager un féminisme au masculin [5] que d’adopter une approche réactionnaire et de chercher à définir de façon traditionnelle l’identité des hommes (soldats, policiers, etc.). Plutôt que de se recroqueviller dans des rôles stables mais contraignants et inégalitaires, les hommes et les femmes doivent chercher ensemble à recomposer leurs identités et à baliser de nouvelles normes de vie en commun, égalitaires et justes. La solution passe par le dialogue mais aussi par la conscience que des rapports de forces peuvent se tisser au sein même du dialogue et de la prise de parole. La tache à laquelle font face les féministes d’aujourd’hui est donc immense et implique de plonger jusqu’au plus profond de chacun de nous : dans le langage verbal et celui des corps. Les hommes vont y perdre en terme de pouvoir et d’avantages matériels et la lutte contre leur propre socialisation sera en certaines occasions sources de souffrances et d’angoisse, mais ils ont beaucoup à y gagner en termes de richesse de rapports avec les femmes et en matières d’égalité, de liberté, de justice. L’identité des hommes a toujours entretenu un rapport ambigüe avec ces valeurs, mais n’offrent-elles pas des repères moraux et politiques légitimes et stimulant pour (re)fonder l’identité masculine ? •

Notes

  • [*]
    Chercheur en sciences politiques au Massachusetts Institute of technology (Boston).
  • [1]
    Voir pour la France, G. Halimi, « Le “complot” féministe », Le Monde diplomatique, août 2003, p. 28.
  • [2]
    Pamphlet signé par V. Solanas et publié en 1968, année ou elle ouvre le feu sur Andy Warhol et le blesse.
  • [3]
    À ce sujet, voir M. A. Chouinard, « La Mixité nuit-elle aux garçons ? », Courrier international, n° 674, 2-8 oct. 2003, p. 19.
  • [4]
    A. Émond, « Procès du féminisme », Gazette des femmes, vol. 24, n° 6, mars-avril 2003, p. 23.
  • [5]
    F. Dupuis-Déri, « Le Féminisme au masculin », Conjonctures, n° 29, Québec, printemps-été 1999.
Francis Dupuis-Déri [*]
  • [*]
    Chercheur en sciences politiques au Massachusetts Institute of technology (Boston).
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/10/2005
https://doi.org/10.3917/mouv.031.0070
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