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Mouvements

2009/1 (n° 57)

  • Pages : 184
  • ISBN : 9782707156501
  • DOI : 10.3917/mouv.057.0044
  • Éditeur : La Découverte

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Mouvements : Quelles ont été les conditions de création des Inrockuptibles et quel était le projet initial ?

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Sylvain Bourmeau : Le journal a été créé en 1986 par Christian Fevret et Arnaud Deverre, à l’époque étudiants en droit et en philo à Nanterre. Ils se sont rencontrés à Versailles où ils ont pris part à une aventure de radio libre – ce qui sera le cas de très nombreux journalistes qui rejoindront plus tard Les Inrocks, comme J.D. Beauvallet ou Arnaud Viviant venus de Tours, Christophe Conte de Bordeaux ou moi-même de Nantes. Le tandem initial est vite complété par Bruno Gaston, qui fait un passage éclair (il est aujourd’hui directeur des programmes de France 4) et, depuis Los Angeles, par Serge Kaganski et Éric Mulet, un photographe qui venait plutôt du milieu du théâtre. La matrice commune aux personnes qui ont fait les Inrocks, me semble bien ce moment particulier qui démarre en 1981 et voit un certain nombre de gens très jeunes découvrir le journalisme grâce à la création de centaines de radios libres à travers le pays. Un moment très bref puisqu’il se referme dès 1983 avec l’arrivée de la publicité sur ces ondes nouvelles. Cette pratique journalistique amateur a constitué une forme de socialisation professionnelle très rapide pour nombre d’entre nous. Si l’on faisait une enquête sur les trajectoires des journalistes qui ont aujourd’hui entre 40 et 50 ans, on verrait très certainement que beaucoup sont passés par là, plus que par les écoles de journalisme qui ont formé les générations ultérieures.

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L’arrêt de nombreuses émissions de radio plutôt pointues fut pour beaucoup d’entre nous un sevrage assez brutal. Heureusement, en 1984, une révolution technologique est vite venue remplacer ce qu’une réforme juridique avait permis en 1981 : Apple a inventé le Macintosh et la publication assistée par ordinateur (PAO), divisant par dix ou quinze les coûts de production d’un journal. Enfants des radios libres, Les Inrocks sont aussi nés du Mac : ils furent, je crois, le premier vrai magazine réalisé en PAO. À la radio, comme après sur le papier, l’idée était de parler de ce qui avait été central depuis nos adolescences : la musique, et plus largement la culture qu’à travers elle nous découvrions avec une très grande curiosité, et que nous avions envie de partager. Les journalistes des Inrocks ont fait un journal comme on fait un groupe de rock, sauf que précisément (à l’exception notable d’Emmanuel Tellier puis de Gilles Tordjmann et de Joseph Ghosn, arrivé plus tard) aucun d’entre nous n’était musicien.

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M. : On perçoit dans le projet initial une volonté de renouveler le genre sur un marché occupé par Best et Rock and Folk. Les Inrocks donnent l’impression de vouloir aborder le rock d’un point de vue beaucoup plus littéraire et cérébral.

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S. B. : Le positionnement par rapport à Best et Rock and Folk se situe à la fois en continuité et en rupture. Nous avons appris à lire dans ces journaux, souvent très écrits (une qualité que Les Inrocks ont tenté, je pense avec un relatif succès, de perpétuer). Outre les informations sur la musique, que nous glanions davantage dans la presse anglaise, nous lisions Rock’n’Folk pour sa dimension littéraire, les papiers de Philippe Garnier, de Michka Assayas, de François Gorin, et Best pour ceux de Francis Dordor. Mais à partir de 1981-1982, ces journaux se sont normalisés, standardisés, ils sont devenus mainstream et, il faut le dire, assez corrompus par le business des maisons de disques, la pub. D’où le titre jeu de mot potache : Les Inrockuptibles. Plus généralement, la ligne un peu austère et janséniste des Inrocks du début s’inscrit aussi en faux contre l’air du temps du milieu des années 1980, une sorte de cynisme ambiant porté après le tournant de la gauche en 1983 par Actuel, ou Libération quand il fait son fameux hors-série « Vive la crise ». En réaction à cette ironie, les Inrocks proposent une forme d’authenticité qui est, pour moi, le trait identitaire majeur de cette aventure de presse.

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M. : Cette authenticité suppose de rompre avec le mainstream, donc être assez élitiste comme cela est souvent reproché au journal ?

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S. B. : C’est l’une des caricatures souvent faite des Inrocks. Elle n’est pas juste. Dès les premiers numéros, Les Inrocks mettent Stephan Eicher, Rita Mitsouko ou les Pretenders en couverture. Des choix très grand public, très « mainstream ». C’est tout simplement que les considérations commerciales furent présentes dès le premier numéro, il fallait vendre le journal. Le choix de couverture du journal ne pouvait pas être lié uniquement à l’importance esthétique du groupe choisi. De ce point de vue, l’âge d’or qu’évoquent parfois des lecteurs nostalgiques n’a jamais existé. Depuis le début il a fallu faire des compromis, la question a toujours été d’essayer de les faire avec intelligence. Ce qui rompait avec le mainstream, sans doute, mais que je ne perçois pas du tout comme élitiste, au contraire, c’est la mise en scène de l’authenticité que j’évoquais. L’envie de partager, d’être en empathie, avec les artistes comme avec les lecteurs. C’est ce qui caractérise au départ Les Inrocks, les longs entretiens en forme de récits de vie. Une attention aux trajectoires, aux parcours biographiques, au social au fond, même si elle ne se pensait certainement pas comme ça. Un goût pour les human interest stories aurait dit le sociologue de la presse Robert E. Park. Cette forme journalistique s’explique aussi plus prosaïquement par le fait que beaucoup de ceux qui écrivaient dans Les Inrocks alors étaient encore des apprentis journalistes, qu’ils n’osaient pas trop écrire, préférant se retrancher derrière les propos de ceux qu’ils admiraient, musiciens, cinéastes, écrivains.

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Le rubriquage de la formule initiale est très simple : des entretiens et des chroniques de disques. C’est très sobre, basique, une forme de purisme. Il y a une pureté de la ligne et du concept éditorial, qui va de paire avec la pureté graphique : les photos en noir et blanc et une maquette très aérée constituent l’identité graphique du journal. C’est ce qui fait Les Inrocks, n’importe qui ouvrant le journal en comprend immédiatement le mode d’emploi.

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M. : Pendant longtemps, la société n’est pas très présente dans le journal. On ne trouve pas de papiers d’analyse sur ce qui se passe autour de la musique, y compris dans les autres formes artistiques. Pourquoi ?

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S. B. : Entre 1986 et 1992, le journal se développe autour de la musique, passant de trimestriel à bimestriel puis mensuel. L’équipe de collaborateurs s’élargit. De jeunes journalistes arrivent comme pigistes mais aussi des signatures de la vieille presse rock, comme Michka Assayas ou Francis Dordor, qui viennent donner de la légitimité au titre. Je suis arrivé aux Inrocks en 1992 au moment où le journal devenait mensuel et surtout où il commençait à envisager la possibilité d’une transformation assez radicale en un hebdomadaire culturel. Un petit groupe composé des journalistes salariés de l’époque (Fevret, Beauvallet, Kaganski et Tellier) et de trois collaborateurs extérieurs (Gilles Tordjman, Arnaud Viviant et moi) a commencé à travailler à ce projet baptisé Le Zouave. Nous avons travaillé pendant trois ans, dans un contexte terrible (guerre du Golfe et loi Evin sur la pub qui faisait perdre au journal ses principaux annonceurs, tabac et alcool) pour inventer le journal dont nous rêvions, sans parvenir à trouver de l’argent. À l’automne 1994, Christian Fevret prend, un peu contre l’avis d’autres fondateurs, plus conservateurs, la décision de le lancer quand même et me demande de rejoindre la rédaction à temps plein, comme son adjoint. Fervent partisan du passage à l’hebdo, je n’ai pas compris sur le moment qu’en fait Les Inrockuptibles n’avaient de toute façon pas le choix : le journal avait perdu beaucoup de ses recettes publicitaires, et s’il n’avait pas augmenté son chiffre d’affaire en multipliant par quatre ses parutions, il aurait disparu très vite. On a finalement lancé l’hebdo en mars 1995.

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M. : Le contenu a changé à ce moment, avec l’arrivée des rubriques plus originales, sur des objets qui sont extérieurs à la marque de fabrique initiale que sont la littérature, le cinéma et le rock.

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Jade Lindgaard : À la fin des années 1990 se mettent en place par exemple des pages Arts, consacrées à l’art contemporain, sous la responsabilité de Jean-Max Colard, qui en est toujours l’animateur aujourd’hui. L’arrivée de cette rubrique n’a pas été évidente : d’un côté, elle malmenait la culture esthétique des pages cinéma, proches d’un cinéma d’auteur qui était aussi assez narratif. De l’autre, les artistes que nous y défendions empiétaient sur la musique, se mettant à produire leurs propres sons. Les artistes de cette époque sont proches des graphistes, de la musique électronique, de la culture du clubbing, du stylisme… autant d’espaces culturels qui mettront du temps à trouver leur place aux Inrocks. Sans être sur le mode du combat contre les autres journalistes des Inrocks, cette période de défrichage fut assez chahutée, et ponctuée de profonds désaccords critiques. Je me souviens notamment de vifs débats autour des œuvres de Douglas Gordon, Pierre Huyghe, Philippe Parreno, Dominique Gonzalez Foerster, qui s’inspiraient beaucoup du cinéma, travaillaient le remake, le cut up, la monstration de films invisibles. Quand Gus Van Sant a sorti son remake de Psychose, d’Hitchcock, c’est un film que nous avions beaucoup aimé, dans les pages Arts, alors qu’il s’est fait descendre en flèche par les pages ciné. Quelques temps plus tard, à l’occasion d’un brainstorming général de préparation d’une nouvelle formule, les plus anciens des Inrocks se mettent à parler d’eux-mêmes en tant que « plumes historiques ». C’était en fait une sorte de querelle des anciens et des modernes qui avait éclatée, sans qu’elle en prenne consciemment le nom.

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S. B. : Une autre forme de caricature des Inrocks consiste à considérer que jusqu’à la formule hebdomadaire, le journal traitait exclusivement de musique. Dès le premier numéro il y avait du cinéma et de la littérature, dans des proportions qui vont certes aller croissant…

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M. : Mais il n’y a pas toutes les musiques…

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S. B. : Non, c’est vrai, il y a essentiellement du rock, du cinéma et de la littérature – et il n’y a pas toutes les littératures non plus, ni tout le cinéma. Mais il y a du rock au sens large : Rita Mitsouko ou Stéphane Eicher c’est quand même de la variété ! Certes, il n’y a pas de jazz, ni de classique, ni de world (on ne disait pas world d’ailleurs à l’époque). Pas beaucoup de rap mais quand même, contrairement encore une fois à la légende, plutôt avec des groupes de rap un peu pop comme De La Soul, Arrested Development ou DC Basehead.

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L’hebdo va permettre d’accentuer significativement toutes ces ouvertures. À d’autres musiques, d’autres cinémas, d’autres littératures. Mais aussi à des domaines jusqu’alors absents du journal. La « base line » en 1995, c’est : « l’hebdo musique, cinéma, livres, etc. » Ce « et cætera » est décisif, c’est une porte ouverte vers d’autres domaines, qu’outre les livres je suis particulièrement chargé de développer : le spectacle vivant et les arts plastiques qui auront chacun des pages hebdomadaires, et bien sûr la société, la politique que je ne voulais pas rubriquer pour éviter de tomber dans les travers du journalisme politique, qui était un épouvantail absolu. Pour beaucoup de journalistes des Inrocks, le modèle en la matière c’était les grands reportages façon Rolling Stone. Sans être du tout contre ce mode de traitement, j’ai tenu dès le début à y ajouter une autre idée : l’apport des sciences sociales pour une pratique journalistique renouvelée dans ces domaines. Dès le numéro 6, par exemple, pendant la campagne présidentielle de 1995, et alors que tous les journaux glosaient sur les sondages, nous avons publié une série d’entretiens qualitatifs avec des électeurs pour montrer, dans la lignée des travaux d’un Daniel Gaxie, les complexités de la compétence politique, les logiques sociales à l’œuvre dans ces discours, etc.

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Autre mode d’approche original, toujours lors de cette campagne présidentielle qui coïncide avec le lancement de l’hebdo : nous avons décidé d’appliquer à un responsable politique (Michel Rocard) la procédure d’entretien empathique que jusqu’ici nous réservions aux artistes. Ce ne fut pas sans violents débats internes. Christian Fevret et moi avons dû imposer ce choix de couverture (« Rocard ne sera jamais président », qui nous semblait l’info majeure de cette élection à venir) à la quasi-totalité de la rédaction. Nous avions passé huit heures à interroger Michel Rocard, nous savions ce que nous avions entre les mains. Notamment son appréciation très sévère de François Mitterrand (c’est la seule fois d’ailleurs que Rocard a parlé aussi clairement du vivant de celui-ci). Résultat : les propos étaient repris partout le lendemain, y compris dans l’édito du Monde. Pour la première fois, d’une certaine manière, Les Inrocks jouaient dans la cour des grands. C’était très important au moment où nous affichions avec le passage en hebdo l’ambition d’être un vrai journal. Pourtant cela n’était pas du tout une évidence pour la majorité de l’équipe, et on peut même dire qu’à certains égards l’histoire des Inrocks à l’égard de la politique, c’est l’histoire de l’oubli perpétuel de cette évidence. Sauf lorsque par des coups (parfois de force), comme celui de Rocard, nous avons pu à quelques uns et toujours très temporairement l’imposer. La politique des Inrocks dans ce domaine est donc jalonnée de coups éditoriaux et autres appels : publication de l’Appel de Genève, initié par Denis Robert et signé par des magistrats, pour la coopération judiciaire internationale, appel des cinéastes sur la question de l’hébergement des sans-papiers, appel à la désobéissance lancé en une par Pierre Bourdieu et Arnaud Desplechin à propos des sans papiers toujours, numéro spécial Bourdieu rédac chef, pétition contre la guerre à l’intelligence, Voter Y…

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J. L. : Ce qui s’est passé entre l’époque dont parle Sylvain et l’appel contre la guerre à l’intelligence, début 2004, c’est que l’on a créé des pages de société et politique qui n’existaient pas auparavant. J’ai commencé à piger vers 1996 puis j’ai été embauchée en 1998 en partie pour la couverture de ces sujets. La décision de créer ces pages avait été prise en 2001 avant le 11 septembre, mais on était en train de les préparer lorsque le 11 septembre est arrivé. La combinaison de l’actualité a été extraordinaire : ce moment hallucinant politiquement a justifié le choix de faire entrer la politique dans le journal. Ces pages, qui se sont appelées « agit pop » cherchaient à traiter différemment de l’actualité sociale et politique. Être à la fois sur l’actualité et être presque une sorte « d’anti-travail » de ce qui se faisait au Nouvelobs, à l’Express, dans les autres hebdos. L’option est d’entrer dans l’actualité par le débat d’idées, c’est-à-dire de privilégier les interventions d’intellectuels – y compris les « intellectuels collectifs » : revues, éditeurs de chercheurs, pris comme éclaireurs d’actualité.

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Ce qui m’intéressait au moment de mon arrivée aux Inrocks, c’était le côté « Rolling stone », le côté New journalism américain, c’est-à-dire comment parler d’une société par sa contre-culture, en prenant par les marges, au sens symbolique du terme : par la sexualité, par le rock, les cultures « basses »… Mon approche a changé dans le cours de mon travail. Je me suis retrouvée à traiter l’actualité par les mouvements sociaux. Ce n’était pas conscient au départ, mais cela a fini par structurer une sorte de ligne éditoriale. Traiter des mouvements sociaux comme des lieux de pensée de la politique, leur donner la parole pour qu’ils livrent leur analyse sur les sujets de société. Par exemple faire intervenir le mouvement des chômeurs sur toutes les questions de revenu et de travail. Et puis on était influencé par l’école de l’analyse du capitalisme cognitif, du côté de Moulier-Boutang et de Multitudes ; le côté réflexion sur la société des loisirs, les nouvelles formes de l’économie culturelle… On mariait des approches qui étaient rarement conjuguées de ce point de vue là, et cela provoquait quelque chose d’intellectuellement et de politiquement assez stimulant. Bien sûr ce n’est pas nous qui avons inventé cela, mais je pense que c’est ça que l’on a porté de manière régulière et de plus en plus construite. J’ai aussi commencé à suivre les premiers forums sociaux pour les Inrocks et à écrire sur le mouvement altermondialiste. De mémoire on a commencé avec le premier Forum Social Européen à Florence. Je n’avais pas été au premier Forum Social Mondial, parce que nous étions dans une économie précaire et que les moyens manquaient pour faire les reportages. J’ai personnellement payé mes voyages pour les forums sociaux au Brésil ou en Inde. On bricolait. C’est ça qui a conduit à des choses vraiment engagées du journal, nos positions à nous face à l’actualité c’est autant une position de journaliste qui voulait rendre compte de ce qu’il se passait qu’une position d’individus engagés dans ce qu’ils racontaient. Ce que nous faisions était différent de ce que faisaient les hebdos, différent de ce que faisaient les quotidiens, nous étions entre le journal et la revue ; dans notre positionnement entre le point de vue social et politique. Nous étions des observateurs et d’une certaine manière des acteurs.

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S. B. : Pour revenir un peu en arrière, je voudrais rappeler que l’hebdo est lancé en 1995, qui sera l’année d’un grand mouvement social dont on peut rétrospectivement peut-être dire qu’il marque, pour les gens de ma génération, la fin du grand écart entre pratique scientifique et politique. Nous sommes les produits du Métier de sociologue : nous ne pouvions pas vraiment imaginer que Bourdieu irait parler aux cheminots à la gare de Lyon ! Dans les années qui ont précédé 1995, je pense que nous (pas Les Inrocks, plutôt les amis d’un autre groupe très important pour moi, autour de la revue Politix) ressentions à ce moment-là de plus en plus une gène, un malaise même, créé par une forme de désenchantement, qui est le résultat d’une socialisation politique produite par la sociologie politique. Nous nous étions forgés un regard distancié, « professionnel », vis-à-vis des mouvements sociaux, et de la politique en général. Et en même temps, nous voyions l’espace public surinvesti par les intellectuels médiatiques, les chercheurs le désertant totalement. La position d’abstention politique des sciences sociales pour des raisons épistémologiques devenait de plus en plus intenable, elle a commencé à se fissurer. Cela a commencé sans doute par le fait que des chercheurs un tout petit peu plus jeunes que nous avaient commencé à travailler sur les mouvements sociaux d’un type nouveau, les mouvements pour les sans-papiers ou Act Up, et que d’autres s’étaient engagés dans ces mouvements et avaient contribué à inventer de nouvelles manières de se mobiliser. Le mouvement de novembre-décembre 1995 va accélérer tout ça. Et l’évolution de Bourdieu de ce point de vue est, pour beaucoup, assez libératrice. Sa tentative de construction d’un intellectuel collectif, au-delà des seules publications comme Liber, mais aussi son engagement personnel plus classique comme le « grand intellectuel ». Sa première intervention dans Les Inrocks, un journal qu’il va accompagner et soutenir quelques années, est pourtant antérieure au mouvement social et ne se situe pas du tout sur ce terrain. C’est un texte sur Georges Canguilhem que je lui ai demandé à la mort de celui-ci au printemps 1995. Pour moi, c’est d’abord l’œuvre de Bourdieu qui compte, qui légitime l’engagement et les interventions. De ce point de vue, l’une des choses dont je suis sans doute le plus fier, c’est d’avoir fait la couverture des Inrocks à l’occasion des Méditations Pascaliennes et pas de son livre sur la télévision. Une couverture qui intervenait quelques semaines après une autre sur laquelle son nom apparaissait en grand aux côtés de celui d’Arnaud Desplechin, une couverture importante pour Les Inrocks, la première vraiment engagée puisqu’elle prenait quasiment la forme d’une affiche prônant la désobéissance civile à propos des sans-papiers.

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Là encore ce coup n’était pas du goût de toute la rédaction même si la présence des cinéastes donnait une dimension culturelle à la mobilisation, et facilitait un peu les choses. D’autant plus qu’il ne s’agissait pas de n’importe quels cinéastes mais de gens dont le travail était régulièrement défendu dans les Inrocks. Emmanuelle Béart, c’était parfait pour le 20 heures de TF1 et nous nous avions Pascale Ferran, Arnaud Desplechin, Claire Denis, Romain Goupil et compagnie…

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J. L. : La question des sans-papiers aura été l’engagement politique essentiel au sein de la rédaction. Le point d’accord politique, la cause commune, et finalement l’identification du journal. Si on regarde les engagements politiques des Inrocks, le traitement des questions sociales dans le journal, cette question est énormément traitée, il y a une sorte d’hyperbole de cette question-là. C’est devenu identitaire.

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S. B. : C’est peut-être lié au fait que pour une génération, celle des cinéastes signataires et celle d’une partie des Inrocks, la question des sans-papiers a joué un rôle important dans la socialisation politique. La première manifestation que j’ai faite, j’étais en seconde, c’était contre les lois Bonnet sur l’immigration. Et je sais, pour en avoir parlé avec Arnaud Despléchin et Pascale Ferran, que ce fut aussi l’un de leurs premiers engagements politiques. La cause des sans-papiers a réactivé une mémoire politique et suscité une sorte de re-politisation. Cette cause est identitaire, je suis d’accord avec Jade. Quand on m’a demandé parfois comment définir politiquement Les Inrocks, j’ai souvent répondu de façon un peu provocante : Rocardo-Bourdieusien. Ce qui suscitait en retour des regards un peu incrédules, comme s’il s’agissait deux univers de gauche incompatibles. Pourtant les points communs sont nombreux, et il en est un central : en 1958, ce sont les deux seules personnes dans la République Française qui s’intéressent à la question des déplacements de population et des camps de regroupement en Algérie. Michel Rocard est un jeune inspecteur des finances qui, en marge de son travail, prend de grands risques et rédige un rapport secret sur cette question qu’il adresse au Général De Gaulle. Et Pierre Bourdieu est un jeune sociologue qui travaille aussi sur ces camps. Ce type de choix me semble constitutif d’une identité politique forte.

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J. L. : Il y a un paradoxe fondamental dans les rapports des Inrocks à la politique. Autant les Inrocks ont été perçus au bout d’un moment comme le journal d’expression de la gauche culturelle, autant en interne, les Inrocks ne se vivent pas comme un journal politique. Ce décalage est allé en s’accentuant. Notamment après « l’appel contre la guerre à l’intelligence » qui sort début 2004 et qui essaye de fédérer intermittents, chercheurs, archéologues, architectes, psy, juges… contre Raffarin. On assiste à ce moment-là à une sorte d’explosion. médiatique, de visibilité de différents lieux de critique culturel. C’est la consécration des Inrocks comme un lieu politique : on est invité par les mouvements comme « sauvons la recherche », « les intermittents », on est invité aux AG, aux réunions, à discuter avec eux ; on fait une sorte de newsletter sur « l’appel contre la guerre à l’intelligence » ; on essaye de fédérer une sorte de constellation de gens un peu engagés pour agir ensemble. On pense qu’on a réussi à s’installer comme un journal politique, mais en interne, c’est le clash, et c’est le début de la fin en quelque sorte des Inrocks comme journal politique. Ce qu’on a cru asseoir définitivement, le passage du journal à un autre registre, n’a en fait jamais été accepté par le reste de la rédaction, et ça a été la goutte d’eau, au contraire.

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S. B. : Cela rejoint ce que je mentionnais tout à l’heure à propos de la première couverture politique avec Rocard. C’est par l’extérieur qu’elle avait été légitimée, via la reprise par les autres médias. Nous qui nous occupions de politique au journal, il nous a toujours fallu aller chercher des légitimités externes fortes sur lesquelles nous appuyer pour parvenir à faire passer en interne nos propositions dans une sorte de rapport de force. Certains nous reprochaient d’être exclusivement dans une logique de coups, ce qui n’est pas tout à fait exact mais c’est vrai qu’on a dû y recourir beaucoup. Nous devions aller chercher des soutiens externes (intellectuels comme Bourdieu ou Derrida, artistes comme dans le cas des cinéastes ou collectifs de chercheurs, d’intermittents…) pour valider notre projet éditorial, parce qu’à l’intérieur de la rédaction nous n’étions pas très nombreux à le porter. Cela demandait toujours une énergie considérable, c’était souvent lassant, décourageant de devoir à ce point tout expliquer, tout reconstruire à zéro à chaque fois.

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C’est vrai que la pétition contre la guerre à l’intelligence, qui fut une aventure exaltante, incroyable, fut d’une certaine façon la goutte d’eau. Quelque chose s’est irrémédiablement cassé là. Cette pétition, que nous avons initiée à quatre (trois journalistes des Inrocks : Jade, Jean-Max Colard et moi ; et un ami qui avait collaboré au journal aussi : Nicolas Demorand) est aussi née d’une tension à l’intérieur de la rédaction du journal. Elle a aussi été pensée à usage interne. Très peu de temps avant la pétition, nous avions eu un conflit assez dur à l’occasion du choix d’une couverture. Nous devions consacrer la une à la saison 4 d’Alias, avec une cassette vidéo en plus produit. Et cette semaine-là, Saul Bellow meurt. Il se trouve que Marc Weizman avait rencontré Saul Bellow à Chicago peu de temps auparavant. Quand j’apprends la nouvelle, je défends l’idée qu’il faut faire la couverture sur Bellow : c’est typiquement le moment où on peut faire marcher de paire une certaine forme d’ordre symbolique culturel et une logique commerciale, puisque les couvertures nécro font des ventes formidables, y compris sur des auteurs difficiles, ce fut le cas avec William S. Burroughs. Il n’y avait donc pas grand risque, et puis c’était une sorte d’impératif. C’était à mon sens le plus grand auteur américain qui venait de disparaître. Mais cette proposition fut rejetée par le directeur de la rédaction, et nous avons été plusieurs à mener une fronde en interne, y compris par voie de pétition car il était impossible de débattre. Il y avait une ironie incroyable à ce que Bellow, lui le grand sujet était le relativisme culturel, fasse les frais d’une série télé ratée – parce que l’enjeu était bien là : non pas d’affirmer qu’un romancier était nécessairement plus important qu’une série télé mais que rien ne justifiait une couverture sur une saison très médiocre d’une série moyenne dès lors qu’un événement comme la mort de Bellow s’était produit.

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Plus largement, ce conflit se cristallisait autour d’une évolution de la politique des couvertures qui devenaient de plus en plus mainstream et reflétaient une forme rampante mais de plus en plus vive d’anti-intellectualisme dans une partie de la rédaction.

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M. : Il y a à ce moment-là l’idée de la synchronisation Télérama/les Inrocks, je ne sais pas si c’est péjoratif, mais le caractère interchangeable des couvertures a été relevé, de telle sorte que les Inrocks n’apparaisse plus comme le fer de lance de l’avant-garde culturelle, s’ils l’ont jamais été.

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S. B. : Télérama à quand même beaucoup évolué sur cette période. Et puis, nous avions l’idée stratégique de se mettre dans la roue de Télérama. Pas en terme de choix, mais en terme de positionnement. Nous présenter comme « l’autre » hebdo culturel. À tel point qu’on a envisagé une publicité très basique mais sans doute efficace (et qui n’a jamais vu le jour parce que Télérama s’est vraiment fâché) qui disait : « Stop, stop stop stop stop, les mercredis arrêtez de lire Télérama, lisez les Inrockuptibles. » Le problème numéro 1 des Inrocks a toujours été, et c’est encore le cas, le positionnement physique du titre en kiosque. Les Inrocks sont trop souvent relégués dans les mensuels de rock – ce qui, outre le fait que c’est déprimant quand on fait la couverture avec un écrivain ou un plasticien, constitue un handicap économique considérable. L’idée de se positionner dans la roue de Télérama visait à faire admettre qu’il y a deux hebdos culturels en France, un gros et un petit, mais avec ironie. Comme par exemple lorsqu’en 1996 pour le numéro de Noël nous avons fait une crèche des Deschiens – clairement pour se moquer du rituel numéro de Noël de Télérama. Nous avons une impertinence à l’égard de Télérama qui est l’impertinence du petit à l’égard du gros. Le problème qui guette les Inrocks à l’époque, et même encore aujourd’hui, n’est pas de faire les mêmes couvertures que Télérama, parce que d’une certaine manière Télérama est plus audacieux que les Inrocks s’agissant des couvertures politique et société. Ce qui menace en revanche, et affaiblit déjà depuis quelque temps, Les Inrocks, c’est le jeunisme. Cela renvoie à la vraie question stratégique, devenue de plus en plus aiguë au fil du temps : Les Inrocks sont-ils un journal d’âge ou un journal de génération ? Alors même que Les Inrocks ont un lectorat très jeune (30 ans d’âge moyen, ce qui en fait le lectorat le plus jeune de la presse, qui est par ailleurs un lectorat très diplômé), le directeur de la rédaction et le directeur général pensent que le problème numéro 1 c’est le vieillissement. Alors même que les responsables de la publicité au journal pointent au contraire qu’il leur faudrait des lecteurs plus âgés avec plus de pouvoir d’achat. C’est donc totalement irrationnel mais il y a une véritable obsession jeuniste qui gouverne la politique éditoriale. À mon sens, les fondateurs des Inrocks devraient assumer son caractère de journal générationnel et faire en sorte, en même temps, de toujours recruter des jeunes journalistes mais sans chercher à tout prix à rajeunir le lectorat. S’il s’agit de faire un journal qui s’adresse aux 18-25 ans, alors que le journal lui-même a déjà plus de vingt ans, il me paraît logique d’en tirer les conséquences et de s’en aller une fois qu’on a passé les quarante ans. De ce point de vue, Les Inrocks participent d’un processus beaucoup plus large d’infantilisation que Benjamin Barber a bien étudié dans son dernier livre. J’avoue que j’ai toujours eu un peu de mal à mettre des encadrés avec la définition des mots difficiles dans mes papiers, comme si j’écrivais à Okapi. Je me souviens juste que ce qui m’a donné envie de devenir journaliste à quinze ans, ce sont précisément les papiers que je lisais sans toujours les comprendre dans Les Cahiers du cinéma ou dans Rock’n’Folk.

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M. : Infantile, et populaire alors ? L’idée est de se mettre au niveau d’un lecteur théorique qui ne saisit pas les approches trop sophistiquées de la culture haute ?

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S. B. : Non, pas du tout. Il s’agit de subvertir autant que possible la distinction entre haute et basse culture. Symptomatiquement, mon premier papier dans les Inrocks, en 1992, portait sur L’Art à l’état vif du philosophe pragmatiste Richard Shusterman. Dans ce livre, en travaillant sur le rap et sur T. S. Eliot, Shusterman défend l’idée d’une esthétique pragmatiste qui permet de résoudre la question de haute et basse culture. Il plaide pour une attitude mélioriste que j’aurais toujours essayé de mettre en œuvre dans ma pratique journalistique aux Inrocks. Il s’agit d’appliquer aux formes non légitimes socialement ou esthétiquement d’art, les outils de la critique noble exactement de la même manière que si c’était du grand art. Ce sont précisément ces domaines, pointe-t-il, qui ont le plus besoin de la critique pour ne pas être livrés aux seules logiques du marché. De ce point de vue, Shusterman propose une critique forte et subtile du légitimisme culturel qui imprègne encore les travaux de Bourdieu. L’attitude mélioriste passe aussi par l’authenticité dont je parlais tout à l’heure, et qui me semble identitaire des Inrocks mais menacée. Cette démarche d’empathie et de légitimation de formes culturelles par le travail critique et par le récit de vie ont été peu à peu prises en tenaille dans Les Inrocks par deux conceptions antagonistes mais qui peuvent parfois objectivement s’allier. D’un côté, il y a une sorte de retour par un effet ricochet de la culture Actuel des années quatre-vingt contre laquelle les Inrocks s’est créée mais qui n’est jamais morte, qui a connu des avatars comme Technikart. Des journaux assez largement faits par des pubeux, des petits malins toujours prêts à sacrifier le fond pour une bonne vanne. Qui sont dans la forme et absolument pas dans la logique des Inrocks, et notamment du côté encyclopédique des Inrocks, on pourrait dire que ce sont des branchés, qui se déguisent aujourd’hui parfois en beauf puisque cela semble la mode. Les Inrocks n’a jamais été un journal branché. Il s’est formé loin du milieu branché parisien, la plupart des journalistes des Inrocks venaient de province, de la classe moyenne plutôt que de la grande bourgeoisie du 7e ou du 16e arrondissement de Paris. Mais cette posture branchée d’ironie cynique (genre Ardisson ou Beigbeder) a tendance à rentrer par la fenêtre aux Inrocks. Cela me semble menacer l’identité des Inrocks parce que ceux qui adoptent ce positionnement sont dans un relativisme culturel total, très second degré.

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L’autre posture qui menace cette authenticité originelle est plus complexe, plus intéressante aussi au plan intellectuel. Je l’analyse plutôt comme la réaction à la situation spécifiquement française dans laquelle prévaut encore une forte hiérarchie entre haute et basse culture, notamment dans le maintien d’une langue française taxidermisée. Cette réaction prend donc la forme d’une tentative de subversion par le kitsch, qui permet de défendre par principe (et non dans une attitude mélioriste) le relativisme culturel. C’est une forme de provocation, dont on trouve beaucoup d’avatars dans l’art contemporain. Mais aussi dans la critique de cinéma, qui peut aller jusqu’à considérer que l’émission de télé-réalité le Loft est le meilleur film de l’année ! Ces provocations me semblent souvent puériles mais elles m’intéressent plus que l’autre posture parce qu’elles contiennent une dimension politique, même si elle est un peu sommaire.

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M. : Le projet des Inrocks est donc d’avoir un rapport intègre à la culture populaire, c’est-à-dire de ne pas la mépriser et d’utiliser des formes critiques nobles pour les appliquer à des expressions culturelles périphériques, c’est ça l’idée initiale ?

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S. B. : Ni misérabilisme ni populisme. C’était déjà la ligne éditoriale qui prévalait aux Inrocks depuis le début, c’est sans doute ce qui fait que je m’y suis senti bien, à l’aise. C’est une ligne que j’ai probablement essayé de théoriser davantage parce qu’elle paraissait en congruence avec les outils intellectuels que je m’étais forgé avant le journalisme ou à côté par les sciences sociales. Mais c’est cette ligne dont j’ai eu progressivement le sentiment qu’elle était fragilisée. Il ne s’agissait pas de se prétendre « populaire ». Je ne connais pas beaucoup de journaux « populaires », dans le domaine culturel, même lorsqu’ils parlent de ce qu’on appelle « culture populaire ».

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La majeure partie du travail accompli fut en direction du milieu intellectuel et du milieu culturel, au sens très large. Nous avons su faire ce travail de développement culturel en évoluant dans une économie entièrement privée, sans subvention, à la différence de toutes les autres instances de développement culturel. J’ai tenu en permanence ce discours aux pouvoirs publics : « Les Inrocks font un travail de développement culturel, aussi important qu’une maison de la culture d’une grande ville française mais dans le cadre d’une économie strictement privée. » Au fond, c’est toujours ce que je dirais à propos de mon expérience aux Inrockuptibles : je vivais mon travail comme une mission de développement culturel, de légitimation de certaines formes de pratiques culturelles. C’est pourquoi je ne peux pas me résoudre à cautionner les relativismes culturels, quelle qu’en soit la version. Parce que si tu défends une série télé juste parce que c’est une série télé, et non pas parce c’est une bonne série télé, alors tu ne fais que renforcer les hiérarchies culturelles que tu prétends mépriser, et du même coup tout effort critique. ●

Notes

[*]

Membre du Comité de Rédaction de Mouvements. Propos retranscrits par Julienne Flory.

Résumé

Français

Depuis sa création en 1986, le magazine Les Inrockuptibles a entretenu des rapports ambivalents avec les cultures populaires. Perçu comme un journal élitiste centré sur la culture rock dite indé, c’est-à-dire située en périphérie des grands circuits commerciaux, adoptant une approche volontiers recherchée et littéraire pour parler de musique, rapidement qualifiée de dandysme, Les Inrocks ont accompagné la transformation du paysage de la culture dans les années 1990. Parce que le rapport exigeant et curieux à la culture n’est pas forcément synonyme d’élitisme ou de populisme, deux anciens journalistes qui y ont couvert plus particulièrement la politique et le débat d’idées et ont marqué le journal, reviennent sur son rapport au populaire et au politique.

Pour citer cet article

Simon Patrick, « Les Inrockuptibles, le purisme rock, la variété culturelle et l'engagement politique. Entretien avec Sylvain Bourmeau et Jade Lindgaard », Mouvements, 1/2009 (n° 57), p. 44-56.

URL : http://www.cairn.info/revue-mouvements-2009-1-page-44.htm
DOI : 10.3917/mouv.057.0044


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