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Mouvements

2011/2 (n° 66)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782707168924
  • DOI : 10.3917/mouv.066.0127
  • Éditeur : La Découverte

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« Le Président Ben Ali est vieillissant, son régime est sclérosé et il n’y a pas de successeur apparent (...). La Tunisie est un État policier qui connaît de sérieux problèmes de droits humains. Les Tunisiens prennent en aversion, détestent même, la Première dame Leila Trabelsi et sa famille (...) ; la colère monte devant un taux de chômage élevé et les inégalités régionales. En conséquence, les risques s’accroissent pour la stabilité à long terme du régime ». Formulée par l’ambassadeur américain à Tunis dix-huit mois avant la révolution et la chute du régime, cette analyse lucide, rendue publique par Wikileaks et largement diffusée en Tunisie, concluait en soulignant « l’importante opportunité crée par l’administration Obama pour explorer (...) une relation bilatérale plus productive [1][1] « Troubled Tunisia:What Should We Do ? », Vendredi,... ». Les diplomates américains stationnés en Égypte ont fait preuve d’un discernement analogue dans l’observation des réalités locales. Rejetant le discours dichotomique du régime Moubarak, ils écrivaient en 2006 : « Nous n’acceptons pas la proposition selon laquelle l’Égypte n’aurait d’autre choix qu’un régime autoritaire lent à réformer ou un régime islamiste extrémiste. Nous ne pensons pas non plus que plus de démocratie en Égypte conduirait nécessairement à un gouvernement sous les Frères musulmans [2][2] Câble daté : 29 janvier 2006 T11:49:00, secret section... ».

Piloter la transition

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L’État américain n’a pas anticipé ni activement soutenu la vague révolutionnaire régionale qui traverse le monde arabe. Mais il a su reconnaître certains signes avant-coureurs, et cela devait permettre à un président plus cosmopolite et plus prédisposé que ses prédécesseurs au dialogue multiculturel de s’y adapter plus vite et mieux que ses homologues européens. En renonçant à soutenir inconditionnellement des régimes alliés autoritaires mais défaillants, l’administration Obama cherche manifestement à ne pas insulter l’avenir et à se placer du « bon côté de l’Histoire ». Forte des exemples philippin (la chute de Ferdinand Marcos en 1986) et indonésien (la chute du Général Suharto en 1998), où les États-Unis avaient su préserver leurs positions essentielles après l’effondrement de dictatures très longtemps soutenues par eux, elles espèrent se retrouver demain en état de refonder la crédibilité du discours américain sur les droits humains, de pouvoir rénover ses alliances et de continuer à peser sur l’échiquier moyen-oriental. Il s’agit d’un enjeu essentiel pour la première puissance mondiale, toujours sous le coup de la crise de légitimité consécutive à l’invasion de l’Irak en 2003, et dont la position de puissance relative dans le système international s’est érodée face à la dynamique de réémergence de pays tels que la Chine ou le Brésil. Au-delà des problèmes géopolitiques classiques – sécurité régionale, prolifération nucléaire, hydrocarbures, etc. – la question de fond que lui posent les révolutions en cours est de savoir comment piloter la transition vers un monde pluriel dans lequel les sociétés postcoloniales de la « périphérie », autrefois imbriquées dans des structures de dépendance, s’autonomisent inéluctablement. Pour les États-Unis, la signification profonde de la vague révolutionnaire se trouve bien là. L’ère de la domination occidentale, européenne puis américaine, touche à sa fin en Asie, en Amérique latine et, maintenant, dans le Golfe et le Moyen-Orient. La démocratisation en cours représente la deuxième phase d’un long mouvement d’affranchissement de la tutelle des pays euro-atlantiques.

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Nonobstant l’habilité du Président, cette transition sera difficile pour les élites américaines, habituées à tenir le centre et être au sommet, car elle implique un relâchement du contrôle presque sans partage exercé par les États-Unis dans la région depuis la Seconde Guerre mondiale. À partir de la fin des années 1940, lorsque la Grande-Bretagne a « abdiqué ses responsabilités au Moyen-Orient [3][3] Expression de l’officiel James Forrestal. Voir P. S.... » en les cédant aux États-Unis, ceux-ci ont été l’acteur externe prédominant dans la région, intervenant constamment pour modeler l’économie politique régionale de manière à produire des résultats favorables à leurs intérêts. Au gré des circonstances changeantes, internationales et locales, ils ont soutenu ou travaillé contre des gouvernements et diverses forces sociales, religieuses et politiques. Ainsi par exemple, ils ont au tout début de la Guerre froide apporté leur soutien aux mouvements nationalistes arabes avant se retourner contre eux lorsqu’il devint apparent que ceux-ci ne s’aligneraient pas dans la compétition bipolaire. Ils ont alors changé leur fusil d’épaule, en dialoguant avec les milieux religieux conservateurs et parfois en les soutenant dans l’intention de contenir les nationalistes laïques et les divers mouvements socialisants de la région, pour ensuite se retourner contre l’« Islam politique ». Sous-tendant ces fluctuations tactiques, il y avait une constante : assurer et pérenniser l’ordre régional américain fondé sur des régimes autoritaires dont on connaît aujourd’hui le degré d’illégitimité. Comme le souligne Michael Hudson de l’université de Georgetown, il s’agissait d’asseoir leur hégémonie [4][4] M. C. Hudson, « To Play the Hegemon: Fifty Years of....

Les grands objectifs stratégiques des États-Unis n’ont guère varié d’une administration à l’autre et d’une période à l’autre. Pendant la Guerre froide, l’État américain avait des visées multiples, parfois contradictoires : contenir l’influence soviétique, supplanter les États coloniaux européens en déclin, inhiber les forces sociales régionales et locales représentant un défi réel ou potentiel pour l’ordre américain, éviter l’émergence de puissances régionales dominantes ayant la volonté et la capacité de remettre en cause les équilibres, assurer la sécurité d’Israël et, bien évidemment, se garantir l’approvisionnement en ressources énergétiques stratégiques. Ces différents objectifs ressortissaient à une volonté d’asseoir la prédominance américaine dans une région déterminante pour la Pax Americana d’après 1945. L’ambition américaine avait été formulée au début des années 1950 par Dean Acheson, alors Secrétaire d’État du Président Harry Truman. Il avait envisagé l’intégration du Moyen-Orient et du Golfe dans un « Grand Croissant » (Great Crescent) géoéconomique s’étendant du Japon en Asie du Nord-Est au Golfe en passant par l’Asie du Sud-Est et l’Asie du Sud. Ce projet aurait relié les zones clés de production de matières premières stratégiques aux centres de l’économie capitaliste mondiale. Aux yeux des planificateurs américains, le Grand Croissant était indispensable non seulement pour endiguer les mouvements révolutionnaires en Asie et dans le monde arabo-islamique, mais encore pour nourrir la revitalisation de l’Europe, alors économiquement exsangue. Le programme de redressement économique dans les régions occupées en Asie orientale (Economic Recovery in Occupied Areas [EROA]) devait être étroitement imbriqué dans celui concernant l’Europe (European Recovery Program [ERP]) « via les colonies européennes d’Extrême-Orient [5][5] M. Schaller, « Securing the Great Crescent: Occupied... ». Si cette ambition extravagante ne s’est jamais véritablement matérialisée, le Golfe arabo-persique et le Moyen-Orient sont devenus au fil du temps une des clés de voûte de la Pax Americana, dont le rôle est comparable à celui de l’Inde dans le système impérial britannique au XIXe siècle. De même que la Grande-Bretagne impériale avait vu ses engagements stratégiques constamment s’accroître pour défendre l’Inde, joyau de l’Empire, de même les États-Unis n’ont jamais cessé ces soixante dernières années d’étendre leurs engagements militaires, économiques et politiques dans le monde arabo-islamique. Comme la Grande-Bretagne, ils ont souvent agi à travers des alliés locaux, dépendants quoique parfois indociles. Se livrant de ce point de vue à un exercice impérial classique de gestion des marges d’Empire, les États-Unis se sont adaptés aux évolutions locales pour préserver une hégémonie d’ensemble.

Des engagements impériaux toujours croissants

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Les différentes phases de l’intervention des États-Unis dans la région attestent leurs engagements en constante expansion. Confrontés à l’émergence de puissants mouvements nationalistes indépendantistes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ils ont tenté de tisser des liens avec eux. Sans agir agressivement en faveur de la décolonisation, et tout en soutenant l’Empire français en Indochine, ils ont, comme pendant la guerre, brièvement mené une politique d’engagement avec les forces nationalistes arabes. À la grande consternation de la IVe République française, Washington noua des liens informels avec le Front de libération nationale algérien ainsi qu’avec les autres mouvements nationalistes nord-africains (l’anti-américanisme virulent de l’extrême droite française plonge là l’une de ses racines). Dans le même temps, ils cherchèrent à bâtir des liens avec Gamal Abdel Nasser, jusqu’à ce que ce dernier choisisse une politique nette de non-alignement.

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Ce flirt avec le nationalisme arabe se concrétisa en 1956 pendant la crise de Suez par un veto américain opposé à l’intervention tripartite de la France, de la Grande-Bretagne et d’Israël en Égypte. Comme l’avait expliqué à l’époque le président Eisenhower, les États-Unis ne pouvaient approuver, pas même tacitement, « un colonialisme extrême », de peur que cela ne stimule des forces sociales révolutionnaires, ne dresse les États-Unis contre la vague montante du nationalisme postcolonial, et ne favorise l’Union soviétique. En 1956, John Foster Dulles, alors Secrétaire d’État, avait bien résumé la situation. S’adressant au Conseil de sécurité nationale, il déclara : « Les États-Unis doivent jouer un jeu d’équilibre entre les efforts consistant, d’un côté, à maintenir nos relations anciennes et de valeur avec nos alliés britannique et français et, de l’autre, à nous assurer l’amitié et la compréhension des pays nouvellement indépendants ayant échappé au colonialisme [6][6] Voir p. S. Golub, Power, Profit and Prestige, op. cit.,... ». Pourtant, comme on le sait, les États-Unis n’hésitaient pas à intervenir de façon coercitive lorsqu’à leurs yeux leurs intérêts directs étaient menacés. L’exemple le plus frappant – dont les effets continuent à se faire sentir – est le coup d’État organisé par la CIA et le MI6 britannique contre le gouvernement nationaliste de Mohammed Mossadegh en Iran en 1953, suite à la nationalisation de l’industrie pétrolière iranienne par ce dernier.

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Déniant le non-alignement aux États postcoloniaux, les États-Unis ont abandonné cette politique d’engagement pour lui substituer la construction d’un réseau d’alliances avec des États conservateurs anticommunistes musulmans et avec Israël. Ils s’appuyaient surtout sur des formes indirectes d’intervention pour assurer un équilibre des forces favorable, utilisant leurs alliés et satrapes locaux pour maintenir l’ordre régional. Ainsi, l’Arabie saoudite et les autres pétromonarchies sunnites, l’Iran sous le chah Reza Pahlavi, la Turquie et Israël formèrent pendant la « première guerre froide » un contrepoids au panarabisme nassérien. Cette gestion à longue distance des équilibres a été consacrée par la doctrine Eisenhower (1957), qui promettait assistance économique et militaire à tout pays allié menacé par « le communisme international ». Restée en vigueur jusqu’à la révolution iranienne de 1979, cette doctrine impliquait aussi que les États-Unis proscrivent l’émergence d’une puissance régionale dominante susceptible de rivaliser avec eux dans la région. La chute de la monarchie iranienne, événement au plan stratégique plus significatif pour les États-Unis que la guerre du Vietnam, entraîna une expansion des engagements américains dans le Golfe. Sous la « doctrine Carter » fut créé le Commandement central des forces armées américaines et une force de déploiement rapide destinée aux interventions militaires régionales. Pour contenir la République islamique et assurer l’équilibre des forces, les États-Unis ont joué l’Irak contre l’Iran pendant la longue et, au plan humain, extraordinairement coûteuse guerre entre les deux pays. À différents moments lors de ce conflit, ils ont apporté de l’aide matérielle et de renseignement à chacune des parties dans l’intention de s’assurer qu’aucune des deux n’en sortirait victorieuse. L’épuisement des deux protagonistes devait assurer la continuité de l’hégémonie américaine.

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Comme on le sait, ce choix a eu des conséquences inattendues. Se croyant dans les bonnes grâces de Washington, Saddam Hussein a envahi le Koweit en 1990, erreur stratégique majeure qui fut exploitée par les États-Unis pour tenter de restaurer et consolider leur position au moment où la guerre froide s’éteignait. Comme le soulignèrent deux experts américains à l’époque, la guerre de 1990-1991 était la « démonstration frappante qu’il n’y avait pas d’alternative viable » au leadership américain dans la région, et elle mettait un terme « à l’anticipation que la fin de la guerre froide ouvrirait la voie à un monde multipolaire ». Pour l’administration américaine de l’époque, la guerre représentait « un coup sans doute fatal » porté au pluralisme, car elle mettait au jour la dépendance de leurs alliés européens et asiatiques à l’égard de l’appareil militaire américain. Elle fut un moyen « d’utiliser le centre pour ordonner la périphérie, tout en utilisant la périphérie pour maintenir l’influence [américaine] sur le centre [7][7] D. Hendrickson et R. W. Tucker, The Imperial Temptation:... ». George H. W. Bush choisit de laisser Saddam Hussein au pouvoir pour éviter un effondrement de l’État irakien et un basculement des forces en faveur de l’Iran. Dans le même temps, des forces américaines étaient déployées en permanence dans le Golfe. Au cours des années 1990, sous Bush père puis sous Bill Clinton, les États-Unis poursuivirent une politique « d’endiguement dual » de l’Iran et de l’Irak qui se révéla de plus en plus inopérante en fin de décennie. Il en résulta une impasse et un accroissement des tensions dues au déploiement avancé des forces militaires américaines en Arabie Saoudite et dans d’autres États du Golfe.

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Pour sortir de cette impasse, l’administration de George W. Bush choisit de s’engager dans un effort impérial extraordinairement ambitieux et risqué de reconfiguration de la région par la force. Ayant conquis l’Irak en 2003, elle tenta d’encercler l’Iran et de stimuler des changements de régime non seulement à Téhéran, mais aussi en Syrie. La faillite désastreuse de cette stratégie ne sera pas analysée ici. Il suffit de souligner qu’elle a, en Iran, affaibli les forces réformistes autour du président Khatami et intensifié, sous une nouvelle direction plus radicale et intransigeante, les projets visant à acquérir des armes nucléaires et à s’affirmer au plan régional. En réponse à cette nouvelle donne, les États-Unis ont tenté dans la deuxième moitié de la décennie d’opérer un « réalignement stratégique » en s’efforçant de créer « une alliance de facto entre Israël et les États modérés arabes (sunnites) contre l’extrémisme iranien [8][8] D. Ignatius, « Rice’s Strategic Reset », The Washington... ». Cette politique, officialisée par Condoleezza Rice en 2008 [9][9] C. Rice in « Rethinking the National Interest: American..., présupposait un approfondissement des liens entre les États-Unis et les États autoritaires arabes sunnites, redevenus les piliers de l’ordre américain en crise.

On mesure la distance entre la rhétorique de l’époque sur la démocratisation du « Grand Moyen-Orient », et la réalité des engagements concrets, fondés sur une vision impériale d’ordre et d’autorité. La continuité essentielle de la politique américaine régionale indique qu’il n’a jamais été véritablement question de l’auto-détermination des peuples ni de démocratisation dans les régions postcoloniales. Comme le souligne l’historien Bruce Cumings, l’objectif « idéal du libre-échange, de systèmes ouverts et de démocratie libérale » poursuivi au niveau discursif par les États-Unis a presque toujours, au Moyen-Orient comme en Asie Orientale ou en Amérique latine, cédé le pas à « l’autoritarisme politique » [10][10] B. Cumings, « The Origins and Development of the Northeast.... Guidés par des présupposés orientalistes voulant que les peuples postcoloniaux ne fussent pas mûrs pour se gouverner eux-mêmes, les États-Unis redoutaient en fait que la démocratisation ne se traduise par une perte de contrôle. Pendant et après la Guerre froide, les « Tiers-monde » étaient, au mieux, perçus comme requérant une main paternaliste ferme pour les guider vers une « modernisation » lointaine, au pire et le plus souvent comme de simples espaces d’intervention.

Vers la fin de l’« ordre américain »

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Pour reprendre une formule de Hudson, le pétrole, Israël et l’anti-communisme formaient la « sainte trinité » des intérêts américains au Moyen- Orient pendant la guerre froide [11][11] M. Hudson, « To Play the Hegemon », op. cit.. Dans l’après-guerre froide, l’anti-islamisme a remplacé l’anti-communisme au sein de la trilogie. Or, les architectures bâties pour assurer ces intérêts trinitaires sont aujourd’hui vacillantes. L’alliance stratégique, discrète sinon secrète, voulue par Washington entre les régimes autoritaires arabes d’Afrique du Nord et du Golfe d’un côté, et Israël de l’autre, n’est plus de mise. Sans nécessairement induire une rupture avec les États-Unis, les révolutions démocratiques arabes devraient conduire à des évolutions politiques rendant des pays nouvellement libres moins exposés que par le passé à des influences externes. L’exemple turc porte en effet à croire que la démocratisation se traduit par l’autonomisation. Sous Recep Tayyip Erdogan la Turquie s’est graduellement affranchie de la tutelle américaine, poursuivant une politique régionale peu conforme aux souhaits américains [12][12] Voir les câbles du Département d’État rendus publics.... De même que les révolutions démocratiques distendront les relations de dépendance des pays arabes (tels que l’Égypte) avec les États-Unis, de même elles transformeront sans doute la donne dans leurs relations avec Israël et leur positionnement dans le conflit israélo-palestinien.

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Si par le passé les États-Unis ont su gérer des intérêts contradictoires, leurs marges de manœuvre se rétrécissent. Du coup, la question de leur relation spéciale avec Israël se pose à nouveau. Il existe un large consensus au sein de la bureaucratie de sécurité nationale américaine (CIA, forces armées, département d’État) autour de l’idée que des progrès tangibles vers un règlement définitif de la question palestinienne conduiraient à une désescalade des tensions régionales et donneraient de nouveaux leviers aux États-Unis pour agir dans la région. Un règlement juste et durable, soutenu sinon initié par les États-Unis, leur donnerait une nouvelle légitimité au sein du monde arabe, tout en éliminant un des facteurs de discorde avec l’Occident. Avant même les révolutions récentes, des voix autorisées au plus haut niveau dans les forces armées américaines s’exprimaient, qui estimaient que la continuation et l’expansion de la colonisation israélienne dans les territoires palestiniens représentent un problème de sécurité majeur pour les États-Unis [13][13] Voir « Statement of General David H. Petraeus, US Army.... La politique extérieure américaine dans ce domaine est certes fortement contrainte par des facteurs politiques domestiques : l’influence profonde et persistante d’un « lobby [14][14] Voir J. Mearsheimer et S. Walt, The Israeli Lobby and... » conservateur juif et chrétien pro-israélien ayant une proximité idéologique forte avec les partis de droite en Israël. Ce lobby limite l’autonomie de la Maison Blanche et de l’exécutif dans la formulation et la mise en œuvre d’une nouvelle politique régionale américaine. On a pu le constater à nouveau ces deux dernières années. Alors que Barack Obama avait dès son arrivée à la Maison Blanche annoncé sa volonté de voir un arrêt total de la colonisation des territoires occupés, comme préalable à la reprise des négociations israélo-palestiniennes, il s’est vite trouvé en situation d’échec devant l’intransigeance du gouvernement de Benjamin Netanyahu. N’ayant pu ni su mener à bien une confrontation avec ce dernier au cours de sa première année, alors qu’il avait une vaste majorité dans les deux chambres du Congrès, il se retrouve aujourd’hui dans une position affaiblie après avoir perdu le contrôle en novembre dernier de la Chambre des représentants au profit de la droite du Parti républicain, de tendance islamophobe.

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Les États-Unis se trouvent aussi en difficulté dans le Golfe arabo-persique, où s’est étendue la vague de contestation des régimes autocratiques : à Bahrein, au Yemen et, dans une moindre mesure, en Arabie saoudite. Ne pouvant ouvertement critiquer les régimes en place du fait de leur importance « géo-économique », tout en leur conseillant discrètement de mettre en œuvre des mesures d’ouverture de leurs systèmes politiques, l’administration Obama assiste, impuissante et anxieuse, à l’amplification des turbulences dans les pétromonarchies sunnites. Cette situation se complique de la tension assez aiguë entre Riad et Washington, les dirigeants saoudiens étant ulcérés par ce qu’ils estiment être le « lâchage » américain d’Hosni Moubarak. La relation américano-saoudienne résistera sans doute à l’épreuve, étant donné la relation de co-dépendance entre les deux parties. Cependant, les contradictions auxquelles les États-Unis font face sont multiples et croissantes. Débordés par les événements, comme tous les autres acteurs mondiaux, ils en sont réduits pour le moment à essayer de gérer la transformation et ses crises au mieux. Jusqu’ici, Barack Obama l’a fait avec du doigté, en reconnaissant les limites de ce que les États-Unis pouvaient faire et en essayant d’accompagner le mouvement sans pour autant donner l’impression de s’ingérer dans les affaires intérieures des différents pays arabes. Cette prudence raisonnable, fondée sur la vision exprimée dans le discours du Caire, explique sa retenue initiale dans la crise libyenne, où il a longtemps hésité avant de s’engager dans une intervention.

L’ordre américain régional érigé après 1945 est en cours de déconstruction, sans qu’il y ait un ordre alternatif qui puisse le remplacer, du moins pour l’instant. La relation de « respect mutuel » avec le monde arabo-islamique voulu par Obama sera difficile à établir, mais elle passe nécessairement par la reconnaissance que, dans la configuration émergente, ce ne sont pas tant les puissances externes mais les peuples qui devront forger de façon autonome leur destin.

Notes

[*]

Enseignant à l’université Paris VIII et université américaine de Paris, auteur de Power, Profit and Prestige: A History of American Imperial Expansion, Pluto Press, Londres, 2010 (à paraître en français aux Éditions du Seuil en novembre 2011).

[1]

« Troubled Tunisia:What Should We Do ? », Vendredi, 17 Juillet 2009, 16:19, Secret Section 01 of 05 Tunis 000492. Le câble ajoutait : « Si certains dans l’UE (Allemagne, RU) sont d’accord avec nous, des pays clés tels que la France ou l’Italie rechignent à faire pression sur le gouvernement de la Tunisie ».

[2]

Câble daté : 29 janvier 2006 T11:49:00, secret section 01 of 02 Cairo 000493.

[3]

Expression de l’officiel James Forrestal. Voir P. S. Golub, Power, Profit and Prestige: a History of American Imperial Expansion, Pluto Press, Londres, 2010.

[4]

M. C. Hudson, « To Play the Hegemon: Fifty Years of US Policy toward the Middle East », Middle East Journal, 50 : 3, été 1996, p. 329-343.

[5]

M. Schaller, « Securing the Great Crescent: Occupied Japan and the Origins of the Cold War in Asia », Journal of American History, 69: 2, sept. 1982, p. 392-414.

[6]

Voir p. S. Golub, Power, Profit and Prestige, op. cit., chapitre IV.

[7]

D. Hendrickson et R. W. Tucker, The Imperial Temptation: The New World Order and America’s purpose, Council on Foreign Relations, New York, 1992.

[8]

D. Ignatius, « Rice’s Strategic Reset », The Washington Post, 26 janvier, 2007.

[9]

C. Rice in « Rethinking the National Interest: American Realism for a New World », Foreign Affairs, 87: 4, juillet-août 2008.

[10]

B. Cumings, « The Origins and Development of the Northeast Asian Political Economy: Industrial Sectors, Product Cycles, and Political Consequences », International Organization, 38: 1. Hiver 1984, p. 6.

[11]

M. Hudson, « To Play the Hegemon », op. cit.

[12]

Voir les câbles du Département d’État rendus publics par Wikileaks au sujet de la Turquie.

[13]

Voir « Statement of General David H. Petraeus, US Army Commaner, US Central Command Before the Senate Arms Services Committee on The Posture of US Central Command », Senate Foreign Relations Committee, 16 mars 2010. Selon Petraeus, « le conflit israélopalestinien fomente le sentiment antiaméricain à cause d’une perception de favoritisme des E.-U. pour Israël. La colère arabe sur la question palestinienne limite la force et la profondeur des partenariats des E.-U. dans notre zone de responsabilité et affaiblit la légitimité des régimes modérés du monde arabe ».

[14]

Voir J. Mearsheimer et S. Walt, The Israeli Lobby and US Foreign Policy, Farrar, Straus and Giroux, New York, 2007.

Résumé

Français

Dans un discours important prononcé au Caire le 4 juin 2009, Barack Obama tendait la main au monde arabo-islamique en appelant à mettre un terme « au cycle de suspicion et de discorde » entre les États-Unis et les sociétés plurielles islamiques. Soulignant que les tensions du présent « étaient enracinées dans des forces historiques » telles que le colonialisme et la guerre froide, il en appelait à un « effort soutenu d’écoute (...) et de respect mutuel ». Aujourd’hui, les États-Unis, puissance externe dominante au Moyen-Orient et dans le Golfe depuis 1945, tentent de s’adapter aux révolutions démocratiques arabes afin de préserver leurs positions. Or l’héritage est lourd et les révolutions ébranlent l’ordre régional américain.

Plan de l'article

  1. Piloter la transition
  2. Des engagements impériaux toujours croissants
  3. Vers la fin de l’« ordre américain »

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