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Mouvements

2011/2 (n° 66)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782707168924
  • DOI : 10.3917/mouv.066.0135
  • Éditeur : La Découverte

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D’un bout à l’autre du monde arabe, de l’Atlantique jusqu’au Golfe persique, la démocratie est en marche. En ce printemps arabe, c’est d’en bas que survient la révolution : simplement en se rassemblant, les foules font tomber les barrières de la peur, défient les dictateurs, réclament des droits et prennent leur destin en main. La révolte populaire spontanée qui, en Tunisie, a fait chuter à la mi-janvier le dictateur Zine el-Abidine Ben Ali, a été perçue comme un message d’espoir dont l’écho continue de se faire entendre dans tout le reste du monde arabe, depuis l’Égypte et la Libye jusqu’au Yémen et Bahreïn. Si les situations varient d’un pays à l’autre, ces soulèvements populaires répondent aux mêmes motivations partout dans la région : l’accès au bien-être économique, à la justice sociale, à des réformes politiques et, surtout, à la dignité nationale. Il est encore trop tôt pour affirmer que les manifestants atteindront leur but ultime, synonyme de liberté et de démocratie, mais il ne fait aucun doute que les événements qui se déroulent sous nos yeux constituent déjà un tournant majeur dans l’histoire contemporaine du Moyen-Orient.

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En Israël comme aux États-Unis, l’aube démocratique qui point dans le monde arabe a été davantage perçue au départ comme un problème que comme une chance. À première vue, cette réaction semble assez surprenante de la part de pays qui s’enorgueillissent d’être des promoteurs de la démocratie. Israël s’est toujours présenté aux yeux du monde comme un îlot de démocratie au milieu d’une mer d’autoritarisme. Le fait que les États-Unis ait assuré le leadership du monde libre dans la période d’après-guerre ne se justifiait pas uniquement par sa position de super-puissance mais pour des raisons idéologiques, en tant que phare de la liberté, de la démocratie et de l’état de droit. L’invasion américaine de l’Irak en 2003 trouvait sa justification dans la nécessité d’aider le peuple irakien à se débarrasser d’une tyrannie malfaisante et de lui permettre de la remplacer par une démocratie parlementaire : ainsi, l’Irak serait-il devenu un modèle politique pour le reste du monde arabe.

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L’attachement d’Israël à la démocratie explique en partie l’exceptionnel degré de sympathie et de soutien international que ce pays a su s’attirer depuis sa création en 1948. Il est aussi au fondement de la « relation spéciale » qu’entretiennent Israël et les États-Unis. Pendant la Guerre froide, il était communément admis qu’Israël représentait un atout stratégique et un partenaire à la fois fiable et efficace pour faire barrage à l’expansionnisme soviétique. Mais cette « relation spéciale » reposait encore davantage sur des valeurs communes que sur des intérêts stratégiques partagés. Par conséquent, l’éclatement de l’Union soviétique et la fin de la Guerre froide n’ont pas remis en cause cette « relation spéciale ».

L’attaque du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles a rapproché les deux pays désormais unis par la volonté obsessionnelle de mener une guerre globale contre le terrorisme. La principale menace pour les États-Unis n’était plus l’Union soviétique mais les militants islamistes contre lesquels les deux pays s’étaient lancés dans une guerre prolongée. La notion de choc des civilisations popularisée par Samuel Huntington, professeur à Harvard, était peut-être très artificielle, mais elle captait l’imagination du public. Selon cette perspective, Israël était naturellement du côté des États-Unis dans le conflit imaginaire opposant l’Occident aux civilisations antagoniques. La question des valeurs était au cœur de cet affrontement, et les deux alliés se rejoignaient pour considérer que la valeur suprême, au-dessus de toutes les autres, était bien la démocratie. Pourtant, lorsque la révolution démocratique a commencé à se répandre dans tout le monde arabe, la réaction d’Israël et des États-Unis fut au mieux ambivalente. Comment l’expliquer ?

Démocratie vs. stabilité

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Dans le cas d’Israël, cette réaction est avant tout révélatrice d’un refus de faire partie du Moyen-Orient et de l’absence d’une quelconque volonté de promouvoir la démocratie dans la région. Les pères fondateurs de l’État d’Israël avaient un sentiment d’appartenance très clair au monde occidental et, a contrario, se sentaient totalement étrangers vis-à-vis de ce monde arabe dans lequel ils s’inscrivaient géographiquement. Pour Zeev Jabotinsky, le père spirituel de la droite israélienne, les principales caractéristiques de l’Orient arabe étaient l’inertie mentale, la stagnation sociale et culturelle et le despotisme politique. David Ben Gourion, dirigeant du Parti travailliste et premier chef de gouvernement d’Israël, accordait tout autant d’importance à cette distinction entre « nous » et « eux ». « Nous vivons au XXe siècle, eux au XVe » avait-il un jour déclaré dans un discours. « Nous avons créé une société moderne au beau milieu d’un monde moyenâgeux ». Il faisait souvent la remarque qu’Israël était situé au Moyen-Orient par un accident de la géographie, et ce malgré ses valeurs et sa culture d’origine occidentale. « Israël n’est pas un État du Moyen-Orient mais d’Occident » insistait-il. Cette vision du monde se traduisait par une approche géostratégique des relations internationales qui condamnait Israël à ne jamais se départir de son alliance avec l’Occident contre un Orient arriéré.

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Benjamin Netanyahou, l’actuel Premier ministre israélien, n’a jamais caché sa défiance et son dédain à l’égard des Arabes en général et des Palestiniens en particulier. Netanyahou perçoit les relations d’Israël avec le monde arabe comme marqué par un état de conflit permanent, comme une lutte sans fin entre la Lumière et les Ténèbres. Dans son livre publié en 1993, A Place among the Nations : Israel and the World[1][1] B. Netanyahou A Place among the Nations : Israel and..., les Arabes sont toujours dépeints de façon totalement négative, comme un bloc immuable. Le livre ne contient aucune allusion positive à l’histoire ou à la culture des Arabes. L’exercice de la violence à l’encontre de leurs propres citoyens et de leur environnement régional est présenté comme une caractéristique intrinsèque des régimes arabes. La violence est une réalité omniprésente dans la vie politique des pays arabes. C’est la méthode principale utilisée face aux opposants aussi bien intérieurs qu’extérieurs, arabes ou non-arabes.

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De plus, Netanyahou affirme que « le terrorisme international est fondamentalement un produit d’exportation du Moyen-Orient » et que « partout où il en est fait usage, on retrouve les mêmes méthodes que celles des régimes et organisations arabes qui les ont inventés [2][2] Op.cit. p. 102-103. ». Netanyahou critique l’Occident pour avoir accordé une « exemption démocratique » à des Arabes trop immatures pour la démocratie et dont l’héritage islamique n’aurait de toute façon pas été compatible avec celle-ci. La possibilité que les peuples arabes se soulèvent et réclament leur droit à la démocratie, sans que l’Occident s’en mêle, ne pouvait donc lui traverser l’esprit.

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Par conséquent, la révolution démocratique en cours dans le monde arabe est apparue comme une mauvaise surprise à Netanyahou. Il avait toujours affirmé que la paix et la sécurité dépendaient d’une transition arabe vers la démocratie. Reprenant la théorie de la paix démocratique proposée en Occident par des politologues libéraux, il a souvent fait remarquer aux journalistes étrangers que « les démocraties ne se font pas la guerre entre elles ». Dans le passé, il justifiait son refus de ne pas céder de territoires à des États non démocratiques par le fait que ces derniers n’étaient pas dignes de confiance. Pourtant, lorsque s’est amorcée cette transition démocratique, il a été littéralement pris de panique. L’évidence était là : tout ce discours sur la démocratie n’était que pure rhétorique, un moyen commode pour justifier une diplomatie intransigeante.

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En réalité, Netanyahou a toujours soutenu le statu quo dont il pensait qu’Israël pouvait s’accommoder encore longtemps ; mais il poussait l’arrogance jusqu’à croire que sa perpétuation était l’affaire des États-Unis et des dictateurs arabes. S’adressant à ses concitoyens, Netanyahou a décrit les soulèvements populaires dans le monde arabe comme « un tremblement de terre politique et sécuritaire dont nous n’avons pas encore vu la fin ». Il les a invités à se préparer à « toute éventualité » et s’est engagé à « renforcer la puissance de l’État d’Israël ». Face à ces bouleversements, il a déclaré avoir la ferme intention de maintenir la présence militaire israélienne sur le Jourdain dans le cas d’un futur accord avec les Palestiniens. Bref, Netanyahou est déterminé à défendre avec obstination le statu quo et à poursuivre l’occupation de territoires arabes même si les Arabes se convertissent à la démocratie. Tout comme ses collègues de la droite israélienne, il interprète la révolution égyptienne comme une mise en garde contre tout compromis territorial, même dans le cadre d’un accord de paix global.

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Ehud Barak, le ministre de la Défense qui a quitté le Parti travailliste après, il est vrai, l’avoir détruit, a lui aussi davantage souligné les menaces sur la sécurité que les possibles prolongements démocratiques des soulèvements populaires dans la région. Ancien chef d’état-major, Barak est le prototype du soldat qui ne peut voir les Arabes qu’à travers le viseur d’un fusil. Le combat de ces derniers pour la démocratie se transforme dans son esprit réactionnaire en une opportunité pour soutirer davantage d’argent au crédule Oncle Sam. Les États-Unis apportent déjà une aide à Israël, un petit pays de 7,7 millions d’habitants, à hauteur de trois milliards de dollars par an. Au prix d’un petit extra de vingt milliards de dollars sur le dos des contribuables américains, Barak est désormais prêt à garantir la stabilité contre la menace que fait peser la démocratie arabe. De son point de vue, la stabilité régionale peut être atteinte à condition d’acheminer vers Israël toujours plus d’équipements américains ultramodernes : plus de chasseurs, d’hélicoptères d’attaque, de frégates lance-missiles, de chars et d’artillerie. Dans un entretien pour le Wall Street Journal publié le 8 mars 2011, Barak a explicité ce qu’il avait en tête : « le fait qu’Israël puisse bénéficier d’une aide militaire de haut standard est devenu un enjeu majeur pour nous, et devrait l’être pour vous aussi », a-t-il fait remarquer. « Il pourrait être sage d’investir 20 milliards supplémentaires pour permettre de mettre à niveau la sécurité d’Israël jusqu’au moins la prochaine génération… Un État d’Israël fort et responsable devient un facteur de stabilité au sein d’une région aussi troublée ».

Aux yeux de l’élite politique et militaire israélienne, la stabilité s’obtient en travaillant avec les dictateurs, tandis que la démocratie est davantage synonyme d’incertitude et de chaos. Les rêves des jeunes révolutionnaires arabes constituent la matière des cauchemars des responsables de la planification stratégique d’Israël. À la conférence du Centre interdisciplinaire d’Herzliya (6-9 février 2011), le rassemblement politique le plus important de l’année en Israël, les interventions révélaient une assez large hostilité à l’égard de la démocratie arabe. Le général en chef Amos Gilead a donné le ton en présentant son point de vue avec une certaine franchise : « Dans le monde arabe, il n’y a pas de place pour la démocratie » a-t-il dit à un public convaincu. « C’est un fait : nous préférons la stabilité ».

Moshe Arens, un faucon du Likoud et ancien ministre de la Défense, est un autre avocat de cette sage position. « On ne fait la paix qu’avec les dictateurs » a-t-il fait remarquer en passant à Jonathan Freedland, éditorialiste au Guardian. Comme l’explique Arens, seul un tyran peut faire en sorte que soient contenus deux points essentiels dans tout accord de paix conclu avec Israël : la promesse de mettre fin au conflit et la garantie de sécurité, en particulier qu’aucune attaque ne sera lancée depuis son territoire. Cet argument s’appuie sur l’expérience d’Israël avec le président égyptien Anouar El Sadate et avec le roi Hussein de Jordanie, mais pas sur celle qu’ils ont pu avoir avec les Palestiniens. Dans ce dernier cas, le problème n’est pas l’absence d’un homme fort capable de garantir un accord de paix, mais le projet colonial sioniste sur le territoire palestinien. Même si l’argument était valide, il est assez ironique que cela vienne d’un pays comme Israël : d’un côté, Israël attend des États-Unis une aide sous prétexte qu’il est une démocratie, mais de l’autre il encourage les États-Unis à continuer de soutenir les dictateurs arabes afin de ne pas faciliter le développement de la démocratie.

L’hypothèque égyptienne

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L’Égypte, épicentre de cette révolution pacifique, illustre la contradiction interne, pour ne pas dire l’hypocrisie, de la position d’Israël sur la démocratie. La révolution égyptienne n’avait rien à voir avec la question d’Israël, mais bien avec la liberté, la justice, le travail et la dignité. La revendication immédiatement entendue et de façon constante de la part des manifestants de la place Tahrir était le départ d’Hosni Moubarak, le Président corrompu et autoritaire qui dirigeait l’Égypte depuis trente ans. Tandis que le vieux tyran âgé de 82 ans se battait pour sa survie politique, les deux pays qui poussèrent les États-Unis à le soutenir étaient aussi leurs deux principaux alliés dans la région : l’Arabie Saoudite et Israël. Les Saoudiens souhaitaient une sortie digne pour Moubarak afin d’assurer une transition politique pacifique. Les Israéliens passèrent d’innombrables coups de fil à la Maison Blanche afin de convaincre le Président Obama de soutenir Moubarak jusqu’au bout sous prétexte qu’il était indispensable à la sauvegarde de l’ordre régional et que toute alternative ne pouvait conduire qu’à une solution encore pire.

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Ils ont aussi fait jouer leurs réseaux auprès des capitales européennes afin qu’elles soutiennent plus clairement le régime de Moubarak. Non contents d’avoir battu le rappel en Occident pour éviter la chute du dictateur assiégé, Israël lui a aussi livré des armes pour disperser les foules afin d’en faire usage contre les milliers de manifestants qui s’étaient emparés de la rue. Le 29 janvier, selon un rapport crédible, trois avions israéliens ont atterri sur l’aéroport international Mina du Caire, transportant des équipements destinés à disperser et réprimer de grands rassemblements. D’après ce rapport, les avions transportaient une quantité importante de gaz utilisables contre des manifestants et interdits par la législation internationale.

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Malgré les grands torts de Moubarak, ou plus probablement à cause d’eux, l’élite israélienne l’appréciait beaucoup. Pour le ministre de la Défense Moshe Arens, il était le partenaire stratégique rêvé, tout à la fois fiable et prêt à répondre à toutes les attentes d’Israël. Pendant trente ans, Moubarak a incarné la stabilité au cœur d’un paysage stratégique régional plutôt agité. Sous sa direction, l’Égypte est devenue la pierre angulaire de l’ordre israélo-américain dans la région, et son rôle personnel en tant que sous-traitant des intérêts sécuritaires des États-Unis et d’Israël dans le reste du monde arabe, lui a peut-être attiré opprobre et impopularité, mais a été surtout très lucratif.

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En 1978, Anouar El Sadate concluait les accords de Camp David, et l’année suivante il signait un traité de paix avec Israël. À Camp David, Israël reconnaissait « les droits légitimes du peuple palestinien et leurs justes revendications », mais est ensuite revenu sur ses engagements et a poursuivi la colonisation des territoires occupés en Palestine. Le nombre de colons juifs en Cisjordanie et à Jérusalem Est est passé de 10 000 en 1978 à près de 500 000 aujourd’hui. Du point de vue des Arabes, le traité de paix apparaissait plutôt comme un marché conclu séparément avec Israël et une trahison des Palestiniens, ce qui a valu à l’Égypte d’être exclue de la Ligue arabe. Du point de vue des Israéliens par contre, le traité de paix représentait un gain stratégique considérable dans la mesure où le pays arabe le plus peuplé et le plus puissant quittait les rangs de la coalition des États ennemis. Les États arabes n’avaient plus d’option militaire contre Israël, alors que l’inverse n’était pas vrai. En 1981, après l’assassinat de Sadate par un jeune officier islamiste et son remplacement par Hosni Moubarak, une des premières initiatives du nouveau Président fut d’envoyer un message aux Israéliens pour les rassurer sur son engagement à respecter l’accord de paix et tous les arrangements entre les deux pays qui en découlaient. Durant les trente années suivantes, Moubarak a été l’exécutant fidèle de ce traité mal-aimé.

Le traité de paix avec l’Égypte a permis à Israël de faire passer son budget de la Défense de 30 % à seulement 8 % du PIB. Mais il lui a aussi permis d’attaquer n’importe lequel de ses voisins sans aucune conséquence. Depuis 1981, Israël a envahi deux fois le Liban, a mené des campagnes militaires à grande échelle contre les Palestiniens, attaques qui ont culminé avec l’opération meurtrière contre la Bande de Gaza lancée en décembre 2008 ; il a lancé des raids aériens contre des installations nucléaires en Irak et en Syrie ; et a envoyé des équipes spéciales pour assassiner des militants palestiniens en Jordanie et dans les Émirats Arabes Unis. Ces actes d’agression ont déclenché une colère populaire généralisée contre Israël, mais Moubarak et ses généraux n’ont pas bougé le petit doigt. La subvention annuelle de 1,3 milliard de dollars versée par les États-Unis à l’armée égyptienne a peut-être aidé à ce que celle-ci reste bien sage.

Moubarak avait bien compris qu’en donnant pleine satisfaction aux Israéliens, il gagnait du même coup la reconnaissance symbolique et matérielle des États-Unis. Il avait été très applaudi pour le rôle constructif qu’il était supposé avoir joué dans l’avancement du processus de paix sponsorisé par les Américains entre Israël et les Palestiniens. En réalité, ce processus de paix « sans issu » n’a servi qu’à frustrer les espoirs palestiniens de la possibilité d’obtenir un État, à enraciner l’occupation et à protéger Israël des critiques internationales. Moubarak a aussi collaboré avec Israël dans la mise en place du blocus illégal de la Bande de Gaza et à la campagne de déstabilisation visant à faire chuter le gouvernement démocratiquement élu du Hamas. Il personnifiait l’ordre ancien qui a permis à Israël de poursuivre son projet colonial agressif aux dépens des Palestiniens. Pas étonnant dans ces conditions que les dirigeants israéliens aient été tristes de le voir partir.

L’épouvantail islamiste

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La révolution égyptienne n’a pas eu non plus un écho très favorable auprès du public israélien. À quelques notables exceptions près, l’état d’esprit général était plutôt au pessimisme et à la peur de l’inconnu. La plus grande crainte était que le régime de Moubarak soit remplacé par des forces dominées par les Frères musulmans et qu’en fin de compte on aboutisse non pas à la démocratie mais à une théocratie fanatique, voire antisémite. Tel est le scénario que beaucoup d’experts présentent au public. Ils admettent que des élections libres seront probablement organisées, mais ils pensent qu’elles correspondront plutôt au type « un homme, une voix… une (seule) fois ». Derrière les citoyens ordinaires réclamant une vie meilleure, les experts mettent en garde contre le risque que se profile un nouvel ordre islamiste. Au bout du compte, prédisent-ils, une fois que les insurgés auront été écartés de la scène, s’installera une nouvelle tyrannie plus dure encore que celle qui a été renversée et surtout plus menaçante à l’égard de ses voisins. Les experts au même titre que l’opinion publique semblent affectés par l’« ikhwanophobia » (ikhwan désignant en arabe le mouvement des Frères musulmans).

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La réalité est plus complexe que ces stéréotypes. Il est vrai que les Frères musulmans sont la seule force organisée digne de ce nom au sein de l’opposition égyptienne, et il est impossible d’imaginer qu’ils ne joueront pas un rôle majeur si le processus de démocratisation se poursuit. Mais il est tout à fait prématuré d’en conclure que, du fait de la participation des Frères musulmans, la démocratie est condamnée à échouer. Le scénario qui verrait les Frères musulmans usurper et pervertir la révolution n’est pas plausible. C’est un parti conservateur et anti-occidental, mais il a depuis longtemps renoncé à la violence, est opposé à Al-Qaïda, a condamné les attentats du 11 septembre et d’autres actions terroristes internationales, et il prône un système politique multipartite et non discriminant.

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Les « leçons de l’histoire » sont souvent convoquées pour envisager le scénario du pire, celui où une authentique révolution laïque se mue en une république islamique malfaisante. La succession des événements de la Place Tahrir en 2011 peut rappeler, disent les sceptiques, les manifestations à Téhéran en 1979. L’armée était alors restée à l’écart, le Shah avait été renversé, et si le peuple l’avait emporté, ce ne fut pas pour très longtemps. Le pouvoir du peuple avait été rapidement remplacé par la dictature des ayatollahs. Aussi louable qu’elle ait pu être, la victoire pacifique du peuple avait été balayée par une contre-révolution qui avait rapidement substitué une théocratie chiite à la démocratie. Mais l’Égypte n’est pas du tout le même genre de pays. Le modèle iranien n’est pas le seul qui puisse éclairer l’histoire contemporaine égyptienne. Le soulèvement iranien était à l’origine spontané et séculier ; ce n’était pas une « révolution islamique », mais une révolution moderne, plurielle et démocratique qui fut ensuite violemment islamisée par les ayatollahs. La révolution égyptienne pourrait suivre une trajectoire similaire, mais il n’y a aucune fatalité. Les Frères musulmans, de leurs côtés, ont déclaré sans aucune ambiguïté qu’il ne s’agissait pas d’une révolution islamique mais d’une révolution égyptienne qui appartenait à tous les Égyptiens.

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Il y a un sujet, pourtant, qui devrait préoccuper les Israéliens : les conséquences du soulèvement en Égypte sur la sécurité d’Israël. De ce point de vue, le scénario le plus défavorable serait que les successeurs d’Hosni Moubarak renoncent au traité de paix avec Israël. Cette décision aurait pour effet de remettre en question les fondements stratégiques de la position dominante d’Israël dans la région. Elle entraînerait l’augmentation des risques sécuritaires, un coût économique certain et la nécessité de revoir complètement la doctrine de défense du pays. Cela pourrait aussi mettre en péril le seul autre traité de paix d’Israël, celui signé avec la Jordanie. Mais le traité de paix sert les intérêts aussi bien des Égyptiens que des Israéliens, et aucune personnalité importante n’a pour l’instant appeler à y renoncer. L’armée s’est engagée à honorer toutes les obligations internationales de l’Égypte. Même pour les Frères musulmans, le traité de paix ne représente pas un enjeu. Ce qui risque plus probablement de se passer est que le processus de démocratisation favorise un changement progressif de la politique étrangère. Les nouvelles forces politiques ont des chances de vouloir préserver le traité de paix tout en adoptant une position beaucoup plus critique à l’égard d’Israël. Ce qui a toujours été une « paix froide » – une paix entre les gouvernements mais pas entre les peuples – risque de se transformer en une « paix gelée ». Les Israéliens ne sont pas en position de s’en plaindre. Après tout, le traité n’exige pas de l’Égypte qu’elle collabore avec Israël pour contrarier les aspirations des Palestiniens à la création d’un État indépendant, pour empêcher le développement d’une démocratie en Palestine, pour imposer un siège cruel à Gaza, ou pour conduire l’une de ces politiques honteuses qui n’ont fait qu’accroître la colère contre Israël dans le monde arabo-musulman et au-delà.

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Pourtant, le moindre petit changement d’humeur serait suffisant pour nourrir le sentiment exacerbé de paranoïa des Israéliens. Dans la mesure où il n’a pas su anticiper ou s’adapter aux changements telluriens qui sont en train de se produire, et qu’il n’a pas non plus su apporter des conseils très judicieux à ses alliés occidentaux, Israël risque de voir s’éroder la position privilégiée dont il a joui si longtemps et qui en faisait tout à la fois le gourou et le guide des États-Unis pour conduire leur politique étrangère dans la région. Si son influence décline à Washington, Israël risque de se sentir non seulement plus isolé dans la région mais tout simplement abandonné par ses alliés occidentaux. D’ici peu, il aura le sentiment d’être victime d’un encerclement par des forces islamistes hostiles, avec le Hezbollah au Nord, le Hamas à l’Ouest et les Frères musulmans au Sud ; ce à quoi nous pouvons ajouter la peur croissante de ce qu’un membre du gouvernement israélien a appelé le « croissant toxique » qui va de l’Iran au Liban en passant par l’Irak, la Turquie et la Syrie. Ce qui est pourtant totalement absent de cette sinistrose des Israéliens est la prise de conscience qu’ils pourraient avoir une part dans la fabrication de cette hostilité généralisée à leur égard.

La révolution démocratique qui se propage aujourd’hui à travers tout le monde arabe comporte certes sa part de risques et d’incertitudes pour Israël, mais représente aussi une opportunité historique : celle de pouvoir faire la paix avec les peuples de la région dans laquelle il s’inscrit. Habitués comme ils le sont à faire des affaires avec des dictateurs, les dirigeants israéliens ont un peu de mal à imaginer d’autres types de relations. Avoir affaire à des sociétés ouvertes est à la fois beaucoup plus stimulant et déstabilisant que de conclure un marché avec des autocrates et leurs affidés. Ehud Barak l’admettait à sa façon lorsqu’il déclarait il y a un mois : « Tant que ce type de directions était rejeté par les peuples, la stabilité régionale bénéficiait du sens des responsabilités de ces dirigeants… ils étaient pour nous des partenaires beaucoup plus faciles à gérer que les foules qui, dans ces mêmes pays, ont envahi les rues ». Cela ne fait aucun doute. Mais les plaques tectoniques se sont mises en mouvement, l’ordre ancien est en train de s’écrouler, et il devient urgent pour tous les acteurs de changer radicalement leurs schémas de pensée, en particulier pour Israël. Sur le long terme, les dictateurs arabes, comme tous les dictateurs du monde, sont destinés à disparaître. Ceux qui incarnent l’avenir ne sont pas les dirigeants qui s’accrochent à leur pouvoir et à leurs privilèges mais bien les peuples qui manifestent dans les capitales du monde arabe. Si Israël ne se décide pas enfin à s’intégrer dans son environnement moyen-oriental et à apprendre à travailler avec les habitants de la région, il court le risque de finir du mauvais côté de l’histoire.

Traduit de l’anglais par Dimitri Nicolaïdis

Notes

[*]

Professeur de relations internationales à l’université d’Oxford (St. Antony’s College). Il fait partie de ce qu’on a appelé les « nouveaux historiens » israéliens qui, à partir de la fin des années 1980, ont contribué à débarrasser l’histoire d’Israël des mythes sionistes. Il a notamment publié : Le mur de fer. Israël et le monde arabe, Buchet/ Chastel, Paris, 2007 (2000 pour l’édition anglaise).

[1]

B. Netanyahou A Place among the Nations : Israel and the World, Bantam, 1993.

[2]

Op.cit. p. 102-103.

Résumé

Français

N’est-ce pas un paradoxe qu’Israël, « la seule démocratie du Moyen-Orient », ait fait preuve d’autant de méfiance à l’égard du printemps arabe qui balaye un à un les dictateurs de la région ? Le saut dans l’inconnu que représente le processus de démocratisation dans le monde arabe ne questionne pas uniquement les intérêts stratégiques d’Israël et de son allié et protecteur américain, mais aussi les impératifs de stabilité qui guident ses relations de voisinage ; plus largement, il met en cause le regard que les dirigeants israéliens comme l’opinion publique israélienne portent sur les peuples arabes et l’environnement culturel et politique dans lequel, à leur corps défendant, ils s’inscrivent géographiquement.

Plan de l'article

  1. Démocratie vs. stabilité
  2. L’hypothèque égyptienne
  3. L’épouvantail islamiste

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