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Mouvements

2011/2 (n° 66)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782707168924
  • DOI : 10.3917/mouv.066.0022
  • Éditeur : La Découverte

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Les mobilisations populaires arabes de 2011 ont favorisé, entre autres bouleversements, un basculement des stéréotypes. Le leitmotiv de l’exceptionnalisme a fait place à celui du « printemps arabe ». L’effet de surprise et la découverte après coup de « causes » évidentes ont dessillé les yeux, bien tardivement, sur le poncif d’une prédisposition de la politique arabe au « leadership charismatique ». Par contrecoup, ils ont conféré à des « révolutions sans leader » la portée d’une abolition de la notion même de chef.

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En Tunisie et en Égypte, comme au Yémen et en Libye, les mobilisations ont rapidement pris pour cible la personne du leader, exécuté en effigie et sommé de partir (de « dégager »). Bien plus, le rejet du leadership à vie et de la perspective d’une succession dynastique a joué le rôle de catalyseur dans la montée et l’élargissement de la révolte. La disgrâce du chef ne signifie pas la fin de la figure mythique du za’?m pour la bonne raison que cette version du « leader charismatique » peaufinée par le discours savant relève d’une phase historique dépassée de longue date. La disgrâce correspond à une insurrection contre les faux-semblants du « zaïmisme » d’État, une modalité arbitraire de discipline sous le masque mal ajusté de l’homme providentiel. Elle ouvre un nouveau cycle où la question du leadership se pose en des termes renouvelés mais non dépourvus d’ambiguïté.

Le za’?m, figure mythique

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Le terme za’?m, où prévaut l’acception de porte-parole ou d’intercesseur, a été consacré par l’usage comme désignation préférentielle du leader, et notamment du leader d’un parti politique ou d’un mouvement. Il renvoie à une forme sociale de définition et d’expression de l’identité de groupe (la za’?ma) transposées dans la politique moderne à la faveur des mouvements nationaux de libération du XXe siècle. Dans ce contexte, le vocable za’?m apparaît en premier lieu comme le titre conféré par ses partisans à un dirigeant en guise de reconnaissance de sa vocation au leadership national et d’allégeance à sa personne. Il est assorti d’un adjectif ou d’un substantif qui vaut ordre de grandeur de son audience et distinction par rapport aux formes élémentaires de la za’?ma. Popularisé dans les slogans et entré dans le lexique politique, il revêt une dimension plébiscitaire. Citons parmi les principaux cas de « grands za’?m » : Saad Zaghloul (le za’?m de l’umma) et Gamal Abdel Nasser (le za’?m des Arabes) en Égypte, Abdulkarim Qasim (le za’?m unique) en Irak, Habib Bourguiba (le za’?m de l’umma) et Salah Ben Youssef (le grand za’?m) en Tunisie, Messali Hadj (le za’?m du peuple) en Algérie et Allal el-Fassi (le za’?m de l’istiqlal) au Maroc.

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Compte tenu de sa relation supposée avec la vox populi, le titre de za’?m est devenu le signifiant d’une figure mythique, c’est-à-dire d’un mode de représentation des relations d’autorité impliquant l’affectivité, suscitant l’émotion et s’articulant sur des valeurs [1][1] G. Barbichon, « Maurice Agulhon. De Gaulle. Histoire,.... À cet égard, le za’?m a été considéré comme la version arabe du leader charismatique. La figure, en effet, a été stylisée par des productions savantes, au risque de surinterprétations qui mettent en avant un prétendu invariant culturel depuis la première communauté musulmane ou convoque une notion ambiguë comme celle de baraka.

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Référence prestigieuse, Jacques Berque a pu servir de caution dans cette entreprise alors même qu’il n’a pas recouru expressément à la notion de leader charismatique. À partir du cas de Nasser, il a élaboré une sorte de type idéal du za’?m[2][2] J. Berque, Les Arabes d’hier à demain, Le Seuil, Paris,.... Celui-ci se caractériserait par un « verbe » apte à mobiliser le potentiel identitaire et unitaire de l’umma. Il s’inscrirait dans une « continuité musulmane, ou plus largement orientale, dont les gardiens » patentés auraient failli. Berque voyait dans l’aptitude du za’?m à « faire vibrer la solidarité de l’umma » le signe d’un phénomène plus profond, « l’ambiguïté du sacré » : « Le za’?m, à l’échelle nationale, bénéficie de prestiges qui transposent à son profit la vieille unanimité de l’umma. Il garde une dimension théologale bien que sa signification soit toute temporelle ». De ce point de vue, le za’?m occuperait une position de passeur, de médiateur entre deux modèles d’autorité, dont l’efficacité symbolique serait liée à la désagrégation de l’ancien ordre social et au faible degré d’institutionnalisation des nouvelles formes étatiques. La figure du za’?m remplit ainsi une fonction charismatique [3][3] J. Mer, Le parti de Maurice Thorez ou le bonheur communiste... dans une conjoncture historique particulière qui met en jeu l’identité du groupe.

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De là à voir des décalques purs et simples de cette figure dans les personnalités honorées du titre de za’?m par leurs suiveurs il n’y a qu’un pas… à ne pas franchir.

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Ce serait oublier que par définition un type idéal procède d’une systématisation unilatérale de traits qui dans la réalité se présentent de manière éparse et non exclusive. Une telle confusion laisserait dans l’ombre les incertitudes, la fragilité et les ambiguïtés de la trajectoire des za’?m. Celle-ci a eu pour arrière-fond la lutte pour le monopole de la parole légitime, assortie du recours à la violence et de la mise en place d’un dispositif autoritaire de mobilisation des allégeances. Quel que fût leur potentiel identitaire dans des situations extraordinaires, tous les grands za’?m se sont comportés, à l’ordinaire, en hommes de pouvoir. Leur supposée vocation de porte-parole et d’intercesseur ne les a jamais soustraits, bien au contraire, à la libido dominandi du chef de bande.

Bourguiba, Nasser et autres za’?m sont morts depuis longtemps. La figure mythique leur a-t-elle survécu ? Celle-ci relève tout autant du passé, d’une séquence close depuis plusieurs décennies. Néanmoins son épure et ses distorsions appartiennent à un champ d’expérience d’où procèdent la perception et la définition des pratiques et enjeux de leadership politique. Les usages politiques du passé empruntent en l’occurrence deux formes apparemment opposées mais non contradictoires. D’une part, la mémoire du za’?m peut être magnifiée en la délestant de sa charge autoritaire, manière de signifier la distance entre le grand homme et ses successeurs, entre vrais et faux za’?m. Il en va ainsi pour Bourguiba et Nasser mobilisés post-mortem contre Ben Ali et Sadate, puis Moubarak. D’autre part, le terme za’?m peut recevoir également une acception foncièrement péjorative au point de figurer la dérive autoritaire du pouvoir. Les deux occurrences se rejoignent dans la dénonciation du pouvoir sans l’autorité, des faux-semblants de l’arbitraire sous couvert de l’homme providentiel sans qualité.

Le zaïmisme d’État et ses faux-semblants

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Le caractère autoritaire des régimes en Tunisie et en Égypte, constitue à bien des égards un legs du règne des grands za’?m Bourguiba et Nasser. Néanmoins, par la suite, les formules politiques ne se sont pas reproduites à l’identique. Elles ont connu une recomposition à la faveur de la libéralisation économique sous l’égide de l’État et de la confrontation avec la montée en puissance de l’islamisme politique. Ces mutations se sont traduites par le poids accru de l’appareil sécuritaire et un développement de la corruption inhérent à une interpénétration étroite des positions de pouvoir politique et économique. La sécurité, la stabilité et l’effet goutte-à-goutte de l’essor de la nouvelle bourgeoisie sur la situation des autres couches sociales sont devenus les principaux référents d’une revendication de légitimité tendant à réactualiser le schème de l’homme providentiel. Le leader [4][4] Dans le discours officiel d’allégeance, il n’est point... a monopolisé le devant de la scène politique non sans y associer de plus en plus sa famille. Au-delà des différences de contexte et de régimes, ce « zaïmisme » d’État a affecté également, à des titres divers, les autres républiques arabes : l’Irak du temps de Saddam Hussein, la Syrie, où Bachar al-Assad a succédé à son père Hafez, la Libye, où depuis 1969 règne Mouammar al-Kadhafi, « guide de la grande révolution d’al-fateh », et le Yémen, où Ali Abdullah Saleh se prévaut de l’unification du pays.

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Seuls font exception le Liban et l’Algérie, où le zaïmisme, très prégnant dans le champ politique, ne caractérise pas le sommet de l’État. Plus précisément, il y a partie liée avec une dispersion du leadership. Au demeurant, le néologisme zaïmisme est ici emprunté, non sans détournement, au vocabulaire politique algérien. Dans le cas d’espèce, il renvoie aux contradictions d’un mouvement de libération nationale qui tout à la fois a combattu le mythe du « za’?m du peuple », Messali Hadj, et conféré du prestige aux « chefs historiques » du FLN. Il vaut dénonciation d’une forme archaïque d’autorité se traduisant dans le champ politique par la multiplication de partis voués exclusivement à la personne de leur leader. Toutefois, passées la brève période Ben Bella et l’ère Boumediene, aucun de ces chefs, « historiques » ou non, n’a été en position de prétendre incarner le pouvoir d’État. La configuration de celui-ci s’avère notoirement oligarchique, en dépit de la tentative d’Abdelaziz Bouteflika d’imposer son leadership face aux « prétoriens [5][5] M. Hachemaoui, « Permanences du jeu politique en Algérie »,... ». Aussi, contrairement aux autres scènes politiques arabes où les révoltes contre les régimes en ont ciblé la tête, les tentatives de mobilisation en Algérie s’en prennent de manière plus abstraite au « système » ou au « pouvoir », dont l’opacité contribue à la capacité de résistance.

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Le zaïmisme d’État, qui pouvait apparaître aux yeux de ses bénéficiaires comme une modalité de discipline à toute épreuve, a produit un effet boomerang, le prétendu homme providentiel devenant, en situation de révolte, celui par qui tout le mal arrive. Que les leaders en place aient donné prise à l’hypothèse d’une succession dynastique en faveur de leur épouse (Leila Ben Ali) ou de l’un de leur fils témoigne d’une perte de repères au sein de leur entourage et chez eux-mêmes. Cet isolement ou décalage renvoie plus fondamentalement à la question de la croyance en la légitimité. Celle-ci concerne avant tout les gouvernants eux-mêmes, dont la cohésion en dépend. Dans la pratique, il leur suffit que les gouvernés se comportent « comme si », comme s’ils donnaient crédit à la revendication de légitimité [6][6] M. Dobry, « Légitimité et calcul rationnel. Remarques....

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Sans doute, les leaders dont il est ici question ont-ils rencontré un large écho favorable lors des premières années de leur accession à la tête de l’État. Le renversement de la monarchie libyenne en 1969 a valu un grand prestige à Kadhafi. Saleh a été élu président du Yémen du Nord suite à l’assassinat, en 1977 et 1978, de ses deux prédécesseurs. En 1981 Moubarak a succédé, en sa qualité de vice-président, à Sadate alors que celui-ci venait d’être assassiné. La destitution du vieux Bourguiba par Ben Ali en 1987 a rassuré une grande partie de la population et laissé accroire l’amorce d’une démocratisation. Dans ces différents cas, le nouveau leader a bénéficié d’une prime au changement qu’il a cherché à convertir en capital héroïque. Au rythme de la consolidation de la coalition au pouvoir et de la répression des opposants, le big man s’est affublé de la défroque du za’?m. Pour les besoins de la cause, les thuriféraires ont embelli sa biographie et glorifié son règne. Sa parole et ses moindres faits et gestes ont envahi les médias ; ses portraits, omniprésents, ont jalonné la vie quotidienne. La mise en scène a poussé à l’extrême cette « prolétarisation intellectuelle » dont parle Weber à propos du lien d’allégeance des cadres partisans au leader plébiscitaire. Le summum en la matière a vraisemblablement été atteint en Tunisie, où le Rassemblement constitutionnel démocratique donnait le ton en maniant l’hyperbole à propos du « sauveur de la Tunisie », de « l’artisan de ses gloires », de son « incomparable leader ». Plus les positions au sein du groupe dirigeant étaient élevées, plus elles donnaient lieu à une surenchère dans la célébration. Au-delà du cercle étroit des grands prêtres, quiconque exerçait quelque responsabilité dans n’importe quel secteur se devait de donner des gages en se conformant notamment au rite du télégramme de soutien, d’admiration ou de fidélité. Quant au citoyen ordinaire, sa parole en l’occurrence importait moins que son silence. Ce genre de culte, du fait même de la dimension tragicomique du dithyrambe, source d’humiliation mais aussi de rire sous cape, ne fonctionne pas à la croyance mais à l’intimidation. C’est à l’état brut qu’il opère, par une saturation de l’espace et l’imposition du préjugé de l’absence d’alternative. Peu importe que les gouvernés ne soient pas dupes des faux-semblants du zaïmisme ; il ne leur est pas intimé de croire -injonction paradoxale- mais de se comporter comme s’ils croyaient [7][7] L. Wedeen, « Acting “As If”: Symbolic Politics and....

Ce sont ces limites du champ du dicible et du faisable que les mobilisations populaires de 2011 ont effacé. Néanmoins, les faux-semblants du zaïmisme avaient déjà été dénoncés, y compris sur le mode de la raillerie. Entre autres exemples, mentionnons la pièce az-Za’?m, satire féroce, dans laquelle, dès 1993, le comédien égyptien Adel Imam tournait en dérision la nouvelle génération de leaders. Ce spectacle, interdit dans plusieurs pays arabes, a connu une large diffusion par les moyens de la vidéo et de l’Internet. Il pointait du doigt la bouffonnerie du personnage dans son uniforme bardé de décorations, la servilité de ses ministres prosternés devant lui et la corruption du système au détriment des intérêts de la population. Il a marqué les esprits à tel point qu’en janvier 2011, un internaute égyptien soutenait que la révolution avait commencé « lorsqu’Adel Imam se moquait de l’ensemble des dirigeants arabes » et qu’ainsi « un artiste avec ses mots pouvait changer le destin d’une nation » [8][8] http://www.youtube. com/watch?v=aXa7xIkJXw ; consulté.... Il serait possible d’objecter au propos qu’après tout az-Za’?m, en donnant le parti d’en rire, avait plus joué le rôle d’une soupape que d’un détonateur. Le succès de la pièce ne contredisait pas la logique du « comme si », ce verrou que les mobilisations populaires ont fait sauter.

Un nouveau cycle

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En Tunisie et en Égypte, les mobilisations ont réussi à fragmenter le régime et partant à obtenir de celui-ci sa propre tête, exigée à cor et à cri. Cette décapitation ouvre un nouveau cycle dont la révolution, au sens de changement de régime, constitue l’enjeu. À cet égard, la question du leadership s’avère centrale. Le fait que les mobilisations n’ont pas eu de leader, loin de l’abolir, en souligne l’acuité et les ambiguïtés.

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Le fameux « Dégage ! » traduit un bouleversement des repères dans la perception des rapports de forces entre gouvernants et gouvernés. La peur, comme l’on noté acteurs et observateurs, avait changé de camp. Ben Ali et Moubarak, dans leurs ultimes discours respectifs, ont littéralement supplié, mais en vain, d’aller jusqu’au terme de leur mandat. Leur « Je vous ai compris » et leurs promesses d’un nouveau cours n’ont rencontré qu’incrédulité et mépris. Ils ont été chassés sans aucun ménagement ni considération eu égard aux règles de dévolution et d’exercice de leur charge. Toutefois, le changement dans les rapports de sens s’avère plus complexe et incertain.

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La disgrâce du chef, en dépit de la teneur révolutionnaire du rejet des supplications pour une fin de mandat en bonne et due forme, conforte, du moins dans l’immédiat, la personnalisation des relations de pouvoir. La personne du chef, dont la propagande officielle avait suggéré l’omnipotence et l’omniprésence comme si une constellation de pouvoirs se condensait en un individu, a concentré sur elle la protestation contre l’arbitraire et la corruption. En définitive, le renvoi sans autre forme de procès relève d’un cas de figure du sacré, le leader-bouc émissaire remplissant une ultime fonction charismatique. Suivant les développements ultérieurs du processus révolutionnaire, cette mise au ban peut s’avérer rétrospectivement l’acte inaugural d’une démocratisation. Dans une telle perspective le contexte politique et institutionnel du leadership serait profondément renouvelé, sans que pour autant celui-ci ne cesse de poser question.

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Le leadership figure, en effet, au cœur de la relation politique. Comme l’observe Jean Leca, « l’illusio de la création d’un monde par la volonté d’un leader arraché au jeu des déterminations sociales ordinaires fait partie intégrante du travail politique de satisfaction ou de manipulation des demandes sociales [9][9] J. Leca, Pour(quoi) la philosophie politique. Petit... ». Ne serait-ce qu’à travers l’expérience de sa vie quotidienne, tout un chacun est à même de constater, à l’instar de Weber, que le résultat final de l’activité politique ne répond jamais à l’intention initiale et que très souvent le rapport entre les deux s’avère paradoxal. Le roi est nu ! Cette lucidité n’est pas de nature à empêcher un transfert des désirs et frustrations sur sa personne. Le leadership n’est pas simple affaire de gouvernement. Il ne se résume pas dans un pouvoir de commandement, en réalité, toujours partagé et confronté à d’autres pouvoirs. Il comporte une irréductible dimension mythique. En cela, le grand za’?m s’avérait un leader comme les autres tandis que le chef banni n’aura jamais été tout à fait un leader que dans le moment même de sa disgrâce.

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Le leadership relève d’un ordre de problèmes qui dépasse celui de la nature du régime. Dans les « démocraties réelles », il se déploie dans une zone incertaine, où l’autoritaire/archaïque demeure à l’état résiduel et peut connaître des poussées propices à des dérives. Les sociétés politiques démocratiques se distinguent en principe par des « dispositifs d’engagement préalable [10][10] J. Elster, Le laboureur et ses enfants. Deux essais... » tels que « le tyran devienne improbable [11][11] P. Ricœur, « Le paradoxe politique », Esprit, 250,... ». À vrai dire, avec la politique de la célébrité ou de la popularité, elles connaissent une évolution qui ne manque pas d’interroger sur l’adéquation de ces dispositifs.

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« “Dompter” le démon du leadership [12][12] M. Lahmar, « Une révolution sans leaders ! », La Presse... » ? Le problème ne se pose pas exactement dans les mêmes termes en Égypte qu’en Tunisie. Au Caire, la démission de Moubarak a fait sortir de l’ombre le commandement de l’armée, qui depuis plus d’un demi-siècle n’a jamais cessé de constituer un élément pivot du régime. C’est le Conseil suprême des forces armées qui préside à « la transition » et supervise une révision de la constitution et de la législation électorale devant déboucher sur un referendum, lui-même suivi d’une élection présidentielle. Il est probable que pour la première fois le chef de l’État ne sera pas issu de l’établissement militaire et qu’il disposera d’une base de soutien personnelle à la faveur d’élections relativement ouvertes. Sa marge d’action par rapport aux militaires, disposés à rentrer dans l’ombre pourvu que rien ne change en ce qui les concerne, sera tributaire de son aptitude à coaliser des forces politiques et à trouver un modus vivendi avec la mieux organisée d’entre elles, les Frères musulmans. Dans ces conditions, l’hypothèse d’une démocratie plébiscitaire ne semble pas la plus vraisemblable. La teneur et les modalités d’exercice du leadership tiendront moins à la force contraignante de dispositifs d’engagement préalable qu’à une série d’arrangements et d’ajustements en fonction du rapport des forces.

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En Tunisie, le jeu semble plus ouvert pour des raisons qui ne tiennent qu’en partie au refus de l’armée d’assumer la responsabilité du processus politique. La transition, à supposer que le terme soit approprié, a connu un changement de cap. Le scénario initial d’une élection présidentielle à court terme en préalable à toute révision constitutionnelle a été mis en échec. Il a fait place à une suspension de la constitution et à la convocation d’une assemblée constituante. Les tenants de la légitimité révolutionnaire l’ont ainsi emporté sur ceux de la légitimité constitutionnelle, à la faveur de mobilisations populaires contre le premier gouvernement provisoire, dirigé par l’ancien Premier ministre de Ben Ali. Dans un pays qui n’avait jamais connu une telle liberté d’expression, la lutte politique a nourri un large débat dans les médias sur la question du leadership. Compte tenu de l’instabilité de la situation, de la montée des revendications sociales et de foyers d’insécurité, des voix se sont élevées pour affirmer la priorité du rétablissement de l’ordre et le besoin « d’un leader rassembleur qui ait l’étoffe d’un chef » ou de « quelqu’un qui fixe les lignes rouges ». À l’encontre de ces appels de leadership (appels du pied au chef d’état-major de l’armée ?), d’autres prises de parole n’ont pas manqué de souligner la nécessité d’en « finir avec l’idée malfaisante du sauveur ». Avec la perspective de l’élection d’une constituante en juillet 2011, la discussion porte désormais sur le type de régime constitutionnel à mettre place, avec toujours en ligne de mire le problème du leadership. Elle témoigne de la part des intervenants d’une croyance en la force de la loi et dans le caractère contraignant de dispositifs d’engagement préalable pour domestiquer « le monstre », dont la menace est parfois associée à des « survivances » dans les rapports à l’autorité. Triomphe de la rationalité légale ? Celle-ci, depuis l’indépendance, a toujours eu officiellement cours en Tunisie, où l’on sait l’importance historique et politique de la notion de constitution (destour). Durant les deux dernières décennies, un petit noyau de professeurs de droit comptant parmi les principaux collaborateurs de Ben Ali l’ont dévoyée à la manière du Carl Schmitt de Weimar en la subordonnant au leader-président, érigé en « gardien de la constitution ». Les partisans d’un régime parlementaire peuvent y trouver un argument de taille. Toutefois, le temps des néo-schmittiens est révolu. Quelle que soit l’issue des travaux de la constituante, l’une des principales difficultés du processus démocratique résidera dans la conciliation de la rationalité légale avec la force de l’émotion inhérente à l’illusio du leadership.

En quelques semaines, la Tunisie a effectué ses premiers pas dans l’ère de la communication politique. Les acteurs politiques occupent une place grandissante sur les plateaux de télévision et notamment celui de la chaîne privée Nessma TV, où ils expérimentent un style de débats et d’interviews qui, sous d’autres cieux, concourent à la politique de la popularité. Les premiers sondages d’opinion portant sur les personnalités et partis politiques sont publiés et commentés. Le nouveau Premier ministre du gouvernement provisoire, Béji Caïd Essebsi, s’est attaché d’emblée les services d’un conseiller en communication (venant de Nessma TV) ; il a fait preuve, lors de ses deux premières conférences de presse, d’un savoir-faire qui a contribué à lui assurer un préjugé favorable, du moins dans les médias. Ce ne sont là que des indices, encore fragiles, d’une possible évolution dans le sens de cette « politique médiée » (mediated politics) qui, pour le meilleur et le pire, affecte les sociétés démocratiques contemporaines.

Dans le paysage politique tunisien actuel, si l’on en croit les sondages, aucune personnalité politique n’a atteint un degré important de célébrité. En fait, les candidats à la popularité ne manquent pas mais, entre autres handicaps, ils souffrent d’un déficit d’implantation et de notoriété de leurs partis. Cette faiblesse des partis est accentuée par leur multiplication. À la mi-mars 2011, la Tunisie compte déjà 45 partis autorisés contre 8 avant le 14 janvier. Une telle prolifération implique et complique la formation de coalitions, qui dépendront pour partie du mode de scrutin. Elle laisse entrevoir le risque d’un zaïmisme à l’algérienne.

Sur le plan du calendrier de la réforme, la Tunisie accuse un retard certain par rapport à l’Égypte, qui sera vraisemblablement dotée d’un nouveau président avant même que la constituante tunisienne ait accouché d’une nouvelle loi fondamentale. Mais du point de vue d’un processus révolutionnaire, la Tunisie est assurément le pays arabe le plus avancé. Après avoir été la première à signifier au chef sa disgrâce, signal reçu dans l’ensemble de l’espace public arabe, elle est, du moins pour l’instant, la seule à regarder droit dans les yeux le supposé « démon », cette particule élémentaire de l’aliénation politique.

Notes

[*]

Professeur émérite de science politique, IEP d’Aix-en-Provence. Il a publié notamment, en collaboration avec Gilles Massardier, Démocraties et autoritarismes. Fragmentation et hybridation des régimes, Karthala, Paris, 2009.

[1]

G. Barbichon, « Maurice Agulhon. De Gaulle. Histoire, symbole, mythe », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 4, 2000, p. 1121-1125.

[2]

J. Berque, Les Arabes d’hier à demain, Le Seuil, Paris, 1960.

[3]

J. Mer, Le parti de Maurice Thorez ou le bonheur communiste français. Étude anthropologique, Payot, Paris, 1977.

[4]

Dans le discours officiel d’allégeance, il n’est point expressément qualifié de za’?m. Outre le titre de « président » (ra?s), les termes en usage sont ceux de q??d et/ou de r??d (étymologiquement, conducteur et/ou éclaireur), généralement traduits par « guide » ou « leader ».

[5]

M. Hachemaoui, « Permanences du jeu politique en Algérie », Politique étrangère, 2, 2009, p. 309-321.

[6]

M. Dobry, « Légitimité et calcul rationnel. Remarques sur quelques “complications” de la sociologie de Max Weber », p. 127-147, dans P. Favre, J. Hayward, Y. Schemeil, dir., Être gouverné. Études en l’honneur de Jean Leca, Presses de Sciences Po, Paris, 2003.

[7]

L. Wedeen, « Acting “As If”: Symbolic Politics and Social Control in Syria », Comparative Studies in Society and History, 40, 1998, p. 503-523.

[9]

J. Leca, Pour(quoi) la philosophie politique. Petit Traité de science politique 1, Presses de Sciences Po, Paris, 2001, p. 160.

[10]

J. Elster, Le laboureur et ses enfants. Deux essais sur les limites de la rationalité. Éditions de Minuit, Paris, 1986.

[11]

P. Ricœur, « Le paradoxe politique », Esprit, 250, mai 1957, p. 721-744.

[12]

M. Lahmar, « Une révolution sans leaders ! », La Presse de Tunisie, 27 janvier 2011.

Résumé

Français

Côté jardin, un pouvoir personnel fort, généralement centré sur le clan voire sur la famille ; côté cours, une figure charismatique, ou qui se veut telle, en parfaite symbiose avec un peuple soumis au verbe du chef : tel est le mythe qui a volé en éclat dans tout le monde arabe à la suite du « printemps des peuples » de cet hiver 2011. On ne peut en effet comprendre ce qui s’est joué et continu de l’être dans le rapport que les peuples construisent aujourd’hui avec le pouvoir, sans revenir sur ce qu’a pu représenter la figure du chef dans les imaginaires, depuis le type idéal nassérien jusqu’à ces dictateurs vieillissants dépourvus d’aura comme de légitimité dont les masques grotesques viennent de leur être arrachés...

Plan de l'article

  1. Le za’?m, figure mythique
  2. Le zaïmisme d’État et ses faux-semblants
  3. Un nouveau cycle

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