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Mouvements

2011/2 (n° 66)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782707168924
  • DOI : 10.3917/mouv.066.0041
  • Éditeur : La Découverte

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Le 25 janvier 2011 – journée nationale de la police – plusieurs milliers de femmes et d’hommes défilent dans différentes villes d’Égypte, à l’appel de réseaux sociaux unifiés sous les labels de journée de la colère ou révolution du 25 janvier. Il leur faudra 18 jours, et un coup de pouce de l’armée – dont les circonstances restent à élucider – pour mettre fin à 30 ans de Moubarak. Entre-temps, les milliers sont devenus des millions : « opération déluge », comme l’avaient surnommée à juste titre les activistes d’Alexandrie. Entre-temps, un sit-in commence place Tahrir au cœur du centre-ville du Caire. Le campement de fortune prend racines, cité radieuse autogérée et lieu de visite et de ballades pour les familles, mais uniquement dans les moments calmes. C’est qu’entre-temps aussi, au Caire le 28 février et dans différentes villes, la police a tiré dans le tas, quand ce ne sont pas les tireurs d’élites installés sur les terrasses des immeubles qui visaient têtes et torses. Bilan provisoire : plus de 700 morts, des blessés et parmi eux quelque 70 % d’aveugles et handicapés à vie. C’est sans compter les brigades de baltaguiyya (hommes de main) aux gourdins et armes blanches, dont les liens avec les services de sécurité sont désormais avérés : ce sont bien souvent les mêmes. Au Caire, et lors de la bataille tristement célèbre du 2 février 2011, nombre d’entre les individus arrêtés par les manifestants et remis à l’armée, ont leur carte de policier. Enfin, coup de grâce sécuritaire, la police s’évapore, livrant le pays aux pillards, non sans avoir ouvert les prisons auparavant, ou encore en les fermant à double tour, laissant les détenus sans vivres. Commence alors l’épopée encore ambiguë des « comités populaires », qui se chargent de la sécurité des quartiers.

Tout cela on le sait. On sait que le précédent tunisien y est pour quelque chose. Qu’une population exaspérée a suivi les appels lancés pour l’essentiel par deux groupes de jeunes : « Nous sommes tous Khaled Said » du nom d’un jeune homme tué par la police, à Alexandrie et le groupe dit « 6 avril », qui en 2008 avait lancé un appel à la grève générale, en solidarité avec les ouvriers du textile de Mahalla. Qu’au sein de ces groupes, coexistent les appartenances politiques les plus diverses, quand il y en a. Qu’une figure a joué le rôle de catalyseur. Mohamed El-Baradei, l’ancien directeur de l’Agence internationale d’énergie atomique n’est pas le seul présidentiable. Aux yeux d’un public jeune et enthousiaste, il a pour lui de ne pas être héritier des clivages politiques du passé et d’être fermement attaché aux libertés. On sait que les dernières élections législatives, ouvertement « arrangées » (au-delà de la fraude), ont rendu les élites politiques locales plus réceptives : loin de concerner l’opposition, la colère touche également des clientèles déçues par la direction du PND (Parti national démocrate, ex-parti au pouvoir). On sait aussi que « l’effet Tahrir » est pour beaucoup dans ce qui ressemblerait à une révolution culturelle, dans les sens les plus larges et les plus strictes du terme : des rapports hommes/femmes, chrétiens/musulmans, et une démocratisation idyllique des rapports sociaux, jusque dans les lieux d’une production culturelle alternative (librairies, galeries, jeune cinéma indépendant), en passant par les blogs. On sait également que prise de court, l’opposition à l’ancienne a tant bien que mal rejoint le mouvement. On sait enfin que dans ce vaste mouvement de protestation, se retrouvent les couches sociales les plus diverses, ce n’est pas « la révolte des affamés » que d’aucuns avaient prédit : mieux-vivre et bien-vivre s’interprètent différemment certes, mais tout fusionne dans ce slogan un peu lourdaud, emprunté aux Tunisiens (et repris à Sanaa) : « le peuple veut faire tomber le régime ».

Tourments transitionnels

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Ils sont nombreux. À commencer par ce que l’on ose à peine se dire : le roi (que l’on donnait pour moribond) n’est pas mort. Son ombre plane, avec celles de sa famille et de ses hommes. Contrairement à son confrère tunisien réfugié en Arabie Saoudite, en attendant son jugement, Moubarak habite en son domaine préféré : Charm el-Cheikh. Malaise ou pouvoir de nuisance ? la question reste posée. Depuis la chute de Moubarak, et pour six mois encore, le Conseil militaire suprême est aux commandes. Protectrice de la révolution (contre les services de sécurité en tous genres), et se réclamant de sa légitimité, l’armée veille désormais au « maintien de l’ordre » et accompagne les mesures minimales qui – du point de vue de l’armée et dans six mois toujours – devraient aboutir à la remise du pouvoir aux civils ; un gouvernement provisoire, des « ajustements » constitutionnels et juridiques permettant d’organiser des élections législatives, puis l’élection présidentielle. Vaste chantier, non seulement en raison de divergences – quoi de plus normal ? – mais aussi parce que le chemin est beaucoup plus escarpé que ne le laisse croire ce sage déroulement. Outre les beaux restes que conserve le régime Moubarak, il y a trente ans de politique de la terre brûlée.

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Mettre fin à l’ancien régime, cela touche des strates inextricablement mêlées. Soit le dossier des grèves et protestations sociales qui éclatent au surlendemain du 11 février : c’est après que le chaudron explose, pas un secteur n’y échappe et les revendications touchent les conditions de travail et les salaires. Quelquefois s’y mêle la volonté d’en finir avec des directions corrompues, mais les choix alternatifs ne sont pas toujours clairs ni consensuels. Jugés illégitimes et rejetés depuis longtemps, les syndicats sont inopérants. En attendant l’auto-organisation et la mise en place de syndicats indépendants, dotés d’un cadre légitime, le monde du travail s’exprime dans un désordre coûteux et peu efficace, révélant par ailleurs des distorsions structurelles : il en est ainsi des écarts de salaire vertigineux dans la fonction publique, source majeure de colères sociales et politiques. Au-delà, et à tous les échelons, des conseils d’universités aux médias d’État en passant par les organisations professionnelles, dirigeants nommés, ou processus électifs noyautés par l’ancien régime, le tout est remis en cause.

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Des commissions d’enquête en tous genres ont été mises en place, et les priorités se bousculent : comptes bancaires à l’étranger, corruption financière, abus de biens sociaux le disputent aux atteintes aux droits de l’Homme, à la torture ou encore la fraude électorale. Les hommes de Moubarak et de son fils, sont nombreux à cumuler. Tel homme d’affaire, par ailleurs dirigeant du parti au pouvoir, a fait passer les lois qui arrangeaient son empire financier, disposait de brigades de casseurs, probablement les mêmes qui ont « veillé » sur les dernières législatives. Tel autre, complice du premier, et en l’occurrence ministre de l’Intérieur, comparait d’abord pour détournement de fonds. Les charges pour meurtre de manifestants suivront. L’astuce est alors de déterminer ce qui passe d’abord, et l’embarras du choix n’en est que plus grand. Il est d’autant plus pressant qu’une furie d’incendies s’est attaquée à divers fonds d’archives – j’y reviendrai. À chaque pas, à chaque dossier ouvert, s’étale le binôme corruption – répression, à croire qu’aucun rouage n’y échappe. Rappelons tout de même, que certaines des grosses affaires de corruption sont loin d’être des surprises ; terrains d’État vendus à prix ami, sociétés écrans, opérations juteuses menées sans appel d’offres, la presse indépendante en parle depuis des années, et une « mauvaise presse » corruptible également [1][1] T. Aclimandos, « On ne prête qu’aux riches : hommes.... Il aura fallu une révolution pour que ces dossiers trouvent le chemin du Procureur général. Il y a enfin les petites surprises signifiantes : le dossier des dîmes mensuelles versées par certaines compagnies aux officiers de police laisse songeur…

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Démanteler les appareils c’est chose facile. Mais, que faire alors des individus, des réseaux et des habitus ? Dans les milieux des droits de l’Homme, on en réfère à la République tchèque. Le « déluge » à l’égyptienne évoque la Révolution de velours de 1989, et les enjeux du moment transitionnel seraient comparables. À voir.

Quoi qu’il en soit, cette transition « longue » - faudrait-il plutôt parler de refondation ?- n’en est qu’à ses premiers balbutiements. Celle courte que les militaires accélèrent à toute allure, car soucieux d’en finir ou désireux de ne pas toucher à certains équilibres, il faut en attendre les premiers résultats significatifs. Un répit pour envisager d’autres aspects. Une révolution, cela laisse des traces et c’est sur ces dernières qu’il s’agit de revenir.

Facebook, histoire, archives

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On a beaucoup parlé de Facebook, à juste titre d’ailleurs. L’arène de débat public, la mise en réseau, les mots d’ordre, le précédent tunisien largement diffusé, la structuration des mouvements de jeunes à l’horizontale, en coordinations de coordinations, plutôt qu’en base et leaders. Le tout laissant leur part aux électrons libres. Un ensemble de dispositions mal reçues quelquefois par l’opposition, au temps où elle fustigeait « le combat sur Internet ». Tout ceci explique-t-il le passage à l’acte ? La question reste posée. De même que celle relative aux anticipations des jeunes révolutionnaires. Avaient-ils la moindre certitude sur les foules qui suivraient ? Au-delà de « l’effet Facebook », il est question ici de supports et de traces : qu’il s’agisse de celles laissées avant, durant ou bien après janvier et février 2011, ces traces semblent rendre plus complexes les rapports entre le temps de l’histoire et le temps de l’écriture.

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Une métaphore pour tenter d’expliciter ce qui vient d’être dit. On sait qu’en inventant la psychanalyse, Freud ne disposait ni de MP3 ni de vidéo. Il pouvait multiplier les séances certes, mais non répéter les situations, et encore moins réécouter. Il ne pouvait compter que sur ses notes, seul moyen de restitution. Est-ce à dire qu’avec d’autres supports, il en aurait été autrement pour la psychanalyse ? La question est peut-être intéressante mais sans réponse. Il en est de même pour la révolution du 25 janvier.

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Rappelons qu’elle a été annoncée à l’avance – soulevant d’ailleurs des remarques sceptiques sur la « naïveté de ces jeunes » qui alertent les services de sécurité. Lesquels, à chaque veille de mobilisation, procèdent habituellement à des arrestations routinières préventives. Il en a été autrement pour cette fois-ci. Curieusement, et non sans lien avec ce qui précède, le 11 février 2011, date de la destitution de Moubarak, qui s’en souviendra ? Bravade de plus, c’est le 25 janvier qui sera commémoré – à chacun son calendrier révolutionnaire.

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Les révolutions du XIXe siècle avaient leurs peintres, leurs chroniqueurs et leurs gazetiers. Là, c’est dans le cours de l’action, qu’une révolution parle d’elle-même, mène sa guerre contre les médias d’État, – eux-mêmes en guerre contre les correspondants étrangers – se mire, construit ses archives en temps réel et, les diffuse à qui veut. Et enfin, se nourrit des réactions, se donne des forces et un public. À Tahrir, les visiteurs, les promeneurs et les familles forment pour ainsi dire un bouclier humain efficace et compact. S’il en est ainsi, c’est aussi grâce aux nouvelles parvenues du « front ». À Tahrir, entre autres équipements, les révolutionnaires improvisent leur médiathèque – agence de presse, qui assure téléchargement, mise en ligne et diffusion.

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On reverra avec intérêt « La révolution rieuse », une compilation vidéo des best of, réalisée par la chaîne de télévision BBC. Ou encore Sawt al-horiyya (la voix de la liberté), un clip tourné sur place et diffusé par les chaînes indépendantes, après sa diffusion sur Facebook bien sûr. Au-delà de ces effets immédiats, compte aussi les effets différés. Et leur télescopage. C’est que ces traces archivées et mises en ligne par le même mouvement, font aussi l’objet de sollicitations diverses, contradictoires et simultanées. Souvenirs pour les uns, traces chéries pour les parents et amis des disparus, preuves pour d’autres, ce sont aujourd’hui des pièces maîtresses dans les dossiers d’inculpation des services de sécurité et de leurs troupes. S’agissant des violences policières par exemple, aux photos et vidéos « amateur » (la nuance est-elle encore signifiante ?), s’ajouteront témoignages, procès-verbaux, plaidoyers et peut-être aveux. Quand l’historien récupérera l’ensemble, demain ou dans un demi-siècle, et pour peu que la mémoire du web tienne ses promesses, une partie de ces traces aura produit et portera peut-être la marque de leurs usages sociaux innombrables. Sur ces archives-là, il n’y a pas prescription. Même si une généalogie est possible.

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Par moments, les frontières se brouillent. C’est le cas des archives de la sécurité d’État (amn al-dawla). Début mars 2011, à Alexandrie pour commencer, puis dans les autres villes, le voisinage est alerté par d’étranges va-et-vient et des volutes de fumée. Des rumeurs circulaient sur les prisonniers dans les sous-sols du bâtiment situé à l’Est du Caire, une forteresse ultramoderne. C’est donc là que se ruent des manifestants, dans une prise de la Bastille, dûment et longuement filmée. Dans ces lieux désertés par les officiers quelques heures plutôt, point de prisonniers, mais des archives brûlées, d’autres broyées et d’autres enfin intactes. Impossible de savoir si les officiers ont été pris de court, si « de toute manière, tout est sur ordinateur en lieu sûr », comme le dit cyniquement l’ex numéro 2 du ministère de l’Intérieur, ou encore s’il y avait eu un tri préalable et à dessein, c’est l’hypothèse de certains. Une partie des archives a été mise sous le contrôle des militaires, une seconde récupérée par les manifestants – des activistes ont retrouvé leurs dossiers – et remise ou non aux autorités. En bonne logique, l’ensemble de ces documents devrait atterrir aux Archives nationales, puisque la sécurité d’État n’est plus. En même temps, c’est dans ce genre de document qu’un citoyen trouverait hypothétiquement de quoi instruite une plainte : contre les écoutes téléphoniques, le piratage d’un courrier électronique, ou une carrière compromise par les soins de la sécurité d’État.

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Ce n’est pas tout, puisqu’une part de ces documents a trouvé le chemin de quelques journaux – d’autres s’y refusent – et mieux de Facebook. Amnel-dawleaks étale au grand jour des documents et déclenche des guerres du faux. Vraies ou fausses les allégations au sujet de tel journaliste courtisé par un homme d’affaires à la réputation sulfureuse ? Vrais ou fausses, les listes d’opposants qui « collaborent » avec les services de sécurité, moyennant rémunérations dûment notées ? La fausseté en question est-elle celle des informations ou celle des documents ? Et dans quelles conditions et à quel prix, est-ce que ces documents épars et démembrés, pourraient refaire corpus ? Une fois de plus, la mémoire est en jeu, disputée et partagée entre des impératifs qui se contredisent. Et qui tout de même, ont en commun de tenir à la fois du savoir et du pouvoir.

Dans les semaines qui suivent la chute de Moubarak, des centaines de milliers d’Égyptiens continuent d’affluer le vendredi sur la place Tahrir : pour la ballade et la fête révolutionnaire – recréer la révolution souriante – pour la prière, mais aussi pour crier les raisons de leur colère. De leur côté, des tribuns – toujours plus nombreux que les tribunes – diffusent leurs mots d’ordre respectifs.

Écrire une histoire sans en connaître la fin, est-ce une hérésie ou une gageure ? C’est en tout cas un risque à prendre. Quoi qu’il en soit des suites de celle-ci, l’enjeu semble, et tant que la situation s’y prête, de repousser au plus loin possible l’histoire officielle du 25 janvier 2011 et de multiplier les petites histoires.

Notes

[*]

Sociologue du politique. Cet article a été rédigé au Caire.

[1]

T. Aclimandos, « On ne prête qu’aux riches : hommes d’affaire et politiques », Chroniques égyptiennes 2008, Cedej, mars 2010, p. 184-240.

Résumé

Français

Cet article livre quelques éléments sur la révolution du 25 janvier 2011 en Égypte. Écrire pendant que l’événement se passe, en s’interdisant toute prospective, et ne point avoir à documenter des faits qui n’ont pas encore été établis, est tout à la fois contraignant et libérateur. L’article revient notamment sur la production au jour le jour des traces de la révolution, et la manière dont elles semblent marquer, tant le cours de l’événement que ses écritures à venir.

Plan de l'article

  1. Tourments transitionnels
  2. Facebook, histoire, archives

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