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Mouvements

2011/2 (n° 66)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782707168924
  • DOI : 10.3917/mouv.066.0048
  • Éditeur : La Découverte

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Le langage religieux islamique n’a pas nourri le langage protestataire au cours de la révolution égyptienne. Les Frères musulmans égyptiens ont été l’un des acteurs de cette révolution mais nullement l’acteur prépondérant. À l’instar des autres forces de l’opposition politique, ils ont été dépassés par le phénomène révolutionnaire, initié principalement par les jeunes blogueurs égyptiens. Si les jeunes internautes ont été les initiateurs et les organisateurs principaux de cette révolution, ils n’étaient évidemment pas ses acteurs uniques, loin s’en faut. Toutefois on note que les corps professionnels qui se sont rapidement joints au soulèvement sont des ingénieurs, des universitaires, des juges, des médecins, des dentistes, des journalistes, des avocats, des artistes peintres, des comédiens célèbres etc. Les autres catégories sociales comme les ouvriers ou les fonctionnaires paupérisés du secteur public sont intervenus plus tardivement. Leur apport a été fondamental. Leur arrivée dans le conflit a provoqué l’inquiétude de l’armée qui a compris que l’espace contestataire allait s’élargir et devenir incontrôlable. Si les Frères musulmans égyptiens sont peut-être en train de perdre la bataille idéologique qu’ils avaient gagnée durant les décennies précédentes, ils sont loin d’avoir perdu la bataille politique et plus précisément électorale. De plus, le processus politique en cours en Égypte est confronté à la problématique d’une révolution sans leadership politique qui a fait tomber la tête du régime mais non pas le régime lui-même.

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Cet article pose l’hypothèse de la nature civile de la révolution égyptienne. Si cette dernière a pour impact politique fondamental l’émergence du corps électoral, comme source de la légitimité politique, elle a en même temps et peut-être surtout fait apparaître la société civile comme complément voire correctif à la démocratie représentative. En effet, l’Égypte n’a jamais véritablement expérimenté la démocratie représentative. Les limites de l’expérience politique de la période dite libérale entre 1924 et 1952 ont été mises en exergue par les analystes [1][1] A. Al-Dîn Hilâl, La politique et le gouvernement en.... Est-ce que le temps accéléré de la mondialisation va lui permettre de connaître à la fois la démocratie représentative et son correctif ? La question est posée.

L’article commencera par émettre des hypothèses sur la baisse d’efficacité du discours islamiste dans le langage contestataire, puis il posera la nécessité d’intégrer dans l’analyse des processus électoraux futurs la question du clientélisme et enfin, il défendra la thèse de la nature civile de la révolution égyptienne.

Rhétorique internationale sur les droits de l’homme, la démocratie et l’islamisme

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La baisse d’efficacité du discours islamiste atteste de l’impact de la mondialisation sur les sociétés de la région et d’une sorte d’hybridation du langage de la contestation entre d’une part la rhétorique internationale sur les droits humains et la démocratie et également des particularités du langage contestataire propre à l’Égypte. La recherche scientifique sur les pays de la région n’a pas suffisamment perçu cette mutation car elle n’a pas prêté attention aux réappropriations et reformulations auxquelles le discours dominant sur les droits de l’homme a donné lieu non seulement de la part des pouvoirs publics des pays de la région mais également de la part des médias et des acteurs sociaux.

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De ce point de vue, la situation égyptienne est exemplaire. La multiplication des protestations sociales à partir de 2006 en Égypte est apparue après la riche année politique de l’année 2005, marquée par le collectif « Kifaya » formé par les intellectuels et les activistes politiques et civils [2][2] S. Ben Néfissa, « Introduction au thème “Ça suffit ?”,.... Si les protestations sociales n’ont aucun lien organique avec les membres de Kifaya, par contre leurs acteurs ont été influencés par les mutations de l’espace public, consécutives aux revendications sur les réformes politiques prônées par ces derniers. Un de ses impacts les plus importants était de concurrencer le discours protestataire islamiste.

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L’augmentation exponentielle des protestations sociales a étonné l’ensemble de la classe politique égyptienne, au pouvoir et dans l’opposition, y compris les Frères musulmans. En ce qui concerne ces derniers, aussi bien les protestations sociales que la révolution égyptienne ont révélé une sorte de « vieillissement » de ce mouvement et de sa transformation en « force politique classique » empruntant certaines caractéristiques des partis politiques égyptiens, notamment le manque de communication avec la base. Leur influence n’est donc pas aussi générale que certains l’ont prétendu et une partie de la jeunesse égyptienne ne semble pas influencée par la rhétorique des Frères musulmans.

Processus électoraux futurs et clientélisme

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Le passage de la période révolutionnaire à la période de la vie politique institutionnelle et électorale montrera à nouveau l’importance des Frères musulmans dans le jeu politique du pays. Ce constat repose principalement sur les significations sociales du vote en Égypte et sa nature profondément clientéliste, accentué évidemment par les limites des transactions électorales de la période antérieure à la chute de Hosni Moubarak. Aucune des élections, aussi bien les présidentielles que les législatives ne comportait de véritables enjeux politiques, susceptibles de permettre la rotation du personnel dirigeant et le changement d’orientation politique. Par contraste, le vote clientéliste est un vote de remerciement aux candidats capables de distribuer, de donner et de servir soit à partir de leurs ressources propres, soit à partir des ressources de l’État. Les caractéristiques du corps électoral effectif égyptien le démontrent. Ceux qui votent dans ce pays sont les catégories sociales les plus démunies et également le milieu rural qui cherche la médiation avec l’appareil central de l’État [3][3] S. Soliman (dir.), La Participation politique aux élections.... La recherche de la proximité avec l’appareil d’État montre comment malgré la faiblesse de ses ressources, ce dernier demeure dispensateur d’un certain nombre de « biens bureaucratiques ». La montée en puissance de la catégorie des « candidats-hommes d’affaires » aux élections législatives égyptiennes, capable d’acheter leur place au sein du système politique est également un témoignage de la montée en puissance du clientélisme électoral privé. Telle est la source principale de la faiblesse des partis politiques de l’opposition en Égypte. Ce vote favorise le parti de l’État, le Parti national démocratique et également les Frères musulmans. Ces derniers « disputaient » au PND pratiquement les mêmes bases électorales, les couches défavorisées de la population à partir de leur propre capacité distributive privée, liée à leurs services sociaux et de bienfaisance [4][4] S. Ben Néfissa et A. A. Arafat, Vote et Démocratie....

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Le vote égyptien, malgré sa nature clientéliste, n’était pourtant pas totalement apolitique. L’opinion politique s’exprimait peu dans les urnes certes, mais elle s’exprimait tout de même, et d’abord par la négative. Le vote « indépendant sur les principes du PND [5][5] Depuis 1990, plus de 80 % des candidats qui se présentent... » était un vote de sanction contre le candidat officiel du PND mais qui n’entendait pas pour autant perdre l’avantage de disposer d’un député ayant ses entrées dans le système. Le vote islamiste était également un vote politique, mais plus positif, car il exprimait une préférence et un choix. Il avait la particularité de cumuler les deux avantages du vote politique et du vote échange. Il permettait d’exprimer clairement un choix politique oppositionnel et en même temps de remercier et d’encourager celui qui a fait ce que l’État ne fait plus ou de plus en plus mal : soigner, éduquer, aider, protéger. Mais il y a plus. Le vote islamiste a eu également l’avantage de donner un sens et une signification à l’action politique car il est porteur d’un projet. Quelle que soit l’opinion accordée à un tel projet et quel que soit le flou de son contenu, cet élément est loin d’être négligeable. Aussi bien le Wafd [6][6] Le Wafd est le grand parti nationaliste d’avant la... que le nassérisme à ses débuts ont provoqué l’adhésion parce qu’ils avaient donné un sens à l’action politique et publique. À la suite de la révolution égyptienne, peut-on dire que le projet islamiste est toujours porteur d’espoir ? La question est posée.

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En effet, les processus électoraux futurs sont conditionnés par un certain nombre de paramètres jusqu’à aujourd’hui inconnus. Outre la question du rôle de l’armée dont on a vu le degré de confiance dont elle jouit en Égypte [7][7] T. Aclimandos, « L’armée égyptienne », Défense et sécurité..., le poids des Frères musulmans dépendra de la teneur des réformes constitutionnelles en cours. La reformulation générale de la carte politique et partisane résultera également de sa capacité à attirer des bases sociales nouvelles, jusqu’à là écartées de la vie politique. La confirmation ou non de la disparition d’un parti d’État et de l’administration sera également un élément fondamental de cette reformulation [8][8] S. Ben Néfissa et A. A. Arafat, 2005, op. cit..

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Toutefois, aussi bien le PND que les Frères musulmans étaient dominants dans le cadre d’un corps électoral effectif qui ne dépassait pas les 7 ou 8 millions de personnes alors que le corps électoral légal approche aujourd’hui les 40 millions d’électeurs. L’abstentionnisme électoral égyptien était principalement relié à l’absence d’enjeux politiques des consultations électorales, à savoir la rotation du personnel dirigeant, mais également aux trucages et malversations massives qui les caractérisaient (Le chiffre exact de la participation électorale effective durant le mandat de Moubarak est un sujet de controverse entre le ministère de l’Intérieur et l’opposition à cause du trucage des urnes). Ce ne sera plus le cas si l’Égypte entame un véritable processus de démocratisation dans lequel la voix de l’électeur sera respectée. Le déroulement du référendum controversé du 19 mars 2011 a montré une véritable aspiration des Égyptiens à la participation électorale. La controverse a porté sur le fait que le référendum, en proposant des amendements à la constitution de 1971, a redonné vie à cette dernière. Les partisans du non au référendum souhaitaient la mise en place d’une assemblée constituante pour rédiger une nouvelle constitution. Près de 18 millions de personnes y ont participé.

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Pendant longtemps le corps électoral était soit absent soit trompé. Le « faire voter » et le « voter à la place de », à savoir le trucage des urnes, étaient les deux phénomènes dominants de l’acte électoral égyptien [9][9] Ibid.. C’est à ce corps électoral « en friche » que s’adresseront désormais les élites politiques actuelles et futures pour le transformer en un véritable corps électoral qui exprime son opinion dans les urnes [10][10] A. Garrigou, Le vote et la vertu. Comment les Français....

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Quels scores obtiendraient les Frères musulmans dans le cadre d’une participation électorale importante et d’élections véritablement concurrentielles [11][11] T. Aclimandos, « Pour une critique des voeux pieux »,... ? Un des phénomènes important mis en exergue par la révolution égyptienne a été « l’entrée en politique » de la jeunesse et également des couches sociales considérées comme « favorisées ». Quels seront les choix électoraux de la jeunesse et de la « nouvelle classe moyenne » pour qui manifestement l’entrée en politique n’est pas liée à des questions de survie économique ? Quel est donc son poids sociologique en comparaison de l’immense majorité des électeurs appartenant aux couches sociales défavorisées ? De même, le parti de l’administration à savoir le PND a attiré vers lui la couche des « hommes d’affaires » en mal d’accès aux marchés de l’État et ces derniers ont mis au service du régime leur propre capacité de distribution et d’achat de la paix sociale. Dans le cas d’une disparition de ce type de parti/ État, quel rôle jouera le secteur privé dans les différentes consultations électorales ? Les « hommes d’affaires » vont-ils entamer une véritable entrée en politique en fondant des partis ou en en finançant d’autres, et si oui au profit de qui ?

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Les questions sont plus nombreuses que les réponses mais les analyses qui ont porté sur les transitions démocratiques des pays du Sud montrent que celles-ci ne remettent pas en cause le phénomène majeur du clientélisme [12][12] J. L. Briquet et F. Sawicki (dir.), Le clientélisme.... Patrick Quantin [13][13] P. Quantin, « La difficile consolidation des transitions... dans son analyse des transitions démocratiques de l’ensemble des pays de l’Afrique Subsaharienne, met l’accent sur le désenchantement vis-à-vis des effets de la démocratie et pose le problème de sa consolidation. Il note l’absence de renouvellement des élites politiques « d’avant la démocratie » qui montrent ainsi leur capacité à se maintenir malgré la compétition électorale. Ce sera peut-être le cas pour les élites du PND en Égypte.

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Dans son bilan de dix ans de démocratisation en Amérique latine, Olivier Dabène [14][14] O. Dabène, « L’état de la démocratie en Amérique latine »,... observe que le passage à la démocratie a été accompagné d’un délitement du tissu social causé par le creusement des inégalités et la montée de la violence. De tels phénomènes minent ce qu’il nomme les « bases sociales de la démocratie ». L’exercice de la citoyenneté est alors réduit à la plus simple expression du droit de suffrage, sans que cet exercice ne produise les effets espérés. La crise de l’offre politique par des partis aux programmes quasi similaires, dénués d’alternatives à la poursuite de politiques néo-libérales, provoque le désenchantement des citoyens.

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Ces analyses sur les résultats mitigés des transitions démocratiques montrent comment les pays du sud ont rapidement expérimenté ce que l’on dénomme la crise du politique dans les pays de « vieilles traditions démocratiques » avec notamment la « mal représentation », la personnalisation du rapport politique, le sentiment de « dépossession », la réduction de la marge de manœuvre des États et l’incapacité des dirigeants politiques à transformer la société ? Cette crise du politique se retrouve sur le plan électoral avec un fort abstentionnisme [15][15] A. Garrigou, « L’abstentionnisme gagne les classes... et la volatilité électorale [16][16] G. Grunberg, « L’instabilité du comportement électoral »,..., l’érosion des identifications partisanes [17][17] P. Rosanvallon, Le sacre du citoyen, Histoire du suffrage..., la baisse des effectifs syndicaux, la montée en puissance des élites médiatiques et une modification des espaces du débat public et politique [18][18] B. Manin, « La démocratie n’est pas un système apaisé »,....

L’ensemble de ces travaux conforte le renouvellement général de l’analyse des régimes politiques dans le monde à partir notamment de la thèse de leur « hybridation ». Michel Camau parle de « zones grises » pour exprimer le fait que dans le cadre de la mondialisation et de ses impacts sur les capacités des États, les distinctions tranchées entre régimes autoritaires et régimes démocratiques tendent aujourd’hui à s’estomper [19][19] M. Camau, « L’exception autoritaire et l’improbable....

À partir de ce scénario pessimiste mais réaliste du futur politique égyptien, peut-on pronostiquer l’échec de la révolution égyptienne ? Ce n’est pas certain car dans la réalité la nature de la révolution est moins politique au sens étroit du terme qu’elle n’est civile.

Une révolution civile

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Pour conforter une telle hypothèse, il importe d’analyser les caractéristiques de cette révolution. Les Égyptiens ont pour la première fois de leur histoire fait l’expérience pratique de la souveraineté populaire qui a fait tomber le président Hosni Moubarak. À ce titre il s’agit bien d’une révolution politique. Cette expérience s’est réalisée par une « bataille des rues » doublée d’une « bataille médiatique ». Ceux qui l’ont menée n’ont pas de leadership politique et idéologique. Comme il a été dit plus haut, la classe politique classique de l’opposition a été à la lisière de cette révolution qui lui a échappé et pour ainsi dire l’a dépassée. Ses groupes et ses leaders se font et se défont et aucun d’entre eux ne peut prétendre à la domination ou même à la représentation [20][20] Le 7 février 2011, le journal Al Chourouk informe que.... Enfin, il s’agit d’une révolution sans recherche de prise du pouvoir par les révolutionnaires. Ces derniers visaient la seule modification de l’architecture globale du régime avec leur fameux mot d’ordre « le peuple veut la chute du régime » mais pas la prise du pouvoir.

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Ces caractéristiques de la révolution égyptienne sont perçues comme problématiques aussi bien par les analystes que par les acteurs politiques dans cette période difficile de transition vers un régime politique dont la configuration est encore pleinement inconnue. Comment « représenter » et donner la parole à des acteurs non définis et délimités ? En même temps, cette particularité est particulièrement éclairante sur la « nature » civile de la révolution.

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La société civile égyptienne a été longtemps étouffée par l’autoritarisme politique [21][21] M. K. A Sayyed, « A civil society in Egypt ? », in.... La mondialisation et le « pluralisme par défaut » consécutif à cette dernière lui a permis de s’autonomiser sous l’impact des médias, des collectifs dits de la société civile et du poids du « dehors » sur le « dedans ». Les signaux de son activation sont apparus depuis les années 2005 [22][22] S. Ben Néfissa, « The reactivation of arab civil societies... avec notamment la multiplication des protestations politiques, sociales, identitaires, économiques et catégorielles. De manière paradoxale, la montée en puissance de cette société civile est apparue au moment ou les pouvoirs publics égyptiens avaient verrouillé l’ensemble des instances de communication entre l’État et la société. De plus en plus, l’État égyptien et ses institutions ressemblaient à une sorte de « citadelle assiégée » qui témoignait de la volonté du régime de continuer à dépolitiser et à « démonétiser » les institutions politiques et civiles mais aussi d’empêcher « le politique » d’entrer à l’intérieur des institutions ou à l’intérieur de la « citadelle » [23][23] S. Ben Néfissa, « Verrouillage autoritaire et mutation....

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La société civile est une expression controversée qui a provoqué la méfiance de certains milieux académiques, notamment en France, à cause de son « imprécision », liée notamment au surinvestissement dont elle a fait l’objet [24][24] F. Rangeon, « Société Civile : l’histoire d’un mot »,.... La lutte de classement et de définition de la « bonne » ou de la « vraie » société civile atteste de son succès et des réappropriations multiples auxquelles elle a donné lieu aussi bien dans les pays du Nord que les pays du Sud.

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Dans les pays arabes également, la société civile est devenue une catégorie de l’action [25][25] M. Camau, « Sociétés civiles “réelles” et téléologie... pour une multiplicité d’acteurs, non seulement les pouvoirs publics mais également les ONG, les acteurs associatifs et syndicaux, les intellectuels, les activistes politiques, y compris les Frères musulmans, et les médias. L’expression mujtama’ madani (société civile) fait partie du langage et « l’au-nom-de-la-société civile » légitime non seulement des discours multiples mais aussi des actions et des pratiques. Ces effets de réel sont d’autant plus importants qu’ils sont l’objet d’enjeux de taille en rapport avec l’aide internationale à la société civile. Mais ils recouvrent également des enjeux symboliques, économiques, politiques, religieux et identitaires sur le plan interne.

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Il convient toutefois de distinguer entre les usages sociaux et politiques de la notion de société civile [26][26] G. Pirotte, La notion de société civile, La Découverte,... et le concept de société civile que certains auteurs cherchent à renouveler à la lumière des mutations politiques et sociales en cours.

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Une des particularités de la révolution égyptienne est son étrange ressemblance avec les révolutions des pays de l’Est à la fin de la décennie des années 1980. Il s’agit en effet d’une révolution pacifique. Ceci étant, les révolutions dans le monde arabe se sont produites dans le cadre d’une opinion internationale opposée à la démocratisation des pays de la région à cause du « risque islamiste ». Ce n’était pas le cas pour les pays de l’Est.

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Car les expériences des pays de l’Est ont constitué l’une des bases « empiriques » à partir desquelles deux auteurs anglo-saxons, J. Cohen et A. Arato ont proposé une refondation du concept de société civile [27][27] J. Cohen (entretien), « Pour une démocratie en mouvement..... L’importance de leur refondation du concept est de dépasser la vision restrictive de la société civile réduite aux ONG et aux associations pour y intégrer le mouvement social. Ce faisant ils postulent que le politique, sa définition et son expression ne se réduisent pas aux États et aux institutions qui lui sont liés mais qu’il y a du politique dans la société.

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La refondation qu’ils proposent du concept de société civile s’appuie d’une part sur les « révolutions douces » qui ont précipité la chute des régimes communistes dans les pays de l’Est et, d’autre part, sur l’apparition des nouvelles modalités des mobilisations sociales dans les pays occidentaux, qualifiées de « nouveaux mouvements sociaux ». Par-delà la différence des contextes, ces deux auteurs notent qu’il existe plusieurs points communs entre ces phénomènes : ils ne sont pas analysables en termes de classes sociales ; ils ne visent pas la prise de pouvoir révolutionnaire ; ils ont intégré les valeurs du libéralisme politique et enfin il s’agit de mouvements qui se positionnent à la lisière des institutions et des organisations de la société politique que sont les partis politiques, les organisations de masses comme les grands syndicats et enfin les parlements et les administrations publiques. Ces mouvements ne cherchent ni la prise du pouvoir ni son exercice. Ils visent à influencer les politiques et les décisions publiques. Les travaux de Pierre Ronsavallon sur les mutations de l’expression politiques sont également un apport précieux pour le renouvellement du concept de société civile. Cette dernière peut être analysée comme une tentative de trouver des solutions aux difficultés de représenter ce que Pierre Rosanvallon dénomme le « peuple introuvable [28][28] P. Rosanvallon, Le Peuple Introuvable, Gallimard, Paris,... ». Il parle de la démocratie de la défiance et de la surveillance avec l’émergence des figures du peuple-surveillant, du peuple-veto et du peuple-juge comme compléments ou correctifs du peuple électeur [29][29] P. Rosanvallon, La contre-démocratie, La politique....

C’est à partir de là que nous posons l’hypothèse que la révolution égyptienne est principalement une révolution civile, une révolution de la société civile de ce pays. Cette révolution l’a révélée au grand jour. Un de ses impacts les plus importants sera peut-être la participation du plus grand nombre à l’espace public, autrefois circonscrit aux élites cultivées de la capitale, proches des pouvoirs publics. Cette participation se fera par la parole, la manifestation dans la rue et le mouvement social et elle portera sur les grandes questions de l’avenir de l’Égypte : caractéristiques du régime politique et de l’équilibre des pouvoirs, rôle social de l’État, statut de l’armée, nature confessionnel ou laïc de l’État, statut de la femme, des coptes etc. Si ce pronostic se confirme, la révolution égyptienne aurait eu comme impact de faire émerger la société civile comme une sorte de recours aux désenchantements de la démocratie électorale.

Notes

[*]

Chercheuse en sciences politiques à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

[1]

A. Al-Dîn Hilâl, La politique et le gouvernement en Égypte. L’âge libéral 1924-1952, en arabe, Éditions Nahda al-sharq, université du Caire, p. 120.

[2]

S. Ben Néfissa, « Introduction au thème “Ça suffit ?”, “le haut” et le “bas” du politique en Égypte » Politique Africaine, n° 108, 2008, p. 5-24. Nota : Kifaya signifie « ça suffit ».

[3]

S. Soliman (dir.), La Participation politique aux élections législatives 2005, The Egyptian Association for community participation enhancement, 2006, p. 283 (version arabe).

[4]

S. Ben Néfissa et A. A. Arafat, Vote et Démocratie dans l’Égypte contemporaine, Khartala-IRD, Paris, 2005.

[5]

Depuis 1990, plus de 80 % des candidats qui se présentent aux élections législatives le font en tant qu’« indépendants sur les principes du PND » car la liste officielle des candidats de ce parti est loin de suffire à sa nombreuse clientèle. La quasi-totalité des candidats victorieux (ré)intègre le PND.

[6]

Le Wafd est le grand parti nationaliste d’avant la révolution de 1952. Il a dominé toutes les élections législatives de cette période.

[7]

T. Aclimandos, « L’armée égyptienne », Défense et sécurité internationale, avril 2011.

[8]

S. Ben Néfissa et A. A. Arafat, 2005, op. cit.

[9]

Ibid.

[10]

A. Garrigou, Le vote et la vertu. Comment les Français sont-ils devenus électeurs ?, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1992.

[11]

T. Aclimandos, « Pour une critique des voeux pieux », Politique Africaine, décembre 2007.

[12]

J. L. Briquet et F. Sawicki (dir.), Le clientélisme politique dans les sociétés contemporaines, PUF, Paris, 1998.

[13]

P. Quantin, « La difficile consolidation des transitions démocratiques africaines », dans C. Jaffrelot (dir.), Démocraties d’ailleurs, Karthala, Paris, 2000, p. 479-507.

[14]

O. Dabène, « L’état de la démocratie en Amérique latine », dans C. Jaffrelot (dir.), 2000, op. cit., p. 399-423.

[15]

A. Garrigou, « L’abstentionnisme gagne les classes moyennes », Le Monde diplomatique, avril 2002, p. 8-9.

[16]

G. Grunberg, « L’instabilité du comportement électoral », dans d. Gaxie (dir.), Explication du vote. Un bilan des études électorales en France, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1989, p. 418-446.

[17]

P. Rosanvallon, Le sacre du citoyen, Histoire du suffrage universel en France, Gallimard, coll. « Folio histoire », Paris, 2001.

[18]

B. Manin, « La démocratie n’est pas un système apaisé », Mouvements, n° 18, novembre-décembre 2001, p. 14-20.

[19]

M. Camau, « L’exception autoritaire et l’improbable point d’Archimède de la politique dans le monde arabe », in é. PiCard, (dir.), La Politique dans le monde arabe, Armand Colin, Paris, 2006, p. 29-54.

[20]

Le 7 février 2011, le journal Al Chourouk informe que la coalition des jeunes de la révolution de la colère est formée des groupes suivants : « Jeunes pour la justice et la liberté », « Jeunes du 6 avril », « Campagne de soutien à M. Baredei », « Campagne pour le changement », « Campagne de porte à porte », « Jeunes des Frères musulmans » et « Jeunes du Front démocratique ».

[21]

M. K. A Sayyed, « A civil society in Egypt ? », in Norton (dir.), Civil Society in the Middle East, Leiden Brill, 1995.

[22]

S. Ben Néfissa, « The reactivation of arab civil societies and the demand for democracy » in f. Polet (dir.), The state of resistance- Popular struggles in the Global South, Zed- Books, London, 2007.

[23]

S. Ben Néfissa, « Verrouillage autoritaire et mutation générale des rapports entre l’État et la société en Égypte », Confluences Méditerranée, n° 75, 2010, p. 137-150.

[24]

F. Rangeon, « Société Civile : l’histoire d’un mot », in CURAPP, La Société Civile, PUF, Paris, 1986, p. 9-32.

[25]

M. Camau, « Sociétés civiles “réelles” et téléologie de la démocratisation », Revue internationale de Politique comparée, vol. 9, n° 2, 2002, p. 213-232.

[26]

G. Pirotte, La notion de société civile, La Découverte, Paris, 2007.

[27]

J. Cohen (entretien), « Pour une démocratie en mouvement. Lectures critiques de la société civile », Raisons politiques, n° 3, août 2001, p. 139-160 ; J. Cohen, A. Arato, « Un nouveau modèle de société civile », Les Temps modernes, juillet 1993, n° 564.

[28]

P. Rosanvallon, Le Peuple Introuvable, Gallimard, Paris, 1998.

[29]

P. Rosanvallon, La contre-démocratie, La politique à l’âge de la défiance, Le Seuil, Paris, 2006.

Résumé

Français

Pour certains ce fut une surprise : la révolution égyptienne n’a pas emprunté son discours et ses pratiques à ceux du mouvement islamiste. Dès l’année 2005, un processus d’autonomisation de la société civile vis-à-vis de l’État était apparu avec la montée des protestations politiques et sociales, adossée à un processus de démonopolisation du champ médiatique. La révolution initiée par la jeunesse égyptienne participe de cet essor de la société civile. Celle-ci peut faire contrepoids aux limites des formes classiques de représentation politique. C’est sa révolution.

Plan de l'article

  1. Rhétorique internationale sur les droits de l’homme, la démocratie et l’islamisme
  2. Processus électoraux futurs et clientélisme
  3. Une révolution civile

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