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Mouvements

2011/2 (n° 66)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782707168924
  • DOI : 10.3917/mouv.066.0056
  • Éditeur : La Découverte

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« Pourquoi les jeunes tunisiens manifestent-ils dans les rues, n’ont-ils pas Facebook pour cela ? ». Cette aimable plaisanterie, circulant, paraît-il, en Égypte, au mois de février 2011, après la chute des présidents égyptien et tunisien, oppose monde virtuel et monde réel avec élégance. Mieux, elle définit, à demi-mot, l’incompatibilité entre l’imaginaire associé au réseau social créé par Mark Zuckeberg et la valeur hautement morale de la prise de risque dans un contexte révolutionnaire. Sur un ton rappelant l’expression toute soixante-huitarde : « les structures ne descendent pas dans la rue », cette boutade interpelle les habitants du cyberespace, leur rappelant que le dénouement des conflits politiques se règle en dernière instance, dans l’espace de la ville, là où se joue le destin des peuples.

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De prime abord, le commentaire détaillé de ces bons mots suffirait à circonscrire les limites du débat sur le rôle des « nouveaux médias sociaux » dans les révolutions arabes « réussies » de cet hiver 2011 (Tunisie, Égypte). En effet, derrière l’opposition artificielle divisant « Facebook » et « La rue » transparaissent deux modes d’appréhension, presque inconciliables, de ces récents événements.

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Plus précisément, les éléments du dispositif mis en relation par le discours sur la « révolution Facebook » viennent, en quelque sorte, pallier l’inadaptation des grilles de lecture classiques. Ce discours fait apparaître le caractère décentralisé et ponctuel du mode opératoire de ces soulèvements. Mais, du même coup, il exclut la dimension violente et populaire de ses objets [2][2] M. Foucault, L’Archéologie du savoir, Gallimard, Paris,... en recourant aux utopies technophiles [3][3] B. Loveluck « Internet, vers la démocratie radicale ? »,... de la « démocratie 2.0 ».

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Il offre également la possibilité de continuer de percevoir ces révolutions comme des révolutions de la sympathie généralisée dont la spontanéité demeure le fruit d’un déterminisme technologique. Cela permet, paradoxalement, dans le cas tunisien, de se soustraire à l’interrogation sur la portée émeutière des mobilisations. Et dans le cas égyptien, d’éviter que le formidable mouvement de grève dans les secteurs des transports, du textile, des hydrocarbures, de la santé, de l’éducation, des banques et de l’industrie pharmaceutique puisse être associé au renversement d’un régime.

Le débat autour du rôle des « nouveaux médias sociaux », dans ces révolutions demeure donc, quelles que soient les preuves à l’appui, enferré dans un ensemble d’intérêts de position et de divergences idéologiques. Plutôt que de tordre le bâton dans l’autre sens et de minorer le rôle de ces nouveaux médias, il convient de réfléchir, sinon aux enjeux qui se cachent derrière le discours sur leur influence, du moins aux conditions qui rendent un tel discours possible.

Des sit-in virtuels à la communauté imaginaire

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Le 17 décembre 2010, au moment où Mohamed Bouazizi s’immolait, la chaîne satellitaire qatarie Al Jazeera représentait le seul média audiovisuel relativement indépendant, en Tunisie et en Égypte. La presse écrite, elle, était pratiquement muselée. De nombreux blogs et sites web répandant des voix discordantes étaient purement et simplement interdits d’accès. Leurs animateurs arrêtés. Un outil de réseau social comme Facebook était toléré, servant parfois de souricière aux censeurs pour ficher les dissidents.

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Les jours qui ont suivi, les premières scènes d’affrontements avec les forces de l’ordre, dans la région de Sidi Bouzid en Tunisie, ont été filmées par des Tunisiens ordinaires, grâce aux caméras des téléphones portables. Elles ont rapidement été diffusées sur des pages Facebook et retransmises par Al Jazeera[4][4] Le périmètre des affrontements était bien sûr interdit.... Au début du mois de janvier, la circulation de vidéos peu soutenables [5][5] Telles celles de l’hôpital de Kasserine et celles de... via les médias classiques et les nouveaux médias sociaux (Al Jazeera et Facebook) s’est accélérée, sous fond de cyber-guerre entre Ammar 404, personnification de la censure gouvernementale sur Internet, et le réseau mondial de pirates informatiques Anonymous.

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Dans un climat de paupérisation et de frustration relative [6][6] Liée notamment à la condition de « diplômé-chômeur... conduisant nombre de jeunes tunisiens déshérités à préférer la dignité à la vie, la réception de ces images (coups, tirs de policiers, sang, blessures) et de ces sons (cris, slogans, pleurs, hurlements) a engendré de vives réactions de tristesse, de honte et de colère.

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Les Tunisiens, du moins ceux qui étaient fermement décidés à ne plus vivre comme par le passé, ont perdu le sens de la peur. Que s’est-il produit ? Tout d’abord, les révélations de Wikileaks popularisées par Al Jazeera ont conduit nombre de citoyens à s’imaginer que les « Américains » pensaient comme eux : la Tunisie était bel et bien gouvernée par un régime mafieux représenté par une bourgeoisie parasitaire en proie à des conflits internes et affichant son opulence de manière trop ostentatoire. Cette croyance a minoré la perception du risque de la contestation.

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Ensuite, à défaut de se retrouver sur le théâtre des heurts, la présence devant un poste de télévision ou bien un ordinateur relié à Internet permettait d’apprécier le courage de ses compatriotes.

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Il semblait que le monde entier braquait son regard sur ces Tunisiens, leur déléguant la tâche de lutter pour la défense de la dignité humaine. La peur de manifester sa colère dans l’espace de la rue paraissait amoindrie par le sentiment que le risque était, sinon partagé par tous, du moins réduit par les « martyrs » qui en avaient payé le prix fort.

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Même les Tunisiens réputés les plus timorés n’hésitaient pas à critiquer de manière virulente les « mafieux » à la tête du pays, le Président Ben Ali et la famille Trabelsi. La norme ne contraignait plus à se taire. Elle encourageait à risquer. Au cours de ce processus de libération « cognitive », chaque nouvelle image de victime, tombée sous les balles de snipers, devenait insupportable. Pour rétablir son équilibre psychique, il devenait quasiment nécessaire de laisser la peur derrière soi. Cette réaction psychologique collective a été facilitée par la publicisation des émotions via le medium le plus adapté à cet effet, c’est-à-dire le moins susceptible d’être bloqué dans sa fonction : Facebook.

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Disponible, cet outil de réseau social a permis à ses usagers de recadrer, à la volée, les informations échangées, en les transposant dans leur univers personnel (sélection, annotation, petits commentaires). Ce faisant, le sentiment de contribuer activement à la transmission des messages s’est mué en la ferme croyance de prêter main-forte à la marche du mouvement révolutionnaire.

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Par ailleurs, au cours de l’élan révolutionnaire qui a précipité la chute de Ben Ali, la richesse de la combinaison des modes d’action politique générée par l’alliance entre le virtuel et le réel, a élargi le cercle des Tunisiens qui se sentaient activement impliqués dans les événements, et ainsi, autorisés à exprimer leur voix. Chacun a pu, à sa mesure, peser le risque qu’il était prêt à jeter dans la balance de la mobilisation, sans pour autant se sentir écarté du cénacle des héros et des idoles. En effet, dans le cyberespace, les attaques par « déni de services [7][7] Cette action consiste à rendre indisponible un site... » en direction de sites du gouvernement, la nuit du 2 janvier 2011, s’apparentent à des sit-in virtuels regroupant des milliers d’hacktivistes anonymes à l’échelle mondiale. Facebook, pour sa part, a bel et bien permis d’organiser des manifestations et des grèves dans le monde réel, telle celle des lycéens entamée le 3 janvier 2011.

De ce point de vue, les rassemblements, les sit-in virtuels ou réels, les marches silencieuses, les flashmob, les grèves classiques, les transmissions de vidéos malgré la surveillance d’Ammar 404, personnage incarnant la censure gouvernementale, les émeutes, les actes de désobéissance civile voire de résistance passive, ont tous contribué à créer l’image terrifiante, pour les gardiens de l’ordre, d’une masse indomptable. Le cadrage autour de la « lutte pour la dignité », thème dans laquelle les Tunisiens se sont retrouvés, la logistique de la puissante centrale syndicale, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), et les conflits au sein des services de sécurité, ont sans nul doute fait le reste.

La « révolution Facebook » : mythe de la jeunesse dorée ?

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Au demeurant, le caractère spontané du mouvement a été, en Tunisie, la première originalité relevée par les observateurs. La révolution s’est ouverte par des émeutes d’un genre nouveau, marquant l’émergence d’un type d’acteur innomé et non représenté : le sous-prolétariat précaire et ghettoïsé. La fin précipitée du premier sit-in de la Kasbah à Tunis l’a montré, ce sous-prolétariat « devait » être « renvoyé chez lui », pendant que le Facebook d’une jeunesse plus dorée et « compétente politiquement » était encensé pour ses vertus organisatrices. Cela peut se comprendre, puisqu’en un sens, la conception volontariste révolutionnaire qui demeurait la théorie indépassable de nombre de contestataires radicaux et surtout d’agents de renseignement, à l’échelle quasi-mondiale, depuis les révolutions chinoise, cubaine et algérienne, a été battue en brèche par ce soulèvement. Le désir d’accélérer ou de ralentir la marche de l’histoire, d’insuffler l’esprit révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, d’organiser techniquement une minorité agissante afin de créer une situation psychologique propice à la révolution ou à la « normalisation » a fait place au constat de la force mobilisatrice des conditions socio-économiques (paupérisation, chômage) et politiques (absences de libertés publiques). Ceci était sans nul doute trop déstabilisant pour les grilles de lecture classiques, d’où le mythe Facebook comme forme numérique d’organisation en réseau.

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En Égypte, la dimension syndicale du conflit égyptien était beaucoup plus prononcée qu’en Tunisie. En conséquence, les mobilisations ont été plus encadrées [8][8] C. Levinson, M. Coker, « Turmoil in Egypt: Egyptians... qu’au pays du jasmin, perdant ainsi de leur caractère ponctuel et décentralisé, en phase avec les nouveaux discours sur les vertus de l’« intelligence collective ». Qui plus est, le blocage quasi total du web égyptien la nuit du 27 janvier 2011 n’a pas ralenti l’afflux de manifestants sur la place Tahrir, mais au contraire, a conduit de nouvelles personnes dans les rues du Caire [9][9] M. Crete-Nishihata et J. C. York, « Egypt’s Internet.... Plus récemment, les répressions sanglantes au Bahreïn et au Yémen, le vaste déploiement policier à Ryad en Arabie Saoudite et la guerre civile en Libye montraient que le mode opératoire de la « révolution Facebook », si imaginé soit-il, n’était pas exportable à l’ensemble des mondes arabes. Comme ne l’étaient, d’ailleurs, les « révolution Twitter » moldaves et iraniennes de 2009, à l’Europe de l’Est et à l’Asie. Le deus ex machina des outils de réseaux sociaux (Facebook) et de microblogging (Twitter) a donc eu plus de mal à être convoqué dans les analyses.

Pour autant, nombre de commentateurs ont jugé que les « nouveaux médias sociaux » étaient les ferments essentiels des révolutions « du Nil » et « du Jasmin ». Cela n’est guère étonnant, pour peu que l’on se représente sommairement les relations internes et externes au nouveau discours sur les valeurs véhiculées par le « web 2.0 ». Tout d’abord, les éléments de ce discours se rapportent à l’abolition de la médiation, plus exactement aux formes de défiance à l’égard des instances intermédiaires chargées de transmettre (éducation, culture) et de représenter (politique, syndicale). Ils puisent dans la philosophie des réseaux décentralisés, dans les thématiques de la souveraineté du citoyen-consommateur et dans le marketing consacré par l’alliance Google et Facebook. Enfin, ils permettent de matérialiser et de créer les conditions d’intégration institutionnelle de la contre-culture hacktiviste [10][10] N. Auray, « Pirates en réseau : détournement, prédation.... Celle-ci, partagée par une frange de la jeunesse tunisienne et égyptienne férue d’informatique, articule, grâce à l’imaginaire du « pirate », une vision conspirationniste des faits sociaux, un désir de lutte contre ce qui entrave les libertés d’être et d’avoir et enfin le goût pour l’argent, l’aventure et l’entreprenariat. On découvre, dès lors, le lien qui existe entre les commentaires à chaud des révolutions tunisiennes et égyptiennes et les luttes sémantiques permettant indirectement à ce nouveau dispositif de se légitimer.

Les enfants de Fukuyama

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Aussi, sous l’apparence anodine d’opinions et d’analyses contradictoires accentuant ou minorant le rôle des « nouveaux médias sociaux » dans ces événements, se trouvent, d’un côté, les partisans des révolutions de fleurs et de couleurs, admirateurs de Francis Fukuyama. Ceux-ci encensent le désir de liberté d’une jeunesse arabe « hacktiviste » et éduquée qui aurait réussi à se frayer un chemin dans les interstices des dictatures, via le web 2.0, contributif, participatif et social. De l’autre, campent les défenseurs de la « révolution populaire ». Ces derniers fidèles appellent au règlement incertain de la question sociale, d’un point de vue inspiré d’un socialisme étatiste ou, l’un n’excluant pas l’autre, d’un néo-proudhonisme proposant des « solutions locales au désordre global ». Ils dénoncent, en creux, les agendas géopolitiques stratégiques de l’administration américaine, notamment leur softpower destiné à relégitimer la démocratie libérale, à défaut d’attaquer le régime autoritaire chinois [11][11] S. Halper, How China’s Authoritarian Model Will Dominate... sur le terrain idéologique.

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Certes, cette ligne de démarcation est loin d’être si nette. La propension à surestimer le rôle de Facebook dans ces révolutions peut s’expliquer par d’autres facteurs. Par exemple, le désir de certains commentateurs, nés bien avant l’invention du Net, de combler symboliquement le fossé qui les séparent du monde peu compréhensible des « jeunes » ou le simple déterminisme technologique de sens commun, qui, déjà, à l’époque du Minitel, déclarait que nous étions entrés dans l’ère de la télématique et de la démocratie directe.

Aussi révolutionnaires et spontanés que les jeunes tunisiens et égyptiens ont été, il demeure que la période charnière dans laquelle nous nous trouvons se caractérise par une impasse idéologique certaine, et ce, pas seulement dans les mondes arabes. La question sociale est revenue en force malgré Ben Laden. Le libéralisme est mort une deuxième fois avec la faillite de Lehmann Brother. Le catastrophisme gagne du terrain sur le « régulationnisme ». Le centre de gravité du capital se déplace vers l’Asie. Les luttes générationnelles pour le droit au travail prennent parfois des allures d’holocauste au sens premier du terme. Des termes en désuétude réapparaissent dans l’espace public : « capitalisme », « révolution », « peuple ». L’impasse est sans nul doute sur le point d’être surmontée. Les nouvelles théories révolutionnaires qui surgiront emprunteront peut-être au registre de la « spontanéité » et de la « décentralisation en réseau ». Pour l’heure, les mondes arabes sont toujours en effervescence et le slogan « Dégage » n’a pas encore traversé la Méditerranée.

Notes

[*]

Docteur en sciences politiques. Chercheur associé à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam), Aix-en-Provence.

[1]

L’expression 2.0 est généralement employée pour qualifier la dimension interactive et sociale du web.

[2]

M. Foucault, L’Archéologie du savoir, Gallimard, Paris, 2008.

[3]

B. Loveluck « Internet, vers la démocratie radicale ? », in Le Débat, vol. 4, n° 151, 2008.

[4]

Le périmètre des affrontements était bien sûr interdit d’accès aux professionnels des médias.

[5]

Telles celles de l’hôpital de Kasserine et celles de l’agonie des victimes des snipers de Talaa.

[6]

Liée notamment à la condition de « diplômé-chômeur ».

[7]

Cette action consiste à rendre indisponible un site web en saturant son réseau d’innombrables connexions simultanées.

[8]

C. Levinson, M. Coker, « Turmoil in Egypt: Egyptians share secrets of uprising », in Wall Street Journal. (Europe), 11 février 2011.

[9]

M. Crete-Nishihata et J. C. York, « Egypt’s Internet Blackout: Extreme Example of Just-in-time Blocking », Opennet.net, 28 janvier 2011.

[10]

N. Auray, « Pirates en réseau : détournement, prédation et exigence de justice », in Esprit, juillet-août 2009.

[11]

S. Halper, How China’s Authoritarian Model Will Dominate the Twenty-First Century, Kindle Edition, 2010.

Résumé

Français

Les discours qui réduisent les révolutions tunisienne et égyptienne à des « révolutions Facebook » demeurent à bien des égards mus par les fantasmes technophiles et néo-libéraux de la « démocratie 2.0 [1] ». Il ne s’agit pas d’amoindrir le rôle des « nouveaux médias sociaux » dans ces soulèvements ni de faire l’impasse sur la manière dont ils ont permis de diffuser l’information, d’organiser des rassemblements et de créer des réactions émotionnelles encourageant la prise de risque. Il convient plutôt de s’interroger sur les soubassements de ces éléments de langage, mieux, sur le dispositif dont ils sont l’expression.

Plan de l'article

  1. Des sit-in virtuels à la communauté imaginaire
  2. La « révolution Facebook » : mythe de la jeunesse dorée ?
  3. Les enfants de Fukuyama

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