Accueil Revue Numéro Article

Mouvements

2011/2 (n° 66)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782707168924
  • DOI : 10.3917/mouv.066.0079
  • Éditeur : La Découverte

ALERTES EMAIL - REVUE Mouvements

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 79 - 88 Article suivant
1

Mouvements : Pourriez-vous me parler de la trajectoire qui vous a amenée sur la thématique des droits au logement ?

2

Manal Al-Tibi : Je suis arrivée sur le thème du logement par accident. À cette époque je faisais des études de commerce à l’université du Caire et j’étais également intéressée par le travail politique et impliquée dans des groupes politiques. Après avoir fini mes études, j’ai rejoint des groupes travaillant sur les droits humains, la première association était Amnesty International. J’ai été volontaire pendant 5 années tout en travaillant en parallèle. Je poursuivais aussi des études en économie. Ensuite, j’ai commencé à travailler pour plusieurs organisations sur les droits de l’Homme. Ceci dit, je pense que l’implication est très différente suivant que l’on soit volontaire ou professionnel. En fait je travaillais pour un centre d’aide juridictionnelle et je n’étais pas satisfaite.

3

J’ai donc quitté ces organisations spécialisées sur les droits humains, j’ai travaillé pour la radio gouvernementale et je me suis mariée. Cependant, mon intérêt pour la question des droits de l’Homme s’est maintenu.

4

À cette époque il y avait de nombreuses expulsions, notamment le long de la corniche du Nil (secteur de Maspero), à côté de la radio (où je travaillais) et du bâtiment de la télévision, pour la construction du nouveau ministère des Affaires Étrangères.

5

M. : C’était en quelle année ?

6

M. A-T. : C’était en 1996-1997. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser à l’idée de trouver un travail qui porterait sur le droit au logement. À cette époque il n’y avait rien sur ce sujet, le terme lui-même n’était pas utilisé en Égypte. Le gouvernement pouvait expulser n’importe qui, n’importe quelle famille et notamment les gens installés sans autorisation sur des terrains de l’État. J’ai alors commencé à lire beaucoup sur la dimension juridique des droits de l’Homme liée aux droits sociaux et au logement ainsi que sur la situation en Égypte. J’ai passé un an et demi à me documenter et à établir une stratégie pour travailler dans ce domaine.

7

Au début je n’avais pas l’intention d’y travailler moi-même mais j’ai soumis ce projet à la plupart des organisations de droits de l’Homme pour qu’elles adoptent le thème du logement décent. Malheureusement, elles ont toutes refusé, prétextant qu’il s’agissait davantage d’un travail politique que portant sur les droits humains… Bien sûr elles se trompaient. J’ai alors démarré un groupe de volontaires avec des amis et des militants pour travailler sur la question du droit au logement. Nous nous réunissions chez moi ou au cabinet de certains juristes. Nous avons fait des visites dans des zones touchées par des expulsions entre 1998 et 2001. Nous financions tout nous-mêmes, c’était très difficile. Au fur et à mesure, tous mes amis sont partis, je suis restée et j’ai voulu continuer.

8

J’ai alors pu bénéficier d’une aide d’une fondation norvégienne (Housing International Coalition, HIC) pour élaborer une stratégie afin de travailler sur les droits au logement en Égypte. Ils nous ont donnés 8 000 $, une donation afin de mettre sur pied l’organisation et les locaux. Nous avons alors commencé à construire notre propre expérience. Housing International Coalition a organisé des programmes de visite de certains pays tels que l’Inde, le Kenya, le Nigeria, de façon à nous aider à construire notre propre expérience. Au demeurant, cela a été très intéressant et très riche, particulièrement en Inde. Bien sûr, il n’a pas été question de dupliquer les expériences rencontrées, mais nous les avons confrontées au contexte politico-économique égyptien.

9

En Inde il y a un grand travail de mobilisation populaire, mais en Égypte en raison du contexte, il est très difficile d’obtenir une telle mobilisation. Quelqu’un a décrit notre travail comme un puzzle : au bout du processus, quand on rassemble les pièces, cela fait une image très claire.

10

Nous n’étions pas certains de travailler bien ou mal mais nous avons fait de notre mieux et appris de nos erreurs [1][1] Au jour de l’entretien le centre se compose de 8 permanents :.... J’ai alors eu mon diplôme en droits de l’Homme international de l’Université Américaine du Caire. En fait il y était question des droits des Nubiens, du droit au sol et au logement pour les peuples autochtones. C’était la seconde fois que je m’occupais du contexte égyptien et que je rencontrais un terme absent : celui de peuple indigène. Cela a fait l’objet de beaucoup d’oppositions, y compris de certaines organisations des droits de l’Homme qui m’accusaient de mettre en avant une notion contradictoire avec celle de citoyenneté en soulignant des droits particuliers.

11

M. : Comment définissez-vous le droit ou les droits au logement en Égypte aujourd’hui ?

12

M. A-T. : La situation des droits au logement n’est pas bonne mais si nous la comparons avec celle d’il y a encore dix ans, il y a du progrès : le gouvernement avait tous les droits, il pouvait ainsi expulser des habitants des quartiers précaires, démolir leurs maisons. Cela ne suscitait aucune critique de la communauté ou de la presse. Maintenant la situation est différente, nous avons une reconnaissance du gouvernement, même si elle n’est que théorique. Au moins nous avons quelque chose sur lequel s’appuyer quand nous interpellons le gouvernement, quand nous mettons en cause des officiels pour des violations de droits. Par exemple en 2008, le gouvernement égyptien a adopté une nouvelle loi, la loi unifiée sur la construction. Pour la première fois le gouvernement fait état du droit à un logement de remplacement pour les gens qui vivent dans des quartiers précaires dans le cas d’évictions à des fins d’aménagement ou de planification. C’est la première fois !

13

M. : Qu’appellent-ils « logement de remplacement » dans la loi ?

14

M. A-T. : Les gens déplacés d’un secteur ont le droit à une habitation de substitution, et ce sans frais. Avant, ils étaient expulsés sans contrepartie, de plus le gouvernement les criminalisait en s’appuyant sur la loi. En 2005, pendant les élections présidentielles, Moubarak a inclus dans son programme un volet sur la sécurité foncière pour les habitants des quartiers précaires avec l’obligation pour l’état de leur fournir eau, électricité et services publics avant qu’ils ne les réclament. Ces personnes sont aussi moins stigmatisées : avant les médias parlaient des occupants des quartiers précaires comme des criminels et les stéréotypaient. À présent, la presse prend le parti des gens et non celui du gouvernement. Leur propre image a changé, désormais ils sont convaincus qu’ils ont des droits.

15

M. : Cela a donc changé, depuis quand et comment ?

16

M. A-T. : Le manque de droits au logement correspond au manque de mouvement social. D’un fort mouvement social. Il faut préciser que nous n’avions jamais vu de manifestation en faveur du droit au logement, pour protester contre les expulsions. Maintenant il y en a, avec des affrontements parfois sanglants. Cela a commencé autour de l’an 2000 ce phénomène est en augmentation.

17

M. : Comment expliquez-vous ce changement ?

18

M. A-T. : Quand nous avons commencé à travailler, les gens ne pensaient pas qu’ils avaient des droits. Ils étaient convaincus d’être des délinquants. À partir du moment où on leur dit qu’ils ont construit leur maison illégalement, ils conservent cette image d’eux-mêmes. Nous avons commencé à leur dire : « non, vous avez des droits, vous avez des droits même si vous êtes sur les terrains de l’État (…). Cela vous appartient aussi et vous avez le droit d’avoir accès au sol ». Car à cette époque les violations commises par le gouvernement augmentaient. Avant l’an 2000, il n’y avait pas beaucoup de médias, mais maintenant il y a beaucoup de chaînes de télévision indépendantes. On peut voir que la globalisation et sa dimension technologique ont été bénéfiques en ce qu’elles ont encouragé les gens à protester.

19

M. : Quels types de médias soutiennent cela ?

20

M. A-T. : Au début nous avions l’impression qu’ils avaient tous tendance à criminaliser les gens, mais maintenant les partis d’opposition et leurs journaux soutiennent le peuple. On peut parler de el Masry-el-yum, qui est indépendant, al Destour, également indépendant, al-Fajr, il y en a plusieurs. Quant à El Ahali, il est lié à el Tagamou, le Wafd est lié au parti du même nom bien sûr. Mais en fait très récemment certains journaux gouvernementaux comme al-Akhbar, al-Ahram, al-Gomhoriya ont commencé d’une façon très prudente, à défendre les droits du peuple.

21

M. : et de quel type de chaînes de télévision s’agit-il ?

22

M. A-T. : En fait, il n’est pas seulement question des chaînes indépendantes, mais aussi de chaînes gouvernementales. Je me souviens être passée sur un programme très connu sur la deuxième chaîne de la télévision égyptienne et j’ai parlé très… en fait très librement, cependant ils n’ont pas rediffusé le programme durant la semaine. Cette médiatisation a fait une grande publicité pour le centre, j’ai reçu des centaines de lettres de toute l’Égypte. Il y a de nombreux endroits en Égypte qui n’ont pas le satellite, leur seule source télévisuelle d’information sont les programmes de la télévision égyptienne. Al Jazeera nous a beaucoup invités, ainsi que al-Farayen, Dream-T, al Mehwar, OTV. Et parfois la BBC nous appelle pour parler de certains cas.

23

M. : Et quelles sont vos relations avec les réseaux internationaux sur le droit au logement, les comités anti-évictions ?

24

M. A-T. : Notre premier contact a été avec HIC, et ce avant qu’ils n’ouvrent une branche ici sur le logement et les droits fonciers. Nous sommes membres de HIC où j’ai été membre du bureau pendant 4 ans (…). Nous faisons partie du réseau sur les droits économiques et intellectuels, basé à New York, c’est un nouveau réseau établi en 2003.

25

Nous ne faisons pas partie d’autres réseaux internationaux mais nous avons des contacts avec d’autres tels que Cohre à Genève et d’autres centres en Iraq, Nigeria etc. ainsi qu’avec le rapporteur spécial sur les droits humains de l’Onu. On a souvent envoyé au précédent des éléments d’information, communications et autres et il répondait systématiquement, en envoyant aussi des courriers au gouvernement égyptien à propos de certains cas dont nous lui avions parlé. Nous avons d’ailleurs fait parvenir deux rapports au comité des Nations unies contre la torture, en considérant les démolitions et les expulsions forcées comme un traitement cruel et dégradant.

26

M. : Avez-vous des soutiens d’autres ONG ou associations ?

27

M. A-T. : Nous n’avons pas d’autres soutiens financiers, à la différence de certaines organisations égyptiennes qui ont 3 ou 4 voire 5 donateurs. Nous sommes seulement aidés par la fondation Ford et une fondation caritative allemande. Une des raisons est que la thématique du logement n’est pas considérée comme centrale, alors qu’elle l’est… Mais cela ne nous a pas poussé à changer ou à diversifier nos activités comme d’autres centres qui travaillent sur de nombreux thèmes (le travail, les femmes, les enfants…) pour recueillir des financements. Nous avons refusé.

28

M. : D’ailleurs, que s’est-il passé avec le mouvement opposé à la réforme foncière dans les campagnes ? Êtes-vous liés à ce mouvement de soutien ou à d’autres ONG ?

29

M. A-T. : Les paysans ont dû modifier leur situation [au regard de leur droit d’occupation], ils ont dû accepter la nouvelle situation [reprise des baux] et payer davantage pour les loyers. Bien sûr il y a eu des manifestations, en particulier dans le village de Kamshish, mais cela n’a pas été très important. À ce moment ils ont freiné l’implantation de cette nouvelle loi. Notre travail en lien avec d’autres associations diffère en fonction des situations. Dans un des cas, nous avons collaboré avec neuf organisations mais il s’agissait davantage de solidarité que d’un réel investissement puisque nous sommes les seuls sur les droits au logement. On peut mentionner en particulier le Centre pour les droits économiques sociaux et culturels, le land center for human rights, parfois avec l’« Initiative égyptienne pour les droits personnels [2][2] Qui s’intéresse en particulier à la liberté de cul... », ou avec le centre (Hicham) Moubarak, cela dépend de la nature des cas. Ceci dit, en Égypte nous n’avons pas de véritable alliance, nous avons essayé mais cela a échoué.

30

M. : Pourquoi ?

31

M. A-T. : Il n’y a pas de travail collectif, tout est très individualiste en Égypte et chacun parle de « son agenda ». Par exemple lorsque nous travaillons dans les quartiers précaires parfois nous rencontrons des cas liés à la question féminine ou aux enfants, et nous renvoyons ces cas aux centres spécialisés, qui refusent de s’y intéresser car cela « ne fait pas partie de leurs priorités » (de leur agenda).

32

M. : Comment se passe l’appartenance au centre, qui en est membre ?

33

M. A-T. : Je ne veux pas susciter votre méfiance mais le ministère de la Solidarité a refusé de nous enregistrer comme d’autres organisations sous le prétexte que nous représentons un danger pour la sécurité nationale (rire).

34

Nous avons passé 7 ans en procès, en essayant de contester leur refus et nous avons gagné. Mais maintenant que le ministère est d’accord, nous nous demandons s’il faut s’enregistrer car cela signifierait que toute activité que nous entreprendrions soit conditionnée à leur autorisation : si nous voulons faire une étude, un débat, faire une table ronde, publier un ouvrage… Aussi nous avons adopté le statut d’un cabinet juridique, tout comme l’ont fait beaucoup d’organisations de droits de l’Homme pour éviter les refus du ministère.

35

M. : D’ailleurs, il y a eu des fermetures de certaines ONG par le gouvernement.

36

M. A-T. : Mais ce n’est pas notre cas, ils ne pourraient pas, parce que nous ne sommes pas une petite association. Ils savent que nous avons une large audience.

37

M. : Quelles sont vos activités courantes ?

38

M. A-T. : Notre activité se concentre en Égypte sur les expulsions forcées pour lesquelles nous intervenons aussi bien avant, pendant qu’après les expulsions. Nous suivons certains cas depuis dix ans, comme à l’île de Dahab et Dweiqa en 2001, à Zelzara à Port Saïd depuis 2000 jusqu’à aujourd’hui. Ce sont des situations au long cours, nous suivons les gens même après leur réinstallation et quelquefois nous devons faire appel à la justice pour permettre aux gens de retourner à leur habitation d’origine, notamment parce que les logements prévus ne sont pas adéquats.

39

Nous avons aussi développé des actions sur la politique de logement car le gouvernement construit et revend des logements à des prix très élevés. Nous avons contesté ces montants auprès de tribunaux et demandé à ce qu’un expert soit missionné pour réévaluer les coûts. Nous faisons cela parce que les gens ne sont pas en capacité de payer les traites mensuelles et peuvent faire l’objet d’expulsions. Nous engageons des procès et n’en avons jamais perdu un seul.

40

Nous avons également des cas de travailleurs qui ont été licenciés et qui vivaient dans des logements de fonction, ils étaient censés quitter leur appartement après le licenciement. Il y a une carence dans la loi qui ne couvre pas ce type d’habitation. La plupart du temps nous avons recours à la justice pour faire pression sur l’entreprise afin qu’elle rentre en négociation avec le travailleur. Nous avons comme cela gagné dans douze cas liés à des travailleurs de l’industrie sidérurgique.

41

Je dois dire que les nouvelles politiques économiques, en particulier les politiques libérales, ont fait beaucoup de torts à la situation des droits au logement en Égypte. En particulier, depuis le milieu des années 1990, le gouvernement a commencé à se retirer de la construction dans le secteur public et maintenant il ne construit plus de logements sociaux. Il construit pour les classes moyennes avec des systèmes d’aide au crédit, ce qui est loin de répondre aux besoins. Le terrible paradoxe est que 3 millions de familles sont sans logement, d’après le dernier recensement de 2006, ou habitent un logement inadéquat, mais on a 5,8 millions d’unités de logements vides.

42

M. : Et que faites-vous face à cette situation ?

43

M. A-T. : Nous parlons sans cesse du marché immobilier et de la façon dont le gouvernement devrait intervenir pour restituer un équilibre alors qu’il donne beaucoup de facilités pour la construction de logements de luxe. Nous ne demandons pas nécessairement que le gouvernement construise directement, mais alors qu’il agisse sur le marché pour rendre les logements accessibles aux pauvres, en modifiant notamment la loi de 1996 qui laisse la relation bailleur-locataire entièrement au marché ; de plus la carence en matière de logement social rend le marché immobilier très tendu.

44

M. : Comment vous y prenez-vous ? Faites-vous des propositions écrites ? Qui transmet vos demandes aux députés ?

45

M. A-T. : Le gouvernement actuel n’écoute pas la société civile, ils sont dans une relation antagonique avec la société civile, en particulier avec les organisations de droits de l’Homme… ils nous considèrent un peu comme l’Occident regarde l’Égypte… jusqu’à maintenant toutefois nous continuons à inviter les officiels à nos discussions, nos ateliers… et ils viennent. Durant les réunions, ils ne vont pas dire qu’ils écoutent mais je pense que lorsqu’ils repartent, cela les fait réfléchir. On a eu aussi l’habitude d’utiliser le parlement, mais nous nous sommes arrêtés depuis les dernières élections car il n’y a plus d’opposition. Il est arrivé que nous fassions appel d’une décision en raison de la corruption.

46

M. : de quoi s’est-il agi ?

47

M. A-T. : Il s’agit d’un cas sur lequel nous avons travaillé en 2003 dans la ville nouvelle du 6 octobre, appelé « Amal village ». Les gens ont reçu leurs habitations et découvert des problèmes de construction. Nous avons alors demandé au syndicat d’architecture de faire un rapport technique sur l’état des constructions et comme c’était très mauvais, nous avons fait remonter l’information vers le procureur (…). Il était censé convoquer l’officiel qui était responsable de la construction de ces bâtiments… mais comme le juge est membre du parti au pouvoir ils n’ont jamais fait comparaître aucun officiel devant le procureur général.

48

M. : Pouvez-vous me citer deux cas locaux emblématiques des situations que vous décrivez ?

49

M. A-T. : Oui, on peut parler de Kalaaet el kabsh, dans le secteur de Zeinhom, qui a été détruit. Cela a commencé avec un incendie dans un secteur d’habitat précaire en 2007. Le feu a détruit 75 baraques en pierre. Les maisons n’étaient pas en bois mais la zone était malgré tout très pauvre. Le gouvernement a considéré cet incendie comme le signe d’une nécessité de protéger la zone, mais en même temps ils n’ont pas donné de logement de remplacement. Le président lui-même a alors annoncé « nous allons aider ; nous leur donnerons une autre habitation ; nous leur apporterons une aide d’urgence ». Mais en réalité, rien ne s’est passé. Ils ont donné à certains et pas à d’autres et sont ensuite venus démolir toute la zone. Nous avons accouru dans le secteur et n’avons pas pu arrêter les évictions, pour la première fois. Il y avait avec nous des représentants du réseau pour les droits du sol et du logement en Égypte ainsi que beaucoup de journalistes des chaînes de télévisions, mais nous n’avons pas réussi à arrêter les expulsions. Donc nous avons suggéré aux habitants de faire un recours légal ; pour cela les personnes devaient nous donner leur autorisation. Cependant, ils ont refusé, estimant qu’ils ne seraient pas à nouveau expulsables. Un beau jour nous avons découvert que le gouvernement était venu et avait fait tout démolir.

50

M. : Cela a concerné combien d’habitations ?

51

M. A-T. : 1 054… et ils ont utilisé des balles en caoutchouc, ils ont frappé les gens, il y a eu des blessés et il n’y avait aucune ambulance sur place. Lorsque nous sommes arrivés, nous avons vu les gens en mauvaises conditions, certains se sont précipités à l’hôpital. D’ailleurs nous avons conservé ici des balles et des gaz lacrymogènes et il était écrit sur ces projectiles : « pour usage militaire seulement ». C’est pourquoi nous avons demandé aux États-Unis de nous expliquer pourquoi il avait été fait usage de ces armes entre des civils. Ils ne nous ont bien sûr jamais répondu.

52

M. : et quelles étaient les raisons avancées pour la démolition ?

53

M. A-T. : Le gouvernement a dit que c’était dangereux et que le feu pouvait se répéter mais certaines personnes dans le quartier pensent que le gouvernement serait à l’origine de l’incendie. Malheureusement, nous n’avons aucune certitude et pas de preuve. Ce que nous savons c’est que le gouvernement souhaitait l’expulsion car la zone de Zeinhom est le siège du « croissant rouge » dont la présidente est Suzanne Moubarak. Lorsqu’elle a commencé son mandat et s’est rendue sur place, elle a dit qu’il fallait débarrasser le secteur de l’habitat précaire, des habitants et des taudis, dans le quartier… et par conséquent, qu’ils allaient détruire la zone. Le gouvernement a déclaré qu’un petit nombre de personnes, peut-être 100-175 allaient recevoir une autre habitation et que les autres n’étaient pas éligibles.

54

M. : Pourquoi ?

55

M. A-T. : C’est une très bonne question… parce que le comité d’enquête n’avait pas les données exactes ou pas de données du tout pour pouvoir dire qui était éligible ou non… parfois ils demandaient aux personnes s’ils avaient un réfrigérateur, alors que l’on parle de gens très pauvres qui ne peuvent pas faire trois repas par jour… alors comment peuvent-ils avoir un garde-manger dans leur habitation ? Ou bien ils disaient que ces personnes n’avaient pas de meubles [ce qui sous-entend qu’elles n’habitaient pas là] ou que leur carte d’identité n’avait pas été délivrée sur place. C’est un très grand problème car la plupart des personnes qui vivent dans les zones informelles ne veulent pas écrire leur adresse soit parce que leur rue n’a pas de nom ou parce qu’ils ont peur d’être stigmatisés. Car quiconque revient chez lui tard le soir et se fait arrêter par la police peut se voir mettre en prison parce qu’il réside dans un quartier informel. Aussi, ils ne marquent pas leur adresse sur leur carte d’identité et conservent l’adresse de leur père.

56

Quoi qu’il en soit les gens ont manifesté quotidiennement durant 14 jours et nous avons déposé une plainte au procureur général… Celui-ci a auditionné plus de 600 personnes.

57

M. : Alors qui a été relogé dans les logements de Suzanne Moubarak ?

58

Des personnes extérieures au quartier qui pouvaient payer.

59

M. : leur loyer ?

60

M. A-T. : Non, le pot-de-vin.

61

Nous travaillons actuellement avec les personnes qui ont été relogés à el Nahda [dans une ville nouvelle éloignée] pour tenter de les rapatrier dans les logements de Suzanne Moubarak à Zeïnhom… Si l’on comprend que le gouvernement ne voulait donner au départ que 200 logements et qu’il a dû en céder 1 054, on constate que cela a été un cas important. Comme je l’ai dit à propos de l’île de Dahab, nous n’avons pas pu arrêter l’expulsion il y a dix ans et nous tentons de l’éviter pour les années à venir. À ce sujet, l’année dernière nous avons eu des échanges avec un représentant du ministère du Logement durant un atelier pour explorer d’autres projets. Je pense que s’ils ont des ambitions touristiques, ils devront déplacer des personnes pour faire de la place, même s’ils disent qu’ils veulent garder un équilibre entre tourisme et résidents.

62

M. : Qu’est-ce qui vous a permis de réussir à Dahab ?

63

M. A-T. : C’est de transformer l’enjeu en un problème public pour obtenir le soutien de l’opinion publique ; si vous obtenez l’appui de l’opinion publique, en particulier si vous avez des personnalités publiques ou les médias de votre côté, alors vos revendications peuvent être prises en compte. Si vous pouvez obtenir le soutien de l’opinion publique, alors les gens s’organiseront pour manifester, c’est là la clé de la réussite de la contestation, et c’est ce qui s’est passé.

64

M. : Comment précisément avez-vous convaincu l’opinion publique ?

65

M. A-T. : Il faut alimenter les médias en information parce que la plupart du temps le gouvernement leur donne de mauvaises informations en leur disant : « c’est un endroit très bien, tout le monde a le droit d’en bénéficier, on va seulement évacuer 5 000 personnes et qu’est-ce que 5 000 comparé au bénéfice de toute la population ? ». Mais vous pouvez leur dire qu’il ne s’agit pas de 5 000 mais de 20 000… et demander quels sont les bénéfices publics ? Les gens deviennent fous de voir qu’on va les expulser pour faire des projets touristiques. Il faut fournir constamment aux médias les vraies informations pour être efficace.

66

M. : Vous avez également participé à d’autres mobilisations ?

67

M. A-T. : Oui, à Abu Regeila à Ain Shams (Nord-est du Caire) [3][3] Voir aussi à ce sujet l’article de M. al-Jesri « The...… nous avons arrêté l’évacuation là aussi. C’est un quartier précaire habité par 5 000 familles et le défi était que c’était l’armée qui voulait les expulser, et non le gouvernement.

68

Normalement personne ne sait quand une expulsion va avoir lieu. Là, les personnes l’ont appris parce qu’ils ont vu un bulldozer avec des forces de sécurité qui leur ont dit qu’ils allaient démolir. Ces habitants se sont dressés contre le bulldozer pour que celui-ci ne puisse pas commencer la démolition la semaine suivante.

M. : Et vous avez été aidés par un juriste, un avocat ?

M. A-T. : On ne pouvait pas contester la décision parce qu’il n’y avait rien d’écrit. Nous sommes allés chez le procureur remplir une plainte mais celui-ci a dit que nous ne pouvions rien faire vis-à-vis des militaires, personne ne peut toucher à l’armée. Même les journaux ne pouvaient pas écrire car l’armée était l’entité qui voulait expulser : ils ont dû écrire « des forces haut placées ». En Égypte, vous ne pouvez pas toucher à l’armée, c’est le plus important propriétaire foncier… dans les textes, l’armée a le droit d’étendre sa possession sur tout terrain vacant et après elle, la police.

Aussi, parce que l’on manquait de temps nous avons fait quelque chose de très nouveau pour nous : un groupe Facebook. Et nous avons invité tout le monde à venir dans le secteur le jour de l’expulsion pour protester : en fait beaucoup de personnes, incluant des jeunes du mouvement du 6 avril, sont venues. Des militants, des avocats et d’autres personnes ont passé la journée là.

M. : Combien de personnes sont venues ?

M. A-T. : Nous étions en groupe, et sommes arrivés en début de matinée, tôt le matin et d’autres l’après-midi. Une centaine de personnes… ce qui était incroyable c’est qu’un policier est venu nous demander quand l’expulsion aurait lieu, car il ne pouvait pas demander à l’armée. Cependant, cet endroit est maintenant considéré comme dangereux, à risque, c’est une des 53 zones à risque.

M. : C’est pareil que dans les autres secteurs à risque, quels sont les motifs avancés par le gouvernement pour le risque ?

M. A-T. : Il y a des endroits comme à ‘Izbat Khairallah (une vaste zone de squatt), qui ne sont pas dangereux du tout. Mais je pense qu’ils ont des plans, d’autres plans pour la zone… et le plus grand plan est de vider le Caire des zones d’habitat précaire dans un autre but. En effet, il faut savoir que Gamal Moubarak, le fils du président, veut transformer le Caire en Dubaï. Il s’agirait de concurrencer Dubaï en attirant des investisseurs et en prenant le Caire comme localisation centrale.

Notes

[*]

Membre du comité de rédaction de Mouvements. Cet entretien a été réalisé le 29 décembre 2010.

[1]

Au jour de l’entretien le centre se compose de 8 permanents : juristes, documentalistes, chercheurs.

[2]

Qui s’intéresse en particulier à la liberté de culte.

[3]

Voir aussi à ce sujet l’article de M. al-Jesri « The other side of the tracks. Ezbet araba bu Regeila », in Cairo’s informal areas. Between urban challenges and hidden potentials, GTZ, Le Caire, P. 96-101

Résumé

Français

C’est parce que Mouvements ne croit pas à l’idée d’une « révolution venue de nulle part » que nous publions cet entretien réalisé en décembre 2010 avec Manal Al Tibi, responsable du Centre égyptien pour les droits à l’habitat. La question du droit au logement permet en effet d’appréhender le cadre dans lequel les revendications sociales ont pu s’exprimer au sein de la société égyptienne d’avant la révolution. Retracer le parcours de cette fervente militante des droits humains, montrer comment celle-ci a progressivement pris conscience du caractère crucial de cette question du logement donne à voir la nature des relations de pouvoir dans l’Égypte de Moubarak. Son propos montre aussi les nouvelles formes de la contestation qui se sont développées dans les interstices de cet État autoritaire.

Article précédent Pages 79 - 88 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info