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Mouvements

2011/2 (n° 66)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782707168924
  • DOI : 10.3917/mouv.066.0089
  • Éditeur : La Découverte

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Les révoltes des pays arabes contre les régimes autoritaires ont surpris de nombreux universitaires et autres observateurs de la région. La littérature sur ces pays ne prévoyait aucunement des événements aussi spectaculaires. Ces révoltes marquent une étape déterminante de l’histoire de ces pays tout en bouleversant la géopolitique régionale. L’ampleur de ces mouvements nous autorise une comparaison avec la chute du mur de Berlin en 1989.

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De nombreux auteurs étaient convaincus que ces régimes n’étaient pas viables dans le long terme tant était faible leur légitimité électorale, mais ils pensaient cependant qu’ils avaient encore un avenir du fait de la faiblesse de l’opposition et du soutien financier et politique de l’Occident. Ce qui n’était pas prévu, et difficile à prévoir, c’était l’étincelle qui a mis le feu aux poudres. Les autorités tunisiennes avaient sous-estimé la profondeur de l’émotion et l’effet boule de neige de la protestation après l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi. Le régime était en danger dès lors que la contestation avait atteint Tunis. La relative facilité avec laquelle le régime de Ben Ali est tombé a encouragé les Égyptiens à vouloir faire partir Moubarak. Les Libyens les ont imités mais ils se sont heurtés à une résistance désespérée de la part du clan Kadhafi pour qui l’issue est soit la victoire soit la mort.

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Dans ce contexte révolutionnaire, les régimes du monde arabe n’ont plus l’initiative politique. Ils subissent des événements qui leur échappent pour avoir trop longtemps ignoré les sociétés et les changements qu’elles ont connus ainsi que les effets de la mondialisation sur l’économie et sur les représentations des jeunes. Ces derniers se sont réappropriés le nationalisme dont les régimes revendiquaient le monopole et sur lequel ils avaient bâti leur légitimité. Ces révoltes arabes disent d’une certaine façon que le nationalisme a été trahi par les dirigeants comme Ben Ali, Moubarak, les généraux algériens… et que la « rue » est plus nationaliste que ceux qui parlent au nom de l’État. En témoigne le nombre de drapeaux que les protestataires déploient lors des manifestations. Il est significatif que les insurgés libyens brandissent le drapeau d’avant l’avènement du régime de Kadhafi. La jeunesse a démontré lors des révoltes que les sentiments nationalistes sont aussi vigoureux que chez les générations précédentes qui avaient combattu pour l’indépendance. D’où aussi la difficulté de réprimer des mouvements qui mettent en avant le drapeau et l’hymne national chanté par les foules de Tunisie et d’Égypte. C’est dans cette perspective qu’il faut parler de lame de fond et de dynamique d’une trajectoire historique qui prend sa source dans le mouvement de libération nationale. Ainsi, l’une des critiques adressées par de nombreux Algériens à l’armée est qu’elle a été dirigée dans les années 1990 par des officiers issus de l’armée française, visant nommément les généraux Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Mohamed Touati, Mohamed Lamari… qui avaient annulé les élections en janvier 1992. La ressource idéologique qui construit la légitimité est fondamentale pour un régime autoritaire. Si elle lui fait défaut, il devient fragile.

Les pays autoritaires arabes sont différents mais ils partagent, sur le plan politique, des traits communs parmi lesquels la privatisation de l’État et la très faible participation de la population aux institutions. Cette double caractéristique entraîne inéluctablement comme conséquences la corruption, l’arbitraire, la mauvaise gestion des ressources de l’État et le blocage du développement économique. D’où le mécontentement social accumulé depuis des années qui a explosé à l’échelle de la région pour refuser un mode de gestion de l’État qui a mené à l’impasse. La leçon à retenir est que les populations arabes rejettent les régimes qui les dirigent pour avoir échoué à moderniser la société et à développer l’économie. Les régimes qui vont naître des institutions futures réussiront-ils dans cette double mission ? L’avenir le dira. Nous ne pouvons comprendre les contradictions du monde arabe que si nous nous penchons sur les différents pays pour étudier leurs systèmes forgés par leurs passés respectifs. Dans cette perspective, on peut étudier le cas de l’Algérie à la lumière de ce qui s’est passé dans la région durant l’hiver 2011.

L’expérience algérienne

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D’une certaine manière, l’Algérie a déjà connu le soulèvement contre l’autoritarisme en octobre 1988. Pendant une semaine, toutes les villes avaient été secouées par des émeutes qui s’étaient soldées par la mort de 500 personnes et par quelque 1 000 blessés. Des réformes avaient alors été décidées pour mettre fin au système du parti unique qui n’était qu’une façade du pouvoir militaire. La Constitution de 1989 autorisait désormais les partis politiques à participer aux élections et permettait la liberté de la presse. De février 1989 à janvier 1992, le pays avait connu une effervescence politique, avec des prises de parole libre et des débats contradictoires à la télévision. Il n’y avait pas cependant un véritable projet de transition démocratique, et les militaires n’étaient pas prêts politiquement à renoncer à l’exercice de la souveraineté nationale. Les réformes avaient été mises en œuvre avec l’idée de noyauter les partis pour empêcher l’alternance électorale. Cette hypothèse des tenants du pouvoir pouvait s’appuyer sur le choix du mode de scrutin majoritaire à double tour. Les militaires pensaient que celui-ci favoriserait le FLN qui pourrait former des majorités gouvernementales grâce à des partis satellites susceptibles d’accepter la loi non écrite du système politique algérien : l’armée est seule source du pouvoir. Dans ce schéma, l’opposition était tolérée, mais il lui était interdit de gagner les élections et d’accéder au pouvoir.

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En janvier 1992, la victoire électorale des islamistes du FIS a entraîné l’arrêt du processus électoral et la mise en place de l’état d’urgence. Le parti qui avait gagné les premières élections libres a été interdit tandis que tous les partis qui acceptaient l’armée comme source du pouvoir étaient autorisés à participer à des élections truquées à l’issue desquelles il leur était alloué des quotas de sièges aux différentes assemblées. L’État est resté sous la surveillance de l’armée qui a continué, comme par le passé, à exercer la souveraineté, cooptant des élites civiles par le biais d’élections truquées. La transition a été refusée sous le prétexte que les islamistes seraient un danger pour la nation. Pour dominer le champ politique, l’armée a donné pour mission au service d’espionnage et de contre-espionnage de neutraliser « l’ennemi intérieur ». À cette fin, toutes les institutions (justice, police, douanes, partis, universités, médias…) ont été infiltrées et souvent contrôlées par des individus qui étaient au-dessus des lois. C’est ainsi que la participation politique a été neutralisée et que dans les Assemblées, il n’y a que des « élus » qui défendent le régime et qui lui donnent une façade démocratique. Le régime algérien ne cherche pas à avoir des représentants de la population dans les institutions ; il cherche plutôt à désigner des notables « élus » qui n’ont pas d’autre ambition que de s’enrichir et dont les pratiques frauduleuses permettent d’exercer sur eux un chantage à la corruption. C’est ainsi que, en l’absence d’une justice indépendante du pouvoir exécutif, a été mis en place un mécanisme générateur de corruption à grande échelle.

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Le schéma politique mis en place dans les années 1990 était le suivant : une police politique qui avait carte blanche pour traquer les opposants, des partis fidèles à l’administration qui profitent du trucage des élections, un gouvernement sans autorité politique pour diriger l’État, une justice aux ordres, des journaux sous surveillance permanente. Les réformes introduites à la suite des émeutes d’octobre 1988 ont certes permis la création de journaux privés, formellement indépendants du gouvernement, mais ils ne devaient critiquer que le pouvoir formel, sous peine de se voir privés des pages de publicité. En effet, les entreprises d’État arrosent les journaux de millions de dinars, tout au moins tant qu’ils respectent l’accord tacite. La liberté de la presse sert aussi de caisse de résonance aux luttes de clans au sommet de l’État. En septembre 1997, une terrible campagne de dénigrement du Président Liamine Zéroual avait été orchestrée par la presse sous l’impulsion du DRS. Il avait été accusé de vouloir négocier une solution politique avec les chefs islamistes qu’il venait de libérer. Il a dû démissionner sous la pression d’articles menaçants et diffamatoires. La liberté de la presse a été utilisée dans la campagne hystérique contre la plate-forme de Rome, dite de Sant’Egidio, un plan pour mettre fin à la guerre civile et signé par des représentants du FLN, du FIS et du FFS… mais que le DRS refusait. Le secrétaire général du FLN, qui avait participé à cette réunion, a été destitué par des hommes de main du pouvoir réel.

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Ce schéma politique entraîne comme conséquences l’inefficacité de l’administration et la généralisation de la corruption. Les personnes désignées par les appareils font preuve d’irresponsabilité et de légèreté dans leurs fonctions. C’est ainsi que l’administration a été paralysée et est devenue incapable de gérer les investissements massifs qu’ont permis les hausses spectaculaires des recettes pétrolières. Le régime s’est enfermé dans une contradiction insoluble : d’un côté, son refus d’Assemblées élues représentatives et d’un contrôle du pouvoir exécutif par des élus, et de l’autre côté, la nécessité de gérer l’État avec un minimum d’efficacité. C’est pourquoi le maintien du régime se fait au prix d’une dégradation de la situation économique et sociale de plus en plus insupportable pour les citoyens.

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La disponibilité de grosses masses financières provenant des exportations des hydrocarbures donne l’illusion d’une croissance économique. De grands chantiers ont été lancés, notamment dans la construction d’autoroutes et de tramways. Mais les entreprises étrangères qui réalisent ces projets utilisent en grande partie une main-d’œuvre importée. Les jeunes en Algérie refusent de travailler pour un salaire de 150 euros par mois. Durant les années 1990, le dinar a été dévalué plusieurs fois sous la pression du FMI. Entre 1990 et 2000, la monnaie locale a perdu 8 fois de sa valeur, alors que les salaires n’avaient pas augmenté dans la même proportion. Des réformes économiques ont été introduites mais elles n’ont pas mis fin à l’économie administrée et au gaspillage.

La politique économique est contradictoire : tantôt elle est libérale, tantôt elle est étatiste. Le gouvernement n’a jamais eu de perspectives à long terme pour développer l’économie du pays et son objectif immédiat a toujours été de calmer la contestation en prenant des mesures souvent dans l’urgence et au gré des événements. Les grands investissements sont dirigés vers les infrastructures, ce qui génère une masse monétaire énorme qui donne l’impression que l’activité économique est soutenue. En réalité, le secteur le plus dynamique est celui du commerce, alimenté par des produits importés de Chine, d’Inde, d’Europe… Les Algériens consomment des biens qu’ils ne produisent pas. Les traits de l’économie rentière se sont accentués à travers la hausse du chômage et la perte du pouvoir d’achat des revenus fixes (salaires et traitement des fonctionnaires). Ni sur le plan économique, ni sur le plan politique, le bilan des gouvernements successifs n’a été positif.

Cette situation a aggravé les tensions entre les clans au sommet de l’État dont la particularité est la bipolarité du pouvoir. En effet, les militaires ne dirigent pas directement le gouvernement, mais ils désignent des civils à qui ils assignent une feuille de route à suivre. Le président tente de diviser les militaires pour avoir plus d’autorité. Des clans se forment ainsi que des réseaux de clientèle qui entrent en compétition pour plus de pouvoir et plus de richesses. Sur le plan politique, et du fait des mauvais résultats du gouvernement, les clans se rejettent la responsabilité et s’accusent mutuellement d’être la cause de la mauvaise gestion du pays. Le Président Bouteflika se plaint en privé de ce que les généraux ne lui laissent pas les mains libres pour diriger le pays. Pour ces derniers, il a été incapable de mettre à profit la manne financière pour améliorer la situation économique. Ils le soupçonnent par ailleurs de vouloir les sacrifier pour se donner une popularité, surtout que de nombreux officiers, encore en activité, sont cités dans des rapports d’ONG de défense des droits de l’Homme, accusés de tortures et de disparitions forcées. De ce point de vue, les militaires savent qu’ils sont politiquement fragiles, d’autant plus que l’opinion publique est plus sensible aux questions de droits de l’Homme qu’il y a vingt ans.

Les conséquences du printemps arabe sur le régime algérien

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C’est dans ce contexte que se sont produites les révoltes en Tunisie, en Égypte et en Libye. Elles créent un précédent dans la région et rendent le schéma politique des années 1990 et 2000 non viable. Au-delà du fait que les régimes arabes autoritaires ont atteint leurs limites historiques, les événements de Tunisie et d’Égypte ont détruit les conditions psychologiques de l’autoritarisme. La parole est plus libre dans la rue pour condamner le gouvernement accusé de tous les maux. Les journaux publient des articles qui auraient été censurés quelques mois auparavant. Au sommet de l’État, il y a une crainte que les émeutes embrasent le pays et emportent le régime. Les syndromes Ben Ali et Moubarak hantent les généraux et Bouteflika. Un vent de panique s’est emparé des dirigeants civils et militaires, prêts subitement à introduire n’importe quelle réforme politique à la seule condition de ne pas ouvrir les dossiers d’assassinats et de corruption dans lesquels des officiers supérieurs sont impliqués. Pour les militaires algériens, l’enjeu est gros : durant les années 1990, il y a eu des milliers de disparus, de victimes d’exécutions extra-judiciaires. Il y a eu aussi les liens avec le GIA et le GSPC coupables d’avoir assassiné des milliers de personnes innocentes. L’armée fera-t-elle preuve de solidarité de corps ou lâchera-t-elle les officiers les plus compromis dans les violations de droits de l’homme ?

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Le gouvernement a pris des mesures pour diminuer la grogne populaire : levée de l’état d’urgence, distribution de crédits aux jeunes chômeurs, effacement de la dette des paysans, satisfaction des revendications salariales de nombreux corps de l’administration, distribution de logements, etc. Cela sera-t-il suffisant [1][1] Il est certain que les révoltes arabes sont alimentées... ? Tous les clans semblent convaincus que le changement est inéluctable mais chacun voudrait qu’il s’opère en oubliant le passé. Les responsables des partis de l’administration (FLN, RND et MSP) parlent de réforme de la Constitution sans donner plus de détails. Pour la première fois, les dirigeants semblent reconnaître les limites du régime sans vouloir les justifier et semblent accepter l’idée d’une plus large participation politique. La réalité est que le régime n’a pas l’initiative du changement et tentera de s’ajuster aux demandes de la « rue ». Il prépare des stratégies pour résister avec souplesse et fera des concessions en fonction des pressions qui seront exercées. Il est prêt à sacrifier Bouteflika - qui n’a de toute façon aucun pouvoir - voire certains généraux encombrants du DRS. Et si la pression est trop forte, il est probable que de jeunes officiers prendront l’exemple sur l’Égypte où un conseil militaire fait office d’instance suprême pour mener à terme la transition démocratique. La différence avec l’Égypte cependant est que dans ce pays, la répression n’a pas eu la même échelle et a été menée par les unités spéciales dépendant du ministère de l’Intérieur. L’armée est restée dans une certaine mesure encore crédible aux yeux de la population.

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Le seul atout qu’a le régime algérien, c’est la rente pétrolière qu’il distribue avec largesse en dehors de toute programmation budgétaire et dans l’ignorance des équilibres macro-économiques. La stratégie consiste à éviter le scénario tunisien qui reste possible, mais jusqu’à présent il s’est décliné sur le mode des revendications sectorielles et corporatistes : il y a partout des mouvements de protestation de médecins-résidents, de gardes communaux, d’enseignants contractuels… La revendication ne porte pas sur le changement du régime mais sur des augmentations de salaires ou sur les statuts. C’est comme si la société dans son ensemble n’avait pas confiance en elle-même ou ne voulait pas entrer en confrontation avec le régime sur le terrain politique. S’agit-il d’une crainte de revivre la violence des années 1990 ? Le FFS, le plus important parti de l’opposition en dehors du FIS dissout, condamne les appels à renverser le régime par la violence de la rue et propose une transition pacifique. Ceci dit, la situation évoluera en fonction de ce qui se passera en Libye, en Syrie et au Yémen.

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Pour éviter le scénario du soulèvement à l’échelle nationale, le régime cherche à introduire des réformes pour prendre les devants. Il y a cependant un danger car toute réforme, aussi petite soit-elle, pourrait susciter une demande de réforme plus importante. N’oublions pas que l’Union soviétique est tombée parce que Gorbatchev voulait améliorer la gouvernance du régime communiste. Le régime est condamné et les réformes ne le sauveront pas parce qu’il est trop rigide. Il est comme du verre et n’importe quelle réforme pourrait le briser. Le régime autoritaire est irréformable : ou bien il se maintient en utilisant la répression et en suscitant la peur, ou bien il s’effondre. La nature autoritaire du régime algérien provient de ce que les militaires refusent que les représentants de la population soient issus d’élections libres et refusent que le gouvernement dépende des élections. Ils s’affirment comme les dépositaires de la souveraineté nationale, substitut de la souveraineté populaire. À cette fin, ils contrôlent le champ politique à travers le DRS, police politique dépendant du ministère de la Défense. Son rôle est de réguler le champ politique en neutralisant toute résistance au pouvoir exécutif qui tire sa légitimité de l’armée, par le biais d’élections truquées. Il est par conséquent difficile d’introduire une réforme dans un système pareil. Toute réforme envisagée, si elle ne comporte pas la dissolution du DRS, ne fera que reproduire le même système. Pouvait-on imaginer le système politique de l’Union soviétique sans le KGB ? Il en est de même pour le régime algérien qui repose sur la puissance du DRS. Si celui-ci se retire du champ politique, cela se traduirait immédiatement par l’autonomie des syndicats, l’indépendance de la justice, la liberté de la presse, c’est-à-dire l’État de droit. Il y aura des protestations parmi les juges, les policiers, les douaniers, etc. Les universités demanderont plus de libertés ; les journalistes exigeront d’avoir un syndicat autonome ; les magistrats seront plus soucieux du respect de la légalité, etc. Il y aura aussi des demandes d’agrément de partis qu’il sera difficile de refuser et, dans un futur proche, l’administration ne pourra pas truquer les élections à grande échelle comme par le passé.

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Le régime est face à un dilemme : s’il ne tient pas compte de ce qui s’est passé en Tunisie et en Égypte, il tombera dans la violence ; s’il en tient compte et entreprend des réformes, il tombera aussi, mais cette fois-ci de manière pacifique. Ce qui est probable, c’est qu’il essaiera de garder l’initiative en introduisant des réformes comme la limitation du mandat présidentiel. Il n’est pas sûr que cette tentative de replâtrage réussira, compte tenu de l’héritage des années 1990 en termes de violence (exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, tortures…). Les victimes et leurs familles n’attendent que l’occasion pour se venger. Il y a un potentiel de haine accumulé pendant des années et qui n’a été contenu jusqu’ici que par l’intimidation des services de sécurité.

Même si le soulèvement populaire ne se produit pas en Algérie, le pays profitera de ceux intervenus dans la région parce que, désormais, les citoyens ont changé de rapport avec les autorités qui sont affaiblies par les révélations sur les fortunes de Ben Ali, Moubarak et la famille Kadhafi. Les dirigeants ont perdu tout crédit et sont perçus au mieux comme de mauvais gestionnaires et au pire comme des corrompus. Ce qui est sûr, c’est que, après ce qui s’est passé en Tunisie, en Égypte et en Libye, le pays ne sera plus gouverné comme par le passé. Le DRS qui tire sa puissance de la peur des citoyens et de ses méthodes brutales et illégales est déjà remis en cause. De nombreux articles de journaux sont consacrés aux méfaits du DRS, lui reprochant de contrôler la société et de protéger les réseaux de la corruption [2][2] Voir le dossier paru dans El Watan du 15 mars 2011.... La parole est plus libre, le thème de l’implication de l’armée dans le champ politique n’est plus tabou et le pouvoir exorbitant de celle-ci est publiquement critiqué. Des journaux électroniques donnent souvent des informations sur l’implication de généraux dans des affaires de corruption, de trafic de drogue et d’assassinat. En privé, les langues se délient sur les méfaits des agents du DRS. Le régime ne pourra plus compter sur la violence d’État pour se maintenir.

La chute prochaine ou la transformation du régime algérien n’aura pas été causée par des adversaires organisés. Elle aura lieu sous la pression de ses contradictions internes (luttes de clans au sommet de l’État) et à la suite du discrédit des élites militaires et civiles impliquées dans des affaires sordides de corruption. L’opposition la plus redoutable n’est pas l’opposition organisée en partis, reconnus ou non. Le régime est guetté par un profond mécontentement alimenté par son bilan économique et social et par l’image dégradée auprès de l’opinion des dirigeants. Dans les discussions privées, il n’y a pas une seule voix qui prend parti pour le gouvernement, comme c’était le cas dans les années 1970 ou même 1980. Personne dans la société ne croit que le régime est en phase avec le pays. Il n’existe pas de courant idéologique, au-delà de ceux défendant des intérêts personnels immédiats, qui servent de relais dans la société. Les partis du pouvoir ont une logique administrative et l’UGTA a perdu toute caractéristique syndicale. Il y a cependant des groupes sociaux qui s’identifient avec le régime : la hiérarchie militaire, les hauts fonctionnaires, les députés et surtout les cercles d’hommes d’affaires qui se sont enrichis avec l’appui de personnalités du régime. Ce qui est à souligner, c’est d’un côté l’absence de crédibilité des partis et associations du pouvoir, caractérisés par l’incapacité à mobiliser au-delà des clientèles, et de l’autre, le vide politique organisé par le DRS. En effet, celui-ci noyaute toute association ou syndicat d’opposition qui se forme pour lui enlever toute capacité de constituer une alternative. Le régime crée un vide politique qui lui sera fatal avec les changements dans la région. En dehors de la police et des groupes dont il a acheté la fidélité, le régime n’a pas de relais dans la société, ce qui laisse la place à une opposition anonyme, désorganisée et désincarnée. Elle s’exprime par la violence et s’en prend aux symboles de l’État.

Notes

[*]

Professeur à l’IEP de Lyon. Chercheur au CNRS, laboratoire Triangle.

[1]

Il est certain que les révoltes arabes sont alimentées par des demandes sociales (chômage, crise du logement, santé…) mais ces demandes ne peuvent être désamorcées que par des réformes politiques qui permettent une transparence dans la gestion de l’État. Si les chômeurs et les habitants des bidonvilles sont convaincus que le gouvernement fait de son mieux pour améliorer leur situation, la protestation pourrait être moins violente et ne pas viser un changement de régime.

[2]

Voir le dossier paru dans El Watan du 15 mars 2011 sur le DRS.

Résumé

Français

Les revendications nationales portées par la jeunesse et les foules des pays arabes renouvellent de façon magistrale les horizons politiques et citoyens en montrant les limites structurelles de la croyance et de la capacité à gouverner de régimes corrompus et paternalistes. Face à cette lame de fond, les Algériens expriment de façon grandissante leur refus d’un pouvoir bi-polaire dans lequel l’armée joue un rôle pivot. Les dysfonctionnements d’un système visant à protéger une oligarchie issue du système rentier amènent le pays à tourner à vide et conduisent à une incapacité de gouverner qui risque d’être fatale au gouvernement actuel.

Plan de l'article

  1. L’expérience algérienne
  2. Les conséquences du printemps arabe sur le régime algérien

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