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Mouvements

2013/1 (n° 73)

  • Pages : 192
  • ISBN : 9782707175717
  • DOI : 10.3917/mouv.073.0079
  • Éditeur : La Découverte

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Tout d’abord, l’accession au marché du travail et au salariat, a été l’une des revendications centrales de la lutte féministe et ce, dès le début du XXe siècle. Considérée comme la condition essentielle de l’émancipation économique et donc de l’émancipation conjugale, la lutte pour le droit au travail est solidaire (voire consubstantielle) de la revendication d’accession des femmes à la citoyenneté. Elle a également été le lieu d’une contestation théorique et pratique des stéréotypes qui assignent à chaque genre un rôle social indépassable (sa nature) [1][1] J. Rennes, Le mérite et la nature. Une controverse.... Incontestablement, il s’agit d’un des socles politiques et historiques essentiels des luttes féministes du XXe siècle. Et ce statut de revendication centrale est toujours d’actualité puisque c’est sur elle que s’adossent d’autres revendications féministes contemporaines comme celle, par exemple, du financement et de l’institution d’un véritable service public de la petite enfance. On peut faire l’hypothèse que le caractère structurant pour le féminisme de cette revendication au travail est une des raisons pour lesquelles, à l’heure actuelle, l’idée d’un « revenu d’existence » dissocié de l’emploi n’ait eu que peu d’écho dans les milieux féministes militants [2][2] Une autre raison possible est sans doute à trouver.... En outre, compte tenu du lien historique et mécanique entre « accession au marché du travail » et « sortie du foyer », un tel revenu, non accompagné d’autres mesures de réorganisation du fonctionnement social (notamment au sein de la famille) peut faire craindre l’avènement d’un « retour » des femmes vers le foyer qu’aucune féministe ne peut souhaiter.

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Ainsi donc, le « travail » est, pour les femmes, la voie de l’indépendance. Sa remise en cause, nécessairement liée à l’idée d’un revenu universel, ne s’annonce donc pas évidente. Mais, dans le même temps, l’histoire a tôt fait de montrer que l’accès au marché du travail ne résolvait pas à lui seul, loin de là, la question des inégalités de genre et que le patriarcat ne s’en trouvait pas pour autant renversé. Certaines féministes soulignent qu’en accédant au marché du travail les femmes sont mises dans une situation d’exploitation et d’asservissement au marché dans des conditions régulièrement plus mauvaises que celles réservées aux travailleurs masculins, et que, ce faisant, elles continuent d’être exploitées au sein de la cellule familiale, qui, comme le marché du travail dans son ensemble, est organisé selon des règles de domination sexistes et patriarcales. Analyste scrupuleuse et exigeante de cet état de fait, la sociologue Christine Delphy relate que ce fut, entre autres, le cas dans l’ex-RDA durant les années 1980, qui pourtant avait mis en place des dispositifs que l’on peut qualifier de féministes pour soutenir le travail des femmes :

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« Toutes les femmes travaillaient, et tous les enfants avaient une place en crèche à partir d’un an. Les femmes étaient cependant distribuées dans le marché du travail exactement comme en Europe occidentale, faisant tout le travail ménager et tous les soins aux enfants (…) Les féministes est-allemandes, avant la réunification, parlaient non pas de la double, mais de la triple journée : travail salarié, travail ménager et soins aux enfants (…) de façon qui peut nous surprendre, une grande partie des Allemandes de l’Est enviaient les Allemandes de l’Ouest qui n’avaient pas à travailler au dehors, étaient des mères au foyer à temps plein, grâce à l’absence de crèches, d’écoles maternelles, de déjeuners scolaires en primaires et à l’existence d’une allocation maternelle. Ce qu’elles enviaient c’est que ces femmes, comme les femmes-au-foyer en France, ne font « que » cinquante heures par semaine. En effet, la seule situation où une femme travaille moins de soixante-dix heures par semaine, c’est quand elle est une femme au foyer. [3][3] C. Delphy, « Par où attaquer le “partage inégal” du... »

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Ce passage évoque explicitement la question de la fameuse « double journée » des femmes, formule qui vient vulgariser une théorie féministe qui a donné lieu à de nombreuses analyses ces 40 dernières années. Il s’agit de la question du « travail ménager » ou « domestique » qui va apparaître dans les années 1970 notamment sous la plume de l’Américaine Selma James et va connaître une fortune théorique non négligeable. Jusqu’à cette date le « travail domestique » n’est pas considéré comme du travail ; il est invisible. Les féministes des années 1970 vont s’employer à en revendiquer la réalité. S’appuyant sur une critique de l’analyse marxiste de l’exploitation, qui en oubliant le travail domestique, ne considère pas la question de la domination et de l’oppression des femmes, elles vont « lever le voile de la nature et de l’amour » et montrer « qu’une énorme masse de travail est effectuée gratuitement par les femmes, que ce travail est invisible, qu’il est réalisé non pas pour soi mais pour d’autres et toujours au nom de la nature, de l’amour et du devoir [4][4] D. Kergoat, « Division sexuelle du travail et rapports... ». La maison, l’oikos, est désignée comme le premier lieu de travail des femmes, la famille comme un lieu d’exploitation du travail féminin et un lien est fait « entre privé et public, travail salarié du dehors et travail gratuit du dedans, la production et la reproduction [5][5] J. Krinsky et M. Simonet (coord.), « Déni de travail.... ».

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Aujourd’hui encore, le travail domestique, de moins en moins invisible (sur ce point les féministes ont permis des avancées) mais toujours aussi pesant, constitue une spécificité de l’expérience laborieuse féminine [6][6] Aujourd’hui encore, c’est sur les femmes que pèse 80 %.... Le fameux « partage des tâches » est loin d’être une réalité. Or l’instauration d’un « revenu universel », est potentiellement la voie de reconnaissance de cette double contribution du labeur des femmes à la société.

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À l’inverse d’un « salaire ménager », qui fut la solution proposée dans les années 1970 par les féministes américaines et italiennes pour que soit reconnu le travail effectué par les femmes dans l’enceinte familiale, l’idée d’un « revenu universel » opérerait cette reconnaissance du travail invisible en ne comportant pas le risque de lier encore plus les femmes au foyer. Bien au contraire, un tel revenu, parce qu’il concernerait tous les individus de manière « universelle » et individuelle, viendrait sans conteste renforcer l’autonomie des femmes qui sont aujourd’hui les grandes perdantes du capitalisme salarial, et donc les premières précaires.

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Le premier point découle du fait que, sous toutes ses versions, cette proposition économique radicale, s’appuie sur une véritable révolution copernicienne : celle qui élargit la contribution sociale de chacun au-delà de sa contribution directe à l’appareil de production. Il y a en germe, dans la dissociation entre revenu et salariat une reconnaissance éthique et économique de toute une série de contributions, aujourd’hui peu ou pas valorisées socialement parce que l’appareil de production ne les reconnaît pas ou peu [7][7] Car si nous sommes bien dans une société des services,..., comme c’est le cas pour le travail effectué au sein du foyer pour la famille. On peut conséquemment faire l’hypothèse que dans une société du revenu universel, aux côtés du fait « d’être », la valeur même de la « reproduction » et des tâches qui en découlent serait mécaniquement reconnue. Et elle le serait aussi en dehors de la structure familiale, ce qui constitue un détail non négligeable !

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Plus prosaïquement peut-être, mais également plus directement et sans doute plus certainement, la mise en place d’un revenu universel serait un formidable outil d’autonomisation des femmes. Comme l’explique notamment Philippe Van Parijs dans l’entretien qu’il a accordé à Mouvements dans ce même numéro : « L’instauration d’une allocation universelle profitera davantage aux femmes qu’aux hommes. Elle redistribuera du revenu des hommes vers les femmes, mais c’est pour les femmes que l’élargissement des options accessibles sera le plus conséquent. (…) [8][8] Intinéraire de Philippe Van Parijs dans ce même nu... ». Notamment un certain nombre d’entre elles, autonomisées par un revenu qui serait autre chose qu’un revenu de survie, et qui serait délié non seulement du salariat mais de leur rôle familial (ce ne serait pas un salaire ménager), seraient plus libres de sortir de leur couple quand il ne leur conviendrait plus.

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Ainsi à la fois parce qu’il serait strictement individualisé et inconditionnel mais également parce qu’il renverserait l’ordre des valeurs sociales qui veut que seul le travail effectué directement dans l’appareil de production ait une véritable valeur, le « revenu universel » permettrait un double mouvement de valorisation des tâches aujourd’hui dévalorisées et d’autonomisation des femmes.

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On arguera qu’abattre le capitalisme n’équivaut pas mécaniquement à abattre le patriarcat. Tout dépend indiscutablement des formes d’organisation proposées en lieu et place du capitalisme. Mais il est vrai qu’il y a sur ce point un devoir de vigilance féministe : il faut penser spécifiquement l’accompagnement antisexiste du revenu universel. Il faut approfondir la discussion et la remise en cause de « la valeur du travail » à partir de ses structures sexistes. Il faut intégrer plus distinctement à l’analyse critique du travail faite par les tenants du « revenu universel » des éléments d’analyse genrés : qu’il s’agisse du fonctionnement de la cellule familiale (le fait, par exemple, que le temps libéré n’a pas le même sens pour les hommes et les femmes) ou de l’importance qu’il y a à travailler à autonomiser les femmes de cette dernière car elle est le lieu premier de leur aliénation … C’est là autant un appel lancé aux hérauts de cette proposition qu’une invitation faite aux féministes de gauche à entrer dans le débat du « revenu universel ».

Notes

[*]

Membre du comité de rédaction de la revue Mouvements.

[1]

J. Rennes, Le mérite et la nature. Une controverse républicaine : l’accès des femmes aux professions de prestige, 1800-1940, Fayard, Paris, 2007.

[2]

Une autre raison possible est sans doute à trouver dans l’histoire tumultueuse qui lie « luttes syndicales » et « luttes féministes ».

[3]

C. Delphy, « Par où attaquer le “partage inégal” du “travail ménager” ? », in Nouvelles Questions féministes, vol. 22. « À contresens de l’égalité », 2003, p. 47-71. Christine Delphy fait référence dans ce passage au travail de Myra Marx Ferree, M. Marx Ferree, « Grandeur et décadence de la « politique des mamans » : féminisme et réunification en Allemagne de l’Est ». Nouvelles Questions Féministes, vol. 17 (4), 1996, p. 9-43.

[4]

D. Kergoat, « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », in Dictionnaire critique du féminisme, in H. Hirata, F. Laborie, H. Le Doare et D. Sénotier (dir.), PUF, Paris, 2000, 2 éd., 2004, p. 35-44.

[5]

J. Krinsky et M. Simonet (coord.), « Déni de travail. L’invisibilisation du travail aujourd’hui », Sociétés Contemporaines, n° 87, Les Presses de Sciences-Po, Paris, 2012, p. 3.

[6]

Aujourd’hui encore, c’est sur les femmes que pèse 80 % du travail domestique, qu’il s’agisse du travail lié à la tenue du « foyer » qu’à celui induit par la reproduction. Il est frappant, à ce propos, que ces chiffres n’aient que très peu changé depuis 60 ans.

[7]

Car si nous sommes bien dans une société des services, les métiers du « care » qui sont une forme de marchandisation du travail domestique historiquement féminin, sont loin d’être des métiers lucratifs.

[8]

Intinéraire de Philippe Van Parijs dans ce même numéro.

Résumé

Français

D’un point de vue féministe, et plus spécifiquement d’un point de vue féministe matérialiste, la revendication d’un revenu garanti, dissocié de l’emploi, qu’il s’agisse d’un « revenu universel », d’un « revenu d’existence » ou d’un « revenu de citoyenneté », pose autant de problèmes qu’elle ouvre de perspectives. Le travail tient une place aussi centrale que complexe dans l’histoire de la lutte des femmes pour leur émancipation.

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