MAJEURE
RAISON MÉTISSE
La fragmentation des revendications et donc du tissu politique est
un fait qui doit pouvoir être traité comme tel'. Il ne peut être question de
l'envisager comme quelque chose qu'il serait bon ou non d'éviter.
J'entends donc seulement exposer ici certaines conditions pour que ce
fait apparaisse positivement dans le devenir universel qu'on croit et qu'on
veut croire propre au discours politique et juridique ; en d'autres mots,
j'entends analyser dans quelle mesure on peut faire subir la présence
des revendications fragmentaires à l'universel. Il faudra dès lors résolument
nous inscrire au sein de la relation que pourrait éventuellement
tresser une revendication ponctuelle, fragmentaire, située, avec une aspiration
à un combat global. Ceci revient à poser comme principe que nous
avons le choix, que nous pouvons décider d'une possible pertinence
universelle des enjeux minoritaires, et d'un sens minoritaire des prétentions
universelles.
Une partie importante d'une telle entreprise de déconstruction de la catégorie
universelle de l'émancipation pour mieux la « sauver » a déjà été
produite par Ernesto Laclau dans La guerre des identités2. Je me contente
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d'abord de retracer quelques étapes significatives de cette analyse de
manière à pouvoir la poursuivre ensuite très librement jusqu'à ce qu'il y
ait une réelle contamination réciproque de l'universel et du particulier. Un
système purement différentiel n'a simplement pas de sens - tout système
supposant un au-delà du système qui ne pourrait pourtant être qu'une différence
de plus - et c'est son principal problème : une logique et une politique
de la pure différence ne peuvent, par définition, rien fonder, fût-ce le
multiculturalisme, au point que le particularisme différentiel, et la reconnaissance
de l'incommensurabilité des contextes deviennent cela même
(et telle est sa puissance déconstructrice mais finalement pas relativisante)
qui, pour ne pas s'autoréfuter (en générant des conflits sans aucune possibilité
de les réguler, ou en présupposant une harmonie préétablie, et en
figeant ainsi toutes les relations de pouvoir entre les groupes), exige la possibilité
d'un universel. Un tel universel, conquis en quelque sorte logiquement
et considéré par Laclau comme un signifiant vide, sans contenu
concret qui lui soit propre, qui n'a de sens que négativement, eu égard à
une altérité radicale à exclure, une menace qui pèse sur « la pure, abstraite
et absente plénitude de la communauté » (p.28). Mais concrètement, cet
universel qui ne subsiste nécessairement et logiquement que comme signifiant
vide sera porté dans le particulier, de manière toujours contingente
et partielle, par le biais de chaînes d'équivalences, d'office multiples et
ouvertes, qui subvertissent la seule logique différentielle et permettent par
une telle subversion l'émergence d'un universel relatif de type hégémonique.
Par cette logique d'agrégation et d'équivalence des différences, des
revendications particulières en rencontrent d'autres, acceptent de subvertir
leur propre particularité, occupent une place hégémonique et font ainsi de
leur « particularité propre le corps signifiant d'une représentation universelle
» (p. 24). L'universel ne se conçoit ainsi que dans et par son émergence,
toujours contingente, du particulier, sans qu'il n'y ait jamais pour
autant adéquation de l'universel et de sa représentation, pas plus que
subsomption du particulier dans l'universel.
Cet état des lieux d'une possible rencontre contingente d'un
universel jamais gagné et d'un particulier toujours subverti dans sa consistance
différentielle étant dressé, nous pouvons essayer d'en tirer quelques
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conséquences sur l'un et l'autre, de manière à ce qu'effectivement de telles
rencontres entre de l'universel considéré comme hégémonique et des
revendications partielles puissent avoir lieu. La situation même de ce texte,
pour décontextualisé qu'il soit, est ainsi cernée : si « rencontres » il doit y
avoir, cela signifie que de telles rencontres doivent être considérées comme
possibles, mais ce, en partant du principe que ce ne seront que des
rencontres. Une telle position, aussi ouverte soit-elle, est cernable dans la
mesure où elle n'est pas neutre, et où elle exclut d'entrée de jeu la possibilité
d'une neutralité, c'est-à-dire où elle exclut et trouve même dangereux
que la légitimité puisse être tirée - même à un niveau purement fondateur,
explicatif ou régulateur - d'une construction neutre, voile d'ignorance ou
communication non perturbée, et donc que l'idéal politique ne se conçoive
pas dans son exposition au conflit, et que les détours, les indécidables, et
plus concrètement le pouvoir en soient d'ores et déjà éliminés. La question
est alors de savoir si une telle position exclut qu'on puisse encore penser
la relation de l'universel au particulier ?
I
Un discours se réclamant de l'universel ne peut encore se concevoir
que dans la mesure où son assise hégémonique (c'est-à-dire le caractère
hégémonique et non pas subsumant de sa relation au particulier) non
seulement transparaît mais s'éprouve et se maintient de la sorte, c'est-à-
dire dans la mesure où il reste inscrit dans la réalité de l'antagonisme qui
constitue l'espace politique et dont résulte, par les limitations qui sont ainsi
posées, toute objectivité politique ; c'est-à-dire enfin, seulement dans la
mesure où ce discours universel se présente comme ce qui est dans son
principe exposé à l'antagonisme. Il tient sa force singulière, sa singularité,
de son lien intime au moment qui le voit émerger, à cette rencontre contingente
d'une universel, sinon « vide », et du particulier qui l'assume. Il
s'éprouve par sa capacité à y faire retour, non pas dans un mouvement de
sanctification d'un moment originaire, cerné et essentialisé, mais au
contraire dans l'affrontement de sa propre indétermination originaire, dans
l'affrontement de ces moments indécidables et contingents par lesquels
seulement des nouveaux sujets politiques se pensent et émergent :
moments d'office conflictuels, puisque des nouveaux sujets politiques,
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pensant, parlant, revendiquant, n'émergent pas seulement contre une
domination existante, mais, paradoxalement, dans celle-ci, dans un cadre
de parole et de droit au sein duquel ils n'ont ni place, ni nom, ni droit. On
ne peut écraser ce dilemme fondateur, qui éclaire la nécessaire inscription
de l'universel dans le conflit.
Cette singularité de l'universel est exigeante. Une telle précarité doit
être assumée : d'un côté surgit immédiatement le danger, classique et
évident, de substantialiser l'universel, de le clôturer, ce que démontera et
démontrera toute différence qui s'insurgera contre lui. Mais de l'autre
surgira le danger d'un universel « vieilli », institutionnalisé mais vidé, qui
prétend donc subsumer sans plus être porté par le particulier (sinon une
institution), un danger presque naturel dans la mesure où un universel ne
s'impose hégémoniquement qu'au prix d'une remise en question de son
propre particularisme pour en rencontrer d'autres. Mais si l'universel
n'existe que dans et par sa relation au particulier qui le porte et à tous les
particuliers qui s'y « retrouvent », ceux-ci, dans leur réalisation propre,
dans leur déploiement identitaire, réclameront que leur relation à l'universel
soit constamment redéfinie.
Si aucun discours (sauf vide et inutile) ne peut céder à la tentation
de se présenter comme la totalisation ou la subsomption des particuliers,
il peut encore moins céder à la tentation d'envisager ces derniers comme
ce qu'il est toujours déjà en position de pouvoir gérer. Aucune gestion
universelle des enjeux locaux n'est tenable. J'entends ainsi mettre en garde,
par-delà les risques contraires habituellement soulignés d'une pression
des communautés sur les individus, ou d'une décontextualisation des individus,
contre le danger d'une pression gestionnaire (positive et négative,
toujours trop constitutive et toujours trop disciplinaire) du droit sur des
collectifs qu'il ferait exister, qu'il rendrait visibles, sinon à leur insu, du
moins pour d'autant mieux les « contenir ». Octroyer des droits aux collectivités,
ou octroyer des droits culturels individuels qui permettent de
répondre à une demande collective, en soumettant de tels octrois (et en les
réévaluant sans cesse) au respect par la collectivité d'un universel d'ores et
déjà acquis et hiérarchisé correspond précisément à une telle tendance. Je
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ne peux pas discuter ici d'une question aussi grave et « essentiellement
spécifique ' » que celle de savoir si des droits doivent ou ne doivent pas être
octroyés à des collectivités culturelles, mais je tiens seulement à insister
sur l'angle, d'habitude moins visité et ce n'est pas un hasard, que permettrait
d'éclairer mon propre questionnement : les droits de collectifs, droits
dont le groupe serait porteur, comme les droits collectifs (droit culturel,
droit de pratiquer une langue), droits que des individus exercent par définition
en communauté4 et qu'on juge moins explosifs, n'ont en tout cas
du sens que s'ils s'inscrivent (et ils sont ainsi limités) dans un processus
de réappropriation de la puissance politique, et donc d'autodétermination
constituante du groupe, aussi enchevêtré soit-il dans d'autres groupes plus
ou moins larges. Tout autre souci des groupes se réduira à l'établissement
de zones de visibilité, d'arbitrage et de surveillance de ces groupes.
On ne peut en d'autres mots se contenter de juger libéralement les
communautés, sur la base d'un nouveau « contrat social » au nom duquel
ne seraient acceptables que les communautés qu'on peut librement choisir
et dont on peut librement sortir, c'est-à-dire en faisant de la neutralisation
de la communauté la condition même de son intégration. Cela laisserait
supposer que l'universel est déjà présent dans le particulier, et que ne
compte que le particulier auquel l'universel est déjà présent.
L'universalisme rejoint ici inévitablement le différentialisme, dans un
même refus du détour. « En définitive, l'universalité du respect des particularités
n'est que l'universalité de l'universalité. C'est une tautologie
mortifère. Elle accompagne nécessairement un protocole, le plus souvent
violent, d'éradication des particularités réellement particulières5 », ou alors,
comme je l'ai déjà laissé entendre, un processus de création de visibilité
permettant la surveillance du collectif visé.
Les collectifs sont donc par principe non pas ce qui s'intègre, mais
seulement ce à quoi l'universel est condamné à s'exposer pour que sa propre
normativité apparaisse. Et ainsi, l'universel que reflète l'idéologie hégémonique
ne se maintient que dans la mesure où il conserve effectivement la trace
de son propre caractère hégémonique, c'est-à-dire aussi des antagonismes par
lesquels et dans lesquels il a émergé et s'est imposé. Sinon signifiant vide,
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l'universel n'a de sens que par son histoire, tortueuse, conflictuelle et
subversive, c'est-à-dire avant tout subvertissant et non pas niant les différences.
C'est cette subversion qui tout à la fois l'expose essentiellement à
l'histoire et fait sa singularité, une singularité qui lui permet d'agir sur l'histoire,
de lui résister, une singularité au nom de laquelle tout n'est dès lors
pas possible (non pas donc en vertu d'une universalité acquise, mais au
nom de son inscription maintenue dans le particulier qui lui donne sens).
Le danger d'une politique universelle exportable vers toutes les particularités
et celui d'une gouvernance non politique, purement administrative
des différences se rejoignent dans leur prétendue transparence
rationnelle, où ne subsisteraient que des particuliers qui déjà contiennent
un universel qui les subsume parfaitement ; ces deux dangers opposés se
rejoignent dans un commun refus de l'antagonisme, au même titre que
l'universalité hégémonique, inscrite dans l'antagonisme c'est-à-dire d'un
même mouvement issue de cet antagonisme et ouverte à lui, refuse à la fois
la possibilité d'un universalisme substantiel et d'un différentialisme pur6.
Mais il ne peut dès lors y avoir une équation simple, par un vitalisme
auto affirmatif, des processus d'individuation collective et des modes de
production des sujets politiques : le particulier des revendications partielles
doit nécessairement avoir lui aussi subi une perte pour pouvoir imaginer et
développer des chaînes d'équivalences et s'insérer en elles sans pouvoir être
simplement subsumé par elles. Peut-on mesurer cette perte ? Justement
pas ; elle est ce que le particulier lui-même ne peut jamais avoir déjà intégré,
puisqu'elle consiste précisément dans le fait que le particulier, pris dans un
mouvement d'universalisation relative et hégémonique, ne peut ni se
refermer dans une logique de la pure différence sans perte, ni espérer être
entendu sans détour dans un universel qui se résumerait au respect de la
différence, ni bien sûr espérer dépasser (perdre) lui-même cette différence,
en tant que telle, en la subsumant, ou plus concrètement en l'excluant.
Sans pouvoir s'équivaloir, le particulier et l'universel subissent la même
perte, la même tension, le même « ni... ni ». Pour l'un comme pour l'autre,
il ne s'agit plus d'un choix exclusif entre l'identité et l'émancipation (ou
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l'une, ou l'autre). Ce choix ne peut plus se poser. On ne peut que composer.
Il n'y a rien, rien de politique, hors de leur composition. En pariant sur
l'avenir, le particulier met donc en jeu sa propre place purement différentielle
dans un devenir universel qui aura ainsi été exposé à l'antagonisme
provoqué par l'affirmation particulière.
On ne peut donc certes pas se contenter de dire que la « vertu » de
toute revendication particulière réside immédiatement dans son caractère
d'office autofinalisé, dans la réappropriation de la puissance politique à
laquelle elle viserait et qu'elle signifierait, ce faisant. Aussi vrai que cela
puisse paraître, ce serait en conséquence soit toujours trop vide, toujours
trop immédiat, soit toujours trop replié sur l'espace des intérêts dont il
suffirait de s'accommoder ; dans les deux cas, sans effet sur l'universel.
Mais en même temps, seule une revendication particulière peut signifier
une telle réappropriation, ou encore : aucune réappropriation en dehors
d'elle, mais cela veut dire alors hors de sa puissance stratégique et possiblement
hégémonique à faire en sorte que sa revendication soit en effet
réappropriation, effectuation d'un principe d'égalité certes premier mais
réclamant toujours d'être réinvesti et rendu contraignant. Ce qui nous fera
quitter la spère de l'intérêt, et qui ne peut venir « de l'universel » qui est
toujours aussi vide, aussi dépourvu de puissance, c'est l'acceptation même
de se fondre dans une stratégie hégémonique. Aussi paradoxal que ce soit,
seuls ce détour stratégique et cette perte dans la pratique dévoilent le
caractère autofinalisé de la revendication particulière7.
On ne peut donc préjuger de cette possibilité constitutive de recoupement,
puisque la perte est ce qui ne se mesure pas ; mais du moins
n'exclut-elle pas des stratégies communautaires affirmatives et fortes, tant
que le mouvement hégémonique dans lequel elles prennent place porte la
trace de son développement hégémonique. Aussi fermées qu'elles soient
- et aussi communautarisé que soit leur développement -, les revendications
locales doivent et peuvent porter en elles leur possible action sur un
universel absent : elles peuvent être ce qui fait que cet universel absent (ainsi
effectivement absent) leur est exposé ; plus encore, seules les revendications
antagoniques elles-mêmes peuvent faire en sorte que l'universel soit exposé
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à de nouveaux antagonismes, puisque cet universel ne subsiste que dans la
mesure où le particulier, dans son déploiement identitaire propre, redéfinit
sans cesse la relation, d'office contingente, qu'il noue avec lui, depuis ce
fond différentiel et même communautaire qu'il accepte ainsi de subvertir.
Prenons l'exemple classique des mouvements féministes de la
deuxième vague, et de leur action sur la distinction, « universelle » et
hautement fondatrice, du privé et du public. En me basant sur un
« groupe » qui se caractérise universellement, je ne prends bien sûr guère
de risques ! Mais ce qui m'intéresse ici est justement que ce groupe
universel ait pu, dans certaines de ses stratégies, se déployer en affirmant
sa fermeture à l'autre genre - « nous parlerons entre femmes » - en
suscitant de la sorte souvent l'irritation sinon le mépris des universalistes
(je me réfère donc ici, non pas au débat sur la parité, même si on peut
aussi en traiter par ce biais, mais à des pratiques communautaires). Cette
prétendue fermeture communautaire, par laquelle les féministes mettaient
en commun et reconstruisaient leur histoire propre en « excluant » les
hommes, était à la fois la prise d'acte conséquente d'une réalité subie et
ainsi ravalée à sa plate valeur hégémonique - le neutre prétendu et
tellement sexué -, et immédiatement agissante vers des nouveaux
universaux dans lesquels la séparation du privé et du public acceptait de se
remettre en jeu. Il s'agissait donc de tout autre chose que de permettre l'intégration
de la différence des sexes dans un universel « maintenu », mais
de n'envisager désormais de l'universel que dans la mesure, vraiment
vécue, éprouvée, où son assise hégémonique et son inscription dans le
particulier sont mises à nu. Et comme je l'ai déjà dit, les « nouveaux »
universaux ainsi établis laissent dès lors transparaître leur exposition aux
antagonismes et leur exposition des antagonismes, et donc leur caractère
hégémonique : il ne s'agissait pas de balayer définitivement la distinction
du privé et du public, ni de l'inverser définitivement, mais d'indiquer tout
ce qu'il y a et qu'il peut toujours y avoir de privé dans une sphère publique
acquise et donc aussi de public dans une revendication privée.
Un tel type d'action sur et dans l'universel est directement corrélatif aux
pratiques communautaires dont il résulte, à l'échange qu'elles permettent
entre des processus d'exclusion, fabriqués mais subis, et leurs propres
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processus de fabrication d'un sujet politique pour les contrer. Ainsi, sauf à
vouloir conclure très formellement qu'il y a toujours eu « égalité des droits »,
l'égalité des droits sans distinction entre les races, par exemple, reçoit une
partie de son sens et sa force dans et par une histoire et un déploiement
identitaires propre aux Noirs, aux esclaves, etc. Ou encore, les peuples
autochtones n'auront des droits que situés dans une histoire qui prendra en
compte leur propre compréhension des traités de cession, qui n'en étaient
pas à leurs yeux, et sur lesquels se fondent la légitimité de la souveraineté
des anciennes colonies de peuplement européen. À partir du moment où
une identité communautaire s'affirme par une histoire commune, se situe
en elle, se situe par ce contexte qui fait d'elle une communauté opprimée,
cette communauté fait signe vers cela même qui l'opprime et se « situe »
donc immédiatement eu égard à un universel qui a pensé sa propre clôture
comme ne relevant que de son propre espoir de transparence, avec le
cortège de dominations qui l'accompagne et/ou qu'il permet.
Une identité radicalement fermée, et purement différentielle n'est
certes pas impossible, loin de là, et on peut estimer qu'elle doit faire oeuvre
de repoussoir, mais ce, justement parce qu'elle n'est en quelque sorte pas
évidente, pas première. Toute communauté est en tant que telle un projet
politique, plus ou moins subi, plus ou moins autonome. L'ouverture et le
devenir historique ne sont pas une possibilité seconde qui s'ajouterait à
une matière première communautaire naturellement fermée. La différence
peut devenir frontière, la fermeture est possible, mais seulement comme
projet politique et historique constitutif d'une communauté à un moment
de son histoire propre. Et partant de là, on peut se questionner, même très
concrètement, en termes d'espoirs concrets et d'espoirs déçus, sur ce qui
justifie un tel projet de fermeture.
Plutôt qu'une opposition, une corrélation (parallèle à celle qui fait se
rencontrer l'universel hégémonique et le particulier ouvert) pourrait peut-
être alors se dessiner entre un localisme fermé et se prenant lui-même
pour but, et un universalisme fermé et/ou vide (l'un s'accommodant de
l'autre comme je l'ai déjà dit), et toujours plus concrètement fermé, dans
la mesure où ce dernier est ce qui prétend toujours pouvoir simplement
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gérer, voire arbitrer, les antagonismes, des antagonismes qui ne le touchent
pas, et dans la mesure où le premier ne représente justement pour lui
aucun danger. Même géré, arbitré et intégré, ce qui fait la communauté
resterait irrémédiablement cantonné dans la sphère privée de l'intérêt.
La faute (et donc le danger) des groupes, des collectivités, des multiplicités,
est toujours présumée, et qu'on les pense en termes différentia-
listes, comme n'existant que par l'établissement de frontières, plutôt qu'en
termes essentialistes et ethnicistes n'y change finalement pas grand-chose :
cette faute présumée est l'élément constitutif de la construction même de
l'individu moderne abstrait... Laissons donc conclure Machiavel qui, alors
même qu'il affirmait l'inscription de la loi et de la République dans les
dissensions, était conscient de la peur que susciterait une telle thèse : « Ces
procédés sont extraordinaires, presque affreux, entendre le peuple uni crier
contre le sénat, et le sénat contre le peuple, tous courant tumultueusement
dans les rues, devoir fermer les boutiques, voir la plèbe s'enfuir de Rome,
toutes choses qui épouvantent déjà rien qu'à être lues8. » On ne peut être
qu'épouvanté que le local soit lui-même l'acteur de l'universel, que ce soit
là que l'universel se joue, c'est-à-dire non pas que l'universel soit
simplement présent dans le local, dans les dissensions, mais plutôt qu'il
soit donc si peu présent, si peu transparent, au point de réclamer
constamment de tels détours.
Si le choix entre l'identité et l'émancipation ne se pose plus de
manière exclusive, c'est justement parce que leur rencontre démontre
toujours une double perte, un double détour, l'affrontement réel d'une
double précarité ; pour donner Heu à d'infinis voisinages, toujours plus
imaginatifs, toujours plus stratégiques aussi, de particulier en particulier,
et ainsi à de possibles nouvelles fidélités à des universels eux-mêmes
toujours plus singuliers. ?
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(i) Je me permets ici d'en proposer un traitement massif, qui aligne donc différents
types de revendications partielles, avec tout le paradoxe que cela suppose.
(2) Ernesto Laclau, La guerre des identités. Grammaire de l'émancipation, Éditions
La Découverte/M.A.U.S.S., Paris, 2000. Les remarques qui suivent sont fort
redevables de cet ouvrage. À un niveau beaucoup plus proche, elles sont redevables
de plusieurs discussions avec Maria Puig de la Bellacasa, Jean-François
Gava et Grégoire Wallenborn.
(3) La question doit désormais avant tout être posée sous cet angle : le droit peut-
il entrer ainsi dans le tout à fait spécifique, avec le cortège de savoirs et de
médiations spécifiques qui devra alors l'accompagner.
(4) J'emprunte cette clarifiante distinction à G. Koubi, « Réflexions sur les distinctions
entre droits individuels, droits collectifs et "droits de groupe" », dans
Du droit interne au droit international, Mélanges Raymond Goy, Rouen,
Publications de l'Université de Rouen, 1998, p. 105-117.
(5) A. Badiou, « Huit thèses sur l'universel », in : Universel, singulier, sujet, sous
la direction de Jelica Sumic, Paris, Kimé, 2000, p. 13.
(6) Laclau estime impossible la fin du régime idéologique, car ses conditions
théoriques seraient, soit qu'il n'y ait plus distorsion mais dissolution, plus
équivalence mais identité dans « un indifférencié, ce qui serait l'aboutissement
du projet du mystique », soit qu'il n'y ait plus aucune équivalence, et
que donc « le reliquat de particularité en arrivait à dominer la totalité de
l'objet » dans une non-politique administrative (op. cit., p. 141). L'impossible
fin du régime idéologique se déduit donc du fait qu'aucune de ces deux voies
« pures » n'est concevable. Ceci n'empêche pas qu'elles puissent se compléter
« impurement », hégémoniquement, témoignant ainsi, comme idéologie de
la fin de l'idéologie, de l'impossible fin de l'idéologie.
(7) Je tiens ici à remercier Jean-François Gava, pour les critiques efficaces qu'il me
fit jusqu'à ce que je ne dispose plus que de ce « détour stratégique » pour
cerner la possible universalité de l'enjeu local.
(8) « / modi erano straordinarii, e quasi effèrati, vedere il popolo insieme gridare al
Senato, il Senato contro al popolo, correre tumultuariamente per le strade, serrure
le botteghe, partirsi tutta la plèbe di Roma, le quali cose tutte spaventano, non che
altro, chi le legge », Disc. I, 4, p. 82-83.
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