CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1 Le 2 avril 1814, Alexandre Ier intervenait à Paris devant le Sénat. Après avoir réagi à la déchéance de Napoléon proclamée quelques instants plus tôt, il déclara « pour preuve de cette alliance durable que je veux contracter avec votre nation, je lui rends tous les prisonniers français qui sont en Russie. Le Gouvernement provisoire me l’avait demandé. Je l’accorde au Sénat d’après les résolutions qu’il a prises aujourd’hui » [1]. De 1812 à 1814, on estime que 160 000 à 200 000 [2] soldats de la Grande Armée (français et alliés) furent détenus en Russie. Beaucoup avaient été faits prisonniers durant la campagne de 1812, mais les campagnes de 1813 et 1814 engendrèrent également un grand nombre de captures. Au fur et mesure du repli de l’Empire les Prussiens, les Autrichiens, les Ibériques, etc., avaient été libérés. En 1814, il restait beaucoup de soldats français en captivité dans l’empire du Tsar. Autant d’hommes dont il fallait désormais organiser le retour à l’image de ce qui devait se faire pour les soldats captifs disséminés dans toute l’Europe. Louis XVIII fut sensible [3], non sans un certain calcul politique, à la question du retour des prisonniers et ne ménagea pas les efforts de l’État pour organiser ce mouvement.

I) Organiser le retour

2 L’armistice fut signé entre les puissances étrangères et le comte d’Artois (futur Charles X) le 23 avril 1814, soit 3 jours après le départ de Napoléon de Fontainebleau. L’article 7 portait que « les prisonniers, officiers et soldats de terre et de mer, ou de quelque nature que ce soit, et particulièrement les otages, seront immédiatement renvoyés dans leur pays respectif sans rançon, et sans échange. Des commissaires seront nommés réciproquement pour procéder à cette libération générale. » [4] Le traité de paix du 30 mai 1814, dont les articles additionnels prescrivaient le renvoi des prisonniers de guerre [5] vint officialiser définitivement les accords. Depuis le 26 avril, les commissaires avaient été désignés par le comte d’Artois sur proposition du général Dupont de l’Étang fraîchement nommé ministre de la Guerre. Le général Guérin fut missionné pour l’Espagne et le Portugal, le général Jacquinot, à qui fut adjoint le général Martial Thomas de Saint-Henry, pour l’Autriche et la Bohême, le général d’Hénin pour la Prusse et la Poméranie suédoise et le général Maurin [6] pour la Russie. Le commissaire pour l’Angleterre devait être nommé personnellement par Talleyrand car il devait avoir en plus une mission diplomatique. [7] Les ordres furent expédiés le 28 avril [8], et les commissaires se mirent en route les jours suivants.

3 Les opérations allèrent bon train, et en juin Dupont faisait un premier rapport à Louis XVIII, se félicitant que 127 000 soldats étaient ou allaient être mis en route depuis l’Angleterre, l’Espagne, l’Autriche, la Prusse et la Russie. À cette date, Saint-Pétersbourg déclarait au commissaire français ne détenir que 30 000 à 40 000 soldats. Ce chiffre paraissait très en dessous de la réalité aux autorités de Paris mais contenta le général Maurin. Il organisa le retour de ces hommes par Riga (par voie maritime) ou Bialystok (par la route) en signant une convention avec le gouvernement russe. Il vit quelques convois de prisonniers, puis, persuadé d’avoir achevé sa mission, rentra à Paris fin août 1814 [9]. Dans l’intervalle, Alexandre Ier, sous la pression des journaux britanniques et autrichiens qui accusaient la Russie de détenir des « esclaves à bon marché », finit par avouer que 160 000 [10] étrangers étaient détenus en Russie. Dupont désigna un nouveau commissaire en la personne du général Martial qui avait présidé et achevé le retour des prisonniers de Bohême. Non sans quelques difficultés à son arrivée, il reprit le travail de Maurin et fin 1814, put rentrer vers la France, récompensé par le Tsar pour le travail accompli. À cette date, les opérations en Russie comme celles de tous les commissaires étaient officiellement terminées et les prisonniers étaient en route vers la France. Près de 30 000 soldats [11] avaient traversé la Prusse et l’Allemagne vers la France et au moins autant avaient voyagé par mer.

4 Les Cent-Jours arrêtèrent ces retours. De nombreux soldats étaient déjà rentrés mais ceux qui étaient encore en transit furent remis en détention en Hollande, en Allemagne ou en Pologne. Après Waterloo et le traité de paix du 20 novembre 1815 [12], le mouvement reprit notamment pour ces hommes qui avaient été bloqués par les « événements de mars ». Dès l’automne 1815, Clarke, redevenu ministre de la Guerre, et Louis XVIII subirent une pression politique, sociale et diplomatique forte. Dans toutes les classes de la société, de très nombreuses familles étaient encore sans nouvelles de leur proche et les demandes de mission vers la Russie se multipliaient. Le général Vignolle [13], à la recherche de son fils [14] disparu en décembre 1812, poursuivit ainsi de ses lettres le ministre de la Guerre mais n’obtint que l’autorisation de se rendre en Russie à ses propres frais. [15]

5 Début décembre, le comte de Vaudreuil, chargé d’affaires de France à Berlin, informa Paris que de nombreux prisonniers étaient présents en Prusse, en Lituanie et dans les gouvernements russes voisins du Niémen [16]. En réaction Clarke décida d’envoyer un commissaire extraordinaire à Berlin en la personne du vicomte de Bruges [17]. Ce dernier resta dans la capitale prussienne entre mars 1816 et septembre 1816 avec pour mission de favoriser l’éventuel retour des prisonniers vers la France [18] et d’obtenir des informations sur les hommes morts pendant la retraite de 1812 [19]. Il ne devait en cela ne « négliger aucun moyen de calmer les inquiétudes et d’adoucir les regrets » des familles [20]. Parallèlement, en février 1816, l’ambassadeur à Saint-Pétersbourg chargea François Nicolas de Radulph [21], ancien officier rentrant en France, de passer par Riga, Bialystok et Varsovie où les rumeurs parisiennes plaçaient près de 9 000 ex-prisonniers [22]. Les deux missions ne purent que démentir les bruits parisiens. Radulph soulignait en revanche que les autorités russes omettaient volontairement de parler des gouvernements de « Kazan, Simbirsk, Penza et Saratov, or il n’est point douteux qu’il y a encore dans ces gouvernements, principalement dans les deux derniers, plusieurs centaines au moins de prisonniers de guerre. » [23] Il concluait, comme d’autres, en invitant le ministre à mettre sur pied une mission dans l’intérieur de la Russie. En effet, si le Tsar, au moins en façade, répondait favorablement aux sollicitations françaises, il n’en allait pas de même pour tous les fonctionnaires de l’Empire russe notamment les gouverneurs les plus éloignés du pouvoir central. Trop insister était mettre en doute la parole d’Alexandre Ier et le mettre devant les contradictions de son Empire. Se posait en réalité un problème de sémantique : les autorités françaises recherchaient des prisonniers quand les autorités russes ne voyaient que des anciens soldats français qui en vertu d’un oukase de 1813 avaient prêté serment de citoyenneté au Tsar et restaient en Russie volontairement [24]. Pour favoriser les retours, Alexandre avait, en août 1814, relevé de leurs serments tous les hommes qui en faisaient la demande, en précisant cependant qu’il ne fallait forcer personne au retour. Par ailleurs, l’oukase de 1813 n’avait jamais été réellement abrogé et continuait d’être appliqué. Les candidats au retour vers la France se voyaient ainsi toujours proposer l’option de rester en Russie. Laisser partir une main-d’œuvre qualifiée et bon marché n’était pas du goût de tous les gouverneurs régionaux. Par ailleurs, la petite noblesse avait vu dans les soldats français la chance d’avoir à moindres frais, et à l’imitation des grandes maisons, un précepteur de la langue de Molière pour leurs enfants. Après 1812, la mode s’était répandue d’avoir « son » Français à demeure et ce, même si ce dernier avait parfois des manières un peu rustres ou qu’il ne maniait pas très bien la langue de Molière [25]. Ces petits nobles firent ainsi tout ce qui était en leur pouvoir pour conserver ces gouverneurs à bon marché !

6 Début 1816, la diplomatie envers le Tsar était donc de rigueur. Par ailleurs, les aspirations du gouvernement français avaient changé. Se sentant trahi Louis XVIII n’était plus autant attaché au retour de ces soldats qui ne l’avaient pas soutenu lors des Cent-Jours, les difficultés financières aidant, plus aucune mission de recherche ne fut entreprise à destination de la Russie.

II) Faire connaître la fin de la guerre

7 Dès le début de leurs travaux, les commissaires se heurtèrent à la difficulté de faire connaître la fin de la guerre et la possibilité aux hommes de rentrer. Ils devaient par ailleurs tout faire pour que ces hommes ne se fixent pas dans les pays où ils avaient été détenus. De nombreux soldats s’étaient installés dans une nouvelle vie et certains ne voyaient pas l’utilité de rentrer, craignant avant tout une réintégration dans l’armée française. Maurin puis Martial firent publier et diffuser des proclamations en français, allemand et russe dans les différents journaux pour répandre la nouvelle et encourager les retours. Ces publications multilingues avaient le mérite d’être largement diffusées mais fallait-il encore savoir lire pour en prendre connaissance. De plus, il était aisé pour les autorités locales d’en bloquer la diffusion. Malgré ces limites connues des commissaires, des publications régulières eurent lieu en Russie au moins jusqu’en 1820.

8 Pour inciter les soldats à regagner leur patrie les commissaires promettaient que : « ce qui vous est dû sera promptement et intégralement acquitté. Les officiers conserveront leurs grades, honneurs et appointements. Des emplois sont réservés aux prisonniers de guerre. Ceux qu’une réduction indispensable prive momentanément de leur activité recevront la demi-solde. Enfin les braves hors d’état de supporter les fatigues de la guerre, obtiendront une pension de retraite proportionnée à leurs services ou à leurs blessures. » [26] Les proclamations insistaient sur l’aspect patriarcal de Louis XVIII qui aspirait à faire revenir à lui tous les fils de France. Mais il se posait un problème politique : comment les anciens soldats allaient-ils accueillir les changements survenus en France pendant leur absence ? À Paris, on espérait une adhésion pleine et entière au nouveau gouvernement, voire un soutien pour les avoir fait rentrer. Pour le moins on attendait de la gratitude et par extension, celle des familles d’avoir fait rentrer en France « des fils, des pères si vivement désirés [27] ». À chaque convoi, les commissaires interrogeaient les hommes et les informaient du changement de régime que certains, malgré les rumeurs, avaient du mal à croire. Cette rhétorique fonctionna assez bien sur les soldats faits prisonniers durant les campagnes de 1813 et 1814. Ils avaient connu la succession de défaites qui avaient accompagné la dernière phase de l’Empire, et la fin de la guerre était pour eux une libération. Leurs esprits étaient globalement favorables à la Monarchie, et le premier convoi partit ainsi de Berlin le 25 mai aux cris de « vive Louis XVIII ». À l’inverse, les soldats de 1812, qui avaient quitté la France baignés dans la gloire de l’Empire et de Napoléon, étaient animés d’un esprit plus frondeur. Le rapport du 17 septembre 1816 de Bruges notait que les « hommes composant les transports de prisonniers qui viennent de Russie sont d’un esprit inquiet et turbulent, mécontents de tout et sans subordination quelconque » [28] De même, le colonel Radulph analysant l’esprit des hommes qu’il avait vus à Saint-Pétersbourg ou en Pologne dit qu’ils « sont fort suspects […] presque tous ont des principes inconciliables avec la tranquillité de leur patrie, il y a néanmoins quelques exceptions à faire ; mais en général, il faut s’en défier surtout des jeunes gens » [29]. Sur ce point, une fois rentrés en France, la discipline promettait d’être sévère et « quiconque dans un moment de licence, laisserait échapper des clameurs injurieuses, et ce cri odieux qui rappelle l’ordre des choses si heureusement renversé, est criminel, et doit être soumis sur-le-champ à la sévérité de la police militaire ; il sera même livré à un conseil de guerre, si ces clameurs offensantes et ces propos avaient un caractère de provocation au trouble et à la révolte. » [30]

III) Un certain effort budgétaire

9 Sans attendre les commissaires français, les ordres avaient été envoyés par les différents états-majors alliés et les premières libérations eurent lieu dès le mois de mai 1814. Les généraux et les officiers qui pouvaient voyager à leurs propres frais se mirent immédiatement en route [31] de même que de nombreux soldats qui décidèrent de rentrer par leur propre moyen. Le général Vandamme détenu à cette date à Wiazma décida ainsi pour hâter son retour de se rendre à Riga. Pour lui et une cinquantaine d’officiers, il y affréta le vaisseau danois Coff Anna Dorothea et tous regagnèrent la France quelques semaines plus tard. [32] Ces retours rapides d’officiers contrastent avec ceux des premiers convois de soldats impécunieux. Remis en marche tout juste après être arrivés à destination et sans attendre les commissaires, rien ne fut fait pour secourir ces hommes qui avaient subi les campagnes de 1813 ou 1814. Lorsqu’en route vers leurs missions, les envoyés de Louis XVIII les croisèrent, ils furent effarés de leur dénuement et leur portèrent immédiatement secours en les habillant et en leur donnant de l’argent. Tant qu’ils étaient captifs, les soldats étaient à la charge du pays geôlier mais une fois libérés par la paix, les frais de retour étaient à la charge de la France. Sur place, la mission des commissaires français devait être courte, et après leur départ les gouvernements devaient s’engager à avancer les frais (soins hospitaliers, nourriture, habillement, solde etc.) que la France en retour devait rembourser. Cette prise en charge était officialisée par des conventions financières signées entre les commissaires et les autorités russes, prussiennes, saxonnes etc., ainsi qu’avec les États allemands que traversait la route vers la France. Ces conventions rapidement signées, les soldats connurent ainsi une nette amélioration de leurs conditions de voyage. Les conventions passées en 1814 furent régulièrement payées jusqu’en mars 1815. À cette date, la France avait déjà déboursé près de 886 840 francs. Les Cent-Jours avaient provoqué une suspension des versements mais non des frais liés au passage des hommes. Le gouvernement restauré de Louis XVIII se devait désormais d’acquitter une facture qui s’élevait à un peu plus de 2 millions de francs dont 1,35 million pour la seule Prusse [33]. Chaque demande fit l’objet d’âpres négociations dans le but de baisser les exigences de chacun. Le vicomte de Bruges put ainsi se louer à son retour à Paris d’avoir économisé près de 500 000 francs à la France, le solde de la créance ayant finalement été ramené à 1,52 million de francs [34]. Il avait par ailleurs négocié une nouvelle convention financière avec le comte de Lottum en charge du dossier à Berlin. Signée le 11 septembre 1815, la Prusse s’engageait à venir au secours aux ex-prisonniers français qui passeraient par son territoire jusqu’au 1er octobre 1817. Cette fois, pour éviter toute réclamation française, la Prusse exigea une avance de 1 000 écus (environ 3 900 francs de 1815) pour couvrir les dépenses à venir. Cette convention fut renouvelée au moins l’année suivante.

IV) Les conditions du retour

10 Une fois les détails matériels réglés, avec les commissaires, les Russes eurent une gestion rationnelle du flux des soldats quittant leurs territoires. Ils constituèrent ainsi des groupes de 250 à 300 soldats venant des camps de prisonniers qui étaient, pour la plupart, dans un rayon de 700 kilomètres autour ou à l’est de Moscou et de Saint-Pétersbourg [35]. Les colonnes étaient dirigées à petites marches (avec une station tous les quatre jours) vers Riga Memel ou Königsberg pour un retour par mer, à destination du Havre ou sur Bialystok pour un retour par le continent en traversant la Prusse puis l’Allemagne. Chaque groupe était commandé par un officier français, sous tutelle d’un officier civil russe qui se devait de protéger le convoi jusqu’à la frontière ou l’embarquement. Habillés et chaussés selon la saison, et ils étaient nourris par les autorités russes, et pour les bagages un chariot devait être fourni pour 12 hommes. Il était fréquent qu’officiers et soldats touchent également une petite solde. Pour une bonne gestion et preuve de l’application des conventions signées, ces avances et secours faisaient l’objet de justificatifs à remettre aux autorités françaises à l’arrivée à destination. Ainsi le hussard Brinquant détenu à Arkangelsk [36] fut doté à son départ d’un « habillement complet et six paires d’espadrilles faites avec des écorces d’arbres […] et vingt jours de vivres. ». Par la suite les distributions furent régulières pendant le voyage sur le territoire russe [37]. Cherron témoigne en revanche que cela dépendait des autorités locales : parti de Semonov, en juin 1814, les dotations furent régulières durant le chemin, mais a son départ de Bialystok en novembre 1814 et en l’absence du commissaire français sa colonne n’avait reçu que : « deux voitures pour nos malades. Nous portons nos effets. On donne une paire de souliers pour deux aux soldats. On oblige notre commandement à signer un bon de quarante-cinq voitures et d’une paire de souliers à chaque soldat, et nous partîmes ainsi abandonnés à nous-mêmes et ne recevant plus de solde. » [38] Il fallut par la suite attendre la Prusse et Berlin, par lesquelles passait la route du retour, pour obtenir des secours. Dès mai 1814, les autorités prussiennes avaient donné au commissaire français des instructions strictes [39]. Les convois devaient être constitués de 300 hommes maximum, et quitter la ville tous les deux jours pour éviter les problèmes d’intendance ainsi que ceux qui pourraient naître avec les populations lors du voyage. Les colonnes étaient passées en revue à leur arrivée à Berlin pour vérifier l’état sanitaire des hommes ainsi que leurs équipements. Chaque officier et chaque soldat se voyaient remettre une capote, un pantalon, une chemise, une paire de souliers ainsi que des rations pour plusieurs jours de marche, et pour 100 hommes une voiture était fournie. Avant le départ on réorganisait et complétait éventuellement la colonne avant de la remettre en marche vers la France. Par la suite sur le trajet chaque passage de frontière donnait lieu à une prise en charge par les autorités locales et à des distributions d’effets d’habillements, de vivres et de la solde. Le voyage par la route s’achevait à Landau, Strasbourg ou Metz. Il s’effectuait en moyenne en 6 à 7 mois de marche comme Brinquant en fit l’expérience. Parti en juin, il mit 7 mois pour arriver à Strasbourg en passant par Saint-Pétersbourg, Riga puis Berlin. Compte tenu des temps de trajet et pour éviter les situations inextricables avec les autorités militaires, la loi du 21 décembre 1814 allongea à 4 mois le délai de réintégration dans les cadres de l’armée [40]. Mais anticipant les retours sur un temps long, l’article 2 précisait que les tribunaux « pourront accorder tel nouveau délai qui leur paraîtra convenable en faveur de ceux desdits militaires et autres individus attachés aux armées, qui n’étant pas rentrés en France le 1er avril prochain, justifieront en avoir été empêchés par maladie ou pour tout autre motif légitime. » [41]

V) Arrivée en France

11 Dans la capitale alsacienne ou lorraine, on statuait sur ce que devaient devenir les militaires rentrés en France. Ainsi, sur les 4 245 soldats et officiers qui transitèrent par Metz en 1814, 575 furent définitivement réformés pour question de santé [42]. Les soldats encore en état de servir devaient regagner leurs foyers, où leur serait versée leur solde et où ils devaient attendre les ordres du ministère. Les officiers tombaient de facto sous le coup de la loi sur les demi-soldes du 12 mai 1814 et durent rejoindre également leur domicile. Le 26 mai 1814, une instruction ministérielle réaffirma le principe du retour au foyer pour les officiers, et ce, dans le « but d’éviter les inconvénients qui résultent de l’empressement avec lequel tous ces officiers se rendant à Paris pour y solliciter de l’emploi. » [43] Depuis mai, la capitale grouillait d’officiers nobles ou non qui, avec le retour des Bourbons, cherchaient pensions, promotions, nominations… Devant les réclamations, Dupont modifia finalement sa décision le 3 juin 1814, les officiers prisonniers de guerre pouvaient désormais être « envoyés à leurs corps ou dans leurs foyers à leur choix », les soldats en revanche devaient gagner leurs domiciles. [44] Beaucoup purent ainsi se remettre de leurs aventures, reprendre du service, et combattre à Waterloo en juin 1815.

12 Officiers et soldats qui étaient éligibles à la retraite (30 ans de service, les années de campagne ou captivité comptant double) étaient « autorisés à s’y rendre » [45]. L’état sanitaire des hommes venant de Russie était souvent précaire. Beaucoup portaient la marque des blessures reçues aux combats ou souffraient des suites douloureuses de gelures aux mains ou aux pieds [46]. Nombreux étaient également ceux qui souffraient de troubles psychiques liés aux combats ou à leur condition de détention. Cependant, malgré les nombreux inaptes, peu obtinrent une pension [47]. Les caisses de l’État étaient vides, et on appliqua strictement la réglementation qui avait été réformée le 27 août 1814 [48]. Les pensions ne s’obtenaient qu’au bout de 30 ou 50 ans de service (avec la même règle de double annuité que pour la retraite), ou après une blessure incapacitante (amputation, perte de la vue, etc.). Quant aux militaires incapables d’achever leurs 30 ans de service pour cause d’infirmité, il pouvait « être proposé[s] pour une solde de retraite ou pour une simple gratification », le Roi se réservant de fixer la quotité de cette gratification. Fort peu fut accordé aux rescapés de Russie ou d’autres fronts, et beaucoup apprirent à traiter avec l’administration pour tenter d’obtenir une compensation pour le temps passé sous les Aigles impériales [49].

13

14 Fin 1816, le rapatriement des soldats français fut entièrement dévolu aux missions diplomatiques françaises de Saint-Pétersbourg ou Berlin. L’état d’esprit du gouvernement français avait changé, et il n’était plus question d’organiser des retours massifs. Les individus qui rentraient devaient le faire de leur plein gré et se mettre en contact avec les représentants français. Ces derniers se chargeaient alors de porter secours aux migrants, organisaient le voyage et en adressaient le relevé et la facture au ministère de la Guerre à Paris. Les retours étaient réguliers, et chaque mois quelques hommes passaient par la capitale de la Prusse ou de la Russie. Ainsi de février à octobre 1819, ce sont 25 anciens soldats qui firent appel aux autorités françaises de Berlin pour rentrer en France [50]. Certaines années, les retours furent plus importants que d’autres. Après le coup d’état décembriste, la politique anti-française de Nicolas Ier poussa plus de 300 nciens soldats français à rentrer. Les candidats au retour continuèrent de se manifester également après 1830, date du durcissement de la politique russe anti-étrangère (plus particulièrement contre les Français) après la Révolution de Juillet à Paris [51]. Si le dernier retour enregistré comme tel dans les archives de la guerre date du 18 septembre 1839, en la personne d’Edme Boucquin [52], en revanche les demandes de secours se poursuivirent au moins jusqu’en 1847.

15 Durant toute la première moitié du XIXe siècle, le nombre des disparus en 1812 alimenta le phantasme de la présence de centaines de prisonniers français toujours détenus en Russie. Au sein du ministère, chaque retour de soldats un peu hâbleurs déclenchait courriers et demandes auprès du représentant français à Saint-Pétersbourg. Ainsi le 24 juin 1837, par la voie du ministère des Affaires étrangères, Prosper de Barante, ambassadeur de France en Russie, dut démentir une rumeur qui courait depuis quelques années à Paris concernant la détention de 2 000 prisonniers dans les environs de Tobolsk. Dans la même lettre un certain Letessier-Douaible, de Château-Gontier était éconduit : l’homme qu’il recherchait, un certain Adolphe Dupont, était rentré depuis 8 ans et vivait à Paris dans l’indigence [53]. Au travers de ces recherches transparaît la difficulté des familles à faire leur deuil. Si l’émotion que suscita la disparition d’un père, d’un frère ou d’un fils fut difficile à surmonter, leur absence engendra des situations juridiques familiales compliquées qui marquèrent profondément la société française du début du XIXe siècle.

Annexe 1. Instruction pour M. de Randulph

16 Nous reproduisons ci-dessous les instructions et le rapport de François Nicolas de Radulph conservés au Service historique de la Défense, G.R., 17 C 65.

17

18 Saint-Pétersbourg, 13 février 1816

19 M. de Radulph, ancien capitaine du génie au service de S. M. le Roi de France, se rendra à Paris par Riga et Bialystok, route que doivent parcourir les prisonniers de guerre renvoyés par la Russie en vertu de la convention du 20 novembre 1815.

20 Il ne négligera aucun moyen de recueillir à l’égard de ces prisonniers des renseignements auxquels le gouvernement français attache un haut intérêt.

21 M. de Radulph s’informera :

22À Berlin, il verra M. le comte de Vaudreuil, chargé d’affaires de France, et lui communiquera sur la marche des prisonniers qui doivent traverser la Prusse, les détails qui pourraient intéresser le service du Roi.

23 En arrivant à Paris, M. de Radulph consignera dans un rapport au ministère des Affaires étrangères tous les faits dont il se sera assuré durant son voyage.

24 Le comte de La Moussaye[54]

25 Chargé d’affaires de France en Russie

Annexe 2. Rapport de François Nicolas de Radulph adressé au duc de Richelieu, ministre secrétaire d’État au département des Affaires étrangères

26 Paris, 4 avril 1816

27 Au mois de février dernier, ayant annoncé à M. le comte de La Moussaye que je me disposais à retourner incessamment en France, il me proposa de faire un détour à partir de Riga, et de traverser la Pologne en passant par Kovno, Vilna, Grodno, Bialystok et Varsovie pour obtenir des renseignements certains sur les prisonniers de guerre français qui pouvaient encore se trouver dans ces gouvernements limitrophes de la Prusse et, notamment, sur ce qu’était devenue une colonne de 3 000 hommes, prisonniers de guerre en 1812, envoyés au fond de l’empire dès les premiers moments de leur captivité, en route depuis un an environ pour revenir en France, arrivés à Varsovie au commencement de l’année dernière (1815) et dont la marche avait été suspendue à l’époque du 23 mars de cette même année en raison des événements arrivés en France.

28 Je n’ai pas cru que le refus d’une commission, pénible à la vérité mais utile au service du Roi, me fût permis ; j’ai consenti à m’en charger et j’ai l’honneur de rendre compte au ministre du résultat de mon voyage.

29 Pour mettre quelque ordre dans ce compte, j’ai adopté la forme suivante qui m’a paru claire et simple. L’article sous la lettre (A) qui suit est la réponse à la question (A) faisant partie des instructions que m’a données M. de La Moussaye. Il en est de même pour tous les autres articles.

30

31 A – À mon arrivée à Riga, je me suis présenté chez le gouverneur de Livonie, M. Duhamel, ancienne connaissance de moi. Après lui avoir fait part de la commission dont j’étais chargé, je l’ai prié de m’aider à la bien remplir, à quoi il s’est prêté très obligeamment en faisant appeler devant moi le secrétaire du gouvernement et lui ordonnant d’aller sur-le-champ à sa chancellerie puiser dans les documents nécessaires les réponses précises aux questions contenues dans mes instructions. Le secrétaire me les ayant apportées rédigées en allemand, M. Duhamel a eu la complaisance de me les traduire en français ; il en est résulté la note suivante écrite sous sa dictée et dans son cabinet.

32 1° On attend à Riga, de Perm, 2 soldats, et de Viatka 15 officiers et 122 soldats.

33 De plus, à Riga se trouvent déjà 6 soldats prisonniers de guerre, dont 2 sont attachés à la chancellerie du gouverneur pour l’expédition des prisonniers.

34 2° L’un de ces deux reçoit 40 roubles par mois, l’autre 15 roubles plus 30 kopecks par jour pour viande et farine. Les 4 autres reçoivent 25 kopecks par jour pour vivres et 5 kopecks d’appointement. Généralement l’officier subalterne reçoit par jour 50 kopecks, le major 3 roubles et chacun de ces officiers reçoit une fois pour toutes 100 roubles pour habillement. Les prisonniers de guerre qui se trouvent à Riga ont tous été habillés pour cet hiver et ceux qu’on attend, s’ils ne le sont pas lors de leur arrivée, le seront aussi. L’habillement est conforme à la saison ; l’été un manteau, l’hiver une pelisse. Ceci pour les soldats seulement.

35 3° Ils prennent la route de Riga à Memel par Polangen [55]. Arrivés à Memel, le commandant prussien s’en charge. On les expédie par bandes de 25, 50, 100 et même 200 hommes, le commandement de chaque bande est toujours confié à un officier, le plus ancien comme de raison, s’il s’en trouve plusieurs ; cet officier, lorsqu’il est investi de ce commandement, reçoit en même temps de M. le gouverneur une feuille imprimée conforme à celle qui est ci-jointe et sur laquelle officiers et soldats apposent leurs signatures, pour reconnaître qu’ils ont reçu les articles contenus dans chaque colonne de cette feuille. Le gouverneur envoie un double de cette feuille, signé, à Saint-Pétersbourg. Chaque chef de bande est accompagné d’un employé civil russe pour protéger sa route jusqu’à la frontière. Le gouverneur s’est prêté jusqu’à présent à expédier par terre ou par mer, isolément, ceux des prisonniers, officiers ou soldats, qui ayant des moyens pécuniaires suffisants lui en ont fait la demande. Les soldats vont à pied. On leur fournit un chariot pour porter le bagage de 12 hommes. Les soldats blessés vont 2 à 2 sur un chariot. Les officiers subalternes (idem). Chaque officier supérieur est seul sur un chariot. Chaque chariot est attelé de 2 chevaux.

36 À mon arrivée à Bialystok, le gouverneur, M. de Schebin, mit d’abord de la réserve et même quelque hauteur dans son accueil. Mais il s’ouvrit davantage lorsque je lui eus montré la note ci-dessus de M. Duhamel. Il me dit qu’il n’attendait aucun nouveau prisonnier de guerre ; que l’année dernière, il lui était arrivé plusieurs colonnes qu’il avait fait parvenir jusqu’en Prusse ; que chaque fois qu’il avait dû en arriver de l’intérieur de l’empire jusqu’à Bialystok, il en avait été prévenu longtemps d’avance par des ordres venus de Pétersbourg ; que depuis plusieurs mois, n’entendant parler de rien, il doutait qu’il en restât encore en Russie, du moins une quantité notable ; qu’à la vérité il savait que nombre d’entre eux avait pris des engagements chez les seigneurs, etc.

37 Tout ceci m’a été confirmé par M. de Sempigny, lequel habite Bialystok depuis 15 ans ; il y possède quelques biens, jouit de la considération publique et parle polonais aussi facilement que le français ; il m’a assuré qu’il ne restait aucun prisonnier de guerre dans tout le gouvernement de Bialystok. Comme il habite cette ville depuis longtemps, qu’il a vu passer depuis 2 ans toutes les colonnes de prisonniers dont la marche a été dirigée de ce côté et qu’il a causé avec ceux qui les composaient et qui étaient rassemblés en différents points de l’empire, il a été à même de recueillir des renseignements certains de la part de tous ces malheureux, très aises de trouver à Bialystok un de leurs compatriotes qui n’a ouvert sa bourse et usé de son crédit auprès du gouverneur Schebin que pour adoucir leur position.

38

39 B et C – La réponse à ces questions se trouve dans l’article précédent. La solde des prisonniers, le mode de leur transport à la frontière, les feuilles de fournitures en vivres, argent, habillement, etc. qu’on leur a faites, pendant leur séjour en Russie et qu’on les oblige de signer avant leur départ, sont les mêmes à Bialystok qu’à Riga. Il paraît que le gouvernement russe a sagement adopté pour tous ces objets une marche uniforme.

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41 D – Avant mon départ de Pétersbourg, il est venu à différentes fois chez moi des prisonniers de guerre me demander des secours. Je doute qu’ils aient exprimé devant moi leurs véritables sentiments. On peut, sans injustice, avancer qu’ils sont fort suspects ; j’en ai rencontrés quelques-uns dans ma route, surtout à Varsovie, presque tous ont des principes inconciliables avec la tranquillité de leur patrie ; il y a néanmoins quelques exceptions à faire ; mais en général il faut s’en défier, surtout des jeunes gens.

42 J’observerai ici en passant que les habitants des bords du Rhin, depuis et même au-delà de Francfort, paraissent fort attachés à la France. Cela est surtout frappant chez les maîtres de poste sur la route de Mayence à Forbach, notre frontière actuelle. Tous, à un seul près, celui de Sarrebruck, regrettent amèrement de n’être plus français. Il est à noter que ce n’est pas précisément l’ex-empereur qu’ils regrettent mais bien de ne plus faire partie d’un grand État. Tous se plaignent de payer en contributions ou impôts sous le régime prussien dix fois plus que sous le précédent. Beaucoup s’expriment sur la personne du Roi avec le respect convenable et font des vœux pour qu’un jour à venir leur réunion à la France soit effectuée. La nécessité où j’étais à chaque relais de descendre pour changer de voiture me forçait à cause du froid d’entrer chez le maître de poste pour me chauffer, et j’ai eu l’agréable surprise pendant 80 lieues de chemin d’entendre les éloges de la Nation dans des bouches étrangères.

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44 E – Dans le nombre des gouvernements où, suivant l’état donné par la Russie, il se trouve encore des prisonniers de guerre, il semble qu’on ait omis à dessein de parler de ceux de Kazan, Simbirsk [56], Penza et Saratov. Or, il n’est point douteux qu’il y a encore dans ces gouvernements, principalement dans les deux derniers, plusieurs centaines au moins de prisonniers de guerre. Je le sais, par moi-même d’abord, qui me trouvais à Penza au mois d’août 1814, temps où ceux des prisonniers qui ont voulu retourner en France se sont mis en marche en plusieurs colonnes, toutes composées de prisonniers arrivés de gouvernements plus reculés, lesquels accablaient d’injures ceux d’entre eux qui voulaient rester en Russie et ces derniers étaient en grand nombre ; je le sais ensuite par l’un d’eux, ex-trompette dans l’artillerie volante, que j’ai pris à mon service à cette époque et qui m’a suivi jusqu’ici. Cet homme était du nombre des prisonniers envoyés à Saratov. Lui et plusieurs centaines de ses camarades, leurrés par les offres avantageuses et les promesses de fortune des gentilshommes russes, ont préféré rester en Russie à retourner en France où ils craignaient d’être forcés de servir ; mais, leurs camarades partis et se trouvant à la merci de ces messieurs, ils n’ont pas tardé à reconnaître combien ces promesses étaient illusoires et à se repentir amèrement de leur crédulité. Comme ils ont porté des plaintes de ce qu’on les avait si cruellement trompés, il paraît qu’il en est arrivé quelques-unes jusqu’aux oreilles du souverain, et que cela n’a pas peu contribué à faire rendre vers la fin de 1814 un oukaze qui les relevait du serment qu’ils avaient prêté à l’Empereur comme sujets russes et leur permettait de rentrer en France. Le prisonnier de guerre ex-trompette dont je viens de parler était dans ce cas ; je l’avais tiré depuis plusieurs mois des mains d’un des gentilshommes les plus qualifiés du pays qui lui avait fait de belles promesses, auxquelles il avait cédé, s’il voulait rester dans le pays et donner des leçons de français à ses deux fils. Il est à noter que cet homme, fort honnête garçon d’ailleurs, sait à peine lire et écrire et parle mal le français, et que le seigneur qualifié qui l’avait abusé par de belles promesses le parle très bien ; mais, quoi, c’était un gouverneur à bon marché.

45 Pour s’assurer de la vérité à cet égard et si le gouvernement y met une certaine importance, il faudrait envoyer sur les lieux mêmes un commissaire du Roi [57] dont la commission fût patente et qui commença sa tournée à partir de Pétersbourg par Kazan, puis la continua par Simbirsk, Penza, Saratov et revînt par Tambov. Tous ces gouvernements sont à une si grande distance de la capitale et des frontières européennes de l’Empire, que les gouverneurs de ces provinces (surtout de celles vers l’Asie) font à peu près chez eux ce qui leur plaît, sûrs de l’impunité par la facilité qu’ils ont d’en imposer au souverain. Il est donc impossible aux prisonniers restés, en quelque nombre qu’ils soient encore, de faire arriver leurs réclamations à Saint-Pétersbourg, si leurs gouverneurs respectifs y mettent le moindre obstacle ; eh ! quel intérêt peuvent avoir ces gouverneurs à étouffer les plaintes de ces malheureux et à les forcer de rester en Russie, le voici : le ministre n’ignore pas l’extrême pénurie d’ouvriers qui se fait sentir dans les provinces orientales de l’Empire, or tous ces Français prisonniers de guerre, ayant des talents ou sachant des métiers utiles, rares ou même inconnus dans ces contrées, il n’est pas étonnant que les gouverneurs de ces provinces mettent beaucoup d’intérêt à garder ces pauvres gens ; peu importe d’ailleurs que le droit des gens soit violé à leur égard, du moment qu’ils sont utiles aux intérêts ou même aux plaisirs de ces messieurs.

46 Je me permettrai d’indiquer ici (sauf un autre choix) deux personnes qui pourraient être chargées de cette commission avec d’autant plus d’avantage pour les intérêts du Roi, qu’elles se trouvent déjà sur les lieux et connaissent le pays.

47 L’une est M. le comte de Saint-Aubin, gentilhomme français, émigré, ancien aide de camp de M. le duc de Gramont, qui a fait partie de la suite du Roi dans ses voyages en Allemagne et a l’honneur d’être connu de la famille royale, principalement de M. le duc de Berry. M. de Saint-Aubin se trouve à Saint-Pétersbourg. Il serait d’autant plus propre à cette commission qu’il est homme d’esprit et de bonne mine, et a l’air très militaire ; il serait aussi d’autant plus porté à s’en bien acquitter, qu’elle le mettrait à même de revenir dans sa patrie, ce qu’il n’a pu faire jusqu’à présent faute de moyens pécuniaires. Il parle très bien anglais et allemand et très passablement le russe.

48 La seconde personne est M. Mayeur, fils d’un ancien valet de chambre de Mgr le comte d’Artois qui l’aimait assez pour lui avoir fait espérer un jour pour son fils (celui dont je parle) la place de secrétaire du colonel général des Suisses et Grisons. M. Mayeur est homme de beaucoup d’esprit, littérateur distingué, et connaît bien le pays. Il se trouve dans ce moment à Saratov, il parle également bien allemand et russe. Il a servi au commencement de la Révolution dans l’armée française et a fait quelques campagnes.

49 Quelque choix que l’on fasse d’ailleurs, j’ose avancer ici que la commission ne saurait être bien remplie si la personne qu’on en chargera n’est aussi munie de pouvoirs du gouvernement russe qui l’autorisent à faire, dans les gouvernements dont j’ai parlé plus haut, les recherches nécessaires et à accueillir toutes les plaintes et réclamations des prisonniers de guerre français qui peuvent encore s’y trouver, y sont retenus par force et désirent en sortir, sans que les gouverneurs de ces provinces puissent, ou du moins osent, y apporter d’obstacles. Sans cette précaution, le commissaire du Roi sera éconduit poliment au moyen de quelques dîners, et, s’il insiste avec une certaine fermeté pour remplir l’objet de sa mission, il sera exposé à quelque avanie, comme, par exemple, celle d’être conduit brusquement et violemment hors d’un gouvernement ; ce qu’un faux exposé, consigné dans un rapport envoyé sur-le-champ à Saint-Pétersbourg, y sera trouver très juste et motivera même l’envoi de quelque croix ou autre récompense au gouverneur qui se sera permis cette violence.

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51 F – Aussitôt mon arrivée à Bialystok, j’ai vu M. de Sempigny dont j’ai parlé plus haut. Il a sollicité et obtenu la place de professeur de littérature française au lycée impérial de Bialystok, afin d’y demeurer tranquille à l’abri des vexations auxquelles est exposé en Russie tout étranger qui n’est pas employé par le gouvernement. M. de Sempigny est un homme d’un certain âge, de l’extérieur le plus noble et même le plus vénérable ; il ne jouit pas d’une bonne santé ; il a ce qu’on appelle la maladie du pays ; aussi son projet est-il de retourner en France dans le courant de l’été, après avoir vendu ses propriétés, à moins qu’on ne le juge propre au service du Roi en Russie ; c’est une bonne tête ; le ministre en jugera par la note ci-jointe, relative aux prisonniers de guerre [58]. Un autre emploi, auquel il serait d’autant plus propre qu’il parle polonais aussi facilement que le français, serait celui de chargé d’affaires du Roi ou de consul de France à Varsovie. Je ne sais si le gouvernement à dessein d’envoyer quelqu’un avec un caractère public en Pologne ; mais je dirai ici en passant que M. le lieutenant général Kuruta [59], quartier-maître général de l’armée polonaise et l’homme de confiance du grand-duc [60], m’a exprimé son étonnement de ce que la France n’avait encore envoyé personne à Varsovie. Au ton grave qu’on a pris, je crois que cela n’a pas été dit sans dessein à moi, officier supérieur chargé de mission et envoyé en courrier au ministre des Affaires étrangères. Je ne doute point même, d’après quelques mots et sourires qui lui sont échappés, que le général Kuruta n’ait imaginé que ma commission relative à la recherche des prisonniers de guerre n’était qu’apparente et couvrait la réelle, qui était de voir comment vont les choses en Pologne, et si les Polonais sont aussi contents de leur nouvelle liberté qu’on le dit, etc. Comme ces messieurs sont tout mystère, ils en supposent aussi partout. Je raconte ce fait à M. le Duc tel qu’il s’est passé. C’est à lui de juger ce qui est convenable au service du Roi.

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53 G – Averti peu de jours avant mon départ de Pétersbourg par un témoin oculaire d’une scène très vive passée à table, entre un général en chef (vraisemblablement connu de M. le Duc) et son fils, premier aide de camp du grand-duc, que ce n’était pas à ce prince, et bien moins encore à ses entours, que je devais m’adresser pour avoir des renseignements solides sur les prisonniers de guerre français qui pouvaient encore se trouver en Pologne, j’étais assez embarrassé de mon début en arrivant à Varsovie, voulant éviter de faire trop ou trop peu de démarches. Pour connaître la vérité à cet égard, il me parut que je ne l’obtiendrais que de ceux intéressés à me la dire, de quelque Français prisonnier de guerre, si je pouvais en déterrer quelques-uns à Varsovie. Il y a dans ce pays beaucoup de Juifs qui se présentent aux auberges et offrent leurs services comme facteurs à chaque arrivant. J’en choisis deux et leur dis qu’ayant besoin d’un domestique fort et ancien militaire pour me suivre en France, attendu que le mien avait la moitié du pied gelé (ce qui était vrai), je les chargeais de me trouver en ville quelques prisonniers de guerre et leur promis un écu pour chaque Français de cette espèce qu’ils m’amèneraient, voulant choisir le meilleur, etc. Et mes gens de se mettre en campagne puis, d’après les conseils que m’avait donnés M. de Sempigny à Bialystok, j’allai successivement chez MM. Frankier et Sponville, banquiers, pour avoir des nouvelles de M. le marquis de Montpezat. M. de Sempigny avait connaissance du séjour qu’avait fait M. de Montpezat à Varsovie pour le même objet qui m’amenait ; mais il ignorait son adresse ainsi que M. le comte de La Moussaye qui doutait même qu’il y fût encore et ne se trompait pas. C’est ce que m’apprit M. Frankier à la première nouvelle que je lui en demandais ; mais il me donna l’adresse de sa femme, que j’allai voir, espérant que peut-être M. le marquis lui aurait laissé quelques renseignements par écrit sur les prisonniers de guerre et, plus particulièrement, sur la colonne de 3 000 hommes, etc. (voyez la 1re page de ce rapport).

54 Madame de Montpezat m’apprit que son mari, ayant obtenu en France un congé pour venir l’épouser, avait, pendant son séjour à Varsovie, écrit à différentes fois au ministre de la Guerre à Paris, pour obtenir des pouvoirs plus étendus relatifs aux prisonniers de guerre ; mais que, n’ayant point reçu de réponse et son congé étant sur le point d’expirer, il s’était vu forcé de tout abandonner pour retourner à Paris et l’avait quittée 15 jours après leur mariage ; que M. de Montpezat n’avait été remplacé par personne et bien moins encore par un commissaire spécial ; qu’au reste, elle n’avait aucune connaissance des 3 000 prisonniers, etc. etc.

55 J’avais déjà passé 24 heures à Varsovie sans apprendre rien de certain sur le principal objet de mon voyage, n’ayant d’ailleurs aucune nouvelle de mes deux Juifs. Ne pouvant compter que sur moi seul, je me décidai à aller chez le général en chef Zayonchek [61], lieutenant général pour S. M. l’empereur Alexandre, présumant que ses anciens et nombreux services dans l’armée française le porteraient à me bien accueillir, moi chargé d’une mission tendant à secourir ses ci-devant compagnons d’armes. Je ne m’étais point trompé. M. de Zayonchek me reçut dès que j’eus décliné mon nom et mon grade. Après m’avoir entendu, il me dit fort honnêtement qu’il avait beaucoup de regrets de ne pouvoir me rien dire de satisfaisant sur l’objet de mon voyage ; qu’il savait en effet que des prisonniers de guerre anciens (de 1812) étaient arrivés l’année dernière à Varsovie vers le 20 ou le 23 mars, mais que sans en savoir précisément le nombre, il pouvait m’assurer qu’il était beaucoup plus petit que je ne semblais le croire, qu’ils avaient été obligés, autant qu’il pouvait s’en rappeler, de rétrograder, qu’il ignorait ce qu’ils étaient devenus et que le seul avis ou conseil raisonnable qu’il pouvait me donner était de m’adresser au général Kuruta (le même dont j’ai parlé plus haut à M. le Duc), lequel comme quartier-maître général de l’armée polonaise pourrait, en les tirant de la chancellerie militaire, me donner tous les renseignements que je désirais sur les prisonniers de guerre français qui étaient arrivés isolément ou en colonne à Varsovie et avaient passé outre ou avaient rétrogradé.

56 M. Kuruta chez lequel je fus introduit après 2 courses inutiles me dit de son côté qu’il ne savait rien de positif à ce sujet dont il n’avait conservé aucune note chez lui, et qu’il n’y avait que le général Zayonchek qui pût me satisfaire, parce que tous les papiers du gouvernement avaient été portés dans sa chancellerie au moment que l’empereur l’avait nommé lieutenant général du royaume. Ayant répliqué à M. Kuruta que j’étais venu chez lui d’après le conseil de M. de Zayonchek, il parut un peu déconcerté et me dit que, dans ce cas, il ne me restait qu’une seule ressource, celle de m’adresser au général Levitzky [62], lequel avait tous les moyens de me donner les éclaircissements que je demandais, parce que étant commandant de la ville, c’était lui qui, au moment de leur arrivée, recevait les prisonniers de guerre, prenait note de leur nombre, de leur point de départ, de celui sur lequel ils se dirigeaient, etc. Puis, passant brusquement à la politique, il me parla de la situation de la France, de celle de l’Europe, etc. tenant toujours la parole et me laissant à peine le temps de placer un oui ou un non, du reste un ton très poli et même caressant (M. Kuruta est un Grec de l’archipel qui est venu faire fortune en Russie).

57 Forcé d’aller le lendemain chez M. le général Levitzky qui me parut prévenu de ma visite apparemment par le général Kuruta. Il me laissa à peine le temps de m’expliquer, et me dit qu’il était arrivé peu de prisonniers de guerre l’année dernière à Varsovie, à l’époque du 23 mars, qu’on avait suspendu leur marche intérieure, qu’ils avaient rétrogradé dans le pays à quelque distance de la ville, qu’un petit nombre vivait d’industrie dans Varsovie, et que depuis la retraite de 1812 il y avait à l’hôpital des officiers, un Français commissaire aux vivres, prisonnier de guerre et tombé malade à cette époque et qu’il allait lui donner l’ordre de se rendre chez moi. Il ajouta qu’étant militaire, je ne pouvais me dispenser de me présenter chez le grand-duc, qui aurait peut-être des commissions à me donner pour Paris. Ayant objecté mon costume de voyageur, le défaut d’uniforme, il n’écouta rien et me força d’y aller. Arrivé au palais, j’y trouvai 3 à 400 officiers polonais, grand bruit de voix, de sabres, d’éperons, et 30 à 40 malheureuses recrues rangées sur une seule ligne dans la grande salle, que Son Altesse Impériale passait en revue. Lui ayant été présenté par le commandant, je lui déclinai mon nom, mon grade, ma mission et lui fis respectueusement mes offres de services, il me remercia avec bonté, me souhaita un bon voyage, puis me tournant le dos, continua son inspection.

58 Je courus chez moi où je trouvais le commissaire Maugras qui m’attendait par ordre du commandant et dont j’espérais tirer quelques lumières. Je trouvais en effet un homme honnête et intéressant (le commandant Levitzky m’en avait parlé comme tel). Je commençais par lui dire d’écrire sur-le-champ à M. le comte de La Moussaye pour lui demander les moyens de retourner dans sa patrie qu’il désespérait d’atteindre par le mauvais état de sa bourse et de sa santé et de joindre à sa lettre un attestât en bonne forme du général Levitzky qui certifia sa bonne conduite et ses bons sentiments ; qu’il pouvait compter sur une prompte réponse de M. de La Moussaye lequel m’avait autorisé à porter quelques mots de consolation aux Français prisonniers de guerre que je pourrais rencontrer dans ma tournée et qui me paraîtraient mériter l’intérêt du gouvernement, puis je l’engageais à dîner avec moi, voulant qu’il répondît à loisir et avec détails aux questions que j’avais à lui faire sur ses compagnons de misère.

59 Il me dit en substance qu’étant à l’hôpital de Varsovie depuis 2 ans, il y avait vu passer en 1814 quelques colonnes de prisonniers se rendant en France ; que l’année dernière vers le 23 mars, il en était arrivé encore quelques-uns à la vérité, mais isolément et en si petit nombre que lui, désœuvré et avide de voir tous les arrivants de cette espèce et de causer avec eux, en avait eu à peine connaissance ; que pour la colonne de 3 000 hommes, il n’en avait jamais entendu parler. Pour ne pas couper le récit de visites qui précède, j’ai omis à dessein de dire que, dans les intervalles de l’une à l’autre, j’avais trouvé à différentes fois chez moi, lorsque j’y rentrais, 4 prisonniers de guerre que mes Juifs facteurs avaient déterrés dans la ville, mais avec beaucoup de difficultés, parce que ces 4 Français étaient des échappés du petit nombre de ceux arrivés l’année dernière vers le 23 mars ; au désespoir d’être obligés, en vertu des circonstances politiques, de retourner sur leurs pas, ils s’étaient échappés, abandonnant leurs conducteurs, étaient rentrés en ville, s’y étaient cachés et avaient fini par y trouver des conditions chez les habitants du pays, fort disposés, comme ne l’ignore point M. le Duc, à bien accueillir les prisonniers de guerre français. La police ne l’ignorait point, mais elle les tolérait parce qu’ils étaient en petit nombre et se conduisaient bien.

60 Le récit de ces quatre Français que j’ai entendus séparément est uniforme et s’accorde avec celui du commissaire Maugras. Ni les uns, ni les autres n’ont entendu parler de ces 3 000 prisonniers arrivés, dit-on, l’année dernière à Varsovie et forcés de rétrograder dans l’intérieur du pays. À la vérité, depuis le commencement de 1815 jusqu’au 23 mars environ, il est encore arrivé un petit reste de prisonniers de guerre qui se sont éparpillés dans le pays en tâchant de se gîter où ils pourraient. Ce nombre n’a pas été à 60 hommes en tout, et encore sont-ils arrivés en plusieurs petites bandes de 10, 15 et 20 hommes au plus. Les 4 prisonniers dont je viens de parler faisaient partie de ce petit nombre.

61 Il est à noter que MM. Frankier et Sponville, les banquiers dont j’ai parlé au commencement de cet article m’avaient déjà dit la même chose, particulièrement le dernier, Français émigré fixé depuis longtemps dans ce pays où il fait le commerce ; sa fortune l’ayant mis à même d’aider de sa bourse un grand nombre de prisonniers de guerre et aussi de faire des avances pour des malades et des blessés dans les hôpitaux, il a été remboursé de quelques-unes de ces avances, et sollicite depuis longtemps le remboursement de quelques autres sans pouvoir l’obtenir. C’est la raison qui m’a porté à ne pas lui refuser de mettre sous les yeux de M. le Duc la requête ci-jointe [63], avec d’autant plus de raison d’ailleurs qu’il sera aisé de vérifier dans les bureaux du ministère de la Guerre les faits qu’il y énonce.

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63 Conclusion : Comme pendant les 3 jours et demi que j’ai passés à Varsovie, je n’ai épargné aucune peine ni démarche pour m’assurer de la vérité et que les rapports sur ce que j’ai pu recueillir sont uniformes, j’en conclus que l’histoire de la colonne de 3 000 hommes, motif principal de ma mission, est controuvée. Mais cette fable repose selon moi sur un fond de vérité. On ne peut douter en effet qu’il ne reste dans les gouvernements orientaux de la Russie bon nombre de prisonniers de guerre ainsi que la légation française à Saint-Pétersbourg en a reçu plusieurs avis. On aura fait de ces prisonniers de guerre, restés au nombre de plusieurs centaines au moins, une colonne de 3 000 prisonniers arrivés à Varsovie l’année dernière, etc. celle enfin qui a principalement pour motif ma tournée en Pologne.

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65 Parti de Saint-Pétersbourg le 18 février, je ne suis arrivé à Paris que le 31 mars, ce qui fait en tout 6 semaines.

66 Un courrier ordinaire eut mis 3 semaines ou un mois au plus à faire le même voyage.

67 Les raisons de la longueur du mien sont :

68 1° que la nature de ma mission m’a obligé de faire plusieurs séjours comme suit :

692° qu’étant parti de Strasbourg mal rétabli d’une incommodité cruelle qui avait retardé mon départ d’une semaine, la même incommodité m’a repris en route, vu la rigueur de la saison, et qu’au bout de 3 jours le prisonnier de guerre qui m’accompagnait comme domestique et comme escorte a eu la moitié du pied gelé, ce qui a nécessité des pansements pénibles et fréquents tout le long de la route. Cet homme est arrivé ici avec moi et ne peut encore mettre de bottes.

70 3° les neiges que j’ai trouvées en Pologne, profondes au point de n’avoir pu faire une fois 2 milles ou 14 verstes qu’en 7 grandes heures, en sorte que je me suis vu obligé de coucher presque toutes les nuits dans les abominables cabarets de ce pays depuis Varsovie jusqu’à Posen, pendant 80 li(eues) de pays, j’ai trouvé les routes inondées et ai été quelquefois obligé à de grands détours ou de passer à cheval isolément, moi postillon et domestiques et de faire arriver la voiture à force de bras et de cordes ; depuis Posen jusqu’à Berlin, des chaussées de mauvais cailloux ou rompues par les eaux qui m’ont obligé à de fréquentes stations chez les maréchaux pour réparation du briska [64] que j’avais été obligé de changer à Varsovie contre mon traîneau de Pétersbourg.

71 4° Ce briska est arrivé en si mauvais état à Berlin que j’ai été forcé de l’y abandonner pour rien et de prendre, faute d’argent, les postes vagues pour arriver jusqu’à Paris et par conséquent de déplacer mon bagage tout autant de fois que j’ai changé de voiture. Or, comme il y a de Berlin à Francfort 33 postes et de Francfort à Paris par Metz 45, il suit que depuis Berlin jusqu’à Paris, j’ai changé de voiture et déplacé par conséquent mon équipage avec un homme malade, 78 fois de suite.

72

73 Telles sont les raisons qui m’ont retardé dans ma route, sans compter celle de la pénurie d’argent où j’étais, et la crainte continuelle d’en manquer malgré mon économie sévère.

Frais de mon voyage

Frais de mon voyage

74Si, de 252 ducats que j’ai dépensés, on retranche 217 ducats que j’ai reçus, on trouvera 35 ducats de reste, que j’ai avancés de ma poche.

75 J’en demande le remboursement à M. le Duc, et le prie de donner promptement des ordres à cet égard car je suis arrivé presque sans argent.

76 F. de Radulph

Notes de M. de Sempigny relatives aux prisonniers de guerre français en Russie

77 I – Il est indispensable qu’il y ait à Bialystok, comme route militaire, destinée au passage des prisonniers français revenant de Russie, un commissaire [65] de S. M. le Roi de France, muni de pouvoirs assez étendus, mais spécifiés, lequel commissaire connaisse les localités et les moyens de traiter les intérêts de Sa Majesté avec la plus sage économie, sans faire tort aux prisonniers français, qui n’ont déjà que trop souffert. Ces pouvoirs expliqueraient ce qu’il doit faire à leur égard :

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  1. Relativement à leur habillement
  2. Relativement aux secours pécuniaires dont ils pourraient avoir besoin
  3. Dans le cas où des malades, des estropiés, enfin des individus incapables de continuer leur route seraient obligés de séjourner à Bialystok, quelle indemnité il serait autorisé à donner à l’hôpital des sœurs de la Charité, dont la supérieure française s’est déjà distinguée par son zèle et son humanité envers ses malheureux compatriotes. L’espoir d’une décoration, telle que celle du Lys, paraîtrait flatter infiniment le médecin de cet hôpital qui, dédommagé en partie de cette manière, deviendrait moins exigeant pour les émoluments.
  4. Comme les distributions d’habillements, de traitements, de voitures même se font par les employés russes avec beaucoup d’inexactitude, d’infidélité même, et que les équipements qui leur sont fournis, soit dans le lieu de leur départ, soit à Bialystok, dont en partie des débris de magasin, des vêtements provenant des malades morts aux hôpitaux et que les neufs, qui leur sont délivrés pour compléter tant bien que mal leur équipement, sont faits avec une parcimonie et une promptitude qui les privent de toute solidité, le gouvernement français ne pourrait-il pas ordonner la confection d’un certain nombre de ces mêmes habillements, d’après le modèle et le prix déjà fixé par M. le maréchal de camp Martial, antérieurement envoyé à Bialystok à cet effet, comme commissaire de Sa Majesté, en observant qu’au lieu de souliers, il conviendrait de faire faire de petites bottes, qui mettraient les prisonniers plus à l’abri des intempéries de l’air et n’augmenteraient la dépense par équipement que de 6 florins polonais ou 3 f 12 s de France ?

79 L’équipement complet consisterait alors :

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  1. en une capote de gros drap
  2. en un pantalon du même drap
  3. en une chemise de toile grosse mais blanche
  4. en une paire de petites bottes.

81 Le tout devant coûter au gouvernement 60 florins polonais ou 36 francs argent de France.

82

83 II – Comme parmi les prisonniers français, il en est de fort éloignés, comme aussi de très rapprochés tels que ceux qui ont été laissés dans les hôpitaux sur la route de Smolensk à Bialystok, ainsi que ceux qui, ayant déjà passé les frontières pour retourner en France, ont été ramenés dans l’intérieur du pays, sans y pénétrer fort avant, il serait à propos que le gouvernement français prît des mesures promptes et efficaces, pour pourvoir aux besoins de ces malheureux, qui ne tarderont vraisemblablement à arriver à Bialystok, pour être dirigés ensuite sur Varsovie.

84 J. de Sempigny, ancien garde du corps du Roi de France, et actuellement professeur de littérature française au lycée impérial, à Bialystok.

Notes

  • [1]
    Moniteur du 5 avril 1814.
  • [2]
    Vladène Sirotkine, « Le sort des soldats et des officiers de la Grande Armée capturés en Russie après Borodino », [en Russe] http://www.museum.ru/museum/1812/Library/Borodino_conf/2000/Sirotkin.pdf. Il existe une version française (plus courte) de cet article : Vladène Sirotkine, « La campagne de Russie, le destin des soldats de Napoléon après la défaite », Revue de l’Institut Napoléon, n° 156, 1991-I, p. 57-65.
  • [3]
    Léonce Bernard, Les prisonniers de guerre du Premier Empire, Éditions Christian, Paris, 2000, p. 308.
  • [4]
    Moniteur du 24 avril 1814.
  • [5]
    Moniteur du 2 juin 1814.
  • [6]
    Le général Antoine Maurin (1771-1830) souvent orthographié de manière erronée Morain.
  • [7]
    Rapport du général Dupont au comte d’Artois, 26 avril 1814, S.H.D, G.R., 18 C 65.
  • [8]
    Extrait de la lettre de Talleyrand au ministre de la Guerre, 24 avril 1814, S.H.D, G.R., 18 C 65.
  • [9]
    Cette gestion un peu légère du dossier valut à Maurin sa mise en non activité le 1er janvier 1815.
  • [10]
    Selon Alexander Mikaberidze (Napoleon’s Lost Legions, The Grande Armée Prisoners of war in Russia) seulement 40 000 hommes seraient des rescapés de la campagne de Russie.
  • [11]
    Des femmes et des enfants composaient fréquemment les convois.
  • [12]
    L’article 10 prescrivait le renvoi des prisonniers de guerre et des otages enlevés ou donnés pendant les hostilités.
  • [13]
    Martin de Vignolle (1763-1824) fut notamment chef d’état-major d’Eugène de Beauharnais en Italie.
  • [14]
    Numa de Vignolle (1790-1812), officier d’infanterie.
  • [15]
    Vignolle écrivit une première fois début décembre 1815, puis renouvela ses demandes en janvier et février 1816, S.H.D., G.R., 18 C 65.
  • [16]
    S.H.D., G.R., 18 C 65.
  • [17]
    Henri Alphonse vicomte de Bruges (1764-1820). Dossier mission vicomte de Bruges, S.H.D., G.R., 18 C 65.
  • [18]
    Lettre de Clarke à de Bruges, 8 mars 1816, S.H.D., G.R., 18 C 65.
  • [19]
    Les soldats portés disparus posaient des problèmes insolubles à de nombreuses familles, un certificat de décès était indispensable aux épouses pour contracter une nouvelle union ou aux familles pour solder un héritage.
  • [20]
    Ordre de mission de de Bruges, décembre 1815, S.H.D., G.R., 18 C 65.
  • [21]
    Officier de la monarchie émigré en Russie (1791-1800). Il rentra en France (1800) puis retourna servir en Russie (1804-1814). Dossier de légion d’honneur, A.N., LH/2257/20 http://www.culture.gouv.fr/LH/LH185/PG/FRDAFAN83_OL2257020V004.htm
  • [22]
    Dossier mission Radulph, .S.H.D., G.R., 18 C 65.
  • [23]
    Rapport du lieutenant-colonel Radulph, avril 1816, S.H.D., G.R., 18 C 65. L’intégralité de ce rapport est publiée en annexe de cette étude.
  • [24]
    Vladéne Sirotkine, op. cit., dénombre près de 60 000 hommes ayant prêté serment après 1813. Certains firent souche et servir dans les unités de cosaques (Paul-Lvovitch Youdine, « Épilogue de la campagne de Russie (1812). Les descendants des prisonniers français dans le gouvernement d’Orenbourg », in Bulletin de la société dunoise, t. 9, 1897, p. 33-36.
  • [25]
    Alexander Mikaberidze, op. cit. ; Vladène Sirotkine, op. cit.
  • [26]
    Proclamation du général Martial, Bialystock, 3 novembre 1814, S.H.D., G.R., 18 C 65.
  • [27]
    Ordre du jour du 4 juillet 1814, Moniteur du 5 juillet 1814.
  • [28]
    Rapport du vicomte de Bruges à Clarke, 17 septembre 1816, S.H.D., G.R., 18 C 65.
  • [29]
    Rapport du lieutenant-colonel Radulph, avril 1816, S.H.D., G.R., 18 C 65.
  • [30]
    Ordre du jour du 4 juillet 1814, Moniteur universel, 5 juillet 1814.
  • [31]
    À titre d’exemple, le général Jacquinot fit rentrer depuis la Hongrie 1 609 officiers alors que le conseil aulique du royaume en avait décompté 2 537 : il déclara dans son rapport : « la différence en moins en officiers provient de ce que tous ceux qui ont eu les moyens de partir à leurs frais, n’ont pas attendu le départ des colonnes et ont pris l’avance. » Ce sont donc près de 830 officiers qui rentrèrent par leurs propres moyens. (Rapport de Jacquinot au ministre de la Guerre, 9 juillet 1814, S.H.D., G.R., 18 C 65).
  • [32]
    Association des Amis du Musée des canonniers de Lille, Le général Vandamme, sa vie, ses campagnes, sa correspondance, Bibliothèque municipale de Lille, 18 janvier-15 mars 1980, p. 23.
  • [33]
    Les autres gouvernements étaient : la Saxe, le Hanovre ainsi que les principautés de Weimar, Reuss, Dessau, Bernbourg, Gotha et Althenbourg, Darmstadt, Tuethen.
  • [34]
    La rectification des demandes erronées de la Saxe explique en grande partie cette baisse (rapport du vicomte de Bruges à Clarke, 17 septembre 1816, S.H.D., G.R., 18 C 65).
  • [35]
    Alexander Mikaberidze, op. cit. ; Vladéne Sirotkine (op. cit.). La Sibérie ne fut qu’une destination d’éloignement des soldats les moins coopératifs et peu y furent envoyés.
  • [36]
    Arkhangelsk, embouchure de Dvina à l’est de Saint-Pétersbourg.
  • [37]
    Jacques Jourquin, « Faits historiques et remarquables pendant la durée du service de Brinquant François », Revue de l’institut Napoléon, 1997-II, n° 175, éditions SPM, p. 60 et suivantes.
  • [38]
    Alexandre de Cheron, Mémoires inédits sur la campagne de Russie, présentés par Alexandre Vaucorbeil, Éditions Historiques Teissèdre, Paris, 2001, p. 47.
  • [39]
    Dossier mission d’Hénin, S.H.D., G.R., 18 C 65.
  • [40]
    L’article 2 de la loi du 6 brumaire an 5 ne prescrivait qu’un délai de 1 mois.
  • [41]
    L-J-G de Chénier, Guide des tribunaux militaires, ou législation criminelle de l’armée, Paris, 1838, p. 800-803.
  • [42]
    SHD, GR, 18 C 34. Le dépôt de prisonniers de Metz fit l’objet d’une enquête du ministère de la Guerre suite à une dénonciation pour fraude. Les accusations se trouvèrent infondées.
  • [43]
    Lettre du 26 mai du chef de la 5e division (prisonniers) à Denniée, S.H.D., G.R., 18 C 65.
  • [44]
    Lettre de Dupont aux généraux commandants des divisions militaires, 3 juin 1814, S.H.D., G.R., 18 C 65.
  • [45]
    Ordre du jour du 4 juillet 1814, Moniteur du 5 juillet 1814.
  • [46]
    Sur l’expérience douloureuse de la campagne de Russie voir notamment Michel Roucaud et François Houdecek, Du Niémen à la Bérézina, S.H.D., Vincennes, 2012 ; Marie-Pierre Rey, L’effroyable tragédie, Flammarion, 2012 et Jacques-Olivier Boudon, Napoléon et la campagne de Russie, Armand Colin, 2012.
  • [47]
    Voir Isser Woloch, The French veteran from the Revolution to the Restoration, The University of North Carolina Press, Chapel Hill, 1979, p. 295 et suivantes.
  • [48]
    Bulletin des lois, 1814, t. 2, n° 268, p. 121.
  • [49]
    Voir Nathalie Petiteau, Lendemains d’Empire, Bibliothèque de l’Histoire, Paris, 2003.
  • [50]
    Charles Coury, « Le rapatriement des prisonniers français de la Campagne de Russie », in Histoire de la Médecine, 12e années, n° 6, octobre 1962, p. 23 et suivantes.
  • [51]
    Vladène Sirotkine, op. cit.
  • [52]
    Le cas Boucquin fit « jurisprudence ». Ses services dans l’armée furent arrêtés sur décision ministérielle au 31 décembre 1816 et servit de base de calcul pour tous les autres demandeurs après lui (S.H.D., G.R., 18 C 65).
  • [53]
    Lettre du ministère des Affaires étrangères au ministre de la Guerre, S.H.D., G.R., 18 C 65.
  • [54]
    Louis Toussaint de La Moussaye (1779-1854) chargé d’affaires de France à Saint-Pétersbourg (1815-1816).
  • [55]
    Aujourd’hui Polanga, en Lituanie, au bord de la Baltique.
  • [56]
    Depuis 1924 : Oulianovsk.
  • [57]
    Suggestion de M. de Sempigny, reprise dans sa note (voir le texte de cette note plus loin ).
  • [58]
    La note figure à la suite du rapport de Radulph.
  • [59]
    Dmitry Dmitryevitch Kuruta (1769-1833), général russe d’origine grecque, chef d’état-major du grand-duc Constantin à Varsovie à partir de 1815.
  • [60]
    Le grand-duc Constantin (1779-1831), frère d’Alexandre Ier, nommé commandant de l’armée de Pologne en 1815, il assume la réalité du pouvoir dans le royaume.
  • [61]
    Joseph Zayonchek (1762-1826) général polonais au service de la France depuis 1796, nommé vice-roi de Pologne en 1815 titre dont il n’assume que l’aspect honorifique, le pouvoir réel étant dans les mains du grand-duc Constantin.
  • [62]
    Mikhail Ivanovitch Levitsky (1761), général russe commandant de Varsovie à partir de janvier 1814.
  • [63]
    En annexe du rapport.
  • [64]
    Le briska est une calèche légère, d’origine autrichienne, à la caisse en osier, qui servait de véhicule de voyage.
  • [65]
    Cette proposition correspond à ce que préconise Radulph au § E de son rapport.
Français

1814 marqua la fin de la guerre pour des millions de citoyens et de soldats européens. Comme il était d’usage depuis le XVIIIe siècle sitôt les prémices de la cessation des hostilités, les prisonniers de guerre furent libérés et purent regagner leur patrie. Des commissaires du gouvernement de Louis XVIII furent alors désignés et envoyés pour organiser le retour vers la France de dizaines de milliers de soldats français disséminés sur le Continent. De par les immenses pertes éprouvées par la Grande Armée en Russie en 1812 ou les captures lors des campagnes suivantes, l’empire d’Alexandre Ier apparaît comme un cas à part dans cette migration militaire. La dispersion des hommes sur un immense territoire, et la politique d’Alexandre Ier à l’égard des prisonniers français furent autant de problèmes auxquels fut confronté le gouvernement royal dans la restitution des hommes. Pour les militaires détenus sur le sol russe s’achevaient de longs mois de captivité. La longueur du trajet retour fut souvent une nouvelle épreuve pour des soldats qui retournaient vers leur patrie. Les Cent-Jours interrompirent ce mouvement de retour qui reprit fin 1815. Les vues de Louis XVIII avaient alors changées et les impératifs diplomatiques mirent un terme aux missions menées par le ministère de la Guerre.

François Houdecek
François Houdecek est responsable de l’Édition de la Correspondance de Napoléon à la Fondation Napoléon. Il est l’auteur de plusieurs articles pour Napoleonica. La Revue.
Mis en ligne sur Cairn.info le 27/08/2015
https://doi.org/10.3917/napo.153.0045
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