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Nouvelle revue de psychosociologie

2006/2 (no 2)

  • Pages : 226
  • ISBN : 9782749206479
  • DOI : 10.3917/nrp.002.0119
  • Éditeur : ERES

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Cet article est écrit en référence à la conférence sur les rapports adolescents-institutions, tenue en décembre 2005 dans le cadre du cycle annuel organisé par le cirfip, et consacrée cette année aux modalités et à la complexité de l’intervention psychosociologique aujourd’hui. Le texte écrit par Joëlle Bordet a été publié par la Ligue des droits de l’homme, dans sa revue Hommes et libertés[1][1] Article paru dans la revue de la Ligue des droits de.... Cet article a constitué le support de son intervention lors de ce moment de conférence et de débat. Les contributions écrites par Bernard Champagne et Jean Dubost commentent et enrichissent les analyses initiales. L’ensemble de ces textes vise à produire des réflexions et des propositions face à des événements difficiles, dont les traces sont encore très présentes au quotidien... Avec quelques mois de recul, notre réflexion aurait pu être un peu différente ; cependant les traits forts de l’analyse produite « à chaud » continuent à être pertinents. Ces propos ouvrent au débat et à la réflexion.

Significations et enjeux de la révolte de novembre 2005 des jeunes des quartiers défavorisés Joëlle Bordet

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Après le coup de ces événements, de ces actes de violences, il est important de mener un travail de réflexion collectif et de ne pas laisser se réinstaller un silence et un isolement à propos de ces jeunes et de ces quartiers où vivent des personnes dans des processus de précarisation depuis de nombreuses années, jusqu’à ce qu’une prochaine flambée de violences vienne réactiver les peurs, et les paroles de rejet et de stigmate de ces jeunes et de leurs façons d’agir. Ce texte a donc comme but de contribuer au débat collectif, de proposer des réflexions qui permettent d’ouvrir à l’échange, à l’élaboration, en lien et en distance de ces événements difficiles pour tous.

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Il est maintenant possible, avec le recul, de qualifier encore plus précisément ces événements. Il s’agit d’actes de violence spontanés, qui n’ont pas été anticipés par des organisateurs et qui se sont diffusés à un nombre de villes et de quartiers important en France. Plus de deux cents villes ont été concernées. Pour autant, l’ampleur de ces violences, de ces dégâts, a été très différente selon les quartiers, même si, la plupart du temps, elles ont pris les mêmes formes : incendies de véhicules, incendies et destructions de bâtiments publics, parfois affrontements avec les policiers. Cette dernière forme de violence n’a pas été dominante. Il est à noter que les personnes décédées dans ces circonstances sont les jeunes qui, aux prises avec la police, ont pris peur et se sont réfugiés dans le transformateur électrique. Ces précisions ne visent pas à éluder l’ampleur de ces violences mais à les qualifier. C’est utile pour ne pas alimenter les fantasmes et les rumeurs sur ces événements. En effet, il est important de souligner que ni les réseaux de dealers et de trafics, ni les groupements internes aux quartiers se référant à l’islam n’ont été les organisateurs de ces violences.

Un type de violence ritualisé depuis les années 1990

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Ce type de violence, mis en œuvre par les jeunes, n’est pas nouveau : depuis les années 1990, elles se développent et se ritualisent. Face aux violences policières, aux provocations, parfois par ritualisation collective à des moments précis, comme la soirée du 31 décembre, des explosions de violences ont lieu… L’incendie, les groupements rapides de jeunes et l’affrontement avec les policiers, parfois, en sont les caractéristiques. Ces violences contribuent à créer un climat d’inquiétude et de peur dans les quartiers. Elles sont souvent là de façon latente, car, de fait, les liens sociaux et les modes d’existence et d’affirmation des jeunes les plus fragilisés sont très difficiles au sein de ces quartiers, où le chômage et les difficultés d’envisager l’avenir sévissent depuis plusieurs générations. Lors d’une étude menée en 1996, à Montreuil, à propos du thème « Qu’est-ce qui fait peur, qu’est-ce qui rassure dans le quartier ? » pour préparer les Assises de la prévention de la délinquance, nous avions montré comment les insécurités vécues au quotidien tenaient à la fois à la chronicité des modes de vie du quartier et des événements quotidiens et à une inquiétude massive par rapport à l’avenir. Comment faire face au risque du chômage, de la précarisation, d’être enfermé dans la survie quotidienne des quartiers ? Nous ne pouvons pas comprendre les significations de ces violences sans les resituer dans leur contexte et dans l’évolution historique de ces sites.

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Depuis de nombreuses années, pour faire face à ces fragilités, pour réassurer l’ensemble de la population, de nombreuses démarches ont été mises en place par les collectivités territoriales, par les institutions éducatives et par la police elle-même, par la mise en œuvre d’une police de proximité. La création de collectifs et de médiateurs, les « correspondants de nuits », en est un exemple. De nombreuses situations de violence ont été interrompues grâce à l’intervention de l’ensemble de ces maillages, à la fois de professionnels et souvent d’acteurs associatifs. Tout ce travail quotidien et ces inventions collectives ont trop été passés sous silence lors de ces événements. Pourtant, dans de nombreuses villes, la mobilisation de ces acteurs et ce travail en amont ont permis une intervention immédiate et la création des médiations parfois directes entre les jeunes et les policiers. Je pense à cette soirée à Bagnolet, où nous fêtions la fin du ramadan sous un chapiteau, au son de la musique berbère, avec trois cents habitants, et où au même moment les professionnels éducatifs, des élus et les cadres de la ville se rendaient dans les quartiers pour dialoguer, pour calmer le jeu… Toutes les personnes présentes exprimaient leur inquiétude, c’était douloureux pour tous d’imaginer l’école ou le centre commercial en train de brûler… Pourtant la dignité était grande, pour beaucoup les images de la guerre d’Algérie, le racisme n’étaient pas loin. En effet, dans ces moments, beaucoup d’images et de fantasmes s’amalgament. Il est bien difficile d’identifier les significations de ces actes, surtout lorsqu’ils sont sans parole, sans revendication énoncée.

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Ce travail de l’ensemble des acteurs publics, des adultes eux-mêmes contribue au quotidien à lutter contre les risques de violence, qui sont là de façon latente. Un des enjeux actuels est de le renforcer, mais, pris en tenaille entre les violences des réponses sécuritaires et les violences latentes des quartiers, c’est un enjeu de plus en plus difficile à tenir. Pourtant, ces efforts collectifs et ces inventions permettent de limiter la spirale de violence, dont, pour le moment, nous ne voyons pas la limite. Lors de ces événements et des réponses qui y ont été apportées, nous avons perdu de la crédibilité, car la violence, relayée par la scène médiatique, a fait reculer ces capacités collectives d’intervention. C’est pourquoi, au-delà des analyses générales qui doivent être menées, je pense nécessaire d’énoncer et de soutenir le travail mené au quotidien pour transformer les spirales de violence et créer des conditions favorables à la vie de ces quartiers.

Un contexte de fragilisation sociale et de provocations policières favorables au développement de ces violences

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Dans le contexte social actuel, caractérisé par la précarité sociale, un renoncement au progrès, des difficultés à envisager l’avenir, ces violences sont latentes et constituent un enjeu de l’action quotidienne des élus et des responsables locaux. Pourtant, elles restent diffuses et souvent s’arrêtent momentanément rapidement. L’intervention de la police, le travail de médiation, celui des adultes, en particulier des familles, y contribuent de façon majeure. Le relais par les médias de ces événements tend, par contre, à les faire exister en eux-mêmes, en dehors de leur contexte, et à les faire perdurer dans l’imaginaire de tous : les acteurs de ces violences, les habitants qui en sont témoins, et les personnes qui ne se rendent jamais dans ces quartiers mais qui construisent des représentations de dangers.

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Depuis de nombreuses années, les jeunes garçons, en particulier, développent des modes de socialisation profondément influencés par cette existence virtuelle. Face à la stigmatisation et aux images qui leur sont renvoyées, ils les intériorisent et les mettent en acte. Lors d’un travail collectif avec des jeunes, un jeune nommé « Français d’origine africaine » me dit : « Madame, vous êtes toute seule dans la rue, le soir, je marche derrière vous… Vous avez de plus en plus peur… Comme vous avez trop peur, je prends la première rue à droite et je disparais… » Je lui dis alors : « Qu’est-ce que cela fait de faire peur à l’autre ? » Il me répond : « C’est pas drôle, madame, mais c’est bien quand même. » Pendant plus d’une heure, nous avons parlé avec le groupe de ces processus. Aujourd’hui, de nombreux jeunes se construisent en référence aux stéréotypes et les mettent en acte. C’est un processus de défense étudié depuis de nombreuses années par Irving Goffman et d’autres sociologues. Pour comprendre ce qui conduit ces jeunes à des passages à l’acte aussi violents, aussi autodestructeurs pour eux-mêmes et pour les autres, il nous faut analyser ces processus de défense développés face aux difficultés d’envisager l’avenir, à l’indignité et à l’humiliation.

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L’ampleur des violences et leur rapidité de dissémination s’expliquent en partie par ces processus. Depuis quelques mois, les provocations des policiers et du ministre de l’Intérieur se sont multipliées. Désigner ces jeunes comme de la « racaille », dire qu’ils représentent la « gangrène », qu’il faut nettoyer « au Karcher ces cités » constitue indirectement une autorisation aux policiers à employer la force, voire à tenir des propos équivalents. Le ministre ne joue plus alors son rôle référent d’autorité mais devient un des protagonistes de ce rapport duel jeunes-policiers. Des travaux de sociologues ont déjà analysé ce rapport duel et la culture viriliste qu’il développe. De nombreux jeunes garçons de ces quartiers construisent leur identité dans ce rapport duel. Prendre position de cette façon constitue un choix politique important. Ces propos du ministre et le mode d’intervention des policiers dans la confrontation directe développée depuis plusieurs mois ont créé un climat très tendu. La plupart des responsables locaux étaient extrêmement inquiets face à ces tensions ; dans certaines instances comme les clspd[2][2] Comités locaux sécurité prévention de la délinquan..., les modes d’intervention de la police ont été discutés avec les élus locaux. La mort de deux jeunes dans une course-poursuite avec les policiers a été le détonateur de ces violences.

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La dissémination de ces violences, largement relayée par les médias, en particulier la télévision, a atteint particulièrement les villes moyennes. Nos travaux dans des villes comme celles-ci ont mis au jour les grandes difficultés vécues par les jeunes : les possibilités d’ouverture des quartiers par l’emploi, mais aussi par la vie urbaine, sont beaucoup plus limitées que dans les grandes métropoles urbaines comme la région parisienne ou la région lyonnaise. De nombreux jeunes de ces villes, quelle que soit leur origine, vivent un sentiment fort d’exclusion de la scène publique. De nombreux jeunes originaires de régions françaises expriment qu’ils n’existent pas sur le plan des médias, qu’ils n’ont jamais la parole et qu’ils n’ont pas accès à l’offre urbaine ni parfois à la mobilité. Lors d’une rencontre avec des élèves d’un lycée agricole dans l’Aube, j’ai été très interpellée par leur expression et par le racisme latent envers ces jeunes issus de l’immigration, qui eux envahissent la scène publique… Il y a urgence à étudier et à prendre en compte les ruptures internes à la jeunesse, symptômes de celle de l’ensemble de la société. Les tensions sociales, parfois racistes, sont très grandes dans ces villes. L’agir violent de ces jeunes lors de ces journées les ont exprimées. Faire partie de ce mouvement national a constitué alors pour certains un enjeu, une possibilité d’être présents dans les médias en France et ailleurs dans le monde.

L’expression d’une révolte de jeunes scolarisés

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La plupart des jeunes interpellés n’avaient pas de casier judiciaire… Pour de nombreux jeunes, leur action au sein de ces violences les conduit aujourd’hui à être dans les lieux d’enfermement : la prison pour les plus âgés, les centres éducatifs fermés ou d’autres institutions fermées pour les plus jeunes. C’est un choix politique. Dans le pays qui a créé l’ordonnance de 1945, au sortir de la guerre, affirmant le primat de l’éducatif sur l’enfermement, il existait d’autres alternatives… Depuis de nombreuses années, les éducateurs de justice, la justice des mineurs ont inventé d’autres modes de travail avec les jeunes délinquants. Pourquoi ne pas avoir mis en œuvre d’autres approches, alternatives à l’enfermement ? Pourquoi traiter en temps direct, sans prendre le temps d’un travail en profondeur, ces auteurs de violence ? Ce sont des choix qui visent d’abord à faire preuve d’autorité pour ceux qui ont peur de ces violences, mais qui ne prennent pas en compte les processus à l’œuvre pour les jeunes eux-mêmes et pour leur famille. Signifier par la loi l’interdiction de ces violences est nécessaire pour la société et pour les jeunes eux-mêmes… mais d’autres choix de réponse pouvaient être faits. Demain, le retour de ces jeunes dans la vie sociale va être très difficile… comment l’accompagner ? Comment accompagner les familles pour qu’elles ne soient pas seules face à de tels enjeux ? Un travail collectif associant les professionnels, les responsables associatifs, les parents et les jeunes eux-mêmes pourrait être mis en place.

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Ces actes de violences ne sont donc pas le fait des jeunes les plus exclus, survivant au quotidien, entre le travail précaire, les réseaux de trafics et la revente de hachisch. Ils peuvent tout à fait en avoir été partie prenante, car il n’existe pas de division étanche entre les jeunes. Cependant ces violences spontanées n’ont pas été développées au sein de ces réseaux. Les débats dans les quartiers avec les jeunes et avec les adultes mettent au jour une grande inquiétude relative à l’avenir social des jeunes ; pour tous, l’implication dans la scolarité les rapports avec l’institution scolaire sont difficiles et complexes. C’est un grand effort que de soutenir cet enjeu de l’accès aux savoirs. Depuis de nombreuses années, les familles issues de l’immigration tentent de soutenir cet effort, et pour beaucoup d’entre elles, l’accès de leurs enfants à une condition sociale supérieure à la leur a constitué une grande satisfaction. Aujourd’hui, il existe une inquiétude majeure : l’implication scolaire va-t-elle permettre aux enfants une évolution sociale positive et leur accès à des statuts sociaux reconnus dans cette société ? Les travaux menés à ce propos mettent au jour deux verrous : le premier concerne les conditions de sortie de la scolarité, pour ceux qui arrêtent leurs études à la sortie du collège. Trop de jeunes quittent leur scolarité volontairement ou par rejet de l’école, sans diplôme, sans perspective. Les travaux menés par l’insertion sociale et professionnelle sont de grande ampleur mais dans certains sites, face à l’intensification des difficultés, les professionnels ne font plus face aux demandes. Certains jeunes renoncent à cette insertion et s’installent dans une survie immédiate chronique. Soutenir toutes les possibilités d’accès à des statuts sociaux et à une protection sociale constitue un enjeu important.

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Le deuxième verrou est celui de l’université. Aujourd’hui de nombreux jeunes entrent à l’université dans les premiers cycles. Beaucoup d’entre eux, face à l’anonymat et aux difficultés d’envisager à court terme une issue professionnelle renoncent aux études. D’autres, au prix d’un grand travail – en effet la plupart d’entre eux exercent des emplois temporaires pour vivre pendant ces années – réussissent des diplômes de troisième cycle. À la sortie, lorsqu’ils recherchent du travail, ils sont alors confrontés à la discrimination, au regard de leurs origines, de leur lieu d’habitat ou de leur capital social et culturel. La lutte contre les discriminations pour accéder à l’emploi constitue un enjeu essentiel pour l’inscription de ces jeunes dans les études supérieures, en particulier à l’université et pas prioritairement dans les écoles d’excellence… Les violences exercées par ces jeunes scolarisés sont l’expression en partie de ces processus de rejet et de discrimination dans le champ de l’institution scolaire et de l’emploi.

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Les débats menés, dans de nombreuses villes, avec les jeunes et les adultes ont montré cette inquiétude et le sentiment d’être dépassé par des situations sans pouvoir exercer d’influence à ce propos. Les sentiments d’impuissance, à la limite de la révolte, étaient très présents ; les responsables publics, les élus eux-mêmes étaient mis en difficulté pour construire des perspectives à court terme ensemble. Au-delà des réponses immédiates, tracer des perspectives pour l’avenir constitue un enjeu essentiel pour transformer ce sentiment d’impuissance et d’absence d’avenir.

Reconnaître ces violences comme l’expression d’une révolte pour construire le passage à une posture politique

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Le terme « violence urbaine » est apparu vers 1996 dans le discours des médias. Il a été coconstruit par la parole des politiques, des chercheurs et des journalistes [3][3] « Vers un nouvel ordre social ? », D.I.V., 1996.. Ce terme, aujourd’hui, naturalise ces événements en les réduisant aux faits et souvent contribue à éviter de leur conférer un sens et une subjectivité. L’usage de ce terme s’inscrit dans le champ du discours du stigmate. Pour transformer cette approche, sans nier la gravité et l’importance de ces faits de violence, je propose, comme d’autres personnes, d’utiliser le mot « révolte ». Il y a là une intention, celle de redonner la portée subjective et de sens à ces actes ; j’ai conscience, cependant, du risque qu’il y a à projeter nos propres systèmes d’analyse et de représentation d’adultes. C’est un risque, car de fait ces violences ont leur propre autonomie liée à la jouissance et au passage à l’acte. Elles indiquent de fait une grande difficulté de ces jeunes à prendre la parole, et surtout l’absence de lieux pour qu’ils puissent porter leurs paroles, de façon conflictuelle parfois, auprès des adultes et de leurs instances représentatives que sont les institutions.

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Le débat politique et scientifique actuel engendré par ces violences est très important. Cependant, il serait dangereux pour l’avenir politique de ces jeunes et pour le nôtre qu’il vienne prendre la place de celui qui n’est pas tenu par les jeunes et avec les jeunes. Cette capture du débat public par les adultes, particulièrement par ceux fortement inclus dans le champ social, peut alors poursuivre la réaction stigmatisante à l’œuvre lors de ces violences. Construire avec les jeunes, et avec l’ensemble des personnes aux prises avec l’exclusion sociale des espaces de débats publics et de revendication politique, est essentiel pour lutter contre les violences autodestructrices et contre le sentiment d’impuissance. Ce n’est pas facile, car les alternatives politiques ne sont pas évidentes. Cependant, faire reculer l’instauration d’un État sécuritaire suppose de renforcer la démocratie et la mise en œuvre d’enjeux conflictuels avec l’ensemble de la population. La violence se développe quand les instances de conflit et de négociation ne s’exercent plus ou ne sont plus crédibles.

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Les significations de cette révolte sont cependant complexes, les analyses des représentations des populations ne suffisent pas à identifier les enjeux. Il est nécessaire de relier l’analyse des enjeux à celle de ces représentations pour les interroger, les habiter et pour construire des dynamiques collectives associant ces personnes vivant au quotidien dans les quartiers. Les professionnels, les élus, les responsables associatifs, les habitants eux-mêmes s’épuisent actuellement, car les modifications des politiques publiques et les dynamiques économiques et sociales rendent quotidiennement encore plus difficiles les luttes contre la précarisation et le sentiment d’exclusion. Il est important que de nouvelles solidarités s’instaurent entre ceux qui au quotidien œuvrent et vivent dans ces lieux et ceux qui impliqués dans d’autres champs de la société partagent ces enjeux.

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L’enquête [4][4] Recherche-action dans le cadre du programme : « Lutter... que nous avons menée auprès de jeunes de Saint-Denis entre quinze et vingt-cinq ans, à propos de leurs identités sociales et politiques, montre la complexité de leurs représentations en fonction de leur histoire de vie individuelle et collective. Analyser cette révolte essentiellement comme une revendication face aux inégalités sociales est insuffisant ; de même, proposer une lecture essentiellement ethnique est très loin de cette complexité. En effet, aujourd’hui, ces violences ont leur sens en elles-mêmes dans le processus de rupture, d’enfermement et d’autodestruction. Cependant, elles sont significatives de multiples enjeux : les modes d’appartenance à la ville, à la création, à une citoyenneté mondiale, l’actualisation des enjeux liés à l’histoire de la colonisation, de l’immigration, les approches paradoxales des valeurs où alternent l’expression de la solidarité, de l’individualisme le plus grand, du partage avec les plus pauvres et d’une recherche d’enrichissement immédiat.

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La mise en place de lieux de débats, d’élaboration collective, où s’exprime l’ensemble de ces dimensions dans leur dynamique contradictoire peut favoriser l’expression de nouvelles pensées politiques et de nouvelles formes d’action. Il est important, pour transformer cette spirale de la violence, de dialoguer avec les jeunes sur leurs positions et leurs responsabilités dans ces processus, d’identifier avec eux comment cela les enferme dans une logique stigmatisante et de répression.

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En écrivant ces lignes, je pense au café politique tenu à Gennevilliers dans la semaine suivant les événements. Ce café politique existe depuis plusieurs années. Animé par le service jeunesse de la ville, il réunit souvent une centaine de jeunes, parfois d’adultes en fonction des thèmes traités : les mémoires de l’immigration, l’histoire ouvrière de la ville, les rapports entre les filles et les garçons, le rapport avec la justice et la police. Au lendemain de ces journées difficiles, le café politique a réuni environ quatre-vingts personnes, femmes et hommes, beaucoup entre trente et quarante ans ; les élus, dont le maire, et les professionnels étaient présents. Après une introduction par deux sociologues, le débat a été à la fois vif et solidaire. Le jeune imam a remercié la municipalité de son travail mené jour et nuit ces derniers jours pour limiter les violences… Un débat animé s’est instauré à propos de la lettre du maire aux habitants, risquant selon les participants de stigmatiser les jeunes, en particulier ceux issus de l’immigration. Le débat a eu lieu, il ouvre à d’autres perspectives collectives.

Contribution au débat de Bernard Champagne

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L’article de Joëlle Bordet montre avec beaucoup de pertinence et de mesure que, si la révolte des jeunes en novembre 2005 fut irruptive et spontanée, en même temps elle s’inscrit dans une histoire déjà longue de précarisation et de ségrégation des populations vivant dans les quartiers d’habitat populaire, et particulièrement de la jeunesse, pour laquelle l’avenir mobilise bien davantage des inquiétudes que des espoirs.

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Je voudrais à la lecture de cet article souligner trois dimensions qui me semblent particulièrement significatives des enjeux à venir afin que cette révolte ne débouche pas sur un cycle régulier de violences dans ces quartiers et sur un clivage très profond de notre société, au risque de rendre acceptable aux inclus l’exclusion des populations précaires, en particulier de la jeunesse, au nom de sa dangerosité sociale, que certains décrivent sous les formes d’une prétendue psychopathologie irréversible :

  • une part importante du discours politique et des médias considère de plus en plus les comportements inadaptés, parfois dangereux, et les dysfonctionnements des personnes comme les causes exclusives des violences dans les quartiers d’habitat populaire. Ce discours légitime un infléchissement notable de l’action publique vers des mesures de réadaptation comportementale individuelle comme préalable à des mesures punitives, au détriment du traitement des phénomènes sociopolitiques structurants. Cette évolution, qui prétend rendre prédictibles les « carrières délinquantes » dès trois ans, affirme d’emblée des parents comme défaillants, désigne des individus fragilisés comme refusant de s’intégrer et « n’aimant pas la France », et contribue au renforcement de la stigmatisation des populations visées. Elle est porteuse de risques d’amplification de violences désespérées par identification négative au stigmate comme seule identité reconnue par les inclus. Par exemple, renvoyer uniquement un jeune rejetant les apprentissages et le système scolaire à des comportements normatifs, ou pire négocier quasiment sa sortie pour ne plus l’avoir à charge ne permet en rien de réduire ses « peurs d’apprendre » (Boimare, 2002), ni celles de son rapport à la loi et aux institutions, mais amplifie les risques de le voir se conformer aux « prédictions » dont il est l’objet ;

  • la révolte des jeunes en novembre peut s’entendre comme une manière de « discourir sans discours », selon l’expression de Victor Girard (« Cette prévention dite spécialisée », Fleurus, 1988) pour qualifier les modes d’expression des jeunes marginalisés à l’issue de la guerre de 1939-1945. Comme le souligne Joëlle Bordet, il est déterminant que l’action des jeunes ne soit pas enfermée dans cette expression et que soient créées les conditions pour que se développent, avec eux, de nouvelles solidarités. Cela implique pour les professionnels, dont les psychologues et les psychosociologues, une posture d’écoute et d’accompagnement des jeunes et des populations d’habitat populaire pour qu’émerge et prenne forme leur discours sur leurs souffrances et humiliations afin que ces derniers puissent prendre la place qu’ils cherchent dans la société et non hors d’elle ou contre elle ;

  • Joëlle Bordet montre bien la responsabilité politique, en particulier celle du ministre de l’Intérieur, dans la structuration d’une logique d’affrontement entre les jeunes et la police. En lisant ces lignes, j’associais avec les pages sur la loi qu’écrit Marie Balmary dans La divine origine et la distinction qu’elle fait entre la « loi qui nous tient » et la « loi qui nous fonde ». Aujourd’hui, des lois promulguées ou en voie de l’être et les pratiques d’institutions, surtout celle de la police, sont de plus en plus punitives. Elles visent essentiellement à tenir et contenir les populations par la peur. Elles prennent le risque d’alimenter la méfiance et le retrait par rapport aux lois et aux institutions pouvant parfois déboucher sur un imaginaire persécuteur. Ces évolutions ne peuvent qu’entretenir le désir de transgression comme seule voie possible, paradoxale, d’existence. L’enjeu de conforter les lois dans leurs dimensions protectrices et fondatrices des sujets et de leur distinction est fondamental pour ne pas amplifier les sentiments d’indignité, d’humiliation, de désespoir inévitablement porteurs de violences irruptives.

Contribution au débat de Jean Dubost

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Les événements survenus et leur impact sur nos affects, nos propres rapports à la société et nos conduites professionnelles face à eux ont commandé l’ordre du jour. Les réflexions de Joëlle Bordet et de Bernard Champagne ont donc porté sur ce que nous appelons à la fois une révolte et une action expressive (c’est-à-dire non instrumentale, non structurée par des objectifs à atteindre). En même temps nous remarquons que la violence s’exerce seulement sur des objets et sur les agents chargés de l’empêcher ; ce que l’on peut appeler aussi des passages à l’acte collectifs, contagieux, exclut ici le meurtre. On imagine que les acteurs communient dans un mélange de rage, de fureur et de joie ; de façon métaphorique on peut les nommer également acting in : dans la région parisienne, par exemple, ils ne sont pas descendus sur les Champs-Élysées casser nos vitrines ou brûler nos voitures, ils ont fait ça généralement sans sortir de leurs quartiers de relégation. Mais si leur action est sans parole, elle est aussi un langage qui s’adresse à tous. La place qu’elle a prise pour certains d’entre nous interpelle donc notamment notre discipline et nos pratiques. L’ensemble des réflexions précédentes me suggèrent cinq remarques.

Notre rapport au conflit

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Pendant longtemps, la situation de conflit ouvert nous a paru tout à fait incompatible avec notre travail. À la cégos, où l’on développait déjà en 1947 des formes d’intervention nommées « consultation du personnel », les grèves « insurrectionnelles » des Charbonnages, par exemple, restaient tout à fait étrangères à nos espaces de travail. Les interventions n’étaient pas conçues pour participer ou accompagner des efforts de résolution de conflits mais plutôt pour les prévenir en montrant les antagonismes existants et en travaillant sur eux avant qu’ils n’éclatent. À edf-gdf, les grèves interrompaient nos activités ; nous les respections en laissant s’exprimer les acteurs et tous ceux qui le désiraient, mais le plus souvent sans y participer autrement qu’en suivant les événements jusqu’à leur dénouement, qui signalait la reprise de notre travail. Dans les années 1970, les promoteurs de l’analyse institutionnelle G. Lapassade et R. Lourau eux-mêmes disaient que « quand les analyseurs arrivent, les socioanalystes s’en vont sur la pointe des pieds ». Beaucoup plus récemment, Franca Manoukian analysait comment, à Milan, le groupe de psychosociologues du Studio (di analisi Psycosociologica) avait réagi dans une situation de grève générale et le rôle que celle-ci avait joué dans la vie quotidienne du Studio et le travail provoqué par cette irruption du politique [5][5] Voir son article dans la Revue internationale de psychosociologie,....

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Cette façon de penser notre rapport aux conflits sociaux est née sans doute dans les situations de formation, dans les groupes d’évolution, dans les interventions au sein d’organisations, lorsque la situation de travail est structurée par l’existence d’une demande, des horaires précis, un lieu clos, autant que possible déconnecté de l’environnement. Les conflits analysés sont ceux qui sont vécus et exprimés par des personnes ou ceux qui apparaissent dans le fonctionnement du groupe. Cet héritage a été sans doute renforcé par la référence freudienne. Si, au contraire, l’intervention tente de se développer en milieu ouvert, on ne connaît pas au départ les porteurs d’une demande qui se révéleront, les personnes et les groupes avec qui nous pourrons engager une relation de collaboration et d’où émergeront ou non des communautés d’action, des formes d’association ou d’organisation. Après tout, c’est à l’occasion d’un conflit en milieu rural dans les années 1950 [6][6] Voir l’article de Jean Vincent, Revue internationale... que j’ai commencé à comprendre ce que pourrait être ce que nous appelons encore « intervention psychosociologique ». Ces formes de travail en milieu ouvert, en développement dans les cités, nous obligent à repenser aussi notre rapport au politique.

Implication, distanciation, engagement

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Dans ce cas actuel, l’implication personnelle et collective de l’équipe qui intervient et les enjeux de société, y compris sous ses aspects politiques, sont fortement présents. Notre métier colore nos formes d’engagement, notre rapport aux problèmes ; on s’efforce d’éviter les polémiques politiques au profit d’un effort d’objectivation mais on ne cherche pas à refouler ou réprimer nos indignations. La neutralité est impossible : on ne peut pas intervenir dans un tel conflit dans un rôle de médiateur (comme nos collègues québécois ou de langue anglaise peuvent le faire quand ils sont appelés par les représentants à la fois patronaux et syndicaux pour intervenir dans un conflit interne à une entreprise). Il faut choisir ceux avec qui nous sommes capables et désireux de travailler (les travailleurs sociaux, les élus, les familles d’habitants, les jeunes manifestants, les policiers, etc.), le plus souvent dans l’après-coup ; ou alors il faut habiter ou vivre dans leur cité.

Dépendance au politique

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Le thème qui s’est imposé aujourd’hui est aussi l’occasion de repointer notre dépendance au (et à la) politique ; cette question a été abordée par exemple dans un article du n° 22 de la revue déjà citée qui porte sur l’intervention conduite à edf-gdf à partir de 1947 (p. 25 à 33). Non seulement « on ne peut pas travailler avec tout le monde », mais surtout les conditions politiques, économiques, la nature du régime et de la classe dirigeante peuvent favoriser, interdire ou empêcher toute pratique psychosociologique. Son existence ou sa disparition dépendent des conditions historiques et, comme beaucoup d’autres pratiques, elle révèle quelque chose des formes prises par la culture ou la civilisation. Ce qui peut entraîner aussi une mobilisation politique des agents de la discipline intéressés par son destin.

Importance du théorique

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Dans toute intervention, qu’elle s’affirme ou non recherche-action, et pour des raisons d’abord – mais pas seulement – économiques, il y a trop souvent insuffisance ou carence d’investissement théorique. C’est hélas trop souvent aussi le cas des recherches conventionnelles. Dans le cas présent, les travaux de Joëlle Bordet, de Bernard Champagne et de leurs collègues produisent de l’analyse sociale dans les deux sens du mot (au sens du travail d’élaboration conduit avec les partenaires dans une orientation clinique et au sens des sociologues). Il faut non seulement écrire ces résultats mais les confronter aux analyses sociales des historiens, anthropologues, politologues, sociologues qui concernent les mêmes événements, les mêmes situations. La comparaison et la recherche des points communs et des différences sont intéressantes pour tout le monde et elles permettent aussi d’identifier les éclairages spécifiques à nos propres approches.

Télescopage des temps

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La durée d’une intervention se chiffre en jours, en mois, en années plutôt qu’en décennies ; les problèmes évoqués ici ne relèvent pas du même registre : le retour du racisme depuis 1975, les refoulés de la guerre d’Algérie – les années 1950 et 1960 –, ceux de la colonisation – le xixe et le xxe siècles, mais si on y ajoute ceux de la traite des Noirs… –, à bien des occasions ces questions ont besoin d’être pointées, datées, replacées aussi dans les autres pays d’Europe et du monde. Dans le cadre de notre travail, ces différents registres temporels se télescopent. Pourtant cette difficulté me semble aussi avoir un côté stimulant ; c’est un aspect qui relève des investissements théoriques et qui risque d’être payant.

Notes

[*]

Joëlle Bordet, Centre scientifique et technique du bâtiment. bordet@ cstb. fr

[**]

Bernard Champagne, Pluralité consultants. b. champagne@ infonie. fr

[***]

Jean Dubost, professeur émérite Paris X, Nanterre.

[1]

Article paru dans la revue de la Ligue des droits de l’homme, Hommes et libertés, n° 133, janvier 2006.

[2]

Comités locaux sécurité prévention de la délinquance.

[3]

« Vers un nouvel ordre social ? », D.I.V., 1996.

[4]

Recherche-action dans le cadre du programme : « Lutter contre les ruptures des adolescents avec les institutions en Île-de-France » (adresse du site Internet : http:// lmts. cstb. fr, rubrique Études et recherches).

[5]

Voir son article dans la Revue internationale de psychosociologie, n° 22, 2004, p. 10-24.

[6]

Voir l’article de Jean Vincent, Revue internationale de psychosociologie, n° 9, 1998, p. 59-76.

Résumé

Français

En novembre 2005, des événements violents mis en œuvre par des jeunes ont eu lieu dans les quartiers populaires français. En référence à nos travaux psychosociologiques menés dans ces villes avec les adolescents, les adultes et les responsables techniques et politiques, nous avons écrit un article d’analyse pour la Ligue des droits de l’homme. Il a servi de référence à une conférence où sont intervenus B. Champagne et J. Dubost pour mettre en débat les analyses. L’article ici présent rend compte de ces analyses initiales produites par Joëlle Bordet et de sa mise en débat.

Mots-clés

  • jeunes
  • quartiers
  • révolte
  • violence urbaine
  • crise sociale
  • crise scolaire
  • identité

English

On November 2005, a series of violent clashes involving teenagers took place in the popular districts of French suburbs. Further to our social psychological surveys carried out with teenagers, adults and technical and political representatives of the cities concerned, an analysis paper has been published by the Ligue des Droits de l’Homme. Bernard Champagne and Jean Dubost have participated in a conference in order to debate about the analysis related to the paper. This current paper points out the first analysis set up by Joëlle Bordet and the discussion.

Keywords

  • teenagers
  • districts
  • riot
  • urban violence
  • social crisis
  • school crisis
  • identity

Plan de l'article

  1. Significations et enjeux de la révolte de novembre 2005 des jeunes des quartiers défavorisés Joëlle Bordet
    1. Un type de violence ritualisé depuis les années 1990
    2. Un contexte de fragilisation sociale et de provocations policières favorables au développement de ces violences
    3. L’expression d’une révolte de jeunes scolarisés
    4. Reconnaître ces violences comme l’expression d’une révolte pour construire le passage à une posture politique
  2. Contribution au débat de Bernard Champagne
  3. Contribution au débat de Jean Dubost
    1. Notre rapport au conflit
    2. Implication, distanciation, engagement
    3. Dépendance au politique
    4. Importance du théorique
    5. Télescopage des temps

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