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Nouvelle revue de psychosociologie

2006/2 (no 2)

  • Pages : 226
  • ISBN : 9782749206479
  • DOI : 10.3917/nrp.002.0209
  • Éditeur : ERES

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Gilles Arnaud, Psychanalyse et organisations, Paris, Armand Colin, 2004

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On commence à s’intéresser à l’histoire de la psychosociologie, cette discipline née en France dans les années 1950 du proche après-guerre. L’ouvrage récent de Gérard Mendel et Jean-Luc Prades sur les méthodes de l’intervention psychosociologique présentait déjà les différents rameaux de ce mouvement, qui jusqu’alors s’exprimaient séparément [1][1] G. Mendel, J.-L. Prades, Les méthodes de l’intervention.... L’excellent livre de Gilles Arnaud, très clair et documenté, reprend la question sous l’angle des rapports entre psychanalyse et organisations.

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Le premier chapitre du livre rappelle les idées de Freud sur le lien social, telles qu’il les présente notamment dans Totem et tabou et dans Psychologie des foules et analyse du Moi. Puis, la première partie introduit l’école anglaise de la Tavistock Clinic et du Tavistock Institute for Human relations, où s’illustrèrent Eric Trist, Harold Bridger, Elliott Jaques, Isabel Menzies [2][2] Je saisis cette occasion pour rendre hommage à mon...… Leurs travaux s’inscrivent dans la ligne de Melanie Klein et de Bion qui, le premier, appliqua les hypothèses kleiniennes aux groupes. Elliott Jaques franchit une étape décisive en abordant le niveau de l’organisation dans sa célèbre intervention à la Glacier Metal Company. Il faudrait ajouter Franco Fornari qui continua le mouvement à l’échelle de la politique mondiale [3][3] F. Fornari, Psicanalisi della guerra atomica, Edizioni.... Ces travaux influencèrent plusieurs psychosociologues français.

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On peut regretter que l’auteur n’ait pas placé sur le même plan d’autres influences fondatrices, américaines, celles de la dynamique des groupes lewinienne et de Carl Rogers. C’est le T-group lewinien qui donna le point de départ à la psychosociologie française à la suite d’une mission internationale d’initiation à la dynamique de groupe. Différents groupes de psychosociologie, arip, andsha (Ardoino, avec Anzieu et d’autres [4][4] Plus tard, le groupe d’Anzieu s’autonomisera sous le...)…, furent fondés peu après cette mission comme introducteurs du T-group, rebaptisé par les uns « groupes d’évolution » (arip), par d’autres « groupes de diagnostic » (andsha puis ceffrap). D’emblée, ces influences se heurtèrent et se combinèrent de façon diverse à un héritage européen plus ancien, psychanalytique et marxiste notamment [5][5] La mission comprenait les Français Claude Faucheux,.... Il est difficile de décrire et de comprendre l’histoire de ces groupes autrement que dans le choc et l’entremêlement de ces influences Europe-Amérique, psychanalyse, marxisme, humanisme rogérien, plus tard bioénergie, Gestalt et autres influences californiennes. Elles s’entrechoquent, s’influencent, se nient, se transforment de façons diverses dans ces différents groupes au cours de ces années. L’objectif de Gilles Arnaud, qui se centre sur la psychanalyse dans son rapport avec l’objet organisationnel, est certes légitime, et il le remplit à merveille, mais il occulte un peu cet aspect d’interaction et d’élargissement pluridisciplinaire.

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La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée aux écoles françaises. Le chapitre 14 décrit la psychanalyse appliquée d’Anzieu et Kaës, telle qu’ils l’ont pratiquée dans le cadre du ceffrap, ainsi que les travaux « transitionnels » de Gilles Amado inspirés de Winnicott. Gilles Arnaud présente les notions qui ont guidé leur action : l’illusion groupale, l’imaginaire groupal, le groupe en tant qu’enveloppe psychique, qui prolongent les travaux de Bion, notions développées dans Le groupe et l’inconscient, et dans Le moi-peau[6][6] D. Anzieu, Le groupe et l’inconscient, Paris, Dunod,.... L’auteur résume une intervention psychanalytique dans une pme. C’est une constante de l’ouvrage. Pour chaque école, l’auteur présente clairement les concepts majeurs, suivis d’au moins un cas d’intervention dans une organisation.

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Le chapitre suivant est dévolu à « l’analyse dialectique de Max Pagès ». Arnaud souligne à juste titre l’accent que j’ai toujours placé sur l’interdisciplinarité. L’analyse dialectique, remarque-t-il, « place en rapport d’opposition dynamique et créatrice différentes disciplines des sciences humaines, psychanalyse, sociologie, éthologie, théorie des émotions. C’est une épistémologie de la complexité ». Arnaud me présente de façon amusante comme un agitateur créatif, un électron libre de la psychosociologie.

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Il résume l’idée maîtresse de La vie affective des groupes, selon laquelle les groupes se construisent sur des systèmes collectifs de défense contre une angoisse de mort et de séparation [7][7] M. Pagès (1968), La vie affective des groupes, Paris,....

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Il rappelle l’expérience des « séminaires à structures flexibles », que je lançai dans les premières années du Laboratoire de changement social, 1972-1975, des séminaires sans horaires établis, sans organisation ni division en sous-groupes imposées, ni langue unique. Ces séminaires, destinés à étudier in vivo les potentialités créatives d’un groupe et ses investissements d’ordre institutionnel et social, n’eurent pas de postérité directe. Ils sont caractéristiques de ces années post-1968. On peut les rapprocher des expériences de minisocieties lancées à peu près à la même époque par Gunnar Hjelholt en Scandinavie, qui se poursuivent encore aujourd’hui [8][8] Je suis sorti épuisé du grand séminaire de Charbonnières,....

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Arnaud reprend l’intervention dans l’entreprise P., une importante intervention de plusieurs années, que je décris dans La vie affective des groupes. Il discute la dualité de mes perspectives sur l’organisation, que j’envisage tantôt d’un point de vue existentiel, tantôt d’un point de vue génétique.

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Il passe à la recherche sur l’emprise de l’organisation qui marqua une étape décisive dans nos travaux, en ce qu’elle étudia et mit en évidence dans l’organisation l’interaction de deux types de déterminants, des déterminants psychiques et des déterminants politiques et économiques. Le pouvoir politique et économique s’appuie sur de puissants systèmes de défense psychiques collectifs qu’il influence et qui le modèlent en retour, dans un « système sociomental [9][9] M. Pagès, M. Bonetti, V. de Gaulejac, D. Descendre,... ».

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Le chapitre s’achève sur les travaux de Vincent de Gaulejac et de Nicole Aubert sur le coût de l’excellence, qui prolongent les hypothèses de l’emprise, la construction d’un système « managinaire », les conséquences pathologiques d’un système qui fonctionne à l’Idéal du Moi et favorise des pathologies narcissiques [10][10] N. Aubert, V. de Gaulejac, Le coût de l’excellence,....

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Le chapitre suivant est consacré à « la psychosociologie analytique d’Enriquez ». Eugène Enriquez est un auteur qui intéresse particulièrement Gilles Arnaud. D’une part, sa filiation psychanalytique est revendiquée dès le début, ainsi que son désir de l’appliquer au lien social. Cela est affirmé et développé clairement dans sa thèse De la horde à l’État. Dans son cas, la référence à Freud est directe, notamment par l’affirmation du rôle central d’un clivage pulsionnel et l’analyse des différentes figures de la pulsion de mort dans les organisations, à laquelle il se réfère souvent, ainsi qu’en témoignent ses ouvrages qui traitent de l’intervention (1992, 1997) [11][11] E. Enriquez, De la horde à l’État, essai de psychanalyse....

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Arnaud rappelle la carrière d’Enriquez à l’arip[12][12] Enriquez travailla antérieurement à la cégos, avec..., puis au cirfip, son rôle institutionnel et son influence croissante, également comme animateur de la revue Connexions, puis de la Revue internationale de psychosociologie[13][13] Devenue La nouvelle revue de psychosociologie..

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Cette revue des écoles françaises se conclut par un chapitre sur la « sociopsychanalyse » de Gérard Mendel. Les travaux de Mendel sont centrés sur « l’acte émancipateur », dans la ligne de Winnicott, des phénomènes transitionnels et du rôle de l’acte dans la croissance de l’enfant. L’œuvre de Mendel, davantage que celle d’autres chercheurs, est centrée sur le rapport au travail plus que sur le groupe ou l’organisation. Elle s’intéresse à une transformation politique qui est selon lui en rapport avec le pouvoir que nous pouvons prendre sur nos actes dans le travail. La projection sur le travail de conflits psychiques d’origine familiale interprétables psychanalytiquement a aussi des conséquences et des causes politiques, qu’on peut résumer sous le terme d’« infantilisation ». Elle peut être dépassée par un mouvement d’appropriation de l’acte, une action d’ordre politique.

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Cela conduit Mendel à des interventions de longue durée. L’ouvrage reprend la description de l’intervention à la stp, une régie de transport. Mendel et ses associés y mirent en place un « groupe de réflexion et d’expression sur le travail », le gret, dont l’action fut à long terme très importante dans la transformation du rapport au travail et du pouvoir dans l’organisation [14][14] G. Mendel, La société n’est pas une famille, Paris,....

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J’ai été frappé par la proximité du gret mendélien avec le bep, le bureau d’études et de proposition, que j’ai été amené à proposer à la fin de ma carrière dans une intervention dans un hôpital [15][15] M. Pagès, « Le système sociomental hospitalier, vers.... Les cadres théoriques des deux expériences étaient différents, celui du bep était le système sociomental, mais les résultats des deux expériences étaient comparables, très intéressants dans les deux cas. Je m’étais déjà fait cette réflexion en lisant l’ouvrage de Mendel et de Prades cité au début de cet article. Elle m’incite à une grande prudence dans la présentation de nos travaux dans lesquels domine souvent « l’idéologie de départ » des intervenants que nous sommes, et à porter plus d’intérêt à l’évolution de nos travaux sur la longue durée, en fonction de l’évolution de nos pratiques et des résultats observés sur le terrain. Il est vrai, toutefois, que si je me sens proche de Mendel en ce qui concerne l’intérêt qu’il porte aux dispositifs de mise en acte, je ne serais pas prêt à séparer autant qu’il semble le faire le niveau politique de l’acte, du pouvoir, du niveau psychologique. Je penserais plutôt en termes d’une réorganisation de leurs rapports.

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Le livre se termine sur une brève description de « l’effervescence des années 1990-2000 ». En bref, il s’agit d’un excellent ouvrage, informé, stimulant et utile. Il incite à une réflexion d’ensemble sur la psychosociologie à la française, ses rapports complexes avec la psychanalyse et entre ses différents courants.

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Max Pagès

Dan Bar-On, L’héritage du silence. Rencontre avec des enfants du IIIe Reich, Paris, L’Harmattan, 2005

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Cet ouvrage est une nouvelle version élargie de l’ouvrage publié en Allemagne en 2004, lui-même issu de sa version originale parue aux États-Unis en 1989.

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Son point de départ a été la volonté de Dan Bar-On de comprendre comment, surmontant le mur de silence dressé par leurs parents, des enfants de criminels nazis ont pu vivre avec leur héritage et trouver en eux-mêmes les forces suffisantes pour tracer leur propre chemin.

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Un tel travail s’est heurté à de nombreuses difficultés. En premier lieu l’identification des descendants, et, une fois repérés, leurs résistances éventuelles à accepter une interview. Ensuite le fait que leurs rares tentatives de « coming out » aient fait d’eux des « gêneurs » et non des éclaireurs d’un passé morbide. En troisième lieu, la chape de plomb qui pesait alors en Allemagne sur une époque que les livres d’histoire évoquaient peu, clôturant celle-ci le plus souvent à Bismarck. Enfin, la délicate posture de Dan Bar-On, lui-même descendant de Juifs allemands dont nombre de parents avaient disparu au cours de la dernière guerre. Comme s’interroge André Lévy, dans la préface qu’il consacre à cet ouvrage, après plusieurs rencontres avec son auteur : « Est-il possible, pour un enfant de victime, d’écouter avec compréhension le fils de celui qui a été le tortionnaire de ses parents ? De plonger dans son univers mental, et de lui servir de guide dans l’exploration de son univers passé et de celui de sa famille, de l’aider à percer le mur du silence faisant de ce passé un fardeau d’autant plus douloureux ? »

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Est-il possible de s’abstraire d’une culture – celle des rescapés et des victimes – dont l’héritage est souvent celui d’une vision tranchée du monde opposant l’humain et l’inhumain, d’une demande de réparation, voire de vengeance, mue par une douleur et une peur inextinguibles ?

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Si Dan Bar-On a pourtant réussi cet « impossible » pari, c’est qu’il a su surmonter cet héritage embarrassant. Tout d’abord en reconnaissant en lui-même la capacité de faire le mal, condition essentielle pour conserver amour et espoir, comme il le comprit à l’occasion d’un échange marquant avec une rescapée du ghetto de Lodz. Mais aussi en appréhendant le génocide comme un risque inhérent à la nature humaine et non à tel ou tel peuple ou psychologie particulière, ce qui conduit à redéfinir la notion de normalité.

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Quatre voyages en Allemagne entre 1985 et 1987 lui ont permis de rencontrer cinquante fils et filles de nazis ayant appartenu aux SS pour la plupart, enfants de Täter (dont les parents ont fait le mal) aux responsabilités souvent écrasantes dans l’holocauste, et à peu près autant de témoins dont les parents n’avaient pas été directement impliqués dans le génocide. On reconnaît là une démarche quasi expérimentale, peut-être liée à une prévention vis-à-vis de ses mouvements contre-transférentiels.

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Et c’est en sociologue qu’il s’efforce, au retour de son quatrième voyage, de tenter de trouver des patterns, d’effectuer des classements, des tableaux synoptiques sur l’histoire personnelle des témoins avant, pendant et après leur prise de conscience, par exemple. Peine perdue : les histoires singulières parlent d’elles-mêmes. Ou plutôt la force de chacune d’elles donne plus à penser et à comprendre qu’aucune analyse transversale, si élaborée soit-elle. C’est du moins ce que laisse entendre Dan Bar-On à travers la dizaine d’entretiens retranscrits dans leur intégralité, brièvement entrecoupés ici et là de ses propres réactions.

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On y découvre l’extraordinaire solitude dans laquelle se débattent encore ces descendants, dépositaires d’un « héritage infernal » qu’ils ont tenté (le plus souvent en vain) de percer à jour. L’une des questions centrales qui les habite est formulée par Dan Bar-On (p. 82) : « Comment faire surgir un père du néant et lui donner vie dans le seul but de le tuer à nouveau ? » Encore que : l’espoir demeure toujours qu’en le faisant renaître (ou parler lorsqu’il est encore vivant) quelque chose d’une fêlure, d’un remords, puisse apparaître qui permette de renouer un lien avec l’idéalisation à jamais entamée, voire détruite. Comme pour tenter d’excuser son père, l’un d’entre eux évoque le tumber Toren (l’idiot au sens naïf, l’innocent) de la littérature médiévale, celui qui commence à faire des choses de sa propre initiative et qui finit par être obligé de les faire, comme agi de l’extérieur, inéluctablement entraîné. Seul le suicide le libérera de cette emprise.

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Dans leur quête de sens, peu ont été aidés par leurs parents (en dehors de quelques mères salvatrices, d’emblée rétives au régime nazi), qui semblent s’être donné un mal fou pour prouver à leurs enfants qu’ils étaient parfaitement normaux, peu traumatisés en fin de compte.

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Et pourtant : agressions subies, isolement affectif, sentiments conflictuels vis-à-vis du père, disqualification fréquente de la mère représentent une partie du non-dit et de la souffrance souvent quotidienne de ces gêneurs à jamais meurtris. « D’un côté nous aimerions nous libérer d’un fardeau, mais d’un autre côté nous craignons d’amoindrir notre vie, peut-être même la réduire à l’insignifiance », déclare l’une d’elles, donnant corps à l’aspect décousu, au trop-plein, à la confusion de certains propos tenus au cours des entretiens. En arrière-fond existe ainsi cette peur de porter en eux un germe maléfique. Est-ce pour cela que beaucoup, enseignants, avocats, rabbin (!), travailleurs sociaux, se sont donné une mission éducative, humanitaire, réparatrice ?

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Pourquoi Monika, fille d’un des pires meurtriers du IIIe Reich, est-elle la seule à se poser les mêmes questions que lui-même, s’interroge Dan Bar-On. Était-ce plus facile parce que son père a été jugé et pendu à Riga quand elle était petite et qu’elle ne se souvient pas vraiment de lui ? Un an après, Monika reprochera à Dan Bar-On son silence, l’interruption brutale du dialogue, l’impression d’une douche froide, ne se souvenant même pas de son nom. Ce qui pose en effet la question de la démarche clinique dans la recherche en sciences humaines. Solliciter l’intimité des personnes oblige à un accompagnement. Dan Bar-On l’a bien senti au fur et à mesure des entretiens, reconnaissant qu’il avait oscillé entre son instinct de thérapeute et sa tâche d’enquêteur (p. 93). C’est ce qui l’a sans doute conduit à créer, à partir de 1992, ses groupes trt (To Reflect and Trust : « Réfléchir et faire confiance »), nés à partir d’un groupe d’autoaide constitué spontanément par quelques-uns de ses partenaires interviewés qui s’étaient réunis de 1980 à 1992. Cette méthode a permis de faire dialoguer des descendants de victimes avec des descendants de criminels nazis sur les effets après-coup de l’holocauste. L’extension de tels groupes à des communautés en conflit (Palestiniens et Juifs israéliens, en particulier) a valu à Dan Bar-On de nombreuses récompenses internationales en faveur de la paix.

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Certains regretteront peut-être que l’auteur de cet émouvant ouvrage n’ait pas tiré davantage d’enseignements « théoriques » d’entretiens aussi denses. On passe en effet d’un entretien à l’autre, comme on passe d’une histoire à une autre. Cette « objection » s’évanouit toutefois devant deux considérations. En premier lieu, il est des formes d’échanges, des manières de questionner qui contiennent des hypothèses « théoriques », c’est une forme de théorie en acte qui se laisse percevoir. Dan Bar-On excelle à ce niveau. L’absence de fermeture théorique laisse, au demeurant, une certaine liberté au lecteur, non seulement de penser, mais aussi de ressentir la complexité, les dilemmes, les impasses auxquels se heurte l’interviewé et d’entamer ainsi une démarche vers le désapprentissage (unlearning), la déconstruction des présupposés. En second lieu, l’auteur nous renvoie à plusieurs articles écrits à la suite de son ouvrage. L’un d’entre eux [16][16] D. Bar-On, « Holocaust perpetration and their children :... approfondit le phénomène de « double rempart » qu’il évoque à la fin de son ouvrage (p. 325) : « Les parents ont érigé un mur d’enceinte qui enferme leurs propres angoisses relatives aux atrocités qu’ils ont commises ou vu commettre et leurs enfants ont réagi en construisant leur propre rempart. Si les uns ou les autres se décident à faire une sortie, ils se heurtent au deuxième mur. » On comprend qu’il fallait du temps pour prendre du recul face à un matériau aussi dense, mais il convenait peut-être aussi de livrer au plus vite ces témoignages troublants.

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Remercions ici André Lévy d’avoir permis une nouvelle édition élargie de ce beau livre. On n’en sort pas indemne et l’on doit notre émotion autant au courage des descendants qu’à l’humanité de Dan Bar-On, que le lecteur ressentira en permanence.

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« On n’empêche pas l’éruption d’un volcan en cimentant le cratère », insiste-t-il (p. 10). Sans doute y a-t-il un message fort envers ceux qui se refusent au devoir de mémoire ou qui n’en permettent pas l’exploration, si douloureuse soit-elle.

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Gilles Amado

Vincent de Gaulejac, La société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Paris, Le Seuil, 2005

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Poursuivant recherches et analyses amorcées dans La lutte des places, Vincent de Gaulejac, en sociologue clinicien, s’attaque à ce cancer économique qui ronge le politique : la gestion érigée en idéologie, contaminant sociétés, organisations, rapports humains et jusqu’aux subjectivités.

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C’est un ouvrage qui ne peut pas laisser indifférent : il brosse un tableau consternant des sociétés modernes en proie au démon de la gestion. On connaissait « l’horreur économique », voilà la perversion financière généralisée. L’analyse est méthodique, documentée, étayée par des références qui la corroborent. Certes, l’auteur n’est pas le premier à mener une critique globale de la société où l’économique a pris dangereusement le pas sur le politique, mais il la poursuit en conjuguant pour sa démonstration les registres psychologiques et sociologiques, en traversant avec aisance l’idéologique, l’économique et le politique.

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Tout cela pour défendre la thèse annoncée par le titre : la gestion et les stratégies du profit contaminent et pervertissent le monde contemporain au point d’occulter les valeurs humaines et de détruire les rapports sociaux. Au-delà de l’économique, c’est la finance, abstraite, déterritorialisée, qui remplace les pouvoirs qui, autrefois visibles et localisés, permettaient au moins que s’organise une certaine opposition.

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Tableau désastreux : logique du profit et pouvoir managérial envahissent toutes les sphères du social. L’homme est instrumenté, la société gestionnaire le produit à ses fins, le jette quand il ne lui sert plus. Le quantitatif, le calcul servent de seul critère dans une perspective de rentabilité et de profit. Les intérêts des actionnaires bafouent les besoins et la simple considération des salariés. Ceux-ci, requis de s’identifier à l’organisation pour en faire leur idéal tout en étant sa chose dans l’incertitude et la précarité, en risque permanent d’être destitués et réduits à lutter pour leur survie individuelle, n’ont plus les moyens de la solidarité. Les classes sont une vision dépassée, chacun essayant de conquérir et de garder sa place fût-ce aux dépens des autres. Pendant ce temps, à l’échelle mondiale, les flux de capitaux incontrôlables par les politiques et les barrages impuissants des législations suscitent des enrichissements colossaux sans que l’on puisse saisir les pouvoirs devenus anonymes ; les marchés mènent la danse. Au scandale des profits répond le scandale de la précarité, des licenciements maquillés par les plans sociaux, du chômage. L’idéologie gestionnaire engendre une société de « stressés ».

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C’est tout cela que l’auteur excelle à montrer au long de chapitres fortement charpentés et malheureusement à valeur trop bien démonstrative. On se demande ce que les tenants de ce néocapitalisme auraient à avancer pour le défendre. La croissance, jusqu’où ? Le profit, jusqu’à quelle limite ? Est-ce vraiment l’enrichissement des uns qui sauvera les autres de la pauvreté ? On a entendu dire que les dépenses somptuaires des enrichis, favorisant la demande, puis la production, étaient facteurs de croissance au point que les pauvres n’ont qu’à se féliciter qu’il y ait des riches !

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Pourtant, malgré quelques scrupules de l’auteur, qui convient de certains avantages dus au libéralisme tourné vers le profit mais aussi la maîtrise, il ne porte peut-être pas assez attention aux progrès, non seulement de confort matériel, indéniables (milieu de vie, communications, santé), mais aussi des avancées dans les domaines de l’éthique, de la culture, du droit auxquelles ils ont malgré tout laissé place… Ces avancées sont patentes dans les sociétés occidentales, mais il n’est pas interdit de penser qu’elles s’étendront à d’autres. Je pense au statut des femmes, à la lutte contre la souffrance, à la protection de l’enfance, à la scolarisation, à la liberté d’expression et de création artistique, à l’abolition de la peine de mort. La démocratie désintéresse ceux qui en bénéficient mais ils n’y renonceraient pas aussi facilement. Le politique préserve son potentiel dans le domaine des valeurs, encore faut-il en prendre conscience et l’exploiter.

39

D’autre part, le tableau de cette société malade de sa rage de rentabilité concerne-t-il tous les secteurs de l’économie et de l’entreprise ? Ce qui est valable pour les grandes entreprises et les multinationales (qui débordent « la société ») est-il valable pour les moyennes et petites entreprises qui représentent un secteur économique majoritaire ? Sont-elles également et irrémédiablement contaminées par cette perversion managériale ? Et sinon à quoi marchent-elles ? Quelle idéologie économique les sous-tend ?

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Après une analyse si cruelle de la société malade de la gestion, les pages finales, qui veulent profiler un monde meilleur où l’humain, le social et le politique retrouveraient leur place, n’arrivent pas vraiment à rendre de l’espoir. L’auteur a accumulé avec brio tant de raisons de désespérer que le lecteur ne trouve plus vraiment celles d’espérer. D’où pourrait venir le changement ? Les expériences citées paraissent généreuses mais marginales, de peu d’effet au niveau mondial où les stratégies gestionnaires ont tissé leur toile. Elles apparaissent plutôt comme des compensations, des actions de réparation, par exemple pour ce qui est des ong. Les mouvements sociaux, qui expriment indignation et révolte, freinent un temps ce qui apparaît comme la marche inéluctable et impitoyable du capital financier. Les projets d’une autre économie se heurtent aux stratégies anonymes, aux collusions financières, au mythe de la croissance liée à l’enrichissement, comme si la croissance était facteur d’égalité alors qu’elle engendre de plus en plus d’inégalité. Les salariés se battent en vain contre les actionnaires. Qui croit à la démocratie dans l’entreprise ? Des livres se publient, des critiques indignées s’élèvent, mais tout se passe comme s’il n’y avait plus de solution de rechange à opposer, sauf des propos vertueux du style « on doit, on devrait, il suffirait… ». Certes, on peut sensibiliser l’opinion, qui fait pression sur les politiques, mais comment redonner aux politiques la force et surtout les moyens de maîtriser l’économique ? Ne manque-t-on pas d’une idéologie de remplacement ? N’est-ce pas cette désespérance qui sert malheureusement d’argument à la violence terroriste de ceux qui épousent la cause des humiliés ?

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Ce livre passionnant invite à penser, s’il n’est pas trop tard, à ce que pourront être nos lendemains, à chercher les leviers qui pourront les faire autres, qui permettront de redonner du sens là ou règne l’argent.

42

Jacqueline Barus-Michel

Notes

[1]

G. Mendel, J.-L. Prades, Les méthodes de l’intervention psychosociologique, Paris, La Découverte et Syros, 2002.

[2]

Je saisis cette occasion pour rendre hommage à mon ami Harold Bridger, décédé récemment.

[3]

F. Fornari, Psicanalisi della guerra atomica, Edizioni di Comunità, Milano, 1964 ; trad. fr, Psychanalyse de la situation atomique, Paris, Gallimard, 1969.

[4]

Plus tard, le groupe d’Anzieu s’autonomisera sous le nom de ceffrap.

[5]

La mission comprenait les Français Claude Faucheux, Robert Pagès, Guy Hasson, Robert Merrheim et Max Pagès. Elle comporta un long séjour à Bethel, la Mecque de la dynamique de groupe, suivi d’une partie libre où furent pris d’autres contacts. J’en profitai pour rencontrer Moreno. Anne Schutzenberger, de son côté, dans un séjour antérieur à Ann Arbor, avait pris des premiers contacts.

[6]

D. Anzieu, Le groupe et l’inconscient, Paris, Dunod, 1984 ; Le moi-peau, Paris, Dunod, 1985 ; R. Kaës, L’appareil psychique groupal, Paris, Dunod, 1976.

[7]

M. Pagès (1968), La vie affective des groupes, Paris, Dunod, 1984.

[8]

Je suis sorti épuisé du grand séminaire de Charbonnières, où je fus l’objet de projections massives en tant que figure centrale d’autorité. Je n’ai jamais voulu refaire une expérience semblable, bien qu’elle fût passionnante et en dépit de multiples sollicitations. Après le séminaire, je reçus de multiples réactions spontanées qui auraient pu servir de base à une histoire du séminaire, que je n’exploitai pas. Trente après, il y a quelques années, après le décès de Mirella Ducceschi, Gunnar Hjelholt trouva chez elle une importante documentation sur le séminaire, écrite et photographique. Il me suggéra de les demander à la nièce de Mirella car ces documents, selon lui, appartenaient à l’histoire de la psychosociologie. Je n’ai pas donné suite à sa suggestion, bien que je sois persuadé que cette expérience présente un intérêt certain et qu’il vaudrait la peine d’y revenir.

[9]

M. Pagès, M. Bonetti, V. de Gaulejac, D. Descendre, L’emprise de l’organisation, Paris, puf, 1998 ; Paris, Desclée de Brouwer, 1979.

[10]

N. Aubert, V. de Gaulejac, Le coût de l’excellence, Paris, Le Seuil, 1991. Il faudrait également citer, entre autres, N. Aubert, Le culte de l’urgence, Paris, Flammarion, 2003, et V. de Gaulejac, La société malade de la gestion, Paris, Le Seuil, 2005.

[11]

E. Enriquez, De la horde à l’État, essai de psychanalyse du lien social, Paris, Gallimard, 1983 ; L’organisation en analyse, Paris, puf, 1992 ; Les jeux du pouvoir et du désir dans l’entreprise, Paris, Desclée de Brouwer, 1997.

[12]

Enriquez travailla antérieurement à la cégos, avec Lévy et Rouchy, dans le bureau de psychologie industrielle que je dirigeais.

[13]

Devenue La nouvelle revue de psychosociologie.

[14]

G. Mendel, La société n’est pas une famille, Paris, La Découverte, 1992 ; J.-F. Moreau, « Un dispositif d’expression et de communication en entreprise (1987-1998), perspectives sociopsychanalytiques », Revue internationale de psychosociologie, vol. V, 1999, p. 10-11 et 45-57.

[15]

M. Pagès, « Le système sociomental hospitalier, vers une pratique dialectique de la consultation psychosociale », Bulletin de psychologie, XLVIII, n° 417, 1994, p. 14-18. On trouvera une discussion plus récente dans M. Pagès, « L’hypermoderne, la clinique et le politique », Revue internationale de psychosociologie, n° 22, 2004.

[16]

D. Bar-On, « Holocaust perpetration and their children : a paradoxical morality », Journal of Humanistic Psychology, 29, 4, 1989, p. 424-443.

Titres recensés

  1. Gilles Arnaud, Psychanalyse et organisations, Paris, Armand Colin, 2004
  2. Dan Bar-On, L’héritage du silence. Rencontre avec des enfants du IIIe Reich, Paris, L’Harmattan, 2005
  3. Vincent de Gaulejac, La société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Paris, Le Seuil, 2005

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