Accueil Revues Revue Numéro Article

Nouvelle revue de psychosociologie

2006/2 (no 2)

  • Pages : 226
  • ISBN : 9782749206479
  • DOI : 10.3917/nrp.002.0021
  • Éditeur : ERES

ALERTES EMAIL - REVUE Nouvelle revue de psychosociologie

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 21 - 32 Article suivant

Paradoxe et complexité

1

Le thème de ce dossier comme celui de ce texte se présentent sous les auspices de la complexité et du paradoxe. Paradoxe entre risque et sécurité, vengeance et justice, responsabilité et fatalité. La complexité tient à la multiplicité des référentiels interpellés : phénoménologique (il est question de sens, d’intention et d’expérience), politique (il est question d’égalité, de solidarité et de démocratie), juridique (il est question de droit, de loi, de jugement et de sanctions), psychologique (plainte, trauma, frustration, deuil, dette, réparation, faute...), sociologique (il est question de traitement social de la violence, d’ordre et de normes). Et l’on sent bien que tout cela fonctionne en interdépendance.

2

J’essaierai d’aborder cette complexité d’abord comme un problème de société, ensuite comme une affaire de justice, pour finir par un regard sur le statut de la victime.

Un problème de société

L’assurance et le risque

3

Nous sommes dans des sociétés à risques (Beck, 2003) de plus en plus catastrophiques (nucléaire, environnement, manipulations scientifiques…), où se développent l’angoisse et le sentiment d’impuissance et de menace face à des dangers apocalyptiques… dus au progrès. Toute-puissance anonyme et fragilité individuelle s’opposent et se conjuguent. Jusque dans la vie quotidienne, les contrariétés et frustrations, en contradiction avec les pouvoirs magiques et technologiques de la modernité dont on se prétend doté grâce au suréquipement consumériste, donnent sentiment d’être lésé. On se croit droit à tout, tout doit marcher, d’autant qu’on est bardé d’assurances et de garanties sécuritaires et que l’État (providence) est censé prévenir tout dérapage.

4

Devant le risque généralisé, nous sommes tous des victimes potentielles et nous vivons dans la crainte anticipatrice, d’où le principe de précaution devenu une politique, d’où les couvertures d’assurance multiples. Depuis les années 1990, l’État prend juridiquement en charge les victimes, leurs droits, et celles-ci s’associent pour entrer dans l’espace social et y donner force à leur action. Il y a maintenant un secrétariat d’État aux Droits des victimes.

5

Tout s’assure, contre tous aléas. L’accident et la mort sont pris en charge, remboursés, il n’y a pas de raison que l’on ne soit pas prévenu contre leur occurrence, ou alors, c’est qu’il y a une faille quelque part, et mieux, un fautif, un système ou un individu responsables, sommés de reconnaître la faute et de rembourser le dommage inconcevable.

6

L’homme moderne, destinataire convaincu du progrès, veut que tout soit profit et jouissance dans la sécurité, que tout risque soit prévenu, il a payé pour, d’ailleurs l’assurance en bien des cas est obligatoire.

7

En même temps croît le goût du risque : records, limites dépassées, jeu avec le danger, avec la mort (hallucinogènes, apnée, grand froid, conquête des océans ou des sommets…), recherche de l’émotion choc, dépassement de soi, expérimentation autodestructrice, accusent la contradiction entre maîtrise totale et mépris de soi, dépassement et instrumentalisation du corps. On assiste à une starisation et médiatisation de ces « aventuriers solitaires », héros des temps modernes, à qui faute de héros mythiques sont délégués le défi de la mort, les affrontements avec la nature, à moins que ce soit le retour au sein de cette même nature (Grand bleu)… nature indomptable ou domptée et même saccagée, mais excitant toujours le désir de maîtrise, de connaissance et de conquête.

8

Le risque est de plus en plus une aventure ou une vocation personnelle (art ou sport), une sortie du social. Prendre des risques, c’est se détacher d’un système de normes, renoncer à ses protections, créer, tenter l’inexploré, dépasser les limites. La récupération sociale, certainement anticipée, se fait par la médiatisation.

Crise de société et inflation de la revendication

9

« Société du risque » (Beck, 2003), mais « société de la plainte » (Roustang, 2001), de la revendication, « insécurité sociale » (Castel, 2003), précarité, « multiplication des formes de violence », catastrophes écologiques sont des intitulés de livres ou des formules qui disent le malaise ou même la crise dont nos sociétés sont la proie. On assiste à une inflation de la plainte et de la revendication, sans qu’on puisse dire si elle tient à une plus grande maltraitance des citoyens (immigrés, vieux, malades, sdf, intermittents, chômeurs…), à la montée en puissance de catégories de population jusque-là tenues dans le refus ou l’oubli de leurs droits (enfants, femmes, homosexuels, handicapés), à une particulière intolérance à la frustration, attisée par l’impératif de consommation et l’incitation à l’individualisme (création et réalisation de soi dans un anonymat paradoxal), ou encore à la férocité économique, qu’on peut appeler loi du profit ou loi du marché, où la rapacité prend nom de loi, mais qui victimise cyniquement ceux (ils deviennent légion) qui ne participent pas directement à l’enrichissement économique ou paraissent le compromettre (réductions de personnel, licenciements, délocalisation…).

10

Or, nos sociétés modernes, dépassées par leur propre complexité, obsédées par la course économique, affolées par l’insécurité, deviennent à la fois simplistes et paranoïaques. La pauvreté symbolique réduit les relations à l’échange marchand ou informatisé, et ceux qui en sont exclus n’ont plus que la violence ou combinent violence, trafic et bidouillage, tandis que les décideurs manipulent la loi à leur profit.

11

Le sentiment de rejet et d’insécurité engendré se partage en fait également entre les délinquants et leurs victimes, suscitant plainte et revendication de ceux qui souffrent du même mal sans le savoir, chacun faisant porter à l’autre la responsabilité de sa souffrance, tout à la fois persécuté et persécuteur.

12

L’État réagit le plus souvent par plus de contrôle et de sanction, laissant l’associatif jouer les tampons.

13

L’État républicain était censé administrer les principes du droit au nom des valeurs de liberté, d’égalité et de solidarité. Cet État-providence qui compensait les inégalités, organisait la solidarité et protégeait des aléas (maladie, accidents, chômage) est en train de se défausser sous les prétextes d’un excès de charges et de la promotion de nouvelles valeurs de responsabilisation individuelle, de réalisme économique, d’esprit concurrentiel.

14

Les affaires du monde économique et politique et les faits divers où des « monsieur Tout-le-monde » s’avèrent des monstres pervers ou des tueurs pédophiles scandalisent et affolent l’opinion. Chacun peut, par identification émotionnelle, se sentir victime à son tour. Il y a à la fois des victimes réelles et des victimes par osmose. À la fois des maltraitances réelles qui apparemment se multiplient et une sensibilisation exaspérée qui les multiplie aussi mais sur le mode imaginaire. La réalité et l’imaginaire se compénètrent. Ce qui facilite la surenchère des idéologues et des extrémistes.

15

Sans doute les modalités de la délinquance et du crime évoluent-elles avec la société, profitant de la technologie, surfant sur les médias qui nous donnent à voir et à entendre ce qui, autrefois, mettait longtemps à venir à la connaissance, excitant les potentiels d’agressivité et l’imaginaire d’insécurité. Les médias ont aussi pour mérite de porter à la connaissance des dommages qui restaient méconnus ou celés (radioactivité, amiante, ogm…). La face positive de l’insécurité, de la plainte et de la revendication, c’est une conscience plus affinée des droits et plus de courage pour les revendiquer. Cette conscience que l’on pourrait dire citoyenne s’exerce d’abord dans une perspective individualiste, les formes solidaires se manifestent, elles, au sein d’associations « de défense » ou de protection où se retrouvent les victimes (elles sont souvent fondées par elles ou par leurs proches), sympathisants convaincus, militants bénévoles.

Les droits et les limites

16

On assiste à une extension des droits de l’homme : le droit de ne pas souffrir. D’où la meilleure connaissance des processus psychiques chez l’enfant, l’adulte et le vieillard et les inestimables progrès dans le combat contre la douleur et la détresse.

17

D’un côté, une sensibilité plus grande aux droits individuels et collectifs promeut des valeurs nouvelles (respect du temps de l’enfance, égalité au-delà des caractéristiques sexuelles et raciales, accompagnement des mourants, insertion des handicapés…) ; d’un autre, certains de ces droits sont fortement contestés au nom de valeurs ou d’idéologies contradictoires (interruption volontaire de grossesse : droit de la mère ou droit du fœtus ? Suicide assisté : privilégier la vie ou la dignité ?). Cela semble poussé à l’absurde quand un handicapé fait un procès parce qu’il n’a pas « été avorté » avant de naître.

18

Euthanasie, avortement, clonage de cellules embryonnaires… Qui est propriétaire de la vie, le parent, le médecin ou le fœtus, ou le futur individu… ou Dieu ? De quelle vie ? Une vie humaine ? Mais quels en sont les critères ? Au-delà des droits et des lois qui les formulent, il y a des valeurs qui sont l’objet de choix d’une société, du sens qu’elle veut se donner, débouchant sur un débat social conflictuel sinon critique. L’indécidable est la limite de la démocratie. Alors, y a-t-il une plus grande conscience des problèmes, une réflexion éthique plus affinée ou plus de confusion, ou tout cela à la fois ?

19

Dans le même temps où les droits s’affirmaient, l’inégalité ne s’est-elle pas amplifiée ? Dans les sociétés hypermodernes, nous assistons à une inflation de l’exigence de liberté et de bien-être. Par rapport à ce critère de bien-être, une division s’opère entre pourvus et dépourvus, à quoi se superposent la revendication des exclus et le cynisme des pourvus qui ne voient d’issue que dans leur propre enrichissement, censé tourner à l’avantage de tous, par entraînement ou contamination.

Quels droits ? Au nom de quoi ?

20

Envers du progrès : on ne veut plus admettre l’imprévisible, tout ce qui fait souffrir doit trouver sa cause et être prévenu, proclamé et dédommagé sous peine de se transformer en sentiment d’injustice qui doit trouver des responsables.

21

On a vu des viticulteurs porter plainte contre la météo après un orage local de grêle. Quelqu’un qui était tombé dans l’escalier se retourner contre le constructeur dudit escalier au sujet de l’écartement (millimétré) des marches.

22

Notre société, après les États-Unis, est à son tour le théâtre de vagues de procès qui visent les professionnels de toutes catégories et les entreprises, soulevant de nouveaux paradoxes, liés encore à l’hypermodernité et posant des problèmes éthiques autant que juridiques et sociaux où se rencontrent et se contredisent jouissance, liberté, profit, hasard, responsabilité, compétence…

23

La notion de faute professionnelle, les garanties pour la clientèle, les codes déontologiques, la législation en la matière, existent depuis longtemps et s’améliorent au fur et à mesure des progrès techniques et de l’évolution de la société. Mais nous entrons dans une ère paradoxale où il est de plus en plus difficile de faire la différence entre faute professionnelle et accident ne ressortissant que du calcul des probabilités, impossibilité d’une fiabilité totale de la technique, impondérable humain, multiplié par le travail collectif.

24

Jusqu’où est-on en droit d’exiger une réussite totale, la perfection ? Jusqu’où est-elle possible ? Jusqu’où est-on en droit d’exiger une garantie absolue ? Quand a-t-on laissé croire que cela était possible ?

25

Et si les médecins ne veulent plus opérer, ou ne peuvent plus payer des assurances astronomiques pour arriver à se couvrir contre les recours des malades insatisfaits ou lésés ?

26

Le dilemme des sociétés démocratiques et laïques, c’est qu’alors qu’elles sont fascinées et engluées par des objectifs lourdement économiques, elles ont à tricoter et détricoter sans cesse le sens, les fins et les valeurs qu’elles désignent et s’assignent, fixer les bornes du certain et de l’incertain.

Une affaire de justice

27

Les tribunaux sont-ils devenus les lieux du deuil ? Quel est le rôle du procès, du jugement ? Les victimes ou apparentés attendent des juges d’être déclarés et confirmés victimes, que le crime soit expliqué (rendu compréhensible ?) dans ses raisons, ses circonstances, son déroulement (« on veut savoir ce qui s’est réellement passé »), que l’auteur du méfait soit déclaré criminel, responsable, coupable et regrette ou subisse une humiliation publique, qu’il soit sévèrement sanctionné à titre d’expiation, enfin qu’il dédommage par justice interposée.

28

Une mort qui a son meurtrier peut faire l’objet d’un procès, de cette opération d’estimation symbolique, morale et économique. D’où la recherche d’un responsable du malheur, quel qu’il soit. Le malheur est ce qui vous tombe dessus et vous enfonce dans la déréliction (abandon, amputation ou destruction de soi, souffrance), on y cherche des causes extérieures identifiables, parfois au mépris de toute logique, mais qui permettront d’accrocher une démarche de projection (mise à distance), de récupération (plainte, recours), de symbolisation (reconnaissance et inscription sociale), alors que le malheur brut laisse telle une proie démunie et sans recours, désemparée.

29

Au moins « faire quelque chose », faire reconnaître sa souffrance, lui trouver des mots, des explications, des responsables. Détacher le malheur de soi.

30

Cela s’inscrit dans un refus du hasard et de l’accidentel, ou même d’une responsabilité qui viendrait de soi, dont on serait seul l’origine. Comme on dit : « Il faut trouver des coupables. »

31

Pourquoi, en justice, les victimes de traumatismes veulent-elles à tout prix voir l’accusé, fauteur du dol, sévèrement condamné, se plaignant que les peines ne soient pas à la mesure de la leur ? Parce qu’elles sont, depuis le trauma, sœurs jumelles, pire, siamoises, du fauteur de leur malheur. Cela se manifeste à travers la fascination hypnotique qu’exerce le coupable sur les victimes ou leurs proches, qui, lors des procès, le fixent, ou au contraire ne peuvent le regarder, quêtant désespérément une explication, une parole de regret.

32

Le trauma étant effraction de l’intime, l’intimité des traumatisés reste béante, ils ne peuvent plus se refermer, se détacher, l’intrus est toujours là, présent en eux, partie de leur intimité, ils sont liés par la chair et le sang. Ils sont désormais en vases communicants avec l’intrus haï qui a pris la place d’un objet aimé. Imaginons la rage impuissante quand il reste inconnu, qu’on n’a pas vu sa face, qu’on ne pourra même pas lui faire dire pourquoi il a fait « ça ». Cela ne l’empêche en effet pas d’être désormais le siamois en osmose avec soi, siamois masqué, doublement monstrueux. Les victimes demandent la séparation tout en la pressentant impossible. Elles croient que le plus de douleur infligé à l’autre entraînera un moins de douleur chez eux.

33

L’intégrité du sujet est saccagée par l’événement traumatique, même si celui-ci est purement accidentel et sans auteur. La recherche obsessionnelle des responsabilités dit bien ce besoin de renvoyer la souffrance à un extérieur identifiable pour restaurer la cohérence interne, restituer, même illusoirement, du sens. On attend que désignation et jugement opèrent de la séparation.

34

La souffrance s’est transformée en dette, dette de ce qui fut, non pas donné ni reçu, mais arraché. La victime, ou ceux qui se substituent à elle en raison de leur proximité affective ou financière, réclame son dû, non seulement la part de chair qui lui fut enlevée, mais la part financière, tout en clamant qu’il ne saurait y avoir d’équivalence, et bien qu’on ne sache en trouver d’autre pour opérer un détachement d’avec l’inculpé.

35

Mais, quelle que soit la peine, le criminel ou tenu pour tel ne semble jamais se détacher ; tout ce qu’il fait, est, ou dit, même le regret, résonne chez la victime ou ses proches comme inconvenant. La peine (sanction) n’est jamais à la mesure de la peine (dol), l’accroche s’éternise.

36

L’absence du corps, le refus par l’inculpé de dire ce qu’il est devenu, exaspèrent la béance chez ceux qui ne peuvent appuyer l’effort de symbolisation sur une réappropriation matérielle.

L’effet de symbolisation et le travail de deuil

37

Récupérer le corps permet d’organiser des funérailles, c’est-à-dire de procéder à une symbolisation de la douleur, qui se socialise, se sublime, peut se transformer en mémoire et en rituels.

38

De même la formalisation judiciaire, le rituel du tribunal, la dialectisation du procès, les temps de parole, les rôles bien différenciés, l’issue solennelle du verdict, formant un processus quasi thérapeutique de symbolisation, de possibilité de différenciation et de récupération des autonomies respectives, de matérialisation de la dette, autrement dit, il y a séparation progressive du déclaré coupable et de sa ou ses victimes, possibilité aussi de séparation entre la victime et ses proches (deuil).

39

La psychologisation et la judiciarisation de ce qui autrefois pouvait rester un événement malheureux de l’ordre de l’accident que l’on « encaissait » au même titre que des maladies ou des catastrophes naturelles se comprend dans les termes d’un long processus psychique au cours duquel un traumatisme ayant valeur d’effraction physique et morale et de perte de l’intégrité du sujet doit d’abord être reconnu et énoncé publiquement (justice et médias). Les paroles dites qui resituent et mettent en place la scène du trauma en permettent un relatif maniement par la victime, d’abord privée de voix. Ce n’est qu’à ce moment, dit-on, que va « pouvoir commencer le travail de deuil » ; le processus de réparation psychoaffective et de dégagement dépend de ce rituel.

40

Le procès serait alors un équivalent de la cérémonie funéraire, un moyen de remettre les choses à leur place réciproque. Le criminel, faisant office de cercueil, emporte avec lui le poids du malheur dont il est la cause. La victime confirmée repart innocente, déjà confortée par l’admiration et la compassion générales, elle parachève la guérison par-devers elle, sans doute aidée par les réparations qui lui ont été accordées et la représentation des sanctions qui ont été infligées au coupable (généralement estimées sans commune mesure).

41

On comprend que si l’accusé s’esquive dans l’anonymat, derrière le paravent de la folie ou du silence, c’est intolérable, le plaignant sombre dans la mélancolie, lié pour toujours à la victime, dans le trou noir avec elle. La démence et le non-lieu ne sont pas recevables pour la victime, le châtiment est nécessaire, conçu comme une part essentielle de la réparation attendue, la victime reste débitrice.

Coupable ou responsable

42

Le crime est une violation de la loi (le péché concerne la conscience religieuse), la faute est écart par rapport à une norme, la responsabilité est l’attribution de cause d’un acte, avec la culpabilité on assume une intention de malfaisance. Dans tous les cas, le dommage pour la victime occasionnelle est le même, mais la sanction varie suivant l’instance de jugement ; la réparation, elle, est un compromis entre le dommage et le degré de responsabilité.

43

Jeu douloureux de la responsabilité : on recherche les responsabilités, on se renvoie la responsabilité, on la récuse ou on la concède. Admettre que l’on puisse être à l’origine de ses difficultés (responsable, « ne t’en prends qu’à toi ») c’est faire de soi à la fois la victime et le bourreau, confusion insupportable. Avouer ou assumer, c’est se mettre au pilori, seul face à l’hostilité sociale.

44

La notion de responsabilité tend alors à glisser de celle de sujet se voulant auteur de ses actes à celle de faute imputée. La responsabilité est de plus en plus comprise comme celle de l’autre, la responsabilité partagée étant considérée comme un compromis boiteux, un tour de passe-passe des assurances ou des gendarmes embarrassés. À la position affirmative et éthique succède une projection défensive.

45

La distinction entre responsabilité et culpabilité permet de différencier l’intention de l’action et donc de se dégager moralement de conséquences dont on peut reconnaître être à l’origine.

46

« C’est mon action qui est à l’origine du dommage, mais pas mon intention, ni mon inattention ; dans les circonstances, il ne m’était pas donné de prévenir le dommage. » Cette distinction peut éviter la sanction et moduler l’exigence de réparation, l’acte incriminé entrant éventuellement dans l’ordre de l’imprévisible et même de l’inévitable.

47

Bien entendu ce discours est adopté aussi par les véritables fautifs, ceux qui auraient pu faire que ce ne soit pas et qui en avaient les moyens.

48

Les notions sont flottantes et pour ces raisons entre autres, la justice est boiteuse.

49

Selon la tradition juive puis chrétienne tous les hommes sont coupables depuis le péché d’Ève (responsables et coupables), Freud a remplacé le péché d’Ève par le complexe d’Œdipe, mais tous les hommes sont encore coupables (de leurs désirs incestueux et meurtriers). Or, à suivre les mythes au plus près, l’humanité entière paye bien cher une pomme, quant à Œdipe, il est en fait totalement innocent, dans la méconnaissance totale de la nature de son acte. Innocence, responsabilité et culpabilité sont relatives à des préjugés psychologiques, politiques, religieux, idéologiques, culturels… et la justice reste enfermée dans ces paradoxes, sa fonction essentielle, celle du tiers, c’est de séparer symboliquement : de dire le crime, ce qui ne doit pas être, ce qui est hors la loi, au-delà ce ne sont qu’estimations et équivalences, vouées à être contestées.

Confusion coupable et victime

50

Il y a parfois un tel brouillage des cartes entre réel et imaginaire que les victimes et les coupables échangent leurs rôles, tenant le langage les uns des autres ou tenus les uns pour les autres. Comme l’ont montré deux affaires récentes, fausses victimes (affaires du rer) et faux coupables (affaire d’Outreau) finissent par confondre l’opinion désorientée et commotionnée, provoquant des retournements où l’émotion déborde la raison.

51

Comme être criminel (affaire Durn), être victime médiatisée est une façon de se faire reconnaître et de décharger ses fantasmes. Pour accéder au statut de victime, on choisit ses criminels dans le stock des différents et des intrus, immigrés ou sauvageons des zones d’exclusion.

52

Il arrive que l’on cherche tout simplement à qui faire endosser la responsabilité d’un crime et que le fantasme prime sur la raison.

Statut de la vérité

53

Cela pose à la fois le problème de la vérité et celui de la démocratie. Les deux se tiennent : la vérité est en soi inatteignable, toujours dans un passé non reconstructible à l’identique (manque d’indices), sujet à interprétation par des témoins diversement et contradictoirement impliqués (témoignages erronés ou faux), manipulée maladroitement (pertes de documents) ou intentionnellement (falsifications). On est alors obligé, dans une perspective démocratique et une société de droit, quand on ne tranche pas arbitrairement, de l’approcher contradictoirement (à charge et à décharge) en donnant la parole aux parties. C’est-à-dire que la vérité (ici qui est victime, qui est coupable et de quoi ?) est le résultat d’un débat, et que ces parties opposées sont a priori traitées à égalité.

54

Les victimes et ceux qui s’y identifient voudraient que les choses soient claires et nettes, d’un côté le criminel, de l’autre la victime. Il leur paraît sacrilège de complexifier une situation vécue comme une catastrophe brute, de supposer que le criminel est aussi victime, de le présumer innocent, de mettre en doute l’intention, d’atténuer la responsabilité, de contester son rôle… sacrilège d’attribuer une responsabilité à celui qui se pense victime, d’évoquer sa part dans une situation qu’il peut pourtant avoir recherchée consciemment ou pas (crime passionnel, position publique de pouvoir…).

55

Les criminels sont souvent des personnalités fragiles, hantées par des traumatismes infantiles, en proie à une misère psychique et sexuelle pour laquelle ils ne trouvent pas de soupape, incapables de se reconnaître dans des identités autres que d’emprunt, prétendues, masquant du vide et de l’incertitude. Compulsifs ou instrumentés, leurs actes se perpètrent dans un univers semi-délirant sans que la psychiatrie puisse faire état de démence à proprement parler, celle-ci étant d’ailleurs quasiment impossible à déterminer, passé le moment de l’acte, de par l’incapacité réelle ou feinte du sujet à décrire le processus qui y présidait.

56

La complexité est le deuxième ennemi de la victime. Le talion sa nostalgie.

Sacralisation de la victime

57

La médiatisation des violences, crimes et catastrophes précipite sur le devant de la scène et placent sous les projecteurs criminels et victimes, leur conférant un statut de monstres ou de martyrs.

58

On assiste aussi à une « sacralisation » de la victime, celle-ci ne se contente plus de subir anonymement un dommage, aidée par une intense médiatisation, elle prend un rôle sur la scène sociale, entre dans une dimension tragique ayant fonction sociale de catharsis. Il n’est que de voir l’audience et le retentissement des grands procès. Ceux-ci prennent la place des tragédies, ce pourquoi le cinéma les exploite, ainsi que les émissions de télé.

Les victimes de l’histoire

59

Le devoir de mémoire, l’aveu et la reconnaissance de crimes collectifs passés, sont devenus un exercice remarqué et attendu de la part des « héritiers » rattrapés par l’histoire que leurs prédécesseurs ont faite. Des victimes anciennes se lèvent dans la conscience des vivants et demandent une réhabilitation qui vaut réparation et restaure leur participation sacrificielle à l’histoire (les insoumis de 1917). C’est le grand rappel des victimes collectives réintégrées dans le patrimoine historique. Comme il ne peut y avoir de victime sans bourreau, les pouvoirs contemporains font acte de repentance, reconnaissent les crimes et y puisent de la grandeur. Tout le monde, les solidaires actuels d’anciennes victimes et les successeurs (ni vraiment responsables ni coupables) des anciens bourreaux, peut, filiation assumée et crime dénoncé, se retrouver et communier dans une histoire désormais partagée.

60

Il y en a qui ne pardonnent pas, soit qu’ils ne se sentent pas le droit de passer l’éponge au nom des morts, soit qu’ils refusent aux pouvoirs contemporains de laver à bon compte ce qu’il est de toute façon dans leur nature de perpétrer en fonction des circonstances.

61

Pardonner, c’est donner la main malgré ce qui a été et non comme si cela n’avait pas été.

62

Est-ce que quelque chose des violences présentes ou passées n’est pas de toute façon destiné à rester, à peser, quelque chose qui ne s’efface pas, un reste, lié à un destin de souffrance et de mort qu’il faut bien endosser, un reste qui ne se répare pas, destiné à rester impardonnable, reconnu comme tel dans la mémoire de l’histoire, dont tous les hommes sont désormais comptables ?

63

Il n’y a pas toujours de réparation au malheur.


Bibliographie

  • Atlan, R. 2003. Les étincelles du hasard, tome II. Athéisme de l’écriture, Paris, Le Seuil.
  • Aubert, N. (sous la direction de). 2004. L’individu hypermoderne, Toulouse, érès.
  • Beck, U. 2003. La société du risque, Paris, Flammarion.
  • Castel, R. 2003. L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ? Paris, Le Seuil, coll. « La république des idées ».
  • Gaparon, A. ; Gros, F. ; Pech, T. 2001. Et ce sera justice. Punir en démocratie, Paris, Odile Jacob.
  • Khan, A. 2004. Raisonnable et humain, Paris, Nil Éditions.
  • Lipovetsky, G. 2004. Les temps hypermodernes, Paris, Grasset.
  • Roustang, F. 2001. La fin de la plainte, Paris, Odile Jacob.

Notes

[*]

Jacqueline Barus-Michel, professeur émérite, université Paris VII. j. barus@ wanadoo. fr

Résumé

Français

La recherche d’une cause, l’imputation d’une faute, l’exigence d’une réparation, sont inhérentes à la souffrance. Même fruit du hasard, il faut qu’elle ait un sens. Cela fait du malheur une expérience complexe où se rencontrent le psychologique, le juridique et le sociologique. Problème de société : la société moderne le traite de façon ambiguë en termes de risque, de prévention, d’assurance et de revendication. Affaire de justice : les tribunaux sont sommés d’évaluer la souffrance et de permettre le deuil. Les victimes sont à la recherche d’un sens qui leur échappe, auquel chacun se dérobe en clivant responsabilité et culpabilité, droit et subjectivité.

Mots-clés

  • malheur
  • victime
  • coupable
  • responsable
  • plainte
  • faute
  • réparation
  • hasard et sens

English

Search for a cause, imputation of a fault, demand for a compensation are inherent to suffering which, even though the fruit of fate, must have a meaning. Misfortune is so a complex experience involving the psychological, the legal and the sociological. Problem of society : modern society deals with suffering in a ambiguous way, in terms of risk, of prevention, of guarantee and of demand. Problem of justice : courts are summoned to estimate the suffering and allow mourning. Victims are in search of a meaning that escapes them, from which each shies away by splitting responsibility and fault, law and subjectivity.

Keywords

  • misfortune
  • victim
  • culprit
  • responsible
  • complaint
  • fault
  • compensation
  • fate and meaning

Plan de l'article

  1. Paradoxe et complexité
  2. Un problème de société
    1. L’assurance et le risque
    2. Crise de société et inflation de la revendication
    3. Les droits et les limites
    4. Quels droits ? Au nom de quoi ?
  3. Une affaire de justice
    1. L’effet de symbolisation et le travail de deuil
    2. Coupable ou responsable
    3. Confusion coupable et victime
    4. Statut de la vérité
  4. Sacralisation de la victime
    1. Les victimes de l’histoire

Article précédent Pages 21 - 32 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info