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Nouvelle revue de psychosociologie

2006/2 (no 2)

  • Pages : 226
  • ISBN : 9782749206479
  • DOI : 10.3917/nrp.002.0033
  • Éditeur : ERES

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« On devrait pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer. »

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Tout citoyen est aujourd’hui obligé de s’intéresser à l’économie, puisque les nécessités économiques sont constamment opposées à bien des volontés de changement. L’argument des contraintes économiques est ce que l’on fait de mieux pour tuer l’imagination, pour briser les velléités d’innovation et de créativité, au moins toutes celles qui ne sont pas orientées dans le sens de l’esprit d’entreprise capitaliste classique.

L’économique comme universel et l’imaginaire social capitaliste

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Pour caractériser nos sociétés contemporaines, on s’accorde ordinairement sur la dissolution des références avec l’effondrement des grandes idéologies et des religions. Sur fond relativiste, l’économique se présente comme le seul ancrage, le seul ciment du vivre-ensemble (F. Giust-Desprairies, 2003). Ma conviction est cependant que le renouveau de nos démocraties passe par la contestation du seul élément de destin collectif qui semble pourtant faire une quasi-unanimité : l’idée qu’il est nécessaire et souhaitable de poursuivre la logique économique actuelle d’augmentation la plus rapide possible de la consommation et donc de la croissance, ne serait-ce que pour lutter contre le chômage. Voici ce que disait Castoriadis de l’imaginaire capitaliste : « Le but de la vie humaine serait l’expansion illimitée de la production et de la consommation, le prétendu bien-être matériel » (C. Castoriadis, 2005, p. 18). Redonner du sens à notre vie politique, à la vie en commun suppose d’avoir barre sur l’économie.

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C’est contre la société de marché que nous en avons, non pas contre l’économie de marché en tant que telle mais contre le fait que l’économie de marché tend à décider de tout à tout moment et partout, pour chacun et pour tout le monde (Roustang, 1996). Au sens de K. Polanyi, la société de marché suppose que l’on fasse comme si l’homme et la nature étaient des marchandises. Avec la société de marché, l’intérêt général ne peut être conçu autrement que comme la résultante a posteriori du libre concours des intérêts particuliers. Dans son livre La religion dans la démocratie, M. Gauchet exprime ainsi la dérive vers la société de marché : « Du devoir de désintéressement qui définissait l’homme public… à l’injonction tacite de s’aligner sur son intérêt propre, le pas est immense. […] C’est à une véritable intériorisation du modèle du marché que nous sommes en train d’assister – un événement aux conséquences anthropologiques incalculables, que l’on commence à peine à entrevoir » (Gauchet, 1998). Le modèle du marché s’étend bien au-delà de l’économie à l’ensemble des actions dans l’ensemble des secteurs de la vie sociale. Le modèle du marché est devenu le modèle général des rapports sociaux.

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Et pourtant les intellectuels qui ont écrit de nombreux articles dans les pages débats du journal Le Monde pour analyser le mal-être français après les élections présidentielles calamiteuses d’avril 2002 ne parlaient pas de l’économie ni de sa place dans la société. C’est que l’idéologie économique [2][2] Idéologie entendue au sens de Louis Dumont comme :... est incontestée, sa place paraît si naturelle que l’on n’y prête même plus attention. Tout se passe comme si l’économie, pour les gens raisonnables, était une donnée sur laquelle il serait aussi vain d’épiloguer que sur les données météorologiques. Pourtant, de même que la guerre est une chose trop sérieuse pour être laissée à la responsabilité des militaires, cette algue tueuse qu’est l’économie ne peut pas être laissée à la responsabilité des économistes. D’autant plus que nous sommes entrés dans une période historique de réaménagement des rapports économie-société pour diverses raisons, aussi impératives les unes que les autres. L’imaginaire social économiciste du toujours plus est obsolète. Le privilège accordé à l’économie comme lecture privilégiée de la société, comme infrastructure, n’est plus adéquat si tant est qu’il l’ait jamais été.

L’impossibilité de poursuivre sur la lancée antérieure

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On comprend qu’à une certaine époque l’augmentation des richesses économiques ait été considérée comme le moyen incontestable du progrès social et culturel. Avec la révolution industrielle et la naissance de la discipline économique, les pays occidentaux ont échappé à la rareté. La plupart des gens ont pu se nourrir, s’habiller, se loger, et il y a eu de formidables progrès de l’éducation, de la santé, de la protection sociale. Mouvement indissociable de l’émancipation individuelle et des droits de l’individu comme valeur centrale de nos sociétés, ce qui amenait Louis Dumont à mettre en garde contre toute tentative maladroite de prétendre subordonner l’économie, qui risquerait d’aboutir à un totalitarisme.

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Mais qu’on le veuille ou non il est impossible de poursuivre sur notre lancée. Jusqu’en 1975 environ, on pouvait défendre l’idée que la poursuite par chacun de son intérêt personnel et que la recherche collective de toujours plus de production et de consommation étaient bonnes pour tout le monde. Dans le cadre national, la démocratie permettait une redistribution des richesses, il y avait régulation de l’économique par le politique et un certain équilibre des forces entre le capital et le travail. L’augmentation de la production et de la consommation permettait de satisfaire des besoins incontestables : alimentation, logement, éducation, santé, etc. Les emplois détruits dans un secteur étaient compensés par des créations d’emplois dans un autre secteur. La transmission des valeurs se faisait par l’éducation nationale, par la famille et par les mouvements d’éducation populaire. Enfin, et ce n’est pas le moins important, la domination du monde par les pays occidentaux leur permettait d’exploiter les richesses mondiales à leur profit, et tous les salariés occidentaux bénéficiaient de cette domination.

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Aujourd’hui les milliards de Chinois et d’Indiens demandent leur part et la question de la répartition des richesses et des ressources naturelles se pose avec acuité, puisque tout le monde reconnaît qu’il faudrait cinq planètes comme la nôtre si l’on voulait étendre au monde entier le mode de vie des Américains ou trois planètes pour le mode de vie européen (Gadrey, Jany-Gadrice, 2005). Les grandes entreprises transnationales, poussées par des actionnaires apatrides à la recherche de profits élevés (Peyrelevade, 2005), s’en sortent très bien, mais une partie de la population de nos pays est marginalisée. La fuite en avant économiciste amène à consacrer une part de plus en plus importante des richesses à satisfaire les envies des plus riches. Industries du luxe, chirurgie esthétique et tourisme pour gens aisés sont prospères. Une autre part consiste à dépenser beaucoup pour remédier aux dégâts d’un certain type de croissance. Corine Lepage, ancienne ministre de l’Environnement, considère par exemple qu’une bonne façon de lutter contre le déficit de la Sécurité sociale serait de réduire la pollution.

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Les contradictions actuelles déboucheront nécessairement sur des changements très importants, dont nous ne savons pas ce qu’ils seront : violences accrues à l’intérieur des nations et entre nations, si les privilégiés sont décidés coûte que coûte à défendre leurs privilèges ? Ou autre mode de régulation de nos économies et de répartition des ressources rares ?

La montée de l’insignifiance (Castoriadis, 1996)

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Le capitalisme est devenu « capitalisme culturel » (Roustang, 2002, p. 11). Aujourd’hui la distinction entre économie infrastructure, c’est-à-dire l’ensemble de la vie matérielle et des moyens de subsistance, et superstructures se brouille puisque la croissance économique se poursuit en envahissant les mondes de l’information, de la communication et de la « culture ». Tout groupe multinational qui se respecte étend son pouvoir sur la presse et la télévision. On assiste depuis des années au niveau mondial à un formidable développement de la publicité pour susciter des envies de consommer, car rien n’est plus redouté par le système économique que le ralentissement de la consommation. Les ressources de la publicité sont déterminantes pour tous nos systèmes d’information. La publicité est antiéducative. Les puissances financières ont mis la main sur les médias, ce qui rend plus difficile la mise en débat des grands défis à relever. Le responsable de la principale chaîne de télévision française nous dit que son job consiste à vider la tête des téléspectateurs pour la rendre perméable à la publicité. L’insignifiance menace nos sociétés et la recherche de l’Audimat se fait aux dépens de l’éducation.

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En définitive on se trouve devant une contradiction croissante entre l’idée apparemment incontestable et de plus en plus insistante qu’il faut augmenter les richesses économiques produites pour se payer du social et du culturel, pour lutter contre le chômage et l’exclusion, et une opinion de plus en plus sceptique, de plus en plus inquiète en reconnaissant qu’il n’y a plus corrélation entre l’augmentation du pib et la qualité de la vie sociale. Selon la société du risque, « … nos contemporains auraient cessé de voir l’avenir comme une promesse et le progrès technique comme un bienfait, mais seraient de plus en plus sensibles aux nouveaux risques créés par l’accélération des changements techniques et sociaux » (Perret, 2003).

Le travail n’est plus le grand intégrateur [3][3] Voir Y. Barel dans Connexions n° 56, 1990.

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L’ascenseur social est en panne. Au lieu des enfants d’ouvriers ou d’agriculteurs qui devenaient cadres en grand nombre, on a au contraire aujourd’hui bien des diplômés qui ne peuvent pas accéder aux professions auxquelles ils se préparaient.

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L’étude menée sous la direction de Jacqueline Palmade en 1977 et en 1998, donc à vingt ans d’intervalle, auprès d’échantillons de deux cents personnes concluait à « l’affaiblissement de la fonction d’intégration sociale de l’entreprise et des collectifs de travail… l’augmentation d’un sentiment d’insécurité… l’incertitude grandissante pour soi et ses enfants de trouver un travail qui réaliserait ses attentes » (Palmade, 2003).

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B. Eme, à partir d’une enquête auprès de plusieurs centaines de jeunes, note leurs discours désenchantés. Il relève la tension forte entre culture juvénile et culture des entreprises, la contradiction entre le message publicitaire des entreprises qui développent une culture hédoniste du bien-être sans effort, et, aux antipodes, les normes de ces mêmes entreprises dans leur organisation interne de travail. « Contradiction trop flagrante entre la cible du consommateur et le vécu du producteur qui forment la même personne » (Eme, 2005). Le décalage ne cesse de grandir entre culture sociétale et culture des entreprises. Des messages contradictoires proviennent des mêmes organisations.

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Même parmi la couche des cadres privilégiés qui réussissent dans leur vie professionnelle, un clivage s’opère. Voici ce qu’écrivait un ami qui a passé un an aux États-Unis. « J’observe que beaucoup d’Américains ont renoncé à se poser la question de l’utilité et du sens de leur activité professionnelle qui est comme abandonnée au règne de la nécessité. Exactement comme chez nous, la vie professionnelle est d’abord soumise aux conditions de rentabilité, tandis que l’affirmation concrète des valeurs et d’un sens personnel est cantonnée à la vie privée : elle s’exprime surtout dans la famille, dans la communauté religieuse, dans les relations de voisinage. » Le non-sens de la croissance pour la croissance apparaît de plus en plus évident, entraînant un retrait dans le privé, et la dépolitisation.

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L’imaginaire social de l’augmentation de la richesse économique comme source de tout progrès n’est plus du tout pertinent. Depuis une trentaine d’années, il n’y a plus convergence heureuse entre augmentation du pib et différents indicateurs de santé sociale en matière d’éducation, de chômage, de pauvreté, de santé. De même les « indicateurs de progrès véritable » qui établissent une comptabilité élargie en ajoutant au pib les ressources de l’économie domestique et en déduisant la destruction des ressources naturelles et les dégâts sociaux prouvent que croissance économique et progrès véritable ne vont plus de pair. Il y a un pressentiment de plus en plus pesant que nos modes de production et de consommation ne sont plus tenables. On reconnaît que notre modèle de croissance est devenu insoutenable, qu’il va falloir transformer de fond en comble nos manières de produire et de consommer, nos systèmes de transport et l’urbanisme de nos villes. Mais on affirme en même temps que pour réaliser ces transformations il va falloir réaliser une quantité impressionnante d’investissements qui ne pourront être dégagés que grâce à un fort taux de croissance. Ces contradictions évidentes sont esquivées, en raison de l’abîme que cela ouvre, si bien que cela ne donne pas lieu à un travail d’élaboration. Il y a bien une prise de conscience graduelle de la gravité des problèmes mais il n’y a pas de rupture significative ni dans le domaine conceptuel, ni, encore moins, dans les programmes politiques pour aménager la transition d’une situation à une autre.

Les insuffisances de la dénonciation du capitalisme et l’irresponsabilité que cela engendre

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La problématique du colloque du cirfip constatait : « Individus et collectifs à la fois désemparés et exigeants requièrent comme un dû protection et réparations et veulent identifier des responsables de leurs malheurs. » Alors que tout le monde en Occident est partie prenante du système, faire du capitalisme un bouc émissaire permet de nier cette évidence. Comme le dit M. Bellet (1993), le vrai Maître des petits maîtres (que sont les capitalistes, les spéculateurs, etc.) c’est l’envie de tout un chacun de consommer toujours plus. L’individualisme de l’homo oeconomicus, qui était une abstraction, est devenu de plus en plus réalité culturelle.

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Il y a dans la critique de gauche du capitalisme une grande ambiguïté. Prétend-elle faire mieux que le capitalisme sans pour autant remettre en cause l’imaginaire social du capitalisme ? Si le mouvement ouvrier à l’origine a contesté l’imaginaire social institué du capitalisme, il est ensuite tombé « en tant que mouvement organisé, sous l’influence… du marxisme. Or celui-ci, dans ses couches les plus profondes, ne fait que reprendre et porter à la limite les significations imaginaires sociales instituées par le capitalisme : centralité de la production et de l’économie, religion plate du “progrès”, phantasme social de l’expansion illimitée de la maîtrise “rationnelle”. Ces significations et les modèles de l’organisation correspondants sont réintroduits dans le mouvement ouvrier moyennant le marxisme » (Castoriadis, 1986). Aujourd’hui le marxisme est passé de mode mais l’ambiguïté demeure.

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Il convient de refuser l’économisme plutôt que le capitalisme, car en refusant le capitalisme on peut donner à penser que l’on croit pouvoir se passer de l’économie de marché. Parler d’économisme c’est refuser de faire des capitalistes et du capitalisme le bouc émissaire, c’est accepter l’économie de marché tout en refusant la société de marché, c’est reconnaître la diversité des capitalismes possibles et plaider pour une régulation politique rigoureuse du capitalisme. Mais alors on prend la mesure de la difficulté. Nous sommes tous concernés. Nous sommes tous plus ou moins (moins que les maîtres du système quand même) responsables en tant que citoyens de sociétés riches, en tant que membres des 25 % de la population mondiale la plus riche qui consommons 75 % des ressources naturelles mondiales. En chacun de nous, le consommateur libre de ses choix, à la recherche de toujours plus de confort, entre en conflit avec le citoyen responsable.

Insuffisance d’une certaine conception des droits de l’homme

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« La gauche se trompe lorsqu’elle prétend faire fond sur une critique antiautoritaire pour faire barrage aux excès du capitalisme. Opposer l’émancipation de l’individu au marché, c’est commettre un contresens radical. Si l’on veut résister au “tout marché” il n’est guère d’autre solution que de renforcer les ancrages non économiques du lien social dont les institutions prises globalement constituent la clef de voûte. La force du marché réside en effet dans sa capacité à objectiver le monde commun sans recourir à des formes explicites d’autorité et de contrôle social, et avec un besoin minimum de socialisation » (Perret, 2003).

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À cet égard une certaine conception des droits de l’homme est insuffisante pour faire société (Supiot, 2005). Dans les premières déclarations des droits, par exemple celle de 1789, l’homme est un pur être de raison qui a des droits civils et politiques. Une des leçons des années 1930 a été de montrer que la « misère et le chômage font le lit des dictatures et qu’il ne peut y avoir de liberté là où règne l’insécurité physique ou économique ». Ce fut la raison de la proclamation des droits sociaux dans l’après-guerre. La Déclaration universelle de 1948 prévoit notamment des droits individuels à la sécurité sociale, à un niveau de vie suffisant, à la sécurité contre les risques de perte de ses moyens de subsistance. Il s’agit de droits, d’une créance de l’individu sur la société. Ce qui entraîne pour chacun l’obligation de s’acquitter de prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales). Il y a payement à des institutions anonymes, et redistribution par l’État ou par la Sécurité sociale. La solidarité instituée dans les États providences du monde occidental est une solidarité anonyme. La force de ce type de solidarité est de pouvoir mobiliser des moyens considérables et de s’étendre à un pays tout entier. Sa faiblesse est d’être anonyme et d’attiser l’individualisme en faisant disparaître tout lien direct entre les personnes. L’intervention de l’État me dédouane de toute obligation à l’égard de mes proches.

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A. Supiot souligne au contraire comment la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples du 27 juin 1981 reprend à son compte les droits individuels figurant dans les déclarations occidentales, mais les insère dans une conception de l’homme qui n’est pas celle de l’individu comme sujet insulaire, mais celle d’un être lié à ses semblables, qui tire son identité de son appartenance à une série de communautés. Il y est question de la famille, qu’il s’agit de protéger dans son rôle éducatif, du peuple, qui a le droit de lutter pour sa libération contre la domination étrangère, qu’elle soit d’ordre politique, économique ou culturel. Il n’y est pas seulement question de droits mais de devoirs : « L’individu a le devoir de préserver et de renforcer la solidarité sociale et nationale. » Autrement dit dans les déclarations occidentales l’individu a une créance sur la société, alors que dans la Charte africaine, l’individu a aussi une dette à l’égard de la société.

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Il est intéressant de noter qu’un certain nombre de nouveaux droits fondamentaux étaient apparus dans le projet de traité établissant une constitution pour l’Europe (rejeté par les Français au printemps 2005) qui manifestaient une réinterprétation du principe de solidarité : droit à l’information et à la consultation des travailleurs au sein de l’entreprise (II-87), droit de négociation et d’actions collectives (II-88), principes qui s’imposent aux pouvoirs publics et aux entreprises : conciliation de la vie familiale et professionnelle (II-93), protection de l’environnement (II-97), protection des consommateurs (II-98).

Quelles sont nos marges de liberté ?

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Est-il possible d’échapper à un pessimisme qui ne peut que favoriser le retrait dans le privé ? Est-il possible de donner un minimum de crédibilité à ce que pourrait être un système qui correspondrait à une autre logique que celui du toujours plus, de changer nos représentations du progrès ? Face au défi apparemment insurmontable, il est possible de reprendre à son compte la formule de F. Scott Fitzgerald : « On devrait pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer. »

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La corporation des économistes a évidemment une responsabilité particulière. La prétention de l’économie à être une science dure, à recourir de manière abusive aux mathématiques, a quelque chose de grotesque comme le montre abondamment le petit pamphlet Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles (Maris, 2003). B. Maris connaît bien les théories économiques les plus sophistiquées, les plus mathématiques et il nous dit : c’est du pipeau. Il appelle l’économie à être science humaine collaborant avec la psychologie, la sociologie, l’histoire, la philosophie. Il s’agit bien de dé-construire, de dé-penser l’économique comme le recommande A. Caillé (Caillé, 2005). Il s’agit de dépasser le simplisme des représentations dominantes de l’économie qui excluent toute une partie de la réalité. Actuellement les représentations économiques dominantes réduisent la sphère économique à l’économie de marché, elles réduisent le marché à un marché autorégulateur comme mise en rapport d’une offre et d’une demande par les prix (en niant son cadre institutionnel), elles identifient l’entreprise moderne à l’entreprise capitaliste (Laville, 2003). Il s’agit de révéler toute une partie de la réalité qui est occultée et de réintégrer ce qui est nié par une perspective étriquée de l’économie : l’économie non monétaire [4][4] Le programme autoproduction et développement social..., le monde associatif, l’économie monétaire non marchande. Dans son livre Des inactifs aux « travaillants », Marie L. Pellegrin-Rescia remet en cause les catégorisations statistiques les plus courantes dans une perspective anthropologique (Pellegrin-Rescia, 1993). Son livre est paru dans une collection qui s’intitulait « Reconnaissances ».

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En tant que modeste citoyen, il s’agit de ne pas occulter les contradictions dans lesquelles nous sommes car nous profitons d’un mode de vie qui n’est pas extensible à toute l’humanité. Il s’agit de refuser la banalisation du mal et de nous maintenir en éveil malgré la difficulté de trouver des solutions, quitte bien sûr à poser certains actes qui nous mènent dans la bonne direction. Il s’agit d’échapper aux formules simplificatrices à coup de demi-vérités qui font l’essentiel des débats médiatiques entre gauche et droite. Les corporatismes alimentent les positions des partisans du tout marché et réciproquement. Un peu plus d’intervention psychosociologique contribuerait à nous préserver des simplismes largement répandus…

Quel autre imaginaire social ?

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À ce genre de question Castoriadis répondait qu’il y avait d’énormes possibilités de changement et qu’elles s’actualisaient très peu. Il lui semblait que, dans la société contemporaine, la recherche de nouveaux rapports humains pouvait fournir un support à la visée centrale d’une nouvelle société. « Il faut en finir avec les ”transformations du monde“ et les œuvres extérieures, il faut envisager comme finalité essentielle notre propre transformation. Nous pouvons envisager une société qui ne se donne comme finalité ni la construction des Pyramides, ni l’adoration de Dieu, ni la maîtrise et la possession de la nature, mais l’être humain lui-même… » (Castoriadis, 1986, p. 322).

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En écho, ceux qui ont lancé le journal La décroissance au début 2004 plaident pour le déplacement de la demande des biens traditionnels à impact écologique élevé (la voiture, par exemple) vers des biens relationnels qui satisferont la demande d’attention, de soins, de connaissance, de participation, de nouveaux espaces de liberté, de spiritualité. Avec un certain sens de l’humour et de la provocation, ils ont donné comme sous-titre à leur publication « Le journal de la joie de vivre ». Un des auteurs du livre Objectif décroissance (Mauro Bonaïuti, 2003) écrit pour sa part : « La décroissance matérielle sera une croissance relationnelle, conviviale et spirituelle. »

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Dès maintenant des individus et des familles acceptent une baisse de leurs revenus et une moindre consommation en choisissant un mode de vie différent qui leur donnera plus de satisfaction en termes de qualité du travail, de relations sociales et d’environnement naturel. Mais ce sont des cas exceptionnels. Il est déjà plus intéressant de constater que certaines entreprises qui sont sur un secteur concurrentiel s’organisent de manière novatrice. Les salariés acceptent des rémunérations limitées et limitent leurs dépenses en mettant en commun certains équipements domestiques. Ils réduisent leur temps de travail pour pouvoir s’engager dans des activités d’intérêt général. Ils contribuent à une relocalisation des économies en exploitant les ressources naturelles locales. Ils ne considèrent pas leur travail professionnel comme simple moyen de gagner leur vie mais comme une activité qui doit favoriser les apprentissages et la prise de responsabilité. Autant dire qu’ils prouvent que la qualité de vie et le développement personnel ne dépendent pas uniquement ni même principalement du revenu monétaire [5][5] Voir G. Roustang, Démocratie : le risque du marché,.... Cet exemple au niveau microsocial ne peut évidemment pas être transposé facilement au niveau de la société française et a fortiori européenne ou mondiale, mais cela indique bien vers quoi il faudrait s’orienter pour donner vie à une autre conception du progrès que celle du toujours plus de production et de consommation.

Une perspective : celle de l’économie solidaire

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La perspective de l’économie solidaire est de resocialiser, de repolitiser les relations économiques. L’appellation « économie solidaire » peut induire en erreur en pouvant faire croire qu’elle privilégie elle aussi une lecture économique de la société, alors même qu’il s’agit au contraire de plaider pour une socialisation et une politisation de l’économie. Et cela à deux niveaux complémentaires. Le premier poursuit une critique au niveau macrosocial, le second s’efforce de promouvoir des réalisations au niveau microsocial. Aux deux niveaux il s’agit de mettre en valeur le principe de réciprocité par rapport aux autres principes que sont les échanges sur un marché et la redistribution publique. Il s’agit d’opérer un retournement et de contribuer à changer les représentations. Il s’agit de refuser le raisonnement habituel qui consiste à dire : « Augmentons les richesses économiques telles que nous les calculons et tout le reste nous sera donné par surcroît. » Au lieu de continuer à dire « Augmentons le pib le plus rapidement possible pour pouvoir créer des emplois, pour pouvoir consacrer davantage de moyens à la santé, au secteur social, à la culture », il s’agit de s’interroger sur le contenu de la croissance. Si par exemple une partie des productions des industries agroalimentaires ou chimiques se fait aux dépens de la santé publique, nous marchons sur la tête. Puisque le pib, qui mesure les richesses économiques produites au cours d’une année, n’est plus corrélé depuis une trentaine d’années avec différents indicateurs de santé sociale (Gadrey, Jany-Catrice, 2005), il est absurde de continuer à en faire un indicateur privilégié de la situation de la société et de son dynamisme. Il est essentiel aujourd’hui d’ouvrir le débat politique grâce à des indicateurs sociaux qui vont relativiser l’objectif d’augmentation des richesses monétaires en s’efforçant d’évaluer si la production de richesses économiques (au sens traditionnel) ne va pas de pair avec la destruction d’autres richesses naturelles ou sociales.

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Au niveau microsocial, les tenants de l’économie solidaire s’efforcent de promouvoir le commerce équitable, l’épargne solidaire, les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne… Dans tous ces cas le consommateur n’est pas seulement à la recherche de son intérêt personnel, il tient compte dans ses choix d’autres points de vue.

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Il s’agit de créer de mini-espaces publics, des espaces de paroles qui permettent une reconnaissance mutuelle des points de vue, par exemple entre usagers d’un service, consommateurs, salariés, bénévoles, pouvoirs publics. Les initiatives d’économie solidaire reposent sur l’idée que la construction des besoins sociaux et l’organisation de la réponse à leur donner passent par une délibération qui se démarque à la fois de la simple recherche d’un équilibre entre une offre et une demande sur un marché régulé par les prix et de l’application d’une règle administrative, venant de la puissance publique (Fraisse, 2003).

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Les initiatives d’économie solidaire peinent à s’étendre, elles restent limitées. Elles peuvent être considérées comme un levier de changement, mais si elles ne sont pas soutenues par une volonté politique au niveau du pouvoir central, elles n’ont guère de chances de s’étendre. Un spécialiste du commerce équitable qui ne croyait pas que les décisions personnelles et courageuses d’une petite partie de la population suffiraient à modifier les règles du commerce international déclarait : « Le ticket de caisse ne peut pas remplacer le bulletin de vote. » Il est illusoire de penser qu’un changement pourra se faire naturellement grâce au caractère exemplaire de certaines réalisations par « contamination progressive ». Au contraire ces réalisations ont toutes chances d’être étouffées au fur et à mesure par le poids des attitudes et comportements dominants. Elles sont des corps étrangers aux mentalités, aux normes, aux règles et au fonctionnement des institutions. Si les initiatives d’économie solidaire peuvent contribuer à un renouveau démocratique, elles ne pourront le faire que si leur effort est relayé, encouragé au niveau du pouvoir politique. Il s’agit d’un double mouvement de la société civile vers le pouvoir étatique et du pouvoir étatique vers la société civile.


Bibliographie

  • Bellet, M. 1993. La seconde humanité. De l’impasse majeure de ce que nous appelons l’économie, Paris, Desclée de Brouwer.
  • Bonaïuti, M. 2003. « À la conquête des biens relationnels », dans Collectif, Objectif décroissance, Paris, Parangon, p. 28-33.
  • Caillé, A. 2005. Dé-penser l’économique. Contre le fatalisme, Paris, La Découverte, mauss.
  • Castoriadis, C. 1986. Domaines de l’homme. Les carrefours du labyrinthe 2, Paris, Le Seuil.
  • Castoriadis, C. 1996. La montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe 4, Paris Le Seuil.
  • Castoriadis, C. 2005. Une société à la dérive, Paris, Le Seuil.
  • Dumont, L. 1977. Homo aequalis. Genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Paris, Gallimard.
  • Eme, B. et coll. 2005. Identité au travail des jeunes dans trois entreprises, Paris, Lise-cnam-cnrs.
  • Fraisse, L. 2003. « Économie solidaire et démocratisation de l’économie », Hermès 36, p. 137-145.
  • Gadrey, J. ; Jany-catrice, F. 2005. Les nouveaux indicateurs de richesse, Paris, La Découverte.
  • Gauchet, M. 1998. La religion dans la démocratie, Paris, Gallimard, Folio essais.
  • Giust-Desprairies, F. 2003. L’imaginaire collectif, Toulouse, érès.
  • Laville, J.-L., 2003. « Avec Mauss et Polanyi, vers une théorie de l’économie plurielle », Revue du Mauss 21, p. 237-249.
  • Maris, B. 2003. Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles, Paris, Le Seuil.
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  • Pellegrin-Rescia, M.L. 1993. Des inactifs aux « travaillants », Paris, Épi.
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  • Peyrelevade, J. 2005. Le capitalisme total. Paris, Le Seuil.
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  • Roustang, G. 2002. Démocratie : le risque du marché, Paris, Desclée de Brouwer.
  • Supiot, A. 2005. « Lier l’humanité : Du bon usage des droits de l’homme », Esprit, n° 2, p. 134-162.

Notes

[*]

Guy Roustang, directeur de recherche honoraire, lest-cnrs. guy. roustang@ wanadoo. fr

[1]

F.S. Fitzgerald, La fêlure, Gallimard, 1963, p. 341, cité par Alain Supiot.

[2]

Idéologie entendue au sens de Louis Dumont comme : « L’ensemble des idées et valeurs – ou représentations – communes dans une société » (L. Dumont, 1977).

[3]

Voir Y. Barel dans Connexions n° 56, 1990.

[4]

Le programme autoproduction et développement social (pades, www. padesautoproduction. org) cherche par exemple à montrer toute l’importance du faire soi-même dans la constitution de la personnalité : faire et en faisant se faire.

[5]

Voir G. Roustang, Démocratie : le risque du marché, p. 161.

Résumé

Français

L’économie se présente aujourd’hui comme le seul élément du vivre ensemble avec l’objectif du toujours plus de production et de consommation. Dans le passé, cet imaginaire social du toujours plus a permis toutes sortes de progrès et l’émancipation des individus. Mais il n’est plus possible aujourd’hui de poursuivre sur cette lancée, car elle entraîne destruction de l’environnement naturel, marchandisation de tout, retrait dans le privé et exclusion d’une grande partie de la population. Dans la lutte pour l’obtention de ressources rares, le risque est grand de voir la violence se répandre à l’intérieur des nations et entre nations. Il est trop facile de faire du capitalisme un bouc émissaire, alors que sa force repose en dernier ressort sur le consommateur consentant. Nous sommes tous responsables. Dans divers domaines, il existe des réalisations, certes partielles, mais qui orientent vers un autre imaginaire social.

Mots-clés

  • croissance
  • décroissance
  • imaginaire collectif
  • environnement naturel
  • indicateurs sociaux
  • économie solidaire
  • droits de l’homme

English

Economy appears today like the only element of the « living together » with the objective of always more production and consummation. In the past, this social imaginary of always more allowed all kinds of progress and emancipation of individuals. But it’s not possible anymore to continue on this impetus, because it involves destruction of natural environment, merchandisation of all, withdrawal in the private business and exclusion of an important part of the population. Fighting to obtain rare resources, the risk is great to see violence spreading itself inside the nations and between nations. It is so easy to turn capitalism into a scapegoat, whereas its strength lays on the consenting consumer. We are all responsible. In various fields, there are achievements, certainly partial, but which tends to another social imaginary.

Keywords

  • growth
  • decrease
  • collective imaginary
  • natural environment
  • social gauges
  • united economy
  • humans right

Plan de l'article

  1. L’économique comme universel et l’imaginaire social capitaliste
  2. L’impossibilité de poursuivre sur la lancée antérieure
  3. La montée de l’insignifiance (Castoriadis, 1996)
  4. Le travail n’est plus le grand intégrateur
  5. Les insuffisances de la dénonciation du capitalisme et l’irresponsabilité que cela engendre
  6. Insuffisance d’une certaine conception des droits de l’homme
  7. Quelles sont nos marges de liberté ?
  8. Quel autre imaginaire social ?
  9. Une perspective : celle de l’économie solidaire

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