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Nouvelle revue de psychosociologie

2006/2 (no 2)

  • Pages : 226
  • ISBN : 9782749206479
  • DOI : 10.3917/nrp.002.0047
  • Éditeur : ERES

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Aujourd’hui, dans les organisations, l’appel à la responsabilité consiste trop souvent à obtenir des salariés une soumission à un ensemble de normes qui fait l’impasse sur le travail de normativité (Canguilhem, 1966) des acteurs sociaux. De plus en plus isolés face à des objectifs individuels, ces derniers sont rendus responsables de la réussite ou de l’échec d’orientations mal définies ou de dysfonctionnements imputables à la structure de l’organisation. De plus, la forte pression sur des résultats, trop exclusivement centrés sur l’efficacité et la rentabilité, réduit souvent la responsabilité à une simple logique adaptative et opératoire.

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Ces situations de contraintes, derrière lesquelles le pouvoir s’efface, laissant peser sur les acteurs le poids d’une responsabilité qui les dépasse, conduisent ces derniers à soupçonner d’emblée tout pouvoir ou toute hiérarchie d’être nécessairement animé d’une volonté de domination. Ce tour de « passe-passe des responsabilités » (Le Goff, 2002) se traduit par des modalités défensives conduisant à adopter des comportements d’évitement ou de répression qui peuvent aller jusqu’au cynisme érigé en règle de conduite ou au développement de maladies psychosomatiques de professionnels contraints à refouler leur malaise en retournant leur agressivité contre eux-mêmes.

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Par ailleurs, la montée du sentiment de préjudice, légitimé par le statut de victime, pousse des professionnels à développer une position « d’innocence » (nul n’a à exiger d’eux) qui fait obstacle aux possibilités de s’engager dans les situations et les relations de travail.

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Dans ce contexte, il reste peu de place pour accueillir une autre acception de la responsabilité : celle d’une activité délibérée, d’une volonté de répondre de ses actes, d’une capacité à opérer des choix, d’un pouvoir d’imaginer autre chose que ce qui est, d’un désir de se confronter aux autres. Le psychosociologue est sollicité par la demande de ces professionnels en difficulté, quand ils acceptent de s’impliquer eux-mêmes dans des processus d’élaboration des situations qui leur posent problème. Mais son approche, qui convie à travailler les situations sociales en intériorité, si elle permet une appréhension des tensions, expose les individus et les groupes, comme l’intervenant lui-même, à des contradictions et des ambiguïtés concernant ces questions de la plainte et de la responsabilité. En particulier, l’évocation récurrente de ces questions fait prendre le risque de passer à côté des processus qui spécifient les expériences concrètes et leur actualité dans l’articulation de leurs dimensions subjectives, intersubjectives, sociales et politiques, au profit d’une intelligibilité généralisante abstraite et idéologique.

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Par le choix de deux exemples, je souhaite entrer dans des formes, chaque fois particulières, du malaise, dont le traitement appelle tantôt à un élargissement des registres de compréhension tantôt à une recentration sur l’un d’entre eux. Et ce, pour approcher une complexité écrasante pour les acteurs sociaux, les empêchant d’assumer leurs fonctions comme ils le souhaiteraient.

L’analyse de pratiques et sa reprise institutionnelle

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Je situerai mon premier exemple dans le champ de l’éducation spécialisée. La demande concerne la mise en place de groupes d’analyse de pratiques dans un ensemble d’établissements, régis par un cadre associatif. Il s’agit d’aider les différentes équipes à élaborer leurs pratiques professionnelles autour de la tâche commune que représente la mission éducative auprès de jeunes en difficulté.

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Pour le psychosociologue, s’il s’agit bien, dans ces groupes, de travailler sur la part de la personnalité de chacun investie dans la profession (Balint), il importe de ne pas considérer cette dernière indépendamment de la dynamique des relations dans l’équipe, du fonctionnement de l’organisation et des normes institutionnelles saisies dans leurs relations, leurs logiques et leurs enjeux.

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Mais je voudrais montrer, par cet exemple, l’importance de la prise en compte des dimensions sociales et sociétales qui nécessite de situer ce dispositif d’analyse de pratiques à l’intérieur d’une intervention élargie permettant aux différentes équipes institutionnelles de se rencontrer, de s’affronter, pour construire du conflit à partir d’objets professionnels partagés. Construire le conflit apparaît comme condition pour sortir des régressions engendrées par un trop de malaise dû aux mutations du travail rééducatif et aux pressions externes qui pèsent sur lui. Certaines équipes se trouvent ainsi remises en cause dans leurs projets face à une rationalisation des interventions éducatives et thérapeutiques pensées de leur point de vue exclusivement à partir des logiques administratives et gestionnaires. De leur côté, les cadres, plus directement confrontés aux normes des tutelles et aux nouvelles réglementations, mais aussi aux exigences de la société civile, ont le souci de faire fonctionner leurs établissements en tenant compte du contexte actuel.

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Dans un premier temps, chacun des groupes, conformément à la demande institutionnelle, s’engage dans un travail d’analyse des pratiques. Travail d’approfondissement qui permet des prises de conscience, un traitement des difficultés et une élaboration des conflits. C’est à l’intérieur de chacune des équipes que sont interrogés les liens institués, les modes d’investissement, les valeurs et les représentations des uns et des autres favorisant un certain soulagement du malaise et de ses éléments persécutifs. Mais ce qui reste intouché dans le cloisonnement des groupes, requis par le dispositif d’analyse de pratiques, c’est précisément ce qui se joue dans la transversalité des équipes : l’imputation à l’autre des dysfonctionnements, l’annulation des places, la non-reconnaissance des spécificités des fonctions et des rôles. Autant d’invalidations qui nourrissent le malaise et les processus critiques.

Des conduites d’exclusion à l’organisation du conflit

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C’est ainsi qu’une équipe de rééducateurs et de thérapeutes mènent une guerre sans merci contre le directeur de l’établissement tandis que ce dernier, soutenu par ses chefs de service, poursuit une lutte pour mettre fin à ce qu’il nomme « le tout pouvoir des psys ». Il procède à leur exclusion de décisions institutionnelles, auxquelles ils doivent être logiquement associés. Privés du soutien et de la compétence cliniques, les cadres se laissent happer par les logiques instrumentalisantes vers lesquelles les tirent les tutelles. Dénoncés pour leur intolérance, les thérapeutes renforcent leur surdité aux contraintes et aux logiques qui ne relèvent pas des registres subjectifs et intersubjectifs. Dos à dos, ces deux équipes œuvrent en aveugle. Dans la méconnaissance du climat d’agression qu’elles instaurent entre elles, c’est le projet institutionnel lui-même qui se trouve attaqué, exposant les professionnels, déjà fragilisés par les évolutions externes, à une crise du sens. Celle-ci ne fait que renforcer les difficultés collectives à instaurer une politique éducative cohérente. La démarche d’analyse de pratiques avait permis d’énoncer, de clarifier et de dépasser des difficultés portant sur les responsabilités propres à chacun dans la mission rééducative. Mais demeurait une plainte récurrente portant sur un malaise profond imputé aux changements venus de l’extérieur. Le travail d’analyse par équipe s’était bien constitué comme espace d’écoute et de parole pour soutenir une activité de pensée, mais ce qui restait toujours hors champ du travail d’élaboration c’était la réponse collective des professionnels qui, mis en difficulté par les perturbations externes, retournaient contre eux et entre eux les menaces qu’ils sentaient peser sur eux.

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L’accompagnement au niveau des groupes restreints fut un niveau pertinent pour traiter en intériorité les questions que les différents acteurs se posaient dans l’effectuation de leur travail. Mais, dans ce contexte, force fut de constater que le seul cadre strict de l’analyse de pratiques renforçait le repli des équipes sur elles-mêmes et augmentait leur sentiment d’impuissance sur leur environnement de travail. C’est pourquoi il est apparu opportun, dans un second temps, d’élargir le cadre de l’analyse à la mise en place d’une intervention permettant aux différentes équipes de se rencontrer, d’affronter leurs constructions représentatives, les impliquant collectivement, et ouvrant à la dimension institutionnelle et sociétale des enjeux.

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L’aménagement de ces rencontres intergroupes a permis aux professionnels de sortir des positions clivées sur lesquelles ils campaient. La mise en travail des objets communs, par leur conflictualisation, permet à chacun de sortir de positions par trop défensives et génératrices d’exclusion et d’engager des possibilités de réflexion ouvrant sur de nouvelles perspectives quant au traitement des situations institutionnelles et à l’évaluation des choix stratégiques. Ont pu être ainsi entendues et examinées des représentations sous-tendant ces logiques qui, d’un groupe professionnel à un autre, fondaient leurs positions et leurs décisions.

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Ainsi, l’équipe thérapeutique s’insurgeait contre le fait que l’autorité parentale soit appréhendée par les chefs de service à partir d’une vision jugée irréelle et idéalisée. Or, cette idéalisation avait pour conséquence une occultation des carences de certains parents auxquels on attribuait des capacités qu’ils n’avaient pas. L’examen des situations particulières, à partir d’une approche collaborative qui privilégiait la construction d’un sens commun, non seulement permit de comprendre que la confiance accordée a priori aux parents ne témoignait pas uniquement d’une difficulté des chefs de service à appréhender le décalage entre des intentions affichées et des façons de se comporter, mais fut mis en évidence que cette attitude, si elle procédait d’un désir constructif d’associer les parents à la mission éducative, relevait aussi d’un certain assujettissement à l’égard d’une pression idéologique sur le droit des usagers. Le sentiment d’un respect strict du droit interdisait d’engager une véritable réflexion sur la responsabilité. Cet aveuglement, qui portait les cadres à adopter des positions normatives et moralisatrices, les amenait à se faire complices, à leur insu, de maltraitances familiales.

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Mais l’interpellation violente des membres de l’équipe thérapeutique faisait apparaître aussi la menace que faisait peser, sur leurs habitudes de travail et leur mode d’identification, le fait d’intégrer des parents qu’ils avaient choisi d’exclure de leurs prises en charge.

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De même, le traitement des actes violents et transgressifs des adolescents faisait l’objet de forts antagonismes entre les différents acteurs quand il était question de recourir au juridique. Les thérapeutes résistaient, en effet, à l’idée de faire appel à la justice parce qu’il semblait plus conforme à la mission de l’établissement d’offrir aux jeunes des possibilités d’expérimenter, au sein de la relation éducative, les limites opposées à leurs comportements transgressifs, de donner ainsi à ces comportements des chances de pouvoir se transformer. De leur côté, les membres de l’équipe de direction défendaient la nécessité de pouvoir compter avec le cadre juridique, rappelant que la loi est la même pour tous. Prenant appui sur certaines dérives passées dues à une trop grande permissivité, le directeur insistait pour que puissent être posés des interdits quand l’institution éducative n’y suffisait pas.

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Dans la confrontation des points de vue et l’examen de leurs conséquences, dans les décisions prises ou les événements vécus, chacun eut la possibilité de redonner une certaine légitimité à la position de l’autre et d’élargir le débat sur une menace qui rassemblait tout le collectif et contre laquelle il importait d’être soudés. Fut admise l’importance de tenir contre une certaine utilisation du juridique (défausse de certains parents, tendances de certaines instances à charger les jeunes dits délinquants) qui privilégie la solution répressive contre la réponse éducative.

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L’examen des éléments en jeu dans le face-à-face imposé par le dispositif a permis que soient touchées les conséquences méconnues des attaques portées par l’équipe médico-sociale contre le directeur, celles que thérapeutes et rééducateurs adressaient au directeur sans prendre la mesure des effets destructeurs que celle-ci produisait sur la mission éducative.

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Pour survivre à la violence que suscitaient en eux les difficultés occasionnées par les évolutions sociétales (sans compter la menace d’instrumentation qui pèse sur ces établissements par la multiplication des normes et des procédures imposées par les tutelles et, au-delà, par les réformes ministérielles), les professionnels n’ayant pu suffisamment élaborer le moyen d’y faire face avaient, en effet, cherché à se débarrasser de ces perturbations en faisant dériver leur agressivité sur le directeur, devenu bouc émissaire. Cette violence adressée, qui échappait en partie aux acteurs, légitimait toutes les dérives de langage, jetant sur la communauté éducative une négativité préjudiciable. C’est seulement à partir de la confrontation organisée des positions et des références, ainsi que dans la possibilité d’adresser les contenus de cette violence dans le cadre protégé de l’intervention, qu’un travail de rapprochement a pu s’amorcer concernant la représentation de la mission éducative.

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En sollicitant les acteurs à exprimer leur culture professionnelle de référence et l’impact spécifique qu’exercent, sur chacune d’entre elles, les contraintes extérieures et les évolutions de société, le psychosociologue favorise une relance du potentiel d’investissement institutionnel. Mettre au travail la violence que s’infligent les différents acteurs, qui vient s’ajouter à la violence engendrée par la pression d’un environnement dans lequel les contraintes augmentent et dont ils subissent, plus qu’ils ne le désirent, les orientations, permet aux acteurs de se remettre en contact avec une finalité partagée : celle de travailler auprès des personnes les plus fragiles dans une société dont elles sont de ce fait souvent exclues. Cette mission s’ancre sur des valeurs qui permettent de se représenter le « au nom de quoi » les professionnels désirent mobiliser leurs compétences. C’est aussi la possibilité de revenir à ces choix qui permet aux différents protagonistes d’avoir le courage de déconstruire les contre-transferts négatifs mobilisés dans les situations et les relations professionnelles. L’assouplissement des systèmes défensifs ne se fait pas dans une recherche de consensus ou d’apaisement des conflits. Mais, en contact avec une plus juste évaluation des enjeux partagés, et déplaçant leur énergie au service de ce qui méritait cette fois d’être défendu, les acteurs mesurent la nécessité de faire alliance au sein de l’institution pour ne pas être les exécutants de décisions prises en dehors d’eux et participer sinon aux décisions, du moins aux conditions de réalisation des actions qui les concernent. Responsabilité collective qui, en outre, dépasse le cadre institutionnel strict, dans la mesure où ces établissements de rééducation doivent aujourd’hui se concevoir comme un élément d’un dispositif de prise en charge plus global. La multiplication des acteurs et des institutions concernés élargit la question de la responsabilité : comment les différents acteurs peuvent-ils traverser ensemble les conflits qui ne manquent pas de les diviser pour construire des coopérations utiles et nécessaires au développement interinstitutionnel de la mission rééducative ? L’enjeu de l’intervention consiste ainsi à ce que les acteurs soient en contact avec leur désir d’opposer une résistance aux cloisonnements et aux segmentations des pratiques sociales, sans toujours percevoir ce qui les empêche d’y parvenir.

De la culpabilité à la responsabilité

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Je situerai mon deuxième exemple dans un tout autre contexte puisqu’il s’agit d’un groupe de personnes qui se sont réunies à intervalles réguliers, pendant un an, en dehors de leur contexte institutionnel. Il s’agit de responsables de différentes organisations (entreprises, administrations, secteur public, privé), désireux d’engager un travail de réflexion et d’implication sur leurs difficultés présentes à s’investir dans leur travail et par conséquent à assumer leur responsabilité d’encadrement.

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Ces professionnels tiennent des discours négatifs, voire cyniques, sur les fonctions qu’ils occupent et sur les tâches qu’ils ont à accomplir. Constamment sur la défensive, ils échangent des propos tels qu’il est difficile de ne pas voir là l’expression individuelle et collective d’un malaise profond (sans compter les effets négatifs que de telles positions ne manquent pas d’avoir sur leurs collaborateurs). En écoutant leur plainte, il apparaît que les frustrations dues aux orientations prises, que les modes de management qui sont mis en œuvre ainsi que certaines perversions et manipulations dont ils font l’objet ou sont le témoin, les conduisent à désinvestir l’action. Se qualifiant eux-mêmes de rêveurs ou de naïfs, ils revoient à la baisse tout ce qui a, un temps, mobilisé leur engagement, disqualifiant aujourd’hui ce qu’ils valorisaient hier. Sont dénoncés la mauvaise volonté des dirigeants, qui ne se donnent ni les moyens ni les visées d’un véritable fonctionnement de l’organisation, ou le double jeu des drh, dont l’appel à la créativité n’est qu’une façon d’adapter les politiques sociales aux impératifs de rentabilité.

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À l’écoute du récit des situations exposées par les acteurs qui ont accepté de s’engager dans un travail de réflexion, l’intervenant est frappé par le caractère contraignant des procédures de travail et la dimension instrumentalisante des relations. Il accueille cette plainte légitime qui représente pour celui qui l’adresse une façon de retrouver sa dignité, de ne pas désespérer de lui-même ni de ses engagements. Cependant, il lui faut, dans le même temps, résister au partage empathique des analyses et des émotions pour s’intéresser à ce qu’il ne sait pas encore mais qui apparaît comme trop exclusivement extérieur aux acteurs – qui, rappelons-le, occupent tous des places de responsables –, n’incluant pas dans leurs analyses leur propre réponse à ces fonctionnements organisationnels desquels ils sont partie prenante. Et l’expression du malaise, se faisant sur le mode de la dénonciation, n’est pas sans conséquence sur ces acteurs. Elle les pousse à s’enfermer dans une pensée qui coupe le monde en deux : d’un côté ceux qui ont le pouvoir d’aliéner et de détruire, de l’autre ceux qui sont victimes du système. Elle les conduit à procéder par généralisation – tous les dirigeants, tous les drh… sont enfermés dans des catégories globalisantes – et à penser par clivage. Dans l’expression de la plainte, les actions ne sont ni relativisées ni référées à des situations spécifiques. Il n’y a plus de différence entre elles. De même, les éventualités sont posées comme des faits et non comme des probabilités. Cette extériorité et ces généralisations ont pour conséquence de rendre les professionnels de moins en moins capables d’interpréter leur environnement de travail et favorisent une appréhension confuse des situations qui fait monter leur sentiment d’impuissance. Dans cet univers où la rationalité instrumentale a, semble-t-il, triomphé de presque toutes les résistances, les responsables ne se voient pas, s’instrumentalisant eux-mêmes, s’éloigner de leur propre expérience, qu’ils ne peuvent plus ni reconnaître, ni analyser. Ils ne perçoivent pas leur mode d’implication dans les logiques qu’ils déplorent. Ils ne parviennent pas à concevoir que ce qui advient dans les situations de travail peut aussi être le produit des interactions et des logiques d’action auxquelles ils participent.

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Ce qui apparaît dans ces premières séances de travail, c’est que ces modalités discursives, si elles permettent à chacun de ne pas se sentir détruit dans « ses réserves d’indignation » (Ricœur, 1990), enferment les professionnels dans des conduites d’exclusion. En effet, les dénonciations, qui permettaient à chacun de s’assurer en retour de la légitimité de ses positions, les privent de leurs possibilités d’investissement et de leurs ressources propres d’inventivité.

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Le travail de l’intervenant eut donc pour objectif de mettre en questionnement, en mouvement les manières de penser, de se représenter ou d’agir. Dépassant les constats objectivants, il favorisa et laissa se déployer une pensée réflexive qui fit émerger de nouvelles possibilités de compréhension.

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Accueillir la plainte et en permettre l’expression constitue le passage obligé pour que s’ouvre un espace d’interrogation d’abord, puis d’élucidation et d’élaboration de l’expérience vécue ensuite. Laisser parler la plainte, et à travers elle écouter la demande, pose les conditions d’un travail qui prend pour objet le rapport que le sujet entretient à son environnement mais simultanément à lui-même. C’était faire le pari qu’une parole inédite puisse advenir, ouvrant à de nouvelles représentations. Ainsi, au fil des récits, apparut de façon répétitive et insistante l’existence d’une angoisse diffuse, qui n’était pas seulement due aux insatisfactions évoquées, mais qui relevait d’un sentiment de culpabilité : on se sentait coupable intérieurement de son impuissance à satisfaire ses idéaux professionnels et de son incapacité à les concrétiser dans l’action. Mais le plus important fut sans doute de s’apercevoir que ce sentiment avait été jusqu’à ce jour dénié. Et chacun eut la possibilité de mesurer combien les efforts qu’il faisait pour tenter de réduire ou d’éliminer ce qui pouvait réveiller son sentiment de culpabilité engendrait des rejetons de honte, d’agressivité, de mésestime de soi.

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De même, les dénonciations, qui permettaient de résister au sentiment de désillusion provoqué par des déceptions répétées, avaient eu aussi pour fonction d’expulser de soi la culpabilité qu’avait réveillée le manque de gratification obtenu dans l’action. La réalisation professionnelle avait produit en son temps l’apaisement que procure l’attestation d’un pouvoir de réalisation, l’incarnation de ses valeurs, le soulagement de sentir que les choses vont changer dans le sens désiré. La possibilité d’actualiser ses capacités avait donné une assurance. Mais, une fois malmenés par les difficultés, les acteurs furent renvoyés au sentiment de vide. Ils se mirent à douter d’eux-mêmes et à se dévaloriser. Ce faisant, ils attaquaient, mais cette fois-ci à l’intérieur d’eux-mêmes, les objets qu’ils avaient investis dans l’action.

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À l’inverse, lorsque la culpabilité put être regardée en face et prise en compte, son examen permit aux acteurs de retrouver le contact avec leurs valeurs et leur besoin d’agir. À ce niveau d’analyse, il apparut que ce que les personnes vivaient, ressentaient comme une menace, ce n’était pas seulement les difficultés rencontrées ou les incapacités éprouvées, mais aussi les exigences qu’ils leur opposaient et les réactions qu’elles suscitaient en eux. L’angoisse provoquée par le sentiment de perte, lorsqu’elle fut acceptée et interrogée, constitua un recours pour les professionnels, qui pouvaient y trouver un second souffle. Ils expérimentèrent ensemble que, lorsque l’énergie libérée dans l’angoisse s’investit sur un mode qui intègre cette angoisse au lieu de la nier, de nouvelles possibilités peuvent se mettre en marche.

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Les acteurs sociaux ne sont pas responsables des situations qu’on leur impose et c’est ce qui justifie leur plainte. Pourtant, la culpabilité qu’ils éprouvent sans le savoir, engendrée par des situations de mise en échec et d’impuissance, mérite d’être entendue. Cette culpabilité au cœur de la déception, du découragement, de la démobilisation, lorsqu’elle trouve un lieu pour se dire et un temps pour s’élaborer, permet de desserrer l’étau de cette tension occasionnée par les sollicitations externes venues entamer l’estime de soi. L’exploration subjective – pour peu qu’elle ne se fasse pas dans le déni des situations objectives –, loin de disqualifier le jugement porté sur la réalité ou de porter atteinte aux croyances, ouvre des voies supplémentaires au diagnostic des difficultés et favorise des processus de dégagement.

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Mesurer la place que peut prendre la culpabilité, activée par les événements, certes, mais produite par le sujet lui-même, conduit à réaliser combien la culpabilité, pour n’avoir pu être pensée, est devenue, devant les difficultés, une alliée puissante de leur repli et de leur exclusion. Cet accès au sens aide les acteurs à sortir de la plainte, à réévaluer leurs modes d’investissement, à désirer à nouveau.

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Toucher les résonances psychiques d’une situation sociale permet aux acteurs de retrouver une mobilité, d’avoir accès à de nouvelles représentations de leur responsabilité. À l’issue de ces démarches d’exploration, l’autre change peu à peu de statut. Il n’est plus seulement celui qu’il faut attaquer pour se libérer de la culpabilité. Il peut être choisi pour devenir celui avec qui s’associer pour affronter les difficultés et vaincre les obstacles.

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Les acteurs découvrent alors que les conflits vécus ne sont pas le fait exclusif des situations extérieures mais qu’ils sont inhérents au sens du tragique qui, accepté, empêche d’alimenter chez eux les forces destructrices qui sapent la confiance qu’ils peuvent mettre entre eux et dans leurs projets. Car les projets peuvent échouer, le sens s’altérer, les valeurs se perdre, le sujet reste présent au sens qu’il donne à ses actions et à ses engagements (Ollivier, 1995).

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Cette démarche d’exploration élaborative est souvent rejetée par les acteurs eux-mêmes, dans la mesure où les raisons de leur malaise et leur découragement trouvent dans la réalité de quoi se nourrir. C’est encore plus vrai aujourd’hui que le management des entreprises, sous la pression du marché, impose de plus en plus souvent à ses salariés des situations régressives dans les processus décisionnels et les relations sociales.

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Cette démarche d’analyse collaborative avec des sujets supposés à même d’assumer des difficultés et responsables d’un sens à inventer ou à réinventer, non issu d’un modèle de réalisation, s’accommode mal de l’idée d’une lutte à mener pour renforcer ses défenses contre l’adversité externe.

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Proposer aux acteurs la possibilité de déconstruire certaines de leurs représentations ne les réduit pas à l’obligation de s’adapter, mais conduit chacun à pouvoir se représenter ce qu’il devient dans ce qui lui arrive. Pour le psychosociologue, ces espaces de rencontre intersubjective, protégés des enjeux institutionnels, représentent une ressource pour le développement des responsabilités. Car ces groupes dans lesquels des sujets sont capables de trouver individuellement et avec la ressource du collectif une réplique, en renouvelant le sens des actes auxquels ils participent, sont générateurs d’identité collective, créatrice de sens et de solidarité. L’expression devient plus libre et plus courageuse. Elle s’appuie sur l’exercice d’une raison critique et lucide laissant leur place aux émotions et aux sentiments. La compréhension intersubjective, qui se nourrit de l’examen attentif des situations et de leur reprise en intériorité, permet aux sujets de se reconnaître partie prenante de l’acte social et d’entrer ainsi dans la dimension du politique (Barus-Michel et coll., 1996).

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Mais poser l’exigence de la responsabilité individuelle et collective ne va pas de soi à une époque où les acteurs sont davantage portés à afficher un scepticisme sur ses défaillances quand d’autres s’appuient sur elle pour alimenter à l’infini la chaîne des revendications individualistes. Il s’agit de pouvoir admettre que cette exigence est autant une dette qu’un projet et faire preuve « d’imagination réalisante » (G. Palmade) pour poursuivre l’héritage et le mettre au travail. La difficulté aujourd’hui est de convoquer un travail qui implique la responsabilité des acteurs alors que ceux-ci souffrent de la voir trop souvent bafouée dans les choix qui orientent l’action.

Conclusion

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Les demandes des professionnels adressées au psychosociologue sont toujours déterminées à la fois par des enjeux sociaux, politiques, culturels, économiques et par une subjectivité impliquée. Bien que nous soyons amenés à privilégier certains registres aux dépens d’autres dans l’actualité des problèmes posés, il nous faut dans le même temps renoncer aux catégories habituelles du discours, celles de la causalité linéaire ou déterministe. L’événement à l’origine de la demande et auquel on se réfère est à la fois interne et externe. Les significations sociales ont leur résonance subjective de même que les conflits subjectifs et intersubjectifs produisent des effets sociaux. C’est à cette connexion qu’œuvre le psychosociologue dans cet indécidable où les discours, les représentations et les affects, tels qu’actualisés dans différents dispositifs d’intervention, sont susceptibles de révéler le sens que prennent les événements pour les individus et les groupes qui les vivent. À la question de savoir si, ce faisant, le psychosociologue est en train de psychologiser le social ou de sociologiser le psychique, sommé de choisir une lecture axée sur les processus subjectifs ou une lecture qui privilégie les processus socioéconomiques et politiques, nous répondrons que sa responsabilité est d’être sur le front de cette complexité qui se laisse écouter dans les discours qui lui sont adressés. Son attention se porte sur cette négociation toujours reprise, jamais résolue qui montre à l’œuvre ces dialogues qui se nouent entre des structures, des significations, des logiques sociales, culturelles, politiques et des sujets aux prises avec des conflits qui attestent de leur singularité. Il cherche, avec les acteurs qui le sollicitent, à « s’attacher à réaliser la sociabilité » (Arendt, 1991).


Bibliographie

  • Arendt, H. 1991. Juger. Sur la philosophie politique de Kant, Paris, Le Seuil.
  • Assoun, P.-L. 1999. Le préjudice et l’idéal, Paris, Anthropos.
  • Barus-Michel, J. ; Giust-Desprairies, F. ; Ridel, L. 1996. Crises. Approche psychosociale clinique, Paris, Desclée de Brouwer.
  • Canguilhem, G. 1966. Le normal et le pathologique, nouvelles réflexions, Paris, puf.
  • Gaulejac, V. de. 2005. La société malade de la gestion, Paris, Le Seuil.
  • Le Goff, J.-P. 2002. « Management et dissolution des repères institutionnels », Cultures en mouvement, n° 48.
  • Lévy, A. 1997. Sciences cliniques et organisations sociales, Paris, puf.
  • Molinier, P. 2006. Les enjeux psychiques au travail, Paris, Petite Bibliothèque Payot.
  • Ollivier, B. 1995. L’acteur et le sujet, Paris, Desclée de Brouwer.
  • Ricœur, P.1990. Soi-même comme un autre, Paris, Le Seuil.

Notes

[*]

Annie Charlotte Giust-Ollivier, psychosociologue, directeur du centre esta. centre. esta@ wanadoo. fr

Résumé

Français

Aujourd’hui, dans le monde du travail, l’appel à la responsabilité consiste trop souvent à obtenir des salariés une soumission à un ensemble de normes qui fait l’impasse sur le travail « de normativité » des acteurs. Dans ce contexte, il reste peu de place pour accueillir une autre acception de la responsabilité : celle d’une activité délibérée, d’une volonté de répondre de ses actes, d’un désir de se confronter aux autres. L’approche du psychosociologue qui convie à travailler les situations sociales en intériorité, si elle permet une appréhension des tensions, expose les individus et les groupes, comme l’intervenant lui-même, à des contradictions et des ambiguïtés concernant ces questions de la plainte et de la responsabilité. Par le choix de deux interventions qui en appellent tantôt à un élargissement des registres de compréhension tantôt à une recentration sur l’un d’entre eux, le psychosociologue explore cette complexité qui empêche les acteurs sociaux d’assumer leur fonction et les conditions qui favorisent des processus de dégagement.

Mots-clés

  • responsabilité
  • plainte
  • culpabilité
  • conflit
  • complexité

English

Nowadays, in the labour world, calling for responsibility too often consists in obtaining submission from employees to a set of norms, submission which misses out the actors work on « normativity ». Within this context, there is few place to receive another meaning for responsibility such as : deliberate activity, will to answer for one’s action, desire to stand up to others. The approach of the psychosociologist, which urges to work through inwardness on social situation, although its offers to grasp tensions, lays individuals, groups and the psychosociologist himself, open to contradictions and ambiguousness about questions on complaint and responsibility. The author investigates, on the basis of two interventions which call sometimes for enlargement of understanding ranges, sometimes for centring again on one of them, this complexity which prevents social actors to assume their function, and the conditions which favours emergency processes.

Keywords

  • responsibility
  • complaint
  • guild
  • conflict
  • complexity

Plan de l'article

  1. L’analyse de pratiques et sa reprise institutionnelle
  2. Des conduites d’exclusion à l’organisation du conflit
  3. De la culpabilité à la responsabilité
  4. Conclusion

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