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Nouvelle revue de psychosociologie

2006/2 (no 2)

  • Pages : 226
  • ISBN : 9782749206479
  • DOI : 10.3917/nrp.002.0059
  • Éditeur : ERES

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Responsabilité : voilà un terme inusité chez des psychologues ou des sociologues, que l’on s’attendrait davantage à rencontrer chez des juristes, des moralistes, des prêtres ou des politiques. Nous aurons à nous demander pourquoi il s’impose à nous aujourd’hui.

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Commençons par quelques remarques sémantiques. Responsabilité vient du latin respondere, répondre. Être responsable, c’est avoir l’obligation de répondre, au sens de se porter garant de quelqu’un ou de quelque chose [1][1] Dictionnaire étymologique Bloch, Wartburg, Paris, puf,.... Par ailleurs, la responsabilité implique la liberté (Larousse universel, 1949). Déjà nous voyons apparaître une tension entre deux termes opposés : obligation et/ou liberté ?

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Nous retrouvons cette tension dans l’opposition entre responsabilité et culpabilité. « Responsable mais pas coupable », proclamait dans une formule célèbre une femme ministre [2][2] Georgina Dufoix, à propos du sang contaminé.. Culpabilité et responsabilité apparaissent comme deux cousines ennemies, à la fois très proches et opposées. Dans le premier cas, on agira pour se débarrasser d’une faute dont on s’estime coupable, par obligation ; dans le second cas, on accomplira volontairement un acte qu’on estime nécessaire. Mais les deux figures sont proches, il est possible qu’elles coexistent partiellement ou que l’on passe de l’une à l’autre. Obligation-liberté, culpabilité-responsabilité apparaissent comme l’union dialectique de deux contraires.

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Je pense aussi au beau livre de Jacques Monod sur l’évolution des espèces Le hasard et la nécessité (Monod, 1970). Pour la biologie, la sélection naturelle fournit une réponse nécessaire à la contingence des événements naturels : variations climatiques, nouvelles espèces prédatrices… La variation aléatoire des espèces par mutations génétiques trouve des « solutions » naturelles à la variation de l’environnement. Ces solutions deviennent nécessaires, stables, par la sélection des bons gènes. C’est ainsi, selon Monod, que l’on passe du hasard à la nécessité.

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La responsabilité est un autre type de réponse adaptative à la variabilité et à la contingence du monde. Une réponse, non biologique cette fois, mais intellectuelle et morale, par l’affrontement par l’individu d’une situation nouvelle.

La dialectique du changement

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En quoi les changements du monde contemporain affectent-ils la responsabilité ?

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On ne peut plus concevoir les changements sociaux de façon linéaire, comme la résultante unique de facteurs économiques, ni même comme déterminés par eux « en dernière instance ». Ils se situent à l’intersection et dans l’interaction de facteurs économiques, politiques, idéologiques, psychologiques, conscients et inconscients. On ne peut les appréhender que dans une perspective de complexité.

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Au niveau psychologique, certains élèves de Melanie Klein (Bion, Menzies, Jaques, Fornari) ont développé un courant de réflexion intéressant au sujet des investissements archaïques sur les institutions [3][3] Bion transposa les hypothèses kleiniennes au niveau.... L’hypothèse est ici que les institutions, tant micro que macrosociales, incarnent une figure maternelle des tout premiers stades de la vie, au pouvoir terrifiant, à la fois protectrice et potentiellement destructrice. L’individu plongé dans la vie sociale revit inconsciemment les affres de l’abandon du nouveau-né et du nourrisson, qui n’a pas encore acquis la notion de la permanence de l’objet maternel. L’institution le protège contre les angoisses existentielles fondamentales de l’abandon, de la solitude et de la mort. Il s’agit là de systèmes de défense extrêmement puissants, au-delà ou plutôt en deçà des justifications rationnelles de l’institution.

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Les hypothèses post-kleiniennes expliqueraient aussi le désarroi profond dans lequel le changement des institutions plonge l’individu, en particulier celui des institutions de base – famille, travail, entreprise, État, religion – sur lesquelles repose sa sécurité psychologique. Ces changements tendent à remettre en question les bases mêmes de la sécurité psychologique, au niveau le plus profond, le niveau archaïque. Ils entraînent des régressions et mettent en branle les systèmes de défense propres à ce niveau, sous leurs deux formes paranoïaque et dépressive.

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C’est un modèle dialectique. Les changements socioéconomiques et politiques de grande ampleur sont à la fois progressifs et régressifs. Ils sont tournés vers l’avenir et correspondent à des désirs et des projets, en même temps qu’ils suscitent des résistances, non seulement conscientes, mais inconscientes, et provoquent des régressions massives. Ce sont des crises de changement (Barus-Michel et coll., 1996).

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Les situations de changement généralisé provoquent une régression psychologique sur des positions paranoïdes, archaïques au sens kleinien du terme. Celle-ci marque l’entrée dans le triptyque fatidique : régression psychologique paranoïde, idéologies et doctrines manichéennes (opposition absolue du Bien et du Mal), politiques répressives de revendication, de vengeance, voire d’extermination. À ces trois niveaux, on régresse d’une organisation ternaire admettant la médiation entre termes opposés, relevant du système discursif œdipien, à une organisation binaire, relevant du système émotionnel archaïque (Pagès et coll., 2003).

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Ces trois processus d’ordre différent, psychologique, idéologique, politique, s’influencent mutuellement. Il s’instaure entre eux des boucles positives, qui renforcent les tendances régressives de l’un, exclusives et répressives des deux autres. En cybernétique, une boucle est dite positive, non au sens moral habituel, mais lorsqu’elle instaure un renforcement de changements dans le même sens entre deux ou plusieurs parties du système, que ces changements soient ou non désirés. Au contraire, une boucle sera dite négative lorsqu’elle fait correspondre à un changement dans un sens dans une partie du système un changement dans le sens opposé dans une autre partie, qui vient ainsi corriger les effets du premier. On dira aussi une boucle de régulation. Ce sont ces bouclages de régulation contrôlant les effets indésirables des changements du système qui existent plus ou moins dans les systèmes ternaires élaborés (familles, États et autres institutions collectives), et qui tendent à s’abolir au cours des grandes crises régressives.

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Il ne faut pas moraliser la notion de régression telle que je l’emploie ici, ni lui attacher une valeur univoque. Elle signifie simplement que des strates plus profondes de l’inconscient sont mobilisées dans une nouvelle configuration de manière temporaire ou durable. D’autre part et surtout, la régression est compatible avec des effets très différents que l’on peut apprécier positivement ou négativement : libération de contraintes traditionnelles, accroissement de l’initiative dans le travail, la communication, en même temps qu’apparition de nouvelles dépendances, de nouvelles formes de pathologies individuelles et collectives plus radicales, sur le mode dépressif et agressif. Mais peut-être, aussi, possibilités d’accès à une plus grande maturité des conduites collectives, de même qu’au niveau individuel la régression en psychothérapie peut ouvrir la voie à une plus grande maturité.

Une crise de civilisation

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Le changement de régime dans lequel nous sommes plongés est lié à une crise de civilisation qui se développe sur plusieurs registres, économique, politique, idéologique, psychologique. L’ampleur de ces changements nous plonge dans une dialectique de destruction et de création qui nous fait affronter plus directement l’angoisse de mort. La régression nous libère des dépendances anciennes, mais elle nous fait vivre en même temps le changement comme dramatique. Elle met en péril nos liens et notre identité, elle sape les bases de notre sécurité et provoque des réactions violentes.

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L’issue de la crise est incertaine. Elle doit être recherchée, à vrai dire inventée par les acteurs. Elle pose d’une façon renouvelée le problème des limites, l’invention de nouvelles limites, de nouvelles régulations aux espaces de communication et d’échanges qui s’ouvrent, espaces économiques, ethniques, linguistiques, politiques…

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Dans cette redistribution des cartes tous azimuts, le bon et le mauvais, le pire et le meilleur coexistent et sont proches voisins : l’informatique, l’ouverture des frontières, le progrès scientifique sont porteurs du meilleur comme du pire. L’un et l’autre coexistent dans nos institutions comme en chacun d’entre nous. Les séparer complètement, absolument est impossible. C’est une opération de clivage tentante à laquelle nous cédons souvent pour aseptiser la plaie, mais elle est vouée à l’échec.

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C’est à la gestion de cette contradiction intime, de cette dialectique des contraires que nous sommes confrontés aux niveaux tant collectif qu’individuel, politique que psychologique. Les modèles unipolaires de radicalisation tendent à séparer les contraires en diabolisant l’ultracapitalisme, le communautarisme, l’islamisme, le terrorisme, en expulsant le « mal » originel de la sphère privée et en l’assignant à un Monstre mythique qui est notre œuvre collective et que nous refabriquons sans cesse.

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Il est difficile dans cette conjoncture de distinguer le durable du passager, le chronique du crisique, le changement de la crise qu’il provoque, le normal du pathologique. Mais il est nécessaire de tenter de le faire car l’issue n’est ni dans le retour en arrière impossible, ni dans un statu quo insupportable. Il faut tenter non d’éliminer les contradictions, mais de les gérer, de les aménager, de les rendre habitables et vivables.

Vers une radicale modération

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Dans cette conjoncture, la responsabilité à la fois s’individualise, se subjectivise et tend à s’universaliser. Chacun devient responsable, à sa manière, de tout et pour tous. La responsabilité n’est plus fondée sur le ralliement à un collectif quel qu’il soit, famille, entreprise, syndicat, classe, parti, nation…, mais sur un engagement personnel pour autrui.

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L’individualisme, souvent synonyme d’égoïsme, n’a pas que des mauvais côtés. Il nous faut inventer un nouvel individualisme, ouvert sur la relation. La nouvelle responsabilité fait œuvre d’arbitrage (de régulation) sur les limites : entre soi-même et l’autre, entre l’égoïsme et l’altruisme, le présent et l’avenir, santé mentale et folie, compromis et intransigeance…

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Toutes les politiques se dialectisent. Elles tentent d’unir des objectifs opposés, elles ne sont plus à un terme, mais à deux ou à plusieurs termes : développement durable, économie sociale, économie solidaire… Pour chacune de ces contradictions, elles recherchent, au-delà des compromis passés devenus insuffisants, la création de troisièmes termes médiateurs, d’utopies réalistes au sens d’Edgar Morin : nouvelles énergies, nouvelles productions, nouveaux types d’emploi, nouveaux modes de vie, nouveaux types de famille…

22

Il ne s’agit ni de nous rallier aux Grandes Causes du Progrès économique, de la Révolution sociale, ou altermondialiste, ni à une recherche à tout prix du compromis, d’une Realpolitik fondée sur l’appréciation au jour le jour des rapports de force, dans le style de nos diplomates et de nos politiques d’aujourd’hui. Il s’agit plutôt d’une visée à long terme d’intégration des contradictions qui nous assaillent dans le présent, de semer les germes d’une politique qui préserve l’avenir, fût-elle aujourd’hui ultraminoritaire, une démarche de radicale modération.

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Une politique de radicale modération ne fera sans doute guère recette, car elle ne propose pas de cibles à abattre, d’ennemis inconditionnels. Elle n’offre pas non plus de compromis à court terme, car elle vise l’équilibre durable dans le long terme. Le citoyen qui l’adopte prend le risque de l’isolement.

24

Un monde voué à l’autodestruction tel que le nôtre peut-il trouver les ressources nécessaires pour comprendre et affronter sa perte ?


Bibliographie

  • Barus-Michel, J. ; Giust-Desprairies, F. ; Ridel L. 1996. Crises. Approche psychosociale clinique, Paris, Desclée de Brouwer, coll. « Reconnaissances ».
  • Fornari, F. 1964. Psicanalisi della guerra atomica, Milano, Edizioni di Comunità, trad. fr. 1969. Psychanalyse de la situation atomique, Paris, Gallimard.
  • Hobsbawm, E.J. 1999. L’âge des extrêmes, histoire du court xxe siècle, Bruxelles, Complexe.
  • Jaques, E. 1955. « Social systems as a defense against persecutory and depressive anxiety », dans Klein, M., Heimann, P., Money-Kirle, R.E. et coll., New Directions in Psychoanalysis, New York, Basic Books, trad. fr. 1965 dans Lévy, A., Textes fondamentaux anglais et américains, Paris, Dunod.
  • Menzies, E.P. 1960. « A case study in the functioning of social systems as a defense against anxiety, a report on a study of the nursing service of a general hospital », Human Relations, 13, p. 95-122.
  • Monod, J. 1970. Le hasard et la nécessité, Paris, Le Seuil.
  • Morin, E.1990. Introduction à la pensée complexe, Paris, esf.
  • Morin, E., 2001. L’humanité de l’humanité (La méthode 5). L’identité humaine, Paris, Le Seuil.
  • Pagès, M. 1986. Trace ou sens, le système émotionnel, Paris, Hommes et groupes.
  • Pagès, M. 1994. « Le système sociomental hospitalier, vers une pratique dialectique de la consultation psychosociale », Bulletin de psychologie XLVIII, n° 417, 14-18.
  • Pagès, M. ; Bonetti, M., Gaulejac, V. de. ; Descendre, D. 1979. L’emprise de l’organisation, Paris, puf.
  • Pagès, M. 1998. Le phénomène révolutionnaire, une régression créatrice, Paris, Desclée de Brouwer.
  • Pagès, M. ; Barus-Michel, J. ; Bar-On, D. ; Ben Slama, F. ; Rojzman, C. ; Schmoll, P. ; Sirota, A. ; Morin, E. 2003. La violence politique, pour une clinique de la complexité, Toulouse, érès.
  • Pagès, M. 2004. « L’hypermoderne, la clinique et le politique », Revue internationale de psychosociologie, n° 22.

Notes

[*]

Max Pagès, professeur émérite, université Paris VII. maxpages@ wanadoo. fr

[1]

Dictionnaire étymologique Bloch, Wartburg, Paris, puf, 1986.

[2]

Georgina Dufoix, à propos du sang contaminé.

[3]

Bion transposa les hypothèses kleiniennes au niveau du petit groupe. Jaques et Menzies les extrapolèrent au niveau de l’organisation, Fornari à celui de l’État et de la société.

Résumé

Français

Qu’est-ce que la responsabilité ? Quels sont ses rapports avec la liberté, l’obligation, la culpabilité ? La responsabilité est une réponse adaptative à la variabilité et à la contingence du monde, une réponse non biologique, d’ordre intellectuel et moral. L’ampleur des changements du monde contemporain nous plonge dans une dialectique de destruction et de création qui nous fait affronter plus directement l’angoisse de mort. Dans cette conjoncture la responsabilité n’est plus fondée sur le ralliement à un collectif quel qu’il soit, famille, entreprise, syndicat, classe, parti, nation..., mais sur un engagement personnel pour autrui. Toutes les politiques se dialectisent. Elles tentent d’unir des objectifs opposés, elles ne sont plus à un terme, mais à deux ou à plusieurs termes. Elles recherchent la création de troisièmes termes médiateurs, d’utopies réalistes (Edgar Morin) : développement durable, économie sociale, économie solidaire... Il ne s’agit, ni de nous rallier aux Grandes Causes du Progrès économique, de la Révolution sociale, ou altermondialiste, ni d’une recherche à tout prix du compromis, d’une Realpolitik. Il s’agit plutôt d’une visée à long terme d’intégration des contradictions qui nous assaillent dans le présent, de semer les germes d’une politique qui préserve l’avenir, fût-elle aujourd’hui ultraminoritaire, une démarche de radicale modération. Un monde voué à l’autodestruction tel que le nôtre peut-il trouver les ressources nécessaires pour comprendre et affronter sa perte ?

Mots-clés

  • responsabilité
  • angoisse de mort
  • dialectique de destruction-création
  • engagement
  • utopies réalistes
  • médiation
  • radicale modération

English

What is responsibility ? Which relationships does it entertain with liberty, obligation, guilt ? Responsibility is an adaptive response of an intellectual and moral nature to world contingency. The amplitude of contemporary world changes plunges us into a dialectics of destruction and creation, which confronts us with death anxiety. Responsibility then is no more founded on joining collectives such as Family, Organizations, Unions, Class, Party, Nation..., but on personal commitment to others. It tends to unite opposite objectives, it looks for mediating third terms, realistic utopias (Edgar Morin), such as durable development, social or united economy... It aims not at rallying the Great Causes of Economic Progress, or Social Revolution, or alter-mondialism, neither the daily compromises of Realpolitik. Rather it focuses on integrating present contradictions, in order to preserve future, in an attitude which we could call radical moderation.

Keywords

  • responsibility
  • death anxiety
  • destructive-creative dialectics
  • commitment
  • realistic utopias
  • mediation
  • radical moderation

Plan de l'article

  1. La dialectique du changement
  2. Une crise de civilisation
  3. Vers une radicale modération

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