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Nouvelle revue de psychosociologie

2009/2 (n° 8)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782749209623
  • DOI : 10.3917/nrp.008.0151
  • Éditeur : ERES

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Depuis la promulgation de la loi 2002-2 dite de rénovation sociale, l’ensemble du secteur médico-social est confronté à l’obligation de procéder à l’évaluation interne et externe de ses structures d’accueil [1][1] Une évaluation interne tous les cinq ans et une évaluation.... Il va sans dire que dans ce secteur, comme dans d’autres avant lui, les enjeux qui sous-tendent cette problématique de l’évaluation restent très prégnants et cela pour, au moins, deux raisons. La première concerne le fait que ces évaluations voient le jour dans un contexte mondialisé où la montée des incertitudes (Castel, 2009) [2][2] La création, en France, du «?5e risque?» en est l’une... pèse de tout son poids sur l’orientation des politiques publiques. Ces dernières, en effet, sont très soucieuses de promulguer une culture de la prévision et de l’anticipation qu’elles voudraient toujours plus performante. La seconde concerne la montée en charge du droit des bénéficiaires (patients, bénéficiaires, clients) et la judiciarisation croissante des rapports sociaux qui appellent un renforcement de la sécurisation des prises en charge. Ce contexte est de nature à exacerber la tension entre la volonté affichée des pouvoirs publics de promouvoir une logique de la qualité, au travers notamment des démarches qualités et des guides de bonnes pratiques qui sont censés répondre aux attentes de personnalisation de la prise en charge (via l’élaboration de projets individualisés), et l’instauration parallèle d’une logique de gestion budgétaire qui vise à réduire les coûts de prise en charge et à rationaliser l’accès aux prestations. Dans ces conditions, l’articulation entre logique de la qualité de la prise en charge individuelle et logique de la normalisation de la gestion devient problématique, voire contradictoire. On peut penser que cette contradiction, repérée par le législateur, a motivé et justifié la mise en place de ces deux modalités d’évaluation, interne et externe. L’évaluation interne correspond à l’évaluation effectuée à l’initiative et sous la responsabilité des structures [3][3] On entend par structure une association, un service... elles-mêmes, avec ou sans l’aide de partenaires extérieurs (cabinets de consultants, laboratoires de recherche ou autre...) et selon un cahier des charges [4][4] Ce terme est utilisé pour désigner la finalité, l’objet... que le commanditaire (qui souvent n’est autre que la direction de la structure elle-même) définit lui-même et prend pour cadre lorsqu’il décide de réaliser une auto-évaluation, ou soumet aux chargés d’évaluation extérieurs lorsqu’un appel d’offres est lancé. Dans le cadre de l’évaluation interne, la structure qui souhaite être accompagnée par un cabinet de consultants ou un laboratoire de recherche a la liberté de choisir celui qu’elle souhaite pourvu que les procédures de recrutement respectent la réglementation en vigueur. L’évaluation externe correspond, quant à elle, à une évaluation réalisée par des cabinets extérieurs référencés sur une liste d’aptitude et désignés par les financeurs des structures selon un cahier des charges préalablement défini au niveau national. Bien que la loi ne précise pas si ces deux modalités d’évaluation doivent poursuivre ou non la même finalité et recourir aux mêmes démarches, on peut actuellement faire l’hypothèse que l’évaluation interne, étant donné les rapports de proximité qui existent entre les bénéficiaires et les professionnels, est toujours tentée de privilégier une approche de la qualité [5][5] Le terme aujourd’hui consacré de qualité renvoie ici... susceptible d’établir des corrélations entre le jugement des bénéficiaires sur les modalités de leur accompagnement et les moyens dont les structures disposent pour atteindre leurs objectifs. À l’inverse, on peut penser que l’évaluation externe, étant donné les préoccupations principales des commanditaires financeurs, est, quant à elle, plutôt tentée de privilégier une approche de la qualité se fondant sur des normes et des procédures standardisées tenant prioritairement compte des contraintes de gestion. Si dans le cadre de cette hypothèse, il apparaîtrait pertinent de rapprocher les résultats de ces deux modalités d’évaluation de sorte à provoquer un débat permettant de chercher le « juste compromis » entre qualité perçue ou vécue et qualité prescrite ou étalonnée, la loi, néanmoins, stipule clairement que le renouvellement des autorisations d’ouverture et de fonctionnement est seulement soumis aux résultats de l’évaluation externe. De même, force est de constater que la loi ne prévoit ni articulation entre ces deux modalités d’évaluation, ni création d’instance de débats permettant à l’une d’éclairer les résultats de l’autre.

Dans le cadre de cet article, nous voudrions donc défendre l’idée selon laquelle l’évaluation interne – du fait des finalités qu’elle poursuit et de la démarche méthodologique qu’elle est susceptible de mettre en œuvre – est potentiellement à même de produire un savoir éclairant les présupposés sur lesquels (et à partir desquels) bénéficiaires et professionnels s’appuient pour élaborer le jugement qu’ils portent sur la qualité de l’offre de services, un éclairage et un savoir que ne peut produire, en principe et du fait de ses finalités et des méthodes utilisées, l’évaluation externe. Il convient, dès lors, d’attirer l’attention sur l’intérêt que la loi de 2002-2 aurait à articuler ces deux modalités d’évaluation. Notre expérience de l’évaluation interne met, en effet, en évidence que la qualité de l’accompagnement des personnes prises en charge ne se réduit pas à la somme des procédures techniques mises en œuvre mais qu’elle dépend, pour partie, du rapport subjectif que les personnes entretiennent avec les différentes composantes de l’offre de services. Le rapport à cette offre de services fait, autrement dit, l’objet d’une réactualisation à chaque fois que l’histoire singulière des individus trouve à s’inscrire dans de nouveaux contextes de sens qui lui font écho et entrent en résonance avec elle (Amado, 2002).

En nous appuyant sur l’évaluation de l’offre de services proposée par deux structures de placement pour mineurs et jeunes majeurs, nous nous efforcerons donc de montrer qu’une orientation participative de l’évaluation est à même de produire des situations méthodologiques favorables, d’une part, au travail de contextualisation des jugements de valeur émis sur l’offre de services par les différentes personnes participant à l’évaluation, et favorables, d’autre part, au travail d’historicisation de la structuration de l’action, c’est-à-dire au travail de reconstruction des conditions historiques qui ont rendu possible la structuration actuelle de la prise en charge et à partir desquelles les professionnels qui participent au processus d’évaluation peuvent penser le cadre dans lequel s’insère leur action ici et maintenant.

L’assujettissement des évaluations à un référentiel externe et standardisé

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Sans doute est-il opportun, en premier lieu, de revenir sur la loi 2002-2 et en particulier sur la dynamique des relations que certaines dispositions de la loi entendent instaurer entre les évaluations dites internes, réalisées, nous l’avons dit, par les professionnels eux-mêmes, soit de manière autonome, soit avec des instances d’accompagnement extérieures, et celles dites externes conduites par des instances extérieures. La dynamique de ces relations est importante à observer car, dans un cas comme dans l’autre, les personnes chargées de l’évaluation produisent des résultats dont la légitimité représente, en termes d’action sociale et d’autant plus lorsque les acteurs (commanditaires et professionnels évalués notamment) sont en désaccord sur les finalités et les démarches à retenir, un véritable enjeu.

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Ainsi que nous l’avons souligné, les choix méthodologiques contribuent, en effet, à asseoir ou, au contraire, à révoquer en doute la légitimité des résultats de l’évaluation et certaines dispositions de la loi mettent en évidence qu’il y a là un véritable point de tension entre les structures évaluées et les pouvoirs publics qui les accréditent. Si l’on s’en réfère à l’article L. 312-8 de la loi de 2002-2, le souhait des pouvoirs publics de voir les établissements procéder à une évaluation des prestations se fondant sur un référentiel externe est clairement exprimé. « Les établissements et services mentionnés à l’article L. 312-1, peut-on lire, procèdent à l’évaluation de leurs activités et de la qualité des prestations qu’ils délivrent, au regard notamment de procédures, de références et de recommandations de bonnes pratiques professionnelles validées ou, en cas de carence, élaborées, selon les catégories d’établissements ou de services, par un Conseil national de l’évaluation sociale et médico-sociale, placé auprès du ministre chargé de l’action sociale. Les résultats de l’évaluation sont communiqués tous les cinq ans à l’autorité ayant délivré l’autorisation. » S’il convient de porter attention à cet article, c’est qu’il met bien en relief le caractère standardisé du référentiel à l’aune duquel les pratiques réelles des professionnels seront jugées, l’externalisation de son élaboration et le fait que celle-ci s’effectue à partir de guides de bonnes pratiques professionnelles jugées valides apparaissant comme de véritables vecteurs de légitimité. Ce point met aussi en lumière le fait que l’évaluation s’intéresse moins au chemin parcouru par les équipes et par les structures elles-mêmes, qu’au chemin qui leur reste à parcourir pour se mettre en conformité avec des pratiques élevées au rang de norme-étalon. Certes, le retard pris dans l’application de la loi laisse encore la possibilité aux établissements ou services dits non carencés de réaliser des évaluations internes susceptibles de leur permettre d’élaborer leur propre référentiel et de définir ce que sont les bonnes pratiques. Une lecture attentive de l’article suivant, l’article L. 313-1, montre, cependant, que seules les évaluations externes devraient être prises en considération pour le renouvellement des accréditations. Ainsi que l’indique cet article, « l’autorisation est donnée pour une durée de quinze ans. Le renouvellement, total ou partiel, est exclusivement subordonné aux résultats de l’évaluation externe mentionnée au deuxième alinéa de l’article L. 312-8. » Or, ce deuxième alinéa stipule que « les établissements et services font procéder à l’évaluation de leurs activités et de la qualité des prestations qu’ils délivrent par un organisme extérieur. Les organismes habilités à y procéder, précise-t-il, doivent respecter un cahier des charges fixé par décret. La liste de ces organismes est établie par arrêté du ministre chargé de l’action sociale, après avis du Conseil national de l’évaluation sociale et médico-sociale. Les résultats de cette évaluation sont également communiqués à l’autorité ayant délivré l’autorisation. Elle doit être effectuée au cours des sept années suivant l’autorisation ou son renouvellement et au moins deux ans avant la date de celui-ci [6][6] Les alinéas 4 et 5 de l’article L. 312-8 stipulent.... »

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En subordonnant, in fine, le renouvellement des autorisations de fonctionnement des établissements aux résultats d’une évaluation commanditée par les services financeurs et réalisée par un cabinet extérieur tenu de respecter un cahier des charges validé ou élaboré par le Conseil national de l’évaluation sociale et médico-sociale, le législateur choisit de s’en remettre aux conclusions extraites des travaux réalisés lors de l’évaluation externe. Ce point de vue peut, dans ce contexte, se dispenser du débat démocratique de proximité, c’est-à-dire d’un dialogue avec les résultats issus de l’évaluation interne, puisque le cahier des charges de l’évaluation externe a été conçu et établi, ainsi que nous l’avons rappelé en note de bas de page, dans et par une instance pluraliste issue du fonctionnement démocratique. Il apparaît donc qu’un cahier des charges n’équivaut pas à un autre, et l’on peut comprendre que le financeur, commanditaire démocratiquement élu ou issu d’une telle instance, établisse une hiérarchie entre les points de vue à entendre et à retenir. D’autres raisons peuvent militer en faveur de ce choix. Par exemple, on peut faire l’hypothèse que de réaliser une évaluation de la qualité de l’offre de services à partir d’une approche empirique rend complexe la généralisation de ses résultats et entrave la standardisation de la gestion du secteur, alors qu’évaluer à partir de normes préétablies permet globalement une mesure «?industrialisée?» de la qualité et facilite la comparaison entre les structures «?du même type?». En effet, une telle évaluation a justement pour caractéristique de produire une visibilité et une lisibilité de l’action à partir de ce que précisément ces indicateurs préétablis en donnent à voir. Or, comme ces derniers sont construits et définis a priori par l’évaluateur (voire déjà définis dans le cahier des charges) – la pertinence d’un indicateur étant souvent confondue avec la facilité avec laquelle il désigne une réalité mesurable comme étant la mesure de la réalité [7][7] On pourrait dire aussi, en paraphrasant Bourdieu, que... –, l’assurance que les indicateurs mesureront bien le réel tel qu’il est conçu et perçu par l’évaluateur est acquise. Cette approche, autrement dit, permet de contrôler très en amont l’irruption de l’inattendu, celle, toujours possible, d’un «?irrationnel?» dont la pensée rationaliste ne sait que faire pour orienter ses décisions (Enriquez, 1992). Il y aurait, en effet, un phantasme persistant au sujet de l’émergence de l’inattendu qui, négatif et répréhensible, risque toujours d’excéder et de déborder le cadre imposé par les contraintes de gestion. On peut également évoquer d’autres avantages?: une rapidité d’application de cette multiplicité d’indicateurs et une reproductibilité aisée aussi bien dans le temps que dans l’espace institutionnel, une construction des données permettant des approches comparatives, une univocité des résultats permettant une prise de décision claire et simple. Mais l’avantage principal de cette vision de l’évaluation réside sans doute dans son caractère tautologique du fait que la qualité de l’offre de services est, d’une part, définie par les producteurs de normes et, d’autre part, évaluée à partir d’indicateurs issus de cette même vision. En effet, les personnes interviewées dans le cadre de l’évaluation externe sont mises en situation de répondre en s’identifiant aux questions posées, d’où un certain conditionnement des réponses [8][8] Exemple de question?: «?S’agissant de votre accueil.... Dans ce cadre-là, ce que l’évaluation permet d’apprécier, c’est l’écart entre le niveau de qualité théorique qu’une structure se propose d’atteindre et ce qui est perçu comme étant atteint du point de vue de la personne qui répond, les référents implicites à partir desquels la personne interviewée construit son jugement de valeur étant, quant à eux, ignorés.

Compte tenu de ces éléments et compte tenu du contexte législatif actuel, on peut comprendre que l’assujettissement de l’évaluation des structures médico-sociales et éducatives à un référentiel externe, standardisé et, pour ainsi dire, «?prêt-à-utiliser?» soit fortement préconisé et légitimé par les pouvoirs publics, et cela d’autant que le renouvellement des accréditations, ainsi que nous l’avons souligné, en dépend. Mais en privilégiant ces démarches d’expertise standardisées, ces derniers sous-estiment, à ce qu’il semble, deux points fondamentaux?: le fait, tout d’abord, que les objets soumis à évaluation sont toujours des objets construits et qu’ils ne peuvent l’être, à ce titre, qu’en référence à une problématique théorique[9][9] Le terme de problématique théorique renvoie à l’idée... nécessaire à leur construction?; le fait, ensuite, que cette construction prend pied dans un univers de significations et, dans la mesure où on a affaire à des objets qui parlent[10][10] Ibid., p. 56., il apparaît nécessaire, si l’on veut ressaisir ce que cet univers a de singulier, de prendre en considération la pluralité des points de vue et les contextes socio-historiques, économiques et culturels dans lesquels hommes et structures s’inscrivent. S’il faut, par conséquent, bien reconnaître que l’approche participative et qualitative poursuit une finalité qu’on peut estimer contradictoire avec une approche d’expertise normative à visée prescriptive – cela étant notamment lié au fait que l’une est souvent perçue comme s’inscrivant dans une logique de dépense alors que l’autre semble s’inscrire dans une logique d’économie de gestion –, on doit, cependant, saluer l’ouverture de la loi 2002-2 qui, en leur faisant une place, reconnaît en dernier ressort l’existence de ces deux modalités. La question de savoir comment faire en sorte que la loi confère à l’évaluation interne la même importance qu’elle accorde à l’évaluation externe se pose.

Dans cette perspective et afin de montrer en quoi la loi gagnerait à accorder une place significative à l’évaluation interne, nous nous proposons de revenir sur la fécondité des approches à la fois qualitatives et moins normatives de l’évaluation. Les résultats de deux évaluations participatives réalisées à la demande d’associations dirigeant des foyers d’accueil et de placement pour mineurs et jeunes majeurs ont permis, en effet, de montrer l’intérêt que les organismes de tutelle avaient à soutenir des démarches évaluatives soucieuses d’historiciser et de contextualiser les référentiels et les indicateurs d’évaluation avec l’appui réflexif des acteurs soumis à évaluation. Après avoir apporté des précisions sur le dispositif lui-même d’évaluation et sur l’importance du cadre méthodologique, nous explorerons, en nous appuyant sur ces deux exemples, cette dimension historiciste et contextualiste de l’évaluation.

De la pertinence de l’orientation participative du dispositif d’évaluation et des choix méthodologiques engagés

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Les deux évaluations participatives auxquelles nous nous référons ont été réalisées au sein de deux structures d’accueil?: l’Association Printemps qui dispose uniquement d’un agrément ase et le foyer Paul Eluard qui dispose, quant à lui, d’un double agrément ase (Aide sociale à l’enfance) et pjj (Protection judiciaire de la jeunesse).

L’orientation participative du dispositif d’évaluation

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L’Association Printemps a été fondée dans les années 1980 et possède plusieurs structures de placement (internats, service de suite, sauo) qui accueillent des mineurs et jeunes majeurs âgés de 10 à 21 ans. Le foyer Paul Eluard a été créé, quant à lui, après la Deuxième Guerre mondiale et accueille des mineurs et jeunes majeurs âgés de 13 à 21 ans. Dans les deux cas, les évaluations sollicitées avaient pour finalité d’observer si les moyens mis en œuvre par les structures d’accueil étaient cohérents non seulement avec leurs objectifs propres [11][11] Des objectifs qui sont notamment définis dans le cadre..., mais également avec les attentes des partenaires institutionnels, les exigences de la commande sociale et, enfin, avec les attentes des bénéficiaires (jeunes et familles). Le dispositif d’évaluation mis en place s’est articulé, pour les deux structures, autour de deux axes de travail?:

  • un axe privilégiant le recueil et l’analyse du point de vue des bénéficiaires de l’action sur les prestations proposées dans les différents services des deux structures (internats, service de suite, service d’accompagnement, service d’accueil d’urgence et d’orientation)?;

  • un axe privilégiant le recueil et l’analyse du point de vue des professionnels de la structure (toutes catégories confondues) et de différents partenaires institutionnels (financeurs, prescripteurs, interlocuteurs permanents ou occasionnels) sur ces mêmes prestations.

Dans les deux cas, l’évaluation a été conduite par un comité de pilotage hétérogène comprenant des représentants de l’institution commanditaire, des représentants des instances décisionnaires en matière de placement des enfants (financeurs et prescripteurs), des représentants des bénéficiaires (jeunes et familles), des représentants des groupes de travail chargés de l’évaluation et les chercheurs sollicités pour conduire l’évaluation. Deux groupes de travail, composés de professionnels volontaires des structures, ont été constitués en vue de traiter les deux axes d’évaluation. Parallèlement à ce dispositif participatif, un travail d’analyse documentaire a été systématiquement réalisé en vue de procéder à un cadrage historique permettant de préciser les évolutions de la structure et des offres de services. Cette étude a été complétée par une analyse statistique des flux d’entrée et de sorties des bénéficiaires.

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Quoique techniques, ces précisions sont importantes car les orientations méthodologiques retenues pour conduire ces évaluations supposent, en premier lieu, que les instances commanditaires et les professionnels eux-mêmes acceptent de s’inscrire dans une temporalité «?dilatée?»?: quinze mois pour l’Association Printemps, deux ans pour le foyer Paul Eluard. Cette «?dilatation?» de la temporalité de l’évaluation permet, tout d’abord, de donner au cadre participatif qui constitue la pierre d’angle du dispositif d’évaluation toute sa consistance. Concrètement, un tel dispositif suppose, en effet, l’organisation de réunions pour présenter la structure du dispositif aux professionnels, solliciter parmi eux des volontaires pour constituer les groupes de travail, informer leurs collègues sur l’importance de leur propre mobilisation compte tenu de l’alourdissement de leur charge de travail que produit l’absence des participants directs et, plus tard, pour mettre en œuvre le processus d’évaluation. Il suppose aussi d’avoir pris le temps de négocier le type de rapports et de régulation que les différentes parties souhaitent mettre en place entre le comité de pilotage et les groupes de travail. Cette «?dilatation?» de la temporalité apparaît aussi indispensable pour permettre aux professionnels d’apprivoiser des méthodologies avec lesquelles ils sont généralement peu familiarisés, l’élaboration et l’administration, dans certains cas, de guides d’entretien à la fois non directifs et semi-directifs nécessitant une expérimentation parfois trébuchante. Enfin, on pourrait dire que cette «?dilatation?» de la temporalité de l’évaluation correspond aussi, pour ces derniers, à un temps de «?pose?» nécessaire, c’est-à-dire un temps où la question de l’opérationnalité (celle de l’agir) se trouve provisoirement suspendue au profit de celle du diagnostic (celle de la réflexivité) à élaborer. Certes, les pratiques restent enchâssées dans la quotidienneté de la prise en charge des mineurs et des jeunes majeurs et les impératifs de cette prise en charge continuent de prévaloir. Cela étant, la possibilité de procéder, dans le même temps, à un travail réflexif approfondi, c’est-à-dire un travail de déconstruction des savoirs, des certitudes, des croyances, des imaginaires, des cultures, des habitus professionnels qui, précisément, sous-tendent ces pratiques leur permet de poser sur elles un autre regard. Sans doute y aurait-il encore des remarques à formuler à propos de cette temporalité bien spécifique qu’implique ce dispositif d’évaluation participative, mais nous nous limiterons à celles que nous venons d’évoquer.

La centralité du choix des méthodologies et de leur croisement

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Outre l’importance du choix, dans le cadre de l’évaluation, de méthodologies dites qualitatives – un choix dont nous nous efforcerons de clarifier les soubassements –, le point sur lequel nous souhaiterions aussi attirer l’attention concerne la fécondité heuristique du croisement des méthodologies dont on peut dire qu’il est consubstantiel à ce choix. Si les pratiques d’enquête qualitative peuvent, en effet, ouvrir la voie à une approche compréhensive[12][12] Au sens où l’entendait Max Weber (1913). des expériences vécues, encore faut-il créer une perspective sur le discours tenu, c’est-à-dire qu’il convient de le mettre en relation non seulement avec le discours que d’autres acteurs tiennent sur le même sujet, mais également avec le contexte historique, économique, social, organisationnel au sein duquel il est formulé. Un type de croisement méthodologique – données collectées mises en perspective par une analyse collective elle-même contextualisée par une approche historique –, susceptible de permettre une telle mise en perspective est celui auquel les connaissances produites par les groupes de travail ouvrent la voie. Ces dernières, en effet, offrent un cadre de référence important pour analyser les entretiens réalisés, ces connaissances permettant de préciser les contours de la problématique théorique dont nous avons évoqué la fonction centrale dans la construction des objets de l’évaluation. Si l’on s’attache, par exemple, à la question de savoir quels indicateurs il faut retenir pour juger de la qualité d’une prise en charge, force est de constater qu’il n’est pas de réponse simple car la question qui se trouve posée en filigrane est bien celle de la construction de l’objet «?qualité de la prise en charge?». Les faits, ainsi que le rappelaient P. Bourdieu, J.-C. Chamboredon et J.-C. Passeron dans Le métier de sociologue (1968), sont toujours des faits construits et si interprétation scientifique il peut y avoir, cela suppose à tout le moins d’être capable de fournir une explication méthodique des problématiques et des principes de construction de l’objet qui sous-tendent cette interprétation. C’est en cela que l’interprétation du chercheur se distingue d’autres interprétations qualifiées par les auteurs de spontanées. Il existe toujours, en effet, une pluralité d’interprétations sur ce qu’est «?une prise en charge de qualité?», le caractère spontané de ces interprétations étant notamment lié au fait que les points de vue adoptés sur la question sont des points de vue structurellement adoptés, c’est-à-dire des points de vue adoptés en fonction des positions sociales que les uns et les autres occupent (Bourdieu, 2001, p. 185) et suivant la spécificité de leurs trajectoires familiales, sociales, professionnelles. Lorsqu’il est demandé à un chercheur d’accompagner une démarche d’évaluation de la qualité de la prise en charge pour des mineurs et des jeunes majeurs placés, il lui incombe d’attirer l’attention, en première instance, sur les présupposés théoriques de la demande. Par quoi, autrement dit, se définit la qualité d’une prise en charge?? Ce qui est qualité pour les uns, nous l’avons souligné, ne l’est pas forcément pour les autres. Tout le travail qualitatif consistera donc à comprendre et expliquer les raisons de ces différences de perception et à préciser ce que cette compréhension apporte à l’évaluation.

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Ce point est tout à fait fondamental car la question qui, dès lors, se pose est celle de la mise en perspective de ces représentations. Plusieurs orientations méthodologiques sont possibles. Dans l’approche participative, cette mise en perspective peut être réalisée à partir du questionnement du groupe d’évaluation qui élabore une hypothèse de travail et la méthodologie de collecte de données. Le choix des dimensions sur lesquelles il est souhaitable de faire porter la recherche est généralement opéré par des groupes de travail homogènes, c’est-à-dire composés selon une logique «?métier?» (par exemple, les personnels éducatifs ensemble, les administratifs ensemble) ou selon des catégories spécifiques (les jeunes ensemble, les cadres ensemble…). La constitution, dans un premier temps, de tels groupes favorise l’expression des différentes perceptions dont les pratiques font l’objet et des différentes préoccupations qui coexistent au sein de la structure, ce choix méthodologique permettant d’établir une corrélation entre la nature des préoccupations des différents acteurs et la place qu’ils occupent dans l’organisation. Les travaux de ces groupes débouchent sur l’élaboration d’une grille d’entretien semi-directive administrée à un échantillon de personnes n’ayant pas participé à son élaboration. Une fois réalisés, les entretiens sont retranscrits, rendus anonymes et soumis à des participants du groupe de travail qui se constituent en binômes d’analystes pour l’occasion.

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Il est à noter que la fonction des groupes de travail ne se limite pas à l’enregistrement des analyses produites par les binômes, les groupes remplissent aussi une fonction critique centrale puisqu’il s’agit aussi pour eux d’éprouver la pertinence de ces analyses. Il peut sembler banal de dire que le chercheur joue, dans ce cadre-là, un rôle important de régulateur vis-à-vis des rapports de force que les analyses ne manquent pas de susciter au sein des groupes de travail. Par ailleurs, on peut dire qu’il occupe également une posture de co-analyste lorsqu’il invite les membres du groupe à approfondir tel ou tel point, ou lorsqu’il questionne le groupe sur les raisons pour lesquelles il ignore certaines données de l’étude que lui-même considère comme importantes (il faut aussi envisager que le groupe interpelle le chercheur dans ses choix). L’analyse n’est donc pas seulement élaborée à partir de la description des actions et des pratiques, mais aussi à partir des interactions nouées entre le chercheur et les personnes impliquées dans l’évaluation. Le fait que l’analyse produite soit systématiquement questionnée ouvre la voie à une compréhension plus affinée des matériaux collectés sur les pratiques et les actions. Ce travail qui consiste à juger de la qualité d’une action (ici d’une offre de services) en se fondant sur l’hypothèse que le sens à donner aux matériaux apportés par les personnes interviewées dépend des conditions sociales de leur production, et que l’intérêt qu’ils présentent est aussi fonction de l’intérêt que leur portent les évaluateurs, est caractéristique d’une approche qualitative en sociologie que l’on peut qualifier de clinique (E. Enriquez, G. Houle, J. Rhéaume et coll, 1993?; G. Sévigny et coll., 1993?; F. Blondel, 2007). Le chercheur prend appui, pour conduire ses analyses, sur le fait que les professionnels qui participent à l’évaluation sont aussi bien sujets qu’objets de cette évaluation. C’est, en effet, en tant que «?sujets?» qu’ils réfléchissent sur leurs pratiques, ces dernières étant prises, dans le même temps, comme «?objets?» de l’évaluation. Les membres des groupes de travail sont, par conséquent, tantôt placés en extériorité de l’objet à évaluer, notamment lorsqu’ils sont invités à réfléchir sur les questions à poser à d’autres, tantôt placés en intériorité du fait de leur posture d’analystes, les réponses formulées par les personnes interviewées étant analysées du point de vue de leur expertise sur l’action et de la connaissance des publics pris en charge, mais aussi à partir de leur subjectivité qui trouve à s’actualiser lors de cette «?rencontre?» inédite avec les matériaux. Ce dispositif méthodologique repose sur l’idée que l’action n’a précisément de sens que pour autant qu’on la rapporte aux contextes de sens dans lesquels elle se déploie. Ainsi, parler de la qualité d’une prestation n’a pas beaucoup de sens en dehors du contexte dans lequel est élaboré le jugement (Bouilloud, 1997). L’approche clinique part du postulat selon lequel les membres des groupes de travail possèdent un savoir sur eux-mêmes et leur situation sociale, ce savoir n’émergeant, cependant, pas spontanément et immédiatement à leur conscience. La fonction, dès lors, d’une approche de ce type, consiste, en premier lieu, à les aider à identifier, via un accompagnement spécifique, les différents déterminants qui, dans le cadre professionnel, guident leurs actions et influent sur leurs comportements.

Nous voudrions, afin d’éclairer ce propos théorique, évoquer un exemple illustratif du type de savoir que le croisement de deux méthodologies, l’une consistant à expliciter l’action d’un point de vue spécifique, l’autre à expliciter ce point de vue en le rapportant aux discours des autres et à leurs contextes de construction (analyse des représentations), peut contribuer à produire. Cet exemple concerne l’évaluation des locaux du foyer Paul Eluard, leur modernité, leur esthétique, leur propreté ou encore leur fonctionnalité étant considérées par les professionnels comme de bons indicateurs de la qualité de l’accueil et donc aussi de la prise en charge des mineurs dans ses aspects matériels. Dans le cadre de cette évaluation participative, mais cela a été confirmé aussi lors d’autres évaluations ainsi que lors d’une intervention dans un service d’accueil d’urgence (sau), il est apparu, au terme du processus d’évaluation et une fois tous les croisements méthodologiques opérés, que le rapport des mineurs et des familles aux locaux n’était pas simplement «?révélateur?» d’une «?bonne?» ou «?mauvaise?» prise en charge, mais était, plus largement, symptomatique du rapport complexe et ambivalent que ces derniers entretenaient avec la structure d’accueil. Si les mineurs se montraient très sensibles à la beauté des locaux et à leur confort, cela n’empêchait pas dans le même temps que, dans les faits, les lieux d’accueil faisaient régulièrement l’objet de dégradations plus ou moins importantes selon le profil des jeunes accueillis. Les mineurs les plus en capacité de symboliser leur rapport à la structure et au placement exprimaient clairement leur malaise vis-à-vis de l’écart, parfois abyssal, entre leurs conditions matérielles d’existence au sein du foyer et celles qui prévalaient au sein du domicile familial, un écart sur lequel cette «?beauté?» et ce «?confort?» jetaient une lumière crue. Les familles exprimaient la même ambivalence vis-à-vis des locaux estimés trop beaux ou très beaux mais pas chaleureux. D’un côté, la mise à disposition de lieux modernes et confortables témoignait pour elles de la considération dont les enfants et adolescents accueillis faisaient l’objet et il est probable que ces derniers auraient mal vécu, de même que leurs familles, la mise à disposition de locaux trop vétustes ou délabrés. Mais d’un autre côté, ce sentiment de considération trouvait sa contrepartie dans l’effet miroir que produisait cette mise à disposition, l’image dégradée du domicile familial à laquelle les mineurs pouvaient être renvoyés n’allant pas sans produire des conflits de loyauté alimentés par de vifs sentiments de culpabilité souvent inconscients. On a retrouvé cette même problématique avec l’argent de poche dont ils bénéficiaient, l’octroi d’une somme d’argent pouvant être interprété comme une tentative de corruption des professionnels soupçonnés de vouloir acheter la «?paix?» au sein du foyer et de vouloir faire oublier la vie au domicile familial?: « Peut-être qu’ils font ça, disait un jeune, pour qu’on oublie d’être chez soi, mais ça vaut pas d’être chez soi. » Aussi «?maltraitants?», aussi «?abandonniques?» ou aussi «?défaillants?» soient-ils, les parents demeurent, pour bon nombre de mineurs placés et ainsi que l’ont mis en évidence ces diverses évaluations, l’horizon de leurs préoccupations, de leurs inquiétudes, de leurs attachements. N’ont-ils pas abandonné leurs parents?? Ne se sont-ils pas laissé corrompre?? Ne sont-ils pas coupables de haute trahison pour s’être laissé aller au bien-être que peut leur procurer la prise en charge?? Autant d’interrogations laissées en jachère et qui, somme toute, ne se donnent à voir qu’en creux à travers la difficulté des mineurs à statuer sur le bien-fondé ou non du placement. C’est grâce au travail collectif de contextualisation, et compte tenu des positions potentiellement concurrentielles entre les professionnels et les familles, que l’on saisit que le rapport des jeunes au foyer et à la prise en charge se place souvent sous le sceau de l’ambivalence, d’où leur tentation renouvelée de mettre à mal un cadre éducatif opérant toujours comme un révélateur. L’interprétation des rapports que les jeunes entretiennent avec la structure d’accueil est donc bien assujettie à ce travail de contextualisation des rapports noués au sein de cette structure. En termes de résultats d’évaluation, l’analyse met en évidence que le rapport à la qualité de l’accueil ne peut pas être considéré uniquement à partir de ce qui est prescrit comme étant l’optimum de la qualité d’accueil qu’une structure envisage pour elle-même, mais bien à partir de ce qui fait aussi sens pour les jeunes accueillis et leur famille en termes de qualité, un sens indissociable du regard qu’ils portent sur leur histoire. Ces résultats, qui ne valent que pour le foyer Paul Eluard, pourraient aussi faire l’objet d’un travail de contextualisation dans le registre théorique de sorte que l’on puisse vérifier si ces résultats empiriques spécifiques au foyer font sens au-delà de celui construit par les protagonistes de l’évaluation. Cette vérification, d’un point de vue théorique, aiderait à comprendre si le foyer Paul Eluard remplit une fonction très particulière ou si, finalement, on peut valablement faire l’hypothèse qu’une des fonctions de ce type d’établissements est de proposer au type spécifique de public qu’il accueille un cadre contenant qui ne peut qu’être mis à l’épreuve du fait même de son ambivalence quasi structurelle à l’égard de la prise en charge. Ainsi, lorsqu’on se réfère en particulier aux travaux de D. Winnicott, on peut souligner la dimension transitionnelle de ce cadre et montrer que la qualité d’une prise en charge tient aussi à la capacité des professionnels à «?accueillir?» et «?contenir?» l’agressivité des mineurs à leur endroit en interprétant les coups de boutoir portés au cadre de manière «?positive?», c’est-à-dire comme mise à l’épreuve d’un lien qui engage toutes les dimensions de la vie des mineurs.

En d’autres termes, pour juger de la qualité, et sauf à vouloir se conformer au rôle de prophète social qu’on pourrait être tenté de lui faire jouer, l’intervenant chargé d’accompagner des évaluations dans le champ médico-social doit s’assurer de ses choix méthodologiques. Ainsi que le recommandaient Bourdieu, Chamboredon et Passeron et ainsi que nous l’avons souligné dans leur sillage, la théorie engagée dans « la pratique [fût-elle d’évaluation], théorie de la connaissance de l’objet et théorie de l’objet [a ainsi qu’ils le rappelaient], a d’autant plus de chance d’être mal contrôlée, donc mal ajustée à l’objet dans sa spécificité, qu’elle est moins consciente » (1968, p. 59). L’analyse de cette ambivalence, telle qu’elle se donne à voir dans le rapport que les bénéficiaires nouent à la qualité des locaux, ne saurait être élaborée sans ce travail de contextualisation et d’historicisation de ce rapport à la qualité, comme elle ne saurait se faire sans l’identification des cadres théoriques mobilisés subjectivement par le chercheur.

De l’importance des approches évaluatives contextualistes et historicisantes dans le champ médico-social

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Quoique dissociées dans le temps et dans l’espace [13][13] L’évaluation participative du foyer Paul Eluard a débuté..., les évaluations participatives de l’Association Printemps et du foyer Paul Eluard ont, toutes deux, mis en lumière l’importance de ces croisements méthodologiques et de l’intégration de la dimension socio-historique dans les processus d’évaluation. Si les offres de services proposées par les foyers répondent de manière contextualisée à une commande sociale et à des besoins sociaux, elles sont aussi le fruit d’un processus historique dont la physionomie des structures porte l’empreinte. Dans le cas de l’Association Printemps, l’élaboration du cadrage historique a montré que c’était une association qui s’était spécialisée dans l’accueil de jeunes se trouvant en zone de vulnérabilité (Castel, 1991) [14][14] La typologie élaborée par R. Castel pour penser les..., les offres de services proposées par les internats et le service de suite étant conçues pour répondre aux besoins de mineurs et de jeunes majeurs, certes en grande difficulté, mais possédant encore des repères suffisamment stables pour leur permettre de suivre une scolarité [15][15] La scolarisation constituant un des critères fondamentaux.... Pour répondre aux besoins du département en matière de protection de l’enfance, l’association, toutefois, a ouvert, dans le milieu des années 2000, un service d’accueil d’urgence et d’observation (sauo) lui permettant de prendre en charge des jeunes dont le placement est conditionné en priorité par l’urgence de la situation. De par ses fonctions, c’est donc cette structure qui s’est trouvée la plus susceptible d’accueillir des jeunes se trouvant, eux, en zone de désaffiliation (Castel, 1991), le caractère provisoire de l’accueil posant, cependant, problème. S’il convient d’attirer l’attention sur ce point, c’est que ce sont, en effet, ces profils de jeunes qui posent les plus grandes difficultés de placement à l’ase, la pérennisation des prises en charge étant toujours problématique et incertaine. Dans un tel contexte, et à défaut de posséder sur son territoire les structures d’accueil adéquates, la tentation devient alors grande, pour le conseil général, d’exercer des pressions sur les structures d’accueil existantes, via les évaluations et les renouvellements d’agrément, pour qu’elles intègrent coûte que coûte ce type de profil. Dans le cas de l’Association Printemps, le cadrage historique a fortement infléchi les résultats de l’évaluation en mettant précisément en exergue le fait que les pouvoirs publics risquaient fortement de déstabiliser les structures prenant majoritairement en charge des jeunes en zone de vulnérabilité s’ils ne tenaient pas compte de la spécificité de leur structuration et persistaient à vouloir intégrer plus massivement des jeunes en zone de désaffiliation. Non que la mixité soit impossible, mais elle suppose, au nom de ce que nous avons développé plus haut de l’ambivalence des jeunes, un cadre organisationnel idoine et une formation spécifique des professionnels, ces derniers devant être capables de résister à la tentative renouvelée de ces publics de violenter la relation éducative. Or, l’ensemble du processus d’évaluation a montré que les conditions pour accueillir de tels profils n’étaient pas réunies et que l’association ne serait en mesure de répondre à ces besoins qu’à condition de formuler un nouveau projet plus exclusivement centré sur ces objectifs.

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Si l’on se réfère à l’évaluation du foyer Paul Eluard, le cadrage historique a montré en quoi l’analyse du temps présent gagnait à être éclairée par celle du temps passé. Dans le cas de cette structure, l’analyse des rapports d’activité du foyer sur une période de quarante ans a permis, en effet, de mettre en évidence que le profil des enfants et adolescents placés jugés de plus en plus violents par les professionnels ne constituait pas un indicateur suffisant, et à lui seul pertinent, pour comprendre l’accélération du flux des prises en charge. Compte tenu du double agrément ase et pjj dont elle disposait, cette structure pouvait, certes, accueillir aussi bien des mineurs et jeunes majeurs en zone de vulnérabilité que des mineurs et jeunes majeurs en zone de désaffiliation et il est certain que l’instabilité des prises en charge était, de ce fait, plus prononcée qu’à l’Association Printemps. Cela étant, il est apparu qu’on ne pouvait comprendre l’important turn over des jeunes pris en charge si on ne le mettait pas prioritairement en relation avec la pénibilité du travail d’éducateur et l’instabilité des équipes professionnelles. En d’autres termes, en mettant en relief le fait que les représentations relatives à l’évolution du profil des jeunes accueillis étaient sensiblement les mêmes dans les années 1960 et les années 2000, les professionnels éprouvant toujours le sentiment d’avoir affaire à des publics toujours plus difficiles et violents, l’approche évaluative historicisante a ouvert la voie, pour les professionnels engagés dans ce processus d’évaluation, à un véritable travail de déconstruction des sentiments éprouvés vis-à-vis des jeunes pris en charge. La question qui a alors émergé pourrait être formulée de la sorte?: pourquoi ce sentiment récurrent et prégnant des professionnels d’être confrontés à des jeunes toujours plus violents et incontrôlables?? Le déplacement de problématisation opéré ici est important car il permet de cerner de manière plus fine la complexité de la question de la qualité de la prise en charge et de ses indicateurs potentiels. Dans le cas du foyer Paul Eluard, il est apparu que la pénibilité du travail et l’usure corrélative des professionnels constituaient des vecteurs importants d’instabilité des équipes, une instabilité souvent préjudiciable à la pérennisation des prises en charge des jeunes en zone de désaffiliation, les équipes toujours fraîchement formées ayant les plus grandes difficultés à répondre aux besoins de ces publics et en particulier à leurs besoins régressifs (Winnicott, 1984). Ce que cette analyse a donc aussi donné à voir, c’est que les modalités de prise en charge des jeunes ne sauraient être considérées en soi, les résultats des deux évaluations participatives que nous avons évoquées mettant en évidence le fait qu’une protection efficiente de l’enfance suppose une protection non moins efficiente des professionnels impliqués dans les systèmes d’accompagnement et de prise en charge. Or, il nous semble qu’une évaluation centrée sur une démarche d’expertise se fondant sur des indicateurs définis en extériorité du contexte auquel ils doivent s’appliquer ne peut produire des savoirs de cette nature.

Cet article ne dit, certes, pas le tout, loin s’en faut, de la fécondité heuristique de ce travail de contextualisation et d’historicisation des analyses produites dans le cadre des évaluations participatives que nous avons évoquées. On pourrait argumenter sur le fait que l’évaluation ne se réduit pas aux exemples que nous avons retenus et qui renvoient en priorité au point de vue des bénéficiaires et des professionnels. Ces résultats ne sauraient, en effet, suffire pour comprendre la dynamique des relations entre les différents acteurs sociaux et juger de la cohérence entre les moyens mis en œuvre par les structures médico-sociales pour prendre en charge leurs bénéficiaires et les objectifs qu’elles poursuivent. C’est là l’une des raisons pour lesquelles l’évaluation participative accorde aussi une part importante aux points de vue des acteurs externes, qu’il s’agisse de partenaires fonctionnels ou institutionnels comme les commanditaires sociaux, les financeurs ou encore les prescripteurs. Cela étant, les différentes évaluations participatives dont nous avons extrait les exemples cités nous ont permis de mesurer à quel point le choix des approches méthodologiques était loin d’être subsidiaire et contribuait activement à affaiblir ou, à l’inverse, à accroître la légitimité des résultats, la crédibilité accordée à l’évaluation par les différentes parties prenantes en étant indissociable. À l’heure où les conseils généraux se trouvent de plus en plus confrontés à la difficulté de trouver des structures d’accueil susceptibles de prendre en charge des mineurs et jeunes majeurs jugés «?très difficiles?» et dont la situation est très préoccupante, il nous semble que la mise en œuvre d’approches évaluatives privilégiant la contextualisation et l’historicisation des analyses à partir desquelles il est possible de dégager des indicateurs contribue à une réflexion politique en la matière, réflexion qu’il conviendrait d’articuler, pensons-nous, avec l’approche gestionnaire. Il apparaît, en effet, que l’évaluation interne, de par les finalités qu’elle poursuit et de par les méthodologies qu’elle mobilise pour y parvenir, contribue au débat politique portant sur la question de la protection de l’enfance, alors que l’évaluation externe contribue surtout à la rationalisation de la gestion. Il se peut que la loi de 2002.2 ouvre la possibilité d’un dialogue entre ces deux modalités d’évaluation, mais la question de savoir si les différents acteurs souhaitent s’en saisir, en particulier les financeurs, reste entière.


Bibliographie

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  • Winnicott, D.W. 1984. Déprivation et délinquance, Paris, Bibliothèque scientifique Payot (2008).

Notes

[*]

Sabine Delzescaux, maître de conférences à l’université Paris-Dauphine, Laboratoire irisso. sabine. delzescaux@ dauphine. fr

[**]

Frédéric Blondel, maître de conférences à l’université Paris 7, Denis Diderot, Laboratoire de changement social. frederic. blondel1@ orange. fr

[1]

Une évaluation interne tous les cinq ans et une évaluation externe tous les sept ans.

[2]

La création, en France, du «?5e risque?» en est l’une des manifestations.

[3]

On entend par structure une association, un service ou un établissement.

[4]

Ce terme est utilisé pour désigner la finalité, l’objet de l’évaluation, mais aussi son cadre méthodologique, et ses conditions matérielles de réalisation.

[5]

Le terme aujourd’hui consacré de qualité renvoie ici à celui d’«?offre de services?». Il est intéressant de voir que le remplacement d’un terme par un autre ne va pas sans glissement de la pensée, un glissement qui est, dans le cas présent, suffisamment subtil pour demeurer relativement masqué. Aborder, en effet, une évaluation (travail qui consiste à juger de la valeur de quelque chose) sous l’angle de la qualité invite implicitement à un jugement binaire («?c’est de qualité ou ce n’est pas?»), alors qu’aborder une évaluation en termes d’offre de services invite davantage à l’expression d’un jugement convoquant le doute et la nuance.

[6]

Les alinéas 4 et 5 de l’article L. 312-8 stipulent qu’un organisme ne peut procéder à des évaluations que pour les catégories d’établissements et de services pour lesquels les procédures, références et recommandations de bonnes pratiques professionnelles ont été validées ou élaborées par le Conseil national de l’évaluation sociale et médico-sociale. Ce conseil, dont les missions et les modalités de fonctionnement sont fixées par décret en Conseil d’État, est composé de représentants de l’État, des collectivités territoriales, des organismes de protection sociale, des usagers, des institutions sociales et médico-sociales, des personnels et de personnalités qualifiées, dont un représentant du Conseil national représentatif des personnes âgées, du Conseil national consultatif des personnes handicapées et du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.

[7]

On pourrait dire aussi, en paraphrasant Bourdieu, que nos yeux ne voient pas ce qu’il y a à voir, mais ce que l’hypothèse leur dicte de voir.

[8]

Exemple de question?: «?S’agissant de votre accueil dans la structure, diriez-vous qu’il a été plutôt?: satisfaisant?? Moyennement satisfaisant?? Pas satisfaisant du tout???»

[9]

Le terme de problématique théorique renvoie à l’idée que les personnes chargées de l’évaluation disposent déjà d’hypothèses plus ou moins étayées théoriquement et s’appuient toujours sur des présupposés théoriques souvent laissés dans l’implicite (Bourdieu et coll., 1968, p. 58).

[10]

Ibid., p. 56.

[11]

Des objectifs qui sont notamment définis dans le cadre du projet d’établissement.

[12]

Au sens où l’entendait Max Weber (1913).

[13]

L’évaluation participative du foyer Paul Eluard a débuté en 2003 et celle de l’Association Printemps en 2008, dans deux départements différents.

[14]

La typologie élaborée par R. Castel pour penser les situations de précarité sociale et économique est aussi pertinente pour penser la situation de précarité, pour ainsi dire, psychique et familiale de ces mineurs et jeunes majeurs.

[15]

La scolarisation constituant un des critères fondamentaux auxquels les mineurs et jeunes majeurs doivent souscrire s’ils acceptent d’intégrer un des services.

Résumé

Français

Bien que les pouvoirs publics privilégient, dans le champ du médico-social, les évaluations externes orientées vers l’expertise standardisée et l’application de grilles fortement normées, les structures d’accueil conservent, pour partie, la possibilité de procéder à des évaluations internes plus qualitatives et originales.
Quoique fragile, et la loi de 2002-2 en témoigne, cette opportunité ouvre, néanmoins, la voie à des démarches d’évaluation s’étayant sur des dispositifs participatifs et qui privilégient, pour leur part, une approche plus contextualiste et historiciste.
En quoi consiste une telle approche et en quoi peut-elle s’inscrire dans un rapport de complémentarité avec les évaluations standardisées préconisées par les évaluations externes ? Telles sont les interrogations auxquelles s’efforce de répondre cet article.

Mots-clés

  • évaluation participative
  • contextualization
  • historicisation
  • croisement méthodologique
  • approche clinique

English

The contextualist and historicist approach in the internal evaluation processes applied to the medico-social fieldAlthough public authorities prioritize, in the medical-social field, external evaluations directed towards the standardized expertise and the use of strongly normalized tables, daycare institutions offers to some extent, an opportunity to carry out more qualitative and original internal evaluations.
Though fragile, as the 2002-2 law demonstrated, this opportunity nevertheless paves the way for participation-based evaluation efforts which favor an more contextualist and historicist approach. What does such an approach consist of and to what extent can it complement more standardized types of evaluation recommended by external evaluations ? Such are the questions which this article endeavors to answer.

Keywords

  • participation-based evaluation
  • contextualization
  • historicisation
  • methodological crossover
  • clinical approach

Plan de l'article

  1. L’assujettissement des évaluations à un référentiel externe et standardisé
  2. De la pertinence de l’orientation participative du dispositif d’évaluation et des choix méthodologiques engagés
    1. L’orientation participative du dispositif d’évaluation
    2. La centralité du choix des méthodologies et de leur croisement
  3. De l’importance des approches évaluatives contextualistes et historicisantes dans le champ médico-social

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