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Nouvelle revue de psychosociologie

2009/2 (n° 8)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782749209623
  • DOI : 10.3917/nrp.008.0177
  • Éditeur : ERES

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En mai 2009 disparaissait l’homme de théâtre brésilien Augusto Boal. Moins d’un mois après c’était Nathalie Zaltzman, psychanalyste française, qui nous quittait. Deux êtres différents mais si je désire les associer dans cet hommage, c’est qu’ils représentaient non seulement pour moi mais pour tous les psychosociologues et sociologues cliniciens deux figures exemplaires de chercheur et de praticien extrêmement exigeants, capables de remettre en question les domaines de leurs activités et d’empêcher les « spécialistes » des sciences humaines de sombrer dans un « sommeil dogmatique ».

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Pourtant, par souci de clarté, il me semble nécessaire d’examiner qui étaient ces deux grands personnages avant d’essayer de montrer sommairement en quoi leurs apports spécifiques peuvent entrer en résonance avec les travaux que nous menons au sein du cirfip.

Augusto Boal

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Augusto Boal venait juste de fêter son 78e anniversaire le mois précédent. Nous étions présents, mon épouse Teresa Carreteiro et moi, à l’excellent repas qu’avait préparé comme à l’accoutumée, son épouse, Cécilia, psychanalyste brésilienne fort connue et amie de longue date de Teresa. Augusto nous avait fait part de l’émotion qu’il avait ressenti la veille lorsque des amis à lui, des collaborateurs du «?théâtre de l’opprimé?» (théâtre dont je parlerai plus loin) et des personnes issues des classes les plus pauvres du Brésil lui avaient fait la surprise d’une véritable sérénade sous ses fenêtres et lui avaient ainsi exprimé leur affection et leur reconnaissance pour tout ce qu’il avait accompli depuis tant d’années. Il en avait été surpris car il n’avait jamais majoré son action. Bien qu’il ait œuvré dans le monde entier en faveur des couches défavorisées, il considérait ce qu’il faisait comme allant de soi et il ne voyait pas comment il aurait pu agir autrement. Homme simple, direct, c’était une force de la nature et un homme de combat.

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Au début de sa carrière, il écrivit un certain nombre de pièces de théâtre. Citons Maria Conga, Tio Patinha e a pilula, Murro em ponta de faça (hélas non traduites en français) qui avaient pour but de donner une vision critique de la société brésilienne et de favoriser la prise de conscience par le public de la structure profondément inégalitaire de son pays. Bien qu’il ne soit pas directement inspiré de l’exemple de Brecht, on peut dire qu’il était une sorte de Brecht brésilien. Son théâtre a eu un certain succès et il était considéré comme un bon dramaturge. Son œuvre est d’ailleurs citée positivement dans l’excellent «?Que sais-je???» consacré à l’ensemble de la littérature brésilienne.

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Mais cette activité ne lui suffisait pas. Il eut son théâtre. Il devint metteur en scène et il mit son talent au service d’autres auteurs brésiliens et aussi d’auteurs français (il parlait le français aussi bien que le brésilien). Il écrivit de nombreux textes sur le théâtre. Plus tard, il se rendit compte (il l’a dit dans plusieurs conférences) qu’il était essentiel non de parler au nom du peuple mais de faire en sorte que le peuple s’exprime lui-même. Et il fonda «?le théâtre de l’opprimé?». Il n’est guère possible ici d’en parler longuement. J’évoquerai simplement un de ses dispositifs le théâtre-forum que j’ai eu le plaisir de pratiquer lors de certaines de mes interventions. Un groupe de personnes volontaires, venant de toutes les classes sociales et en particulier de celles qui se sentent opprimées, élaborent un scénario qui met en présence un sous-groupe d’«?oppresseurs?», de nantis et un sous-groupe d’«?opprimés?» qui essaient de revendiquer leurs droits et de retourner la situation en leur faveur. Ils jouent ensuite cette petite pièce devant un groupe d’observateurs (issus des mêmes milieux sociaux) qui analyse silencieusement la manière dont cela se passe. Une fois le scénario joué, le groupe des acteurs le rejoue mais cette fois-ci, les membres du groupe des observateurs ont la possibilité de remplacer certains des acteurs et de jouer à leur manière le jeu (car ils ont pu remarquer que les premiers auraient pu et dû s’y prendre autrement) tout en respectant les grandes lignes du scénario. À la fin, la pièce peut être totalement transformée. Ensuite les deux groupes analysent ensemble les stratégies des personnages, leurs implications, les raisons pour lesquelles ils ont joué de telle ou telle manière, etc., ce qui favorise une prise de conscience collective et ce qui permet à chacun de se rendre compte de la signification de son jeu. Le lendemain, c’est le groupe des observateurs qui élabore un scénario et l’ancien groupe des acteurs devient le groupe des observateurs. Et le processus recommence. Ensuite se met en route l’analyse comme le premier jour. De plus il est possible alors d’étudier les rapports entre les sous-groupes, de rivalité, de domination, de collusion, de révolte, etc.

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Ce dispositif permet ainsi aux protagonistes qui ont été acteurs et observateurs de mieux percevoir les enjeux des scénarios joués, d’évoluer en profondeur (car le processus peut être recommencé autant de fois que cela semble nécessaire) dans leur perception du monde, des autres et d’eux-mêmes, et de faire tomber les stéréotypes. Les personnes apprennent ainsi à prendre la parole, à se confronter, à analyser une situation. En définitive, elles deviennent plus conscientes des problèmes et plus armées pour les résoudre.

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Ce dispositif ressemble par certains côtés au sociodrame morénien mais cette possibilité de confrontation entre oppresseurs et oppressés va plus loin et a naturellement des conséquences politiques considérables.

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Le «?théâtre de l’opprimé?» a eu un succès énorme au Brésil. Des pans entiers de la population ont pu ainsi avoir une vue plus claire des actions qu’ils pouvaient entreprendre. Il a petit à petit essaimé dans de nombreux pays, dont la France. À l’heure actuelle, le « théâtre de l’opprimé » existe dans vingt-six pays dont les représentants se sont réunis à Rio récemment lors de la première conférence internationale du Théâtre de l’opprimé.

Il était évident qu’une telle entreprise ne pouvait plaire du temps de la dictature militaire. A. Boal fut arrêté, torturé et ensuite exilé au Portugal et très longtemps en France. Il continua néanmoins son travail. Revenu au Brésil, il a poursuivi son action et il a eu des contacts fréquents avec l’intelligentsia de son pays et d’autres pays. Il était très apprécié des artistes brésiliens, il a été l’ami du grand écrivain argentin Julio Cortazar. Récemment le président Lula l’avait fait nommer (avec l’accord des autres pays) ambassadeur mondial du théâtre auprès de l’unesco et l’avait proposé comme Prix Nobel de la paix. Il n’a pas obtenu le prix mais je sais qu’il a fait partie, parmi les 250 candidats, des dix derniers retenus pour le prix Nobel.

En ce qui concerne la psychosociologie et la sociologie clinique, les membres du cirfip et du Laboratoire de changement social se souviennent de ses présentations au laboratoire, de son intervention terminale au colloque de Bello Horizonte de 2007. Il était l’ami d’un grand nombre de membres du cirfip et son décès les a touchés très profondément car ils voyaient en lui un homme juste, bon sans complaisance, un travailleur acharné et jovial, toujours à l’affût d’idées nouvelles.

Nathalie Zaltzman

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Elle avait 75 ans. Nous nous étions connus sur les bancs de l’Université quand nous faisions nos études de psychologie. C’est donc une amie de plus de cinquante ans qui disparaît aujourd’hui. Et c’est d’autant plus difficile à croire et à supporter pour moi que nous avions rendez-vous pour dîner ensemble la veille de sa mort comme nous en avions l’habitude une fois tous les deux mois environ. Je connaissais bien son œuvre, elle connaissait fort bien la mienne et je me souviendrai toujours de son très beau texte paru dans le livre collectif Le goût de l’altérité qui reprenait les conférences faites au colloque que mes collègues de Paris 7 avaient organisé en 1996 en mon honneur, à l’occasion de mon départ à la retraite.

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Nathalie était née en France, dans une famille juive très modeste, originaire de Russie. Elle parlait d’ailleurs la langue russe aussi bien que le français qu’elle maniait à la perfection. Elle s’était tout d’abord intéressée aux problèmes humains dans les entreprises mais après une psychanalyse didactique, elle avait décidé de devenir psychanalyste. Elle avait rejoint l’École freudienne fondée par Jacques Lacan. Lors de la scission de 1969, qui avait été provoquée par le départ de François Perrier, de Piera Aulagnier et de Jean-Paul Valabrega, tous membres à cette époque du «?directoire?» de l’École, elle avait fait partie, comme ma première épouse Micheline Enriquez, dont elle était la meilleure amie, du petit groupe qui, avec les premiers scissionnistes, allait fonder le «?quatrième groupe oplf?». Je me souviens encore très bien de l’atmosphère amicale qui avait présidé à cette création, car les époux et les épouses des scissionnistes avaient été invités au repas de clôture de la fondation du IVe groupe. Dès le début, elle s’occupa activement du quatrième groupe dont elle fut longtemps la secrétaire analytique. Elle avait été très liée à Piera Aulagnier qui avançait des thèses rénovatrices et à Micheline Enriquez elle-même proche de Piera Aulagnier. Piera, Nathalie, Micheline qui étaient toutes trois des psychanalystes extrêmement rigoureuses, ont été pendant très longtemps, avec Perrier et Valabrega, les psychanalystes les plus lus et les plus écoutés du quatrième groupe. Après le décès de Micheline, puis celui de Piera, elle s’était sentie un peu isolée bien qu’elle ne manquât pas d’amis et d’appuis. Elle avait très vivement réagi, il y a quelques années, au départ d’un certain nombre de ses collègues qui avaient décidé de former une nouvelle équipe. Elle restait pour tous un modèle de la psychanalyste «?de cabinet?», se consacrant uniquement aux patients qu’elle recevait et à son travail théorique qui a vivement intéressé voire passionné des psychanalystes venant d’autres groupes où elle était souvent invitée comme J.-B. Pontalis ou David Widlöcher, qui fit un discours superbe lors de son enterrement, des psychosociologues ou des sociologues membres ou non du cirfip, ou même des psychologues du travail, fort éloignés de la psychanalyse comme Y. Clot. Tout le monde était conscient de la valeur de son travail, mais comme A. Boal, elle disait qu’elle ne faisait que ce qui lui semblait devoir être fait correctement. Pendant longtemps, elle n’écrivit que fort peu. Mais chacun de ses articles était un évènement. Ce n’est que relativement récemment (1998) que sur la demande pressante de Jean Cournut, lui aussi disparu prématurément, elle regroupa un certain nombre de ses textes qu’elle compléta par d’autres pour en faire un livre, De la guérison psychanalytique, qui fit grand bruit. L’année suivante parut le séminaire «?La résistance de l’humain?» qu’elle avait dirigé, avec les contributions des membres de son séminaire, et en 2007 son essai L’esprit du mal dont elle n’était pas totalement satisfaite (Nathalie était une perfectionniste) mais qu’elle se résolut à faire paraître sous la pression amicale de M. Gribinski, livre difficile, extrêmement structuré mais qui intègre des «?Perplexités?» sur lesquelles elle ne pouvait faire l’impasse, devant ce problème lancinant depuis des siècles?: qu’est-ce que le mal et pourquoi le mal ?

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Il m’est impossible dans ce bref hommage de parler correctement de ses travaux, malheureusement interrompus alors que Nathalie avait encore tant à nous dire (Je le ferai peut-être un jour si je m’en sens capable). Mais Nathalie a un tel don des formules heureuses qu’il m’apparaît possible d’en donner un aperçu au lecteur en citant simplement quelques phrases essentielles de ses livres?:

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De son livre De la guérison psychanalytique, j’extrais ces lignes?: «?Le destin psychique n’a pas d’autre alternative que de tomber malade ou franchir des épreuves que les dimensions constitutives de la condition humaine lui infligent… faire le choix de vivre à la hauteur de sa condition psychique, opter pour les risques inscrits dans le primat de la libido sexuelle sur les intérêts du narcissisme moïque ou chercher à se soustraire aux dépenses coûteuses de la tâche de vivre?» (p. 51).

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De La résistance de l’humain, ce paragraphe?: «?Sans doute depuis toujours, individu par individu et d’organisation sociale en organisation sociale, l’homme doit-il se décider. Jeter et laisser jeter l’autre dans l’abandon, le traiter comme Homo sacer (c’est-à-dire individu tuable sans culpabilité, N.D.A.) et de ce fait n’être lui-même qu’une vie tuable. Ou bien se reconnaître comme élément d’un ensemble, lié à cet ensemble, voué par ce lien à savoir qu’il n’est pas contingent pour l’autre, ni l’autre pour lui. “Reconnaître autrui comme le souverain bien et non comme un pis-aller” écrivait Robert Antelme?» (L’espèce humaine, p. 24).

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Et dans L’esprit du mal?: «?L’esprit du mal n’appartient pas exclusivement aux forces pulsionnelles d’un sujet, pas plus qu’à celles de l’organisme psychique vivant qu’est la masse. Leur rencontre, dans des conditions historiques particulières produit un amalgame inédit, engendre une néo-réalité psychique et sociale qui devient hermétique à tout esprit critique. Le travail de la culture est (le) savoir intime que l’esprit du mal fait partie de chacun. Il ne suffit pas que le sachent les individus un à un. Il faut aussi que l’humanité, celle qui se purifie de ses propres crimes en se sacralisant, réussisse à “renaître” l’intimité en elle de la dimension du mal?» (p. 109-110).

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Ces quelques citations sont suffisantes pour faire comprendre à quel point, pour Nathalie Zaltzman, la psychanalyse avait pour but essentiel sinon unique de permettre à chacun de vivre «?à la hauteur de sa condition psychique?», à reconnaître le mal (et non seulement la pulsion de mort) en lui et à vouloir «?se reconnaître comme l’élément d’un ensemble?». Seulement alors est possible non de faire disparaître le mal mais de résister de toutes ses forces à toutes les tendances actuelles à célébrer la mort et ses idoles. On saisit mieux ainsi pourquoi Nathalie Zaltzman a été tellement sensible aux récits des prisonniers du Lager et du goulag, aux meurtres collectifs et a voulu maintenir le plus haut et le plus fort possible ce que Freud appelait la Kultur-arbeit (le progrès dans la vie de l’esprit), seul moyen dont l’humanité dispose pour préserver en l’homme ce qui est humain.

Le lecteur a maintenant, je pense, compris pourquoi j’ai associé les noms d’A. Boal et de N. Zaltzman. Certes, ils ne se sont pas connus même si par mon intermédiaire Nathalie put connaître un peu le travail d’Augusto et ce dernier être sensibilisé aux théories de Nathalie. Nathalie s’intéressait au théâtre et elle faisait siennes les paroles du metteur en scène russe Yuri Eriomine?: «?Dire et redire aux acteurs et aux spectateurs?: tu es un homme, tu es un homme, tu es un homme?», et Augusto s’intéressait aux travaux de son épouse qui était psychanalyste.

Mais qu’ils ne se soient pas connus est peu important. Ce qui est essentiel, c’est qu’ils nous disent tous les deux?: vivez à hauteur d’homme, ne vous laissez avoir par aucune idole, ne cédez jamais à la tentation dictatoriale ou totalitaire, aimez les gens en sachant qu’ils ne sont pas toujours aimables et que nous-mêmes nous pouvons être habités par le mal, ne tombez pas dans les stéréotypes, essayez d’évoluer en écoutant la souffrance des gens, sans collusion et sans compassion, et comme le disait Castoriadis?: «?Soyez des hommes debout, affrontant l’abîme.?» Une telle parole devrait pouvoir être entendue par tous les tenants des sciences humaines. Mauss pensait qu’il ne faudrait pas consacrer même une heure à la sociologie si elle ne permettait de soulager la détresse humaine. Par le théâtre, par la psychanalyse, ces deux personnes ont essayé de répondre à un tel message. On doit espérer qu’il soit entendu par beaucoup d’autres.

Plan de l'article

  1. Augusto Boal
  2. Nathalie Zaltzman

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