Accueil Revue Numéro Article

Nouvelle revue de psychosociologie

2009/2 (n° 8)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782749209623
  • DOI : 10.3917/nrp.008.0183
  • Éditeur : ERES

ALERTES EMAIL - REVUE Nouvelle revue de psychosociologie

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 183 - 186 Article suivant
1

Le philosophe Francis Jeanson nous a quittés cet été, dans la nuit du 1er au 2 août. L’entretien qu’il a accordé à notre revue sur le thème de la résistance sous la forme originale d’un dialogue avec son fils Olivier, psychosociologue à Bordeaux, a été un de ses derniers témoignages [1][1] F. Jeanson, « Résistance, résistances », entretien.... Jeanson, pour beaucoup d’entre nous, c’était d’abord le nom d’un réseau d’aide, de soutien concret au peuple algérien, lorsque celui-ci luttait pour son indépendance [2][2] F. et C. Jeanson, L’Algérie hors la loi, Paris, Le.... C’était le nom d’un réseau dont le début du procès en 1960 avait coïncidé avec l’appel à l’insoumission des 121 [3][3] Collectif, Le droit à l’insoumission. Le dossier des.... Mais Francis Jeanson, à coup sûr, n’aurait pas aimé que l’on mette trop en avant cette période de sa vie. Non qu’il eût, plus tard, manifesté des regrets mais plus simplement parce que cet engagement était pour lui logique. Comme l’avait été celui de Jean Cavaillès dans la Résistance. Certains peut-être se souviendront que Georges Canguilhem avait, dans un beau livre, qualifié ce philosophe mathématicien imprégné de pensée spinoziste de « résistant par logique [4][4] G. Canguilhem, Vie et mort de Jean Cavaillès, Paris,... ».

2

Un engagement logique, donc, car cohérent avec sa conception théorique de la responsabilité. N’avait-il pas été, dès la Libération, fasciné par la pensée de Jean-Paul Sartre qui soutenait que les hommes, finalement, ne sont que ce qu’ils font, et ne sont impuissants que lorsqu’ils l’admettent ; que les hommes, parce qu’ils n’ont point de destin fixé à l’avance, sont responsables de leurs actes, sauf à verser dans la mauvaise foi, ont pouvoir sur les événements, aussi négatifs qu’ils puissent être. Peut-être que cette décision de développer l’action concrète au moment même où la pensée et l’écrit ne peuvent plus suffire était pour lui une façon de prolonger la critique de L’homme révolté[5][5] A. Camus, L’homme révolté, Paris, Gallimard, 1951. d’Albert Camus qu’il avait initiée, non sans déchaîner les passions, quelques années plus tôt dans la revue Les temps modernes[6][6] F. Jeanson, « Albert Camus ou l’âme révoltée », Les...?; une façon de la pousser jusqu’au bout, d’en tirer toutes les conséquences pratiques, éthiques et politiques. Un engagement logique aussi, car fidèle à un univers de valeurs où la justice prenait une place centrale. Car Francis Jeanson n’aurait pas été «?porteur de valises?», selon l’expression qui est restée dans l’Histoire, s’il n’avait pas été porteur d’un idéal de justice. C’est cet idéal-là ou plutôt sa quête qui donnait sens à tous les combats qu’il a pu mener. Un engagement logique, enfin, car en écho avec la forme même de sa sensibilité. Ne disait-il pas dans son credo?: «?Je crois qu’il y a plus de véritable amour dans l’affrontement que dans l’acceptation, dans la colère généreuse qui dresse les hommes contre l’injustice que dans la charité de la victime pardonnant au bourreau [7][7] E.D. Blanchard, « Le credo de Francis Jeanson », vidéo....?» Cette colère, il l’avait personnellement et durement ressentie lors de ses différents séjours en Algérie, à la charnière des années 1940-1950, lorsqu’il découvrit le mépris dans lequel les colonisés étaient tenus. En tout cas, rien d’étonnant pour nous à ce qu’il évoque ici la colère qui est, par excellence, avec l’indignation, l’affect de la résistance, grâce auquel les hommes peuvent trouver en eux suffisamment de forces pour passer de la résignation à l’action.

3

Mais Francis Jeanson n’aurait pas aimé que l’on mette trop en avant cette période de sa vie, notamment parce que cet engagement n’était pas, à ses yeux, plus important que d’autres. Il n’était pas plus important que sa fuite, à 21 ans, de la France et du Service de travail obligatoire, établi par le gouvernement de Vichy en 1943, afin de rejoindre les Forces françaises d’Afrique du Nord. Une période formatrice pour lui car c’est dans les camps en Espagne où il fut enfermé pendant six mois, avant d’atteindre cet objectif, qu’il découvrit la force du collectif et peut-être aussi sa capacité d’animateur de ce collectif. Il n’était pas plus important que son engagement dans l’action culturelle, lorsqu’à son retour d’exil, il se vit confier par André Malraux la maison de la culture de Chalon-sur-Saône. Là, il aimait à raconter que dans les débats qu’il pouvait animer, il y avait toujours quelqu’un pour lui dire?: «?mais c’est bien vous le monsieur qui s’occupait de l’Algérie…?», manifestant un certain étonnement de le voir ainsi tomber bien bas, puisqu’il s’investissait désormais dans l’action culturelle, de surcroît dans une ville de province. À vrai dire, rien ne l’étonnait plus que cet étonnement. Rien ne l’agaçait plus que ce type de réflexion ou d’allusion car pour lui l’action quotidienne pour faire vivre la culture ne demandait pas moins d’effort, de persévérance et de résistance que l’action éthique et politique qu’il avait menée afin de soutenir le peuple algérien… Car là aussi, il s’agissait de «?fournir aux hommes le maximum de moyens d’inventer ensemble leurs propres fins?», comme il le préconisait dans L’action culturelle dans la cité[8][8] F. Jeanson, L’action culturelle dans la cité, Paris,..., un ouvrage qui mériterait d’être réédité, car aujourd’hui, quasi introuvable. Il n’était pas plus important que les nombreuses recherches qu’il a pu mener, ensuite, au cœur de la psychiatrie publique, en étroite relation avec la sofor[9][9] Sofor : Sud-Ouest formation recherche., un organisme de formation des professionnels de ce champ, dont il a été président jusqu’à sa mort. Pour lui, les usagers des hôpitaux psychiatriques devaient pouvoir s’exprimer et vivre plutôt que d’être assignés à une place de reclus, et les professionnels formés précisément pour permettre cela plutôt que poussés à exercer une fonction de gardiennage. Pour reprendre des termes qu’il affectionnait, les hommes devaient, ici comme ailleurs, «?s’inventer ensemble?».

Certains, il est vrai, portent peut-être un regard étonné sur ce drôle de philosophe dont la pensée n’a jamais cessé de vagabonder, de passer d’un objet à l’autre sans que l’on puisse toujours trouver les liaisons ou en énoncer les raisons. De la question morale chez Sartre, objet de son premier ouvrage en 1947 [10][10] F. Jeanson, Le problème moral et la pensée de Sartre,..., à la question du sujet qui se trouve au cœur de son dernier ouvrage en 2009 [11][11] F. Jeanson, Quel sujet ? Pour quelle foi ? Bordeaux,..., de la question algérienne à la question bosniaque qui le conduisit à être président de l’association Sarajevo, de l’action culturelle à la psychiatrie publique… qu’est-ce qui pouvait faire lien et donner de la cohérence?? À cette question, nous pouvons peut-être apporter un début de réponse. Selon nous, Francis Jeanson voulait faire mentir Hegel qui, dans les principes de la philosophie du droit [12][12] W.F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, Paris,..., affirmait que la philosophie venait toujours trop tard, que la réflexion ne pouvait être conduite que sur une réalité déjà formée. Il ne voulait pas être l’incarnation de cette fameuse chouette de Minerve qui ne prenait son envol que la nuit tombée. Son parti pris était autre. Il était précisément de s’interroger sur une réalité en mouvement, avec des hommes en train de la construire et de se construire eux-mêmes. Francis Jeanson évoquait dernièrement les multiples hasards qui ont pu jalonner sa vie et qui lui ont permis de faire tout ce que nous venons, trop rapidement sans doute, d’évoquer. S’agissait-il vraiment de hasards?? Peut-être?! Mais ces hasards ont été autant d’opportunités qu’il a su et qu’il a pu saisir parce qu’il a toujours voulu développer sa pensée à partir du réel, de ses contradictions, des situations qui se présentaient à lui, et des engagements que l’idéal de justice convoquait chez celui qui se posait en tant que citoyen responsable?; parce qu’il était mentalement disponible pour une telle démarche, capable de se laisser embringué dans des champs complètement nouveaux pour lui et sur lesquels il devait chaque fois tout apprendre. Sa cohérence est d’abord, croyons-nous, dans cette pratique-là de la philosophie, dans cette fidélité à cette pratique qu’il a su porter de bout en bout de son chemin. Sous ce rapport-là, il y a continuité : rien peut-être ne différencie vraiment le jeune homme de 21 ans fraîchement diplômé en philosophie qui rejoint les Forces françaises en Algérie et le monsieur de 87 ans qui s’interroge encore et toujours sur la question du sujet.

Notes

[1]

F. Jeanson, « Résistance, résistances », entretien avec Olivier Jeanson, dans D. Lhuilier et P. Roche (sous la direction de), La résistance créatrice, Nouvelle revue de psychosociologie, n° 7, 2009.

[2]

F. et C. Jeanson, L’Algérie hors la loi, Paris, Le Seuil, 1955.

[3]

Collectif, Le droit à l’insoumission. Le dossier des « 121 », Paris, Maspero, Cahiers libres n° 14, 1961. M. Peju, Le procès du réseau Jeanson, Paris, Maspero, Cahiers Libres n° 17/18, 1961, réédition Paris, La Découverte, 2002.

[4]

G. Canguilhem, Vie et mort de Jean Cavaillès, Paris, Allia, 1996.

[5]

A. Camus, L’homme révolté, Paris, Gallimard, 1951.

[6]

F. Jeanson, « Albert Camus ou l’âme révoltée », Les temps modernes, 1952.

[7]

E.D. Blanchard, « Le credo de Francis Jeanson », vidéo extrait de Une exigence de sens, éditions Le bord de l’eau, 2009.

[8]

F. Jeanson, L’action culturelle dans la cité, Paris, Le Seuil, 1973.

[9]

Sofor : Sud-Ouest formation recherche.

[10]

F. Jeanson, Le problème moral et la pensée de Sartre, Paris, Éditions du Myrte, 1947.

[11]

F. Jeanson, Quel sujet ? Pour quelle foi ? Bordeaux, Le bord de l’eau, collection « Escales », n°4, 2009.

[12]

W.F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, Paris, Vrin, 1975.


Article précédent Pages 183 - 186 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info