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Nouvelle revue de psychosociologie

2009/2 (n° 8)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782749209623
  • DOI : 10.3917/nrp.008.0199
  • Éditeur : ERES

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« Le fonctionnement psychique du sujet s’éteint lorsque la société ne lui offre plus de conflictualité à l’intérieur d’elle-même ; la conflictualité interne du sujet, base de la dynamique psychique, ne peut se maintenir sans relais social, sans échanges intersubjectifs, sans relation d’investissement réciproque avec les objets sociaux (personnes, choses, entités, idées, etc.) »

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Dans les institutions du soin et du travail social les équipes se constituent à partir d’une visée commune : celle de la transformation d’un objet (de sa restauration, de sa préservation...), de la prise en compte d’un symptôme, présentifié par un autre sujet (cet autre qui va devenir le lieu d’une préoccupation, d’une prise en charge).

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Pour se reconnaître, et s’identifier comme tels, les groupes professionnels se trouvent dans une obligation d’autoréflexivité. À l’identique avec ce qu’il en est pour un sujet singulier, ils vont devoir porter un regard et tenir un discours identifiant sur leurs pratiques, sur leurs visées, s’approprier leur histoire, et soutenir (voire dans le contexte actuel justifier) leur choix d’organisation. Dans ces institutions, la légitimation des pratiques est, en effet, une nécessité structurale, au vu des actes professionnels qui vont devoir être produits. En d’autres contextes de tels actes relèveraient du tabou et/ou de l’effraction, prédatrice de l’intime. Ils ne peuvent être réalisés que sous le couvert de la professionnalité, et mettent le professionnel aux prises avec des situations, potentiellement source de confusion, traumatiques et sidérantes, dans la mesure où les symptômes rencontrés relèvent de l’archaïque (troubles psychiques, symptômes somatiques, acting…), et prennent place sous le primat de Thanatos.

Au titre des cadres et des dispositifs qui concourent à l’obligation d’autoréflexivité et participent de la construction des appartenances et de l’articulation des différences, deux registres apparaissent comme primordiaux?:

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  • l’un concerne les dynamiques qui se développent au sein des espaces de re-liaison et de mise en sens, quels que soient les caractéristiques et les noms qui sont donnés à ces espaces (analyse de la pratique, réunion clinique, supervision, groupe Balint…). Ce dont il est question dans de tels espaces, c’est de mettre de la pensée en commun autour des «?prises en charge?», d’articuler les différences en se centrant sur les liens aux usagers (patients, résidents, etc.), sur la «?clinique?» dans sa quotidienneté. Les accents peuvent ainsi varier du plus extérieur (l’exercice avoisine alors l’étude de cas) à un travail plus impliquant centré sur les dynamiques transférentielles, etc. L’investissement des usagers dépend de la capacité des groupes à faire revenir, rythmiquement, la clinique au centre de leur préoccupation, afin de régénérer le sens (du soin, de la prise en charge…)?; sens qui, au quotidien, n’en finit pas d’être perdu, détruit, au travers de la violence qui s’actualise dans les liens, dans le mouvement même où il tente de s’y inscrire. L’unité du groupe professionnel («?unité dans la différence?») est elle-même conditionnée par cette centration sur le lien à l’«?usager?» (en un processus auto-récursif)?;

  • l’autre registre a trait au projet que l’institution met en œuvre, au discours qu’elle se tient à elle-même sur cette mise en œuvre, et au discours qu’elle adresse à «?l’autre social?». Outre le fait de travailler ensemble, pour qu’un groupe professionnel s’identifie comme tel, son projet doit en effet faire l’objet d’une représentation partagée (sans être uniformisée pour autant). Chaque professionnel se doit d’internaliser ce projet comme partie constituante de son cadre interne, dans la mesure où c’est à partir de cette référence commune que se constitue son appartenance au groupe, qu’il peut déployer sa professionnalité [2][2] Selon la définition qu’en propose Bertrand Ravon, 2009 :... et s’y identifier. Cette position est alors garantie dans le miroir que chacun prête à ses pairs et aux autres professionnels avec lesquels il est en obligation de composer. Un tel étayage permet de soutenir les actes quotidiens requis par l’activité, en toute légitimité, et donc dans la confiance – à partir d’une sécurité suffisante. Selon une formule que l’on doit à Paul Fustier?: «?Être légitime c’est avoir le droit de faire et d’être en sécurité [3][3] P. Fustier, «?Violences en équipe?», Revue de psychothérapie...?»?; en quoi nous ajoutons : «?Être légitime c’est s’autoriser et être autorisé [4][4] Une telle formulation n’est pas sans échos avec une....?»

Au niveau des institutions, l’autoréflexivité concerne l’ensemble des appareillages psychiques?: interne et externe. En interne, il s’agit de l’appareillage des professionnels entre eux, ainsi que de l’appareillage entre les professionnels et les sujets qui ont l’usage de ces institutions (les «?usagers?»)?; en externe, il s’agit de l’articulation de ces groupes professionnels avec le socius (les autres unités, les autres institutions, les tutelles…). Le projet de service participe de la nécessité de ces articulations multiples, de la figuration des «?imaginaires collectifs en présence?» (Giust-Desprairies, 1996 [5][5] F. Giust-Desprairies, à la suite de la notion «?l’imaginaire...).

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Dans la période actuelle, cette notion de projet fait florès. Pour tout acte posé dans le cadre d’une pratique professionnelle en institution (de soin et de travail social), les tutelles requièrent sa formalisation, sa justification à partir d’un projet (projet de soin, projet éducatif, projet personnalisé, etc.), au risque de stériliser toute créativité [6][6] On a affaire à un appauvrissement du contexte par démutisation,..., dans une logique (une idéologie) de la transparence (Pinel, 2009 [7][7] J.-P. Pinel (2009) propose l’idée du primat actuel...). Toutefois au-delà de ces injonctions faites aux établissements, l’élaboration du projet de service touche à l’être ensemble (au sein des groupes institués) et représente aussi une opportunité?: celle d’interroger le mouvement dynamique qu’il prédispose au niveau de l’appareillage des psychés. Ce mouvement oscille en effet entre une tentative de maîtrise et une potentialité d’ouverture à partir de la conflictualité qu’il autorise, ou interdit.

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À partir de ce constat simple, il y a lieu d’interroger ce que l’intention affichée, par les fondateurs ou les refondateurs, sollicite au niveau de l’appareillage psychique groupal d’un groupe institué. Le projet (institutionnel, de service…) préfigure en effet le travail psychique que vont devoir réaliser les groupes professionnels pour se constituer comme tels. Des assignations sont déposées en germe dans le projet. Il est ainsi possible d’interroger les conflictualités qui s’y mettent en scène, et les aliénations qui s’y potentialisent.

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Le défi constant auquel sont confrontés les groupes professionnels qui œuvrent dans ces institutions est celui de la tolérance aux transferts des «?usagers?»?; la tolérance aux agirs pulsionnels mortifères auxquels l’institution s’est donné pour tâche de faire pièce. Toute institution qui œuvre dans le champ de la «?mésinscription?» (Henri, 2004 [8][8] A.-N. Henri (2004) désigne sous ce terme de façon générique...), en choisissant de s’adresser à des sujets présentant des symptômes spécifiques, vise à l’infléchissement voire à la transformation de ces symptômes (où l’archaïque ne cesse de se présentifier). Au reste, c’est bien à partir de l’énoncé des symptômes que l’agrément des institutions est spécifié par les tutelles [9][9] L’agrément mentionne par exemple qu’une institution.... Ce sont les symptômes qui constituent le critère à partir duquel des sujets sont orientés dans telle ou telle institution, et c’est sous le couvert légitimant de l’agrément que les professionnels exercent et développent leurs pratiques.

Face à la pulsionnalité qui se déploie et se met en acte dans ces institutions sous le primat de Thanatos, le défi est bien de faire tenir ensemble, d’unifier (cycliquement) le groupe professionnel, et de permettre simultanément que les différences trouvent à être reconnues?; cela sans que le groupe professionnel ne bascule dans l’excès?: excès du même sur le versant de la fusion, excès du différent sur celui du morcellement. L’ingrédient seul à même de préserver de ces excès réside en une conflictualité ritualisée, à l’instar de la visée démocratique. Sous ce terme de démocratie entendons la manière singulière dont nos sociétés organisent le «?vivre ensemble?». Tout choix d’organisation politique [10][10] «?J’ai défini l’objet de la politique comme étant de... touche en effet à la manière dont une société compose avec la violence inhérente à l’humain, avec ce fond d’omnipotence infantile qui sous-tend le narcissisme de tout un chacun (Freud, 1915). Depuis l’Agora athénienne, la démocratie se caractérise par la ritualisation du conflit. Cette ritualisation se met en scène au travers d’un groupe représentant, au bénéfice de l’ensemble. Les rapports de forces y sont momentanés, la dynamique des alliances mouvantes. De tels fonctionnements ne peuvent donc que boiter?; cette liaison n’en finissant pas d’échouer, et de devoir être reconduite.

Au sein des groupes professionnels, c’est bien la conflictualité qui constitue le soubassement indispensable à une cyclique restauration de la différence, dans le lien. Soulignons toutefois que la conflictualité est souvent perçue par les responsables et/ou les professionnels eux-mêmes comme une menace de conflit, lors même qu’elle en constitue l’alternative. Ce danger hypothétique, peut alors conduire à des verrouillages qui, sous couvert de l’éviter, précipitent la crise [11][11] «?[…] une évolution “positive” de la crise se produit....

Projet institutionnel et narcissisme

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Marquée par un affaiblissement, voire un effondrement des légitimités traditionnelles la période actuelle pousse à l’inflation des narcissismes individuels [12][12] Une telle affirmation confine au poncif, tant sont.... Face à cette dynamique, la groupalité qui se maintient au sein des groupes institués se présente (encore) comme point de résistance. Aussi, il importe que chacun des professionnels se reconnaisse, a minima, dans «?le projet institutionnel?», vecteur de sens, et dans l’organisation à laquelle ce projet donne forme?; cela de manière que la revendication narcissique de chacun s’arrime au narcissisme groupal, et s’articule à la tâche primaire. C’est un narcissisme groupal de bon aloi qui tempère l’inflation narcissique individuelle.

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Un tel nouage suppose que le narcissisme groupal soit lui-même corrélé à la réalisation d’un soin, d’une prise en charge. La mise en mots du projet qualifie (énonce la particularité, souligne l’originalité…) et induit une représentation inaugurale qui participe de l’arrimage du narcissisme à la réalisation de la tâche primaire. La limitation narcissique ne se constitue que de passer par l’investissement d’un autre. Elle se déploie en un mouvement où un sujet se rend sensible au mal-être d’un autre sujet. À partir du moment où il se sent «?concerné?» (selon l’expression d’Emmanuel Lévinas, 1982), il se met en place d’assumer une responsabilité auprès de cet autre, de «?prendre en charge?» (soigner accompagner, etc.).

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Le danger qui pèse sur les groupes professionnels réside dans ces mouvements où (sous de multiples prétextes?: évènementiels, organisationnels, etc.) ils s’éprouvent dans une menace identitaire. Le détour par l’autre (par «?l’usager?»), n’est plus alors perçu comme source de gratification suffisante, et l’on voit émerger le risque d’un enfermement dans un «?pacte narcissique [13][13] Parmi les alliances inconscientes, René Kaës spécifie...?» (Kaës, 2003) auto-érotique, excluant ce qui vient menacer la visée de complétude narcissique, «?l’obsession de la plénitude?» (Enriquez, 1999).

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C’est la confrontation des narcissismes individuels (suffisamment pacifiés) qui fait barrage aux menaces de «?pactes narcissiques?» groupaux. L’hétérogénéité des visées de satisfaction libidinale des sujets et de celle d’un groupe contient un potentiel de conflictualité régénérant.

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Une telle mise en tension demeure toutefois éminemment précaire, tant il est vrai que la conflictualité est soumise au risque permanent de dégénérer en conflit, lorsque se radicalisent les différences, et que l’exclusion prévaut. Le groupe peut à tout moment fuir l’effort que suppose le maintien de la conflictualité en développant des mouvements d’illusion fusionnelle?; mouvements qui immanquablement se retournent en violences sacrificielles (Girard, 1982). La présence d’une conflictualité suffisamment ritualisée potentialise les mouvements d’ouverture. Les remaniements nécessaires au maintien d’une structure vivante supposent de laisser une part à la déliaison créative, à la pulsion anarchiste (Zaltzman, 1998).

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Dans sa formulation explicite un projet (institutionnel, projet de service…) donne forme aux «?organisateurs inconscients [14][14] «?Les organisateurs psychiques du groupe sont constitués...?» (fantasmes, imagos…). Il se rapporte à la part «?consciente?» du contrat narcissique, aux liens entre une institution et les instances référentes?: les associations gestionnaires, les tutelles, et plus largement l’ensemble des autres institutions du champ du social, que l’on peut caractériser comme «?l’autre social?». Il permet donc à un service, une unité, une institution de se définir au regard de cet «?autre social?» à partir de la tâche qu’il s’est donnée, de la forme qu’il a construite, de l’organisation qu’il s’est choisie. L’énoncé du projet constitue une mise en mots qui s’efforce d’en rendre compte et de l’expliciter. Ce discours instaure une visée consciente où les instances idéales et surmoïques ne manquent pas de revendiquer leur part. Il participe à l’inévitable mise en place d’un noyau idéologique (Kaës, 2003?; Diet, 2008).

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Si les ressorts pulsionnels sont d’évidence omniprésents, dès la fondation d’un projet institutionnel, et participent de l’organisation inconsciente, ils doivent être gommés de la version que l’institution donne à voir et à entendre d’elle-même. En ce sens ils participent de la construction du «?pacte dénégatif?» (Kaës, 1989).

Au travers de la figure biface (interne et externe) que dessine le projet [15][15] Du latin projectum, de projicere, «?projet?»?: mouvement..., c’est l’investissement d’un futur qu’un groupe tente de construire et de se représenter. Il dessine donc un vertex à partir duquel chacun est invité à se reconnaître, il indique une tâche primaire, et des modalités de lien, comme sources potentielles de narcissisme et de réalisation libidinale. Chacun des professionnels est ainsi convié à nourrir son narcissisme en l’arrimant à la réalisation de cette tâche, ce qui en constitue simultanément la limitation la plus radicale. Dans les positions professionnelles qui nous occupent, la tâche primaire convoque en effet l’impossible des trois métiers de l’adage freudien?: soigner, éduquer, gouverner (Freud, 1925 [16][16] «?Il y a très longtemps déjà, j’ai fait mien le mot..., 1937). La prétention narcissique des professionnels est donc mise à rude épreuve (de façon récurrente), sauf à jouer d’une idéalisation massive et d’un déni de réalité corrélé.

Le travail d’autoreprésentation identifiant

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Du fait de l’incessant déploiement des mouvements psychiques des «?usagers?» dans la structure, des agirs pulsionnels mortifères qu’ils actualisent et des effets de ces mouvements sur les relations entre les professionnels et sur l’organisation, toute institution est conduite de façon cyclique à réactualiser ses visées, ou tout au moins à reconsidérer si la représentation qu’elle s’en donne n’est pas trop en décalage avec les actes professionnels accomplis au quotidien. Il y a lieu de considérer les écarts entre «?ce que l’on fait?» et «?ce que l’on dit qu’on fait?», et si nécessaire de les réduire, sous peine de dérive où l’idéologie prévaut. Si une telle reprise, et les réajustements requis n’ont pas lieu, le fonctionnement ne peut alors manquer de se scléroser, ou de s’affoler. Il s’agit là d’un indispensable travail d’autoreprésentation identifiant.

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Le fonctionnement institutionnel est en effet soumis à deux dérives principales. Celle qui conduit à la chronicisation et qui voit l’organisation et les protocoles prendre la place d’une pensée créatrice, vidant les prises en charge de leur sens, et détruisant ce point d’énigme qui conditionne le maintien d’un lien vivant à l’autre. L’autre dérive potentielle est celle qui procède d’une reconfiguration et d’une agitation constante qui s’apparente à un activisme forcené [17][17] Il s’agit de «?l’idéologie bougiste?» à laquelle nous.... Cette autre dérive procède également d’aménagements individuels qui ne tiennent plus compte des incidences de telles initiatives sur le collectif et sa cohérence. Cette agitation conduit également à l’exclusion de ce qui des résidents se révèle trop «?contaminant?» et conduit à terme à la mise à l’écart ou à l’exclusion des résidents eux-mêmes.

Une inflexion des prises en charge dans un foyer résidence

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Une situation institutionnelle va permettre de donner de la chair à ces propos, d’interroger une (précaire) dynamique de conflictualité au sein d’une équipe, et de percevoir la destructivité qui menace de se développer en lieu et place d’une articulation des différences.

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Il y a quelques années de cela, l’un de nous a été sollicité en tant qu’intervenant extérieur par un foyer résidence, qui s’est donné pour «?projet?» d’accompagner sur du long terme des résidents «?handicapés?», dont la plupart souffrent de troubles psychotiques. Les professionnels de ce service souhaitaient «?revisiter?» leur projet, confronter leurs points de vue sur le travail réalisé auprès des résidents, s’approprier et questionner la nouvelle organisation mise en place depuis une refondation ayant eu lieu trois ans auparavant. Le travail a donc pris la forme d’une intervention de «?régulation institutionnelle?», et a concerné l’ensemble des professionnels travaillant dans le service [18][18] Afin d’assurer la continuité auprès des résidents,....

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La refondation du projet est liée à l’arrivée d’un nouveau responsable, qui proposera à l’équipe des professionnels en place, d’infléchir les pratiques de travail existantes dans le sens d’un accompagnement qui conjugue prise en charge individuelle et attention soutenue à la dimension groupale – référence étant faite au courant de la «?thérapie institutionnelle?». Ce responsable sera particulièrement attentif à ce que le projet soit l’objet d’une véritable appropriation par les professionnels, et ouvre à une pluralité d’interprétations. Si les modalités de travail témoignaient d’une position de confiance fondamentale dans le travail de groupe, la contrepartie d’une telle position résidait dans la contrainte à un travail de coordination, à une mise en débat des actes d’accompagnement et des conceptions qui les sous-tendent, sous peine d’une perte de la cohésion groupale indispensable à la prise en charge de tels résidents. La conflictualité apparaît donc comme inhérente à la réalisation de ce projet d’accompagnement, à sa préservation en tant que projet vivant.

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L’intervention de «?régulation institutionnelle?» aura pour visée la confrontation des représentations du projet d’accompagnement. Prenant appui sur des situations quotidiennes, la mise en mots des différences de positionnements auprès des résidents permettra de mettre au jour une oscillation conflit-conflictualité au sein du groupe. L’intervention consistera dès lors à lier les tensions qui s’actualisent au groupe professionnel avec la pulsionnalité issues des résidents à partir de leurs agirs d’une part, et à travailler d’autre part à l’internalisation individuelle et groupale du projet comme inscription du sens partagée.

Un aspect qui, dans ce service, participe largement de l’appropriation du projet par les professionnels, réside dans la manière dont le responsable l’a initialement mis en écriture. Les différents textes (préalables à la restructuration) furent en effet abondamment émaillés de citations issues de la littérature, et non de références théoriques «?savantes?», susceptibles de placer cet homme en position de «?maître?» détenteur d’un savoir, face auquel il ne serait dès lors possible que de se soumettre, ou de se démettre. Une formulation métaphorique potentialise des effets d’ouverture en invitant chacun des professionnels à faire référence à sa propre expérience d’accompagnement auprès de tels résidents, et en le plaçant en position d’interprète. On est ici dans le registre mythopoétique que René Kaës (1993 [19][19] R. Kaës, Le groupe et le sujet du groupe, Paris, Dunod,...) propose comme étant le registre psychique groupal qui préserve d’une clôture idéologique toujours potentielle.

Scénarisation des tensions

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Le cadre de l’intervention à visée autoréflexive va autoriser la mise en scène d’une violente tension. Elle opposera deux «?anciens?» professionnels, sur un double registre?: la prise en charge de certains résidents, et l’affiliation de nouvelles professionnelles qui venaient de rejoindre l’unité.

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Pour caricaturer les positions?: d’un côté on trouvait un éducateur qui, dans sa fonction phorique, témoignait ouvertement d’un sentiment d’insécurité en lien avec le nouveau fonctionnement de l’unité. Cet homme, Pierre, demandait la mise en place et/ou l’application de protocoles et de prescriptions permettant une différenciation claire entre les rôles de chacun des professionnels, et entre résidents et professionnels. La prise en charge «?institutionnelle?» était venue bousculer cette distance entre résidents et professionnels, et troubler les marqueurs antérieurs de la différenciation, obligeant à un remaniement des identifications professionnelles. Ce même professionnel avait le souci évident de sécuriser les jeunes professionnelles nouvellement arrivées dans l’équipe. Ces demandes de repères et de clarification des règles de fonctionnement étaient disqualifiées et étiquetées par l’une de ses collègues sur le registre de la rigidité.

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Cette éducatrice, Dalila, donnait pour sa part à entendre que le soin impliquant un «?rapproché?» avec les résidents, nécessitait une «?prise de risque?» contre laquelle il n’y avait pas lieu de se défendre. La dimension «?institutionnelle?» de la prise en charge avait en effet conduit chacun des professionnels à prendre de nombreuses initiatives, et cette éducatrice se mettait en place d’incarner cette créativité nouvelle. Or ce que Pierre lui reprochait c’était justement cette fantaisie en tant qu’elle séduisait les résidents [20][20] Au vu du contexte, le reproche de «?séduction?» visait..., et du coup mettait en danger les professionnels ne disposant pas d’une telle expérience, et ceux qui, comme lui, tentaient de «?tenir?» des règles, dans le service, de manière que l’ensemble des repères ne parte pas à vau-l’eau.

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La tension qui s’est actualisée entre ces deux professionnels peut s’éclairer quelque peu si nous intégrons au tableau d’importantes et précoces absences du directeur responsable. Peu de temps après la mise en place du nouveau fonctionnement, ce directeur sera en effet conduit à s’absenter de l’unité pour raison de santé. Le groupe éducatif s’est ainsi trouvé de façon «?prématuré?», à devoir soutenir ce projet en l’absence partielle de son garant. Le groupe à ce moment-là a dû «?faire face?» aux différentes prises en charge, sans pouvoir s’autoriser de mouvements d’agressivité à l’endroit de ce responsable qui, du fait de sa maladie, n’occupait plus une position d’étayage suffisant. Le lieu du pouvoir momentanément vacant ne jouait plus son rôle habituel dans la nécessaire liaison de la violence[21][21] Cf. G. Gaillard, «?Liaison de la violence et génération.....

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L’exacerbation des tensions se scénarisera à partir de l’arrivée de jeunes professionnelles fraîchement diplômées, chacun des protagonistes se plaçant comme modèle et garant de la légitimité du travail et du projet d’accompagnement. C’est en effet cette même légitimité que les professionnels avaient dû incarner durant les absences du responsable, alors que le nouveau modèle de prise en charge éducatif était encore balbutiant. La mise en scène de ces polarités au sein de l’espace de réflexion, apparaît donc comme tentative de conflictualisation, et simultanément demande de validation à l’adresse du garant du projet.

Entre illusion fondatrice et désillusion catastrophique

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Soulignons qu’il peut paraître surprenant d’avoir affaire à une demande où il était question de revisiter un projet dans une période aussi proche de la phase de création. Dans un tel cas de figure, ce dont il est question c’est de se prémunir d’une désillusion qui est appréhendée comme catastrophique. Le travail consiste dès lors à faire en sorte qu’une désillusion partielle puisse être affrontée sans que les vécus d’effondrements ne viennent s’actualiser de façon trop massive (à l’image des vécus de certains résidents pris en charge au sein de l’unité). Il s’agit de permettre que le futur continue à faire l’objet d’un investissement, et que l’idéal initialement mis en route se tempère, au vu de l’expérience accumulée.

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Une telle situation permet également de souligner combien dans ce type d’unité où les résidents sont dépendants des professionnels au niveau du quotidien, les prises en charge éducatives deviennent rapidement l’objet d’enjeux de prestance et de rivalité phalliques entre les professionnels (comme défense contre les vécus archaïques). Dans ce type de service, les professionnels peuvent (à tout instant) exercer un pouvoir de rétorsion à l’égard de résidents dont le comportement serait interprété comme opposant et violent (au travers notamment de la mise en isolement en chambre). De telles mesures se justifient aisément, sous couvert de la «?contenance?» de résidents assaillis par des angoisses de morcellements, cadrées alors comme trop envahissantes. Ce dont les professionnels ont ainsi à se défendre, c’est à la fois de la violence agie par les résidents, celle qui vient s’actualiser dans le lien transférentiel (inter- et trans-subjectif), mais aussi de leur propre violence (intra-subjective).

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À partir de cet axe d’écoute de la pulsionnalité des résidents, et de l’organisation défensive des professionnels, on peut entendre la demande de protocole (portée par Pierre) comme la demande d’une limite institutionnelle qui fasse pièce à la violence potentielle des professionnels eux-mêmes (au travers de la violence des sanctions, des enfermements). Le protocole permet au professionnel d’éviter d’avoir à penser trop avant la complexité de ses propres agirs (pris dans des dynamiques transférentielles multiples)… Un autre aspect de la violence concerne la séduction (reproches faits à l’éducatrice), dans ses effets confusionnants et potentiellement morcellants de l’équipe des professionnels. Les liens privilégiés entre professionnels et résidents renvoient alors au fantasme de clivages et à l’éclatement de la groupalité.

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À regarder les fonctions phoriques (Kaës, 1999) de ces deux professionnels (Dalila et Pierre), il apparaît que l’un soutient le primat de la relation individuelle pendant que l’autre veille au souci du collectif. Or ces deux polarités incarnées au bénéfice du groupe se sont révélées indispensables à la préservation du projet d’accompagnement au cours des périodes où le directeur, garant du sens du projet, était partiellement absent. L’une, Dalila, fut préférentiellement mobilisée par des demandes et des souffrances individuelles de résidents. Elle s’en est préoccupée en mettant en place des réponses les plus individualisées possible, quitte à mettre en péril la cohérence groupale des prises en charge. Pour ceux qui ne privilégient pas cette préoccupation, ce type d’agir résonne en effet comme introduisant de l’arbitraire («?deux poids, deux mesures?»), et en cela comme susceptible de morceler voire de détruire le collectif. L’autre, Pierre, fut attentif à ce que les initiatives individuelles ne mettent pas en danger les collectifs (collectif des résidents et collectif des professionnels), quitte à ce que les initiatives individuelles soient moins considérées, au nom de la préservation du bien commun. Ces agissements sont aisément cadrés sur le registre de la rigidité par ceux qui privilégient le bien singulier. La violence destructrice est donc fantasmée en miroir par chacun des protagonistes comme découlant des agissements de l’autre selon une opposition?: primat de l’individu/primat du groupe?; attention portée préférentiellement au bien singulier ou au bien commun[22][22] G. Agamben repris par Nathalie Zaltzman (1999), « Homo....

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Cette intervention qui avait pour visée de revisiter le projet institutionnel a conduit à mettre en œuvre un processus autoréflexif identifiant. Ce processus a permis notamment de repérer la rythmicité avec laquelle ce service est aux prises?: rythmicité où se jouent des cycles création-destruction. Des mouvements de destruction alternent en effet avec des phases de construction?; des mouvements d’éloignement (entre résidents, et entre résidents et professionnels), au cours desquels la groupalité se désagrège, et où l’on assiste à la montée des angoisses, succèdent à des périodes de rapprochement et d’apaisement des tensions. Chacun des termes de la dynamique destruction-création, éloignement-rapprochement, ne peut être pensé sans son corrélat. Le travail sur le long terme et un espace de parole pluri-hebdomadaire (rassemblant résidents et professionnels) permettent un tel repérage. Il est dès lors plus aisé pour chacun des professionnels et pour le groupe de «?se prêter?» à ces mouvements dynamiques.

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Si la prise en charge au long cours de résidents, dits «?chroniques?», permet la mise en relief de ces cycles, on peut faire l’hypothèse que ces alternances de phases (destruction-création, rapproché-éloignement) sont communes aux équipes instituées, même si elles se jouent ailleurs, de façon plus discrète.

La confrontation actualisée entre les professionnels (de ce foyer-résidence) a trouvé à se conflictualiser, à partir de la nécessité devenue apparente de ces deux phases, et dans la reconnaissance de l’indispensable du double mouvement de «?sécurisation?» (des angoisses) et de «?créativité?», en lien avec la polarité préférentiellement active au sein de la dynamique psychique groupale. Ce double mouvement se conjuguait également à la double attention portée aux résidents, dans leur singularité et dans leur configuration groupale. Les prétentions narcissiques individuelles ont dès lors trouvé à se limiter en se nouant au narcissisme groupal et à la tâche primaire, dans une vision partagée et complexifiée de l’accompagnement et de la prise en charge des résidents.

Projet et investissement du futur

«?Pour chaque analyste, l’origine est le “s’autoriser” comme émergence d’un désir Autre. Pour que ce point ne soit pas ravalé à ce que toute institution instaure de fait comme demande, il faut y ouvrir la possibilité d’un défaut, d’une faille que cet acte dévoile dans son moment instituant. Une place pour qu’à chaque fois l’instituant subvertisse l’institué […]. L’enjeu peut être le maintien d’une ouverture inscrite dans le corps même de l’institution, qui dévoilant la place de sa fin possible, permette qu’elle vive?»

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Les professionnels qui œuvrent dans les institutions (du soin et du travail social), se soutiennent (dans leurs identifications) de participer pour eux-mêmes et pour d’autres (au travers de la prise en charge des «?usagers?» et de leurs «?symptômes?») à la «?civilisation de la pulsion?», au Kulturarbeit[24][24] Nathalie Zaltzman (1998, 1999) à la suite de Freud.... Tout groupe social se doit de préserver, ou plus fondamentalement de restaurer le contrat narcissique qui permet sa cohésion, dans la mesure où ce contrat a pour fonction d’assurer que la violence, la haine, la destructivité «?ne vont pas avoir gain de cause?»?; qu’elles vont être suffisamment liées, pacifiées, et autoriser le déploiement d’un futur appropriable.

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Face à l’ambivalence qui habite (peu ou prou) tout sujet, entre destruction et réparation (création), le projet d’accompagnement, le projet de prise en charge des différents «?usagers?», fait appel de l’investissement des professionnels. Il a notamment pour fonction d’actualiser une part d’idéal (du Moi groupal), et de désigner aux professionnels qui le partagent et s’y engagent un objet à transformer et des modalités de transformations. De façon explicite, il désigne la destructivité présente chez l’autre comme le matériau sur lequel, et à partir duquel, les professionnels sont invités à exercer leur créativité. Cela suppose que la destructivité propre aux professionnels ne soit pas entièrement méconnue, que chacun expérimente de façon cyclique qu’il n’est pas détruit par sa propre destructivité, mais qu’au contraire, c’est à partir d’elle qu’il peut entendre, accueillir, et lier celle de l’autre (de «?l’usager?»).

33

Lorsque l’énoncé du projet joue de la métaphore [25][25] Ce fut le cas dans le libellé du projet du «?foyer..., il préfigure une dynamique mythopoétique (Kaës), il ouvre à l’interprétation, par où s’indique une possible appropriation, hors d’un savoir objectivable, préservant en cela (temporairement) d’une bascule dans une clôture dogmatique et idéologique.

34

Par les temps qui courent, les marges de manœuvre des institutions se rétrécissent à partir des exigences de transparence, de rentabilité, et sous les coups de semonce des «?normes-qualité?» et autres procédures «?d’accréditation?». La rencontre avec des services qui parviennent à faire pièce à la destructivité, en conflictualisant leurs différences, rassure sur les marges de créativité encore possibles.

Pour les professionnels qui ont à faire face à l’archaïque et à la pulsionnalité (celle qui n’en finit pas de s’actualiser sur les différentes scènes institutionnelles), le projet constitue une potentialité d’appartenance et d’articulation des différences, pour autant qu’en sa composante un espace en creux soit ménagé pour chacun, que soit désigné à l’attention de tous un objet à transformer (à restaurer, à préserver…), et que le groupe trouve à s’y fonder. L’ouverture à l’interprétation, par où s’indique une possible conflictualité, offre une garantie de préservation d’une dynamique vivifiante.


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Notes

[*]

Georges Gaillard, maître de conférences, centre de recherche en psychologie et psychopathologie clinique crppc, universités de Lyon, psychanalyste. georges. gaillard@ orange. fr?; Jean-Pierre Pinel, maître de conférences hdr?; Emmanuel Diet, centre de recherche en psychologie et psychopathologie clinique crppc, universités de Lyon, psychanalyste.

[1]

G. Laval, Bourreaux ordinaires. Psychanalyse du meurtre totalitaire, Paris, puf, « Épîtres », 2002, p. 182.

[2]

Selon la définition qu’en propose Bertrand Ravon, 2009 : «?“La professionnalité est définie comme l’ensemble des compétences considérées comme caractérisant normalement les membres d’un groupe professionnel donné à une époque donnée” (Demailly, 2008). Le terme même de compétence, qui s’est imposé partout dans le monde du travail insiste quant à lui sur le “caractère contextualisé et personnalisé d’une action”, sur “la pertinence des initiatives prises et des responsabilités assumées”, sur “la capacité à s’ajuster et évoluer”, sur “la mise en œuvre autonome des capacités mises à disposition de l’organisation”. En un mot, “le professionnel est celui qui au travers de son savoir et de son expérience accumulée possède un large répertoire de situations et de solutions” (Lichtenberger, 2003) » (B. Ravon, 2009, «?Comment traverser les épreuves du travail social ??», Prendre soin de la professionnalité, Rhizome n° 33, Bulletin national santé mentale et précarité, décembre 2008, p. 48).

[3]

P. Fustier, «?Violences en équipe?», Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe n° 24, Toulouse, érès, 1995, p. 151. Article repris dans l’ouvrage de 1999.

[4]

Une telle formulation n’est pas sans échos avec une certaine formule lacanienne, ayant trait à une autre scène.

[5]

F. Giust-Desprairies, à la suite de la notion «?l’imaginaire social?» de C. Castoriadis, pose «?à l’origine du lien micro-social la construction d’un système dynamique de représentation?: l’imaginaire collectif, conjuguant les nécessités affectives des individus aux exigences fonctionnelles des organisations?» (1996).

[6]

On a affaire à un appauvrissement du contexte par démutisation, et destruction de l’implicite celui qui procède notamment de l’expérience accumulée. Le modèle relationnel dominant est celui qu’E.T. Hall (1966, 1983) a désigné comme «?contexte pauvre?» qui œuvre dans les pays anglo-saxons (etc.), en l’opposant au «?contexte riche?» des pays latins (entre autres) pour lesquels le lien relationnel est premier, et où le monde des affects est au centre de la communication.

[7]

J.-P. Pinel (2009) propose l’idée du primat actuel d’une «?idéologie de la transparence?», Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe n° 51 2/2008.

[8]

A.-N. Henri (2004) désigne sous ce terme de façon générique les institutions du soin, du travail social. «?Il s’agit de tout état de fait incarné par des acteurs sociaux réels, et qui, menaçant la structure syntaxique caractéristique d’une culture, enclenche par là même un ensemble de processus de restauration de l’ordre symbolique ainsi troublé. Définition très large puisqu’elle inclut des processus non imputables aux sujets qui en sont porteurs?: ainsi s’y englobent par exemple la trisomie ou toute autre atteinte génétique, ou l’état d’étranger, ou encore l’appartenance à une culture ou une sous-culture déstabilisée par des mutations historiques trop rapides?», A.-N. Henri, «?Le secret de famille et l’enfant improbable?», dans P. Mercader et A.-N. Henri [sous la direction de], La formation en psychologie?: filiation bâtarde, transmission troublée, Lyon, pul, 2004, p. 157.

[9]

L’agrément mentionne par exemple qu’une institution est agréée pour prendre en charge des enfants soufrant de «?troubles graves de la personnalité?», des adultes «?porteurs de handicap?», etc.

[10]

«?J’ai défini l’objet de la politique comme étant de créer les institutions qui, intériorisées par les individus, facilitent le plus possible leur accession à leur autonomie individuelle et leur possibilité de participation effective à tout pouvoir explicite existant dans la société. Il apparaît aussi – c’est une tautologie – que l’autonomie est ipso facto autolimitation… Cette autolimitation peut être plus et autre chose que simple exhortation, si elle s’incarne dans la création d’individus libres et responsables?» (Cornélius Castoriadis, 1990).

[11]

«?[…] une évolution “positive” de la crise se produit lorsque la subjectivité et le dialogue intersubjectif redeviennent créateurs de sens et d’unité, en affrontant une conflictualité interne-externe, autrefois déniée ou refoulée.?» J. Barus-Michel, F. Giust-Desprairies, L. Ridel (1996).

[12]

Une telle affirmation confine au poncif, tant sont nombreux les travaux qui concourent à ce diagnostic. Mentionnons C. Lasch, 1979?; N. Elias, 1991?; P. Legendre, 1996?; R. Kaës, 1996?; C. Castoriadis, 1996?; M. Gauchet, 1998?; O. Douville, 1998?; M. Benasayag, 1998?; C. Melman, 2002, etc.

[13]

Parmi les alliances inconscientes, René Kaës spécifie le «?pacte narcissique?» comme ce mouvement d’enfermement du groupe, dans une jouissance auto-érotique.

[14]

«?Les organisateurs psychiques du groupe sont constitués par les principes, les processus et les formes associés de la réalité psychique inconsciente qui opèrent dans l’assemblage, la liaison, l’intégration et la transformation des éléments composant un groupe?» (R. Kaës, Le groupe et le sujet du groupe, Paris, Dunod, 1993, p. 190).

[15]

Du latin projectum, de projicere, «?projet?»?: mouvement de «?jeter (quelque chose) vers l’avant?».

[16]

«?Il y a très longtemps déjà, j’ai fait mien le mot plaisant qui veut qu’il y ait trois métiers impossibles?: éduquer, guérir, gouverner?; j’avais déjà largement de quoi faire avec le second des trois. Mais je ne méconnais pas pour autant la valeur sociale du travail de mes amis éducateurs.?» Préface à l’ouvrage de A. Aichhorn, Jeunesse à l’abandon, Œuvres complètes, t. XVII, Paris, puf, 1992.

[17]

Il s’agit de «?l’idéologie bougiste?» à laquelle nous sommes soumis depuis un certain temps déjà. L’actualité hexagonale et les «?joggeurs élyséens?» laissent entrevoir que cela ne va pas en s’arrangeant?: cf. l’ensemble des mises aux normes, et autres procédures, qui n’en finissent pas de venir encombrer les professionnels, et prendre le pas sur la réalisation de la tâche primaire, sous couvert de normes qualité, et autres critères d’excellence. Ainsi de la déferlante évaluation, qui se propose d’appliquer outils, critères et donc idéologie «?managériale?», à l’ensemble des sphères de la société, détruisant les relations de confiance antérieures, devenues soudain suspectes. (A.L. Diet, 2003?; E. Diet, 2008?; G. Gaillard, 2008?; J.-P. Pinel, 2009.)

[18]

Afin d’assurer la continuité auprès des résidents, elle a donné lieu à la mise en place d’une répartition des professionnels en demi-groupes de travail. Le travail s’est effectué à raison d’une rencontre mensuelle de trois heures avec chaque demi-groupe. Deux temps de rencontre entre les deux sous-groupes ont été organisés au cours de l’année d’intervention.

[19]

R. Kaës, Le groupe et le sujet du groupe, Paris, Dunod, 1993, p. 220.

[20]

Au vu du contexte, le reproche de «?séduction?» visait donc aussi le responsable.

[21]

Cf. G. Gaillard, «?Liaison de la violence et génération. Une institution aux prises avec le refus de la temporalité?», Cliniques méditerranéennes n° 78, Toulouse, érès, 2008.

[22]

G. Agamben repris par Nathalie Zaltzman (1999), « Homo sacer l’homme tuable ».

[23]

P. Guyomard et A. Vannier, «?Les formations de l’institution?», dans M. Mannoni, De la passion de l’Être à la «?Folie?» de savoir, Paris, Denoël, 1988, p. 177-203.

[24]

Nathalie Zaltzman (1998, 1999) à la suite de Freud donne toute son importance à cette dynamique du Kulturarbeit.

[25]

Ce fut le cas dans le libellé du projet du «?foyer résidence?» où ainsi que cela a été souligné, le travail à accomplir était dessiné à partir de citations issues du champ de la littérature, rendant de ce fait impossible une interprétation univoque, susceptible de se transformer en idéologie et de donner prise aux mouvements d’emprise afférents.

Résumé

Français

Pour se reconnaître, et s’identifier comme tels, les groupes professionnels sont dans une obligation d’autoréflexivité. Dans les institutions du soin et du travail social, le défi consiste en effet à faire tenir ensemble, à unifier cycliquement le groupe, et à permettre simultanément qu’une conflictualité se développe. La réflexion autour du projet participe de ces indispensables processus de régulation légitimants.
Lorsque l’énoncé du projet joue de la métaphore, il ouvre à l’interprétation et à la conflictualité. Il contribue alors à arrimer le narcissisme individuel au narcissisme groupal, et la destructivité à la tâche primaire, préservant le groupe professionnel d’une clôture idéologique.

Mots-clés

  • autoréflexivité
  • conflictualité
  • destructivité
  • groupe institué
  • légitimité
  • narcissisme
  • projet

English

Self-reflexitivity and conflictuality within instituted groupsIn order to acknowledge and identify itself as such, the professional group has an obligation of self-reflexitivity. Within the care system and social work institutions, the challenge consists of keeping the group together, giving it a cyclical unification, and allowing simultaneously some conflictuality to develop. Reflection about the project belongs to such unavoidable processes of legitimising regulation.
Whenever the statement of the project plays with metaphors, it opens itself to interpretation and to conflictuality. It encourages the fastening of individual narcissism to group narcissism, even of destructivity to the primary task, keeping thus the professional group from an ideological closure.

Keywords

  • self-reflexitivity
  • conflictuality
  • destructivity
  • instituted groups
  • legitimacy
  • narcissism
  • project

Plan de l'article

  1. Projet institutionnel et narcissisme
  2. Le travail d’autoreprésentation identifiant
    1. Une inflexion des prises en charge dans un foyer résidence
  3. Scénarisation des tensions
    1. Entre illusion fondatrice et désillusion catastrophique
  4. Projet et investissement du futur

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