Accueil Revue Numéro Article

Nouvelle revue de psychosociologie

2009/2 (n° 8)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782749209623
  • DOI : 10.3917/nrp.008.0215
  • Éditeur : ERES

ALERTES EMAIL - REVUE Nouvelle revue de psychosociologie

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 215 - 231

Jean-Philippe Bouilloud, Devenir sociologue. Histoires de vie et choix théoriques. Toulouse, érès, 2009

1

L’ouvrage de Jean-Philippe Bouilloud présente une étude remarquable tant dans son objet – analyse de 27 récits autobiographiques de « socio-psycho-anthropologues » (p. 398) – que dans l’approche méthodologique utilisée, combinant une analyse de contenu thématique, une mise en contexte sociohistorique et une analyse lexicographique (p. 29). Mais c’est surtout la posture théorique adoptée par l’auteur qui donne à l’étude toute sa pertinence et son originalité. En effet, la lecture de l’ouvrage nous laisse cette impression globale d’une forte adéquation entre le type de récits produits et l’analyse qu’en fait l’auteur, illustrant par excellence le cadre épistémologique qui est le sien, celui d’une épistémologie de la réception. Pour reprendre une vieille formule philosophique aristotélo-thomiste, tout ce qui est reçu l’est à la façon du récepteur, et dans le cas, ces récits sont fort bien reçus.

2

Devenir sociologue évoque le cheminement des protagonistes des récits étudiés qui ont développé une carrière de recherche et d’enseignement avant même ou au moment de la consolidation d’un champ d’étude encore peu développé, la sociologie. Ils ont ainsi contribué à la construction sociale de leur propre champ d’étude. Mais devenir sociologue revêt une autre signification qui renvoie à l’effet propre d’un récit autobiographique qui favorise la saisie d’une construction identitaire, sur le plan professionnel et scientifique, celle du «?sociologue?» en devenir, ce dernier terme recouvrant une certaine polyvalence interdisciplinaire.

3

Les trois premiers chapitres présentent la problématique et le cadre théorique du livre. Le projet général est d’élaborer une analyse de récits produits par des chercheurs connus et leur histoire, de faire en quelque sorte «?une sociologie de la sociologie?» (p. 17). Point de méthode, ces récits écrits et publiés (sauf un) ont d’abord été produits dans un contexte bien spécifique, celui d’une série de séminaires du Laboratoire de changement social, dirigé par Vincent de Gaulejac (Paris 7), qui ont été tenus de 1994 à 2004. Ces chercheurs sont invités alors à présenter leur histoire de vie en lien avec leurs choix théoriques, suivant leur style propre, sans consignes plus précises. L’auteur précise que son point de vue d’analyste s’inscrit dans un rapport interactif analysant et analysé, conforme en cela avec la posture d’une épistémologie de la réception.

4

La nature des récits autobiographiques implique un défi particulier d’analyse, par l’implication personnelle qu’il suppose. Un tel récit est souvent traversé d’un souci de justification et d’exemplarité. Il permet également un travail fondamental de réflexivité sur sa vie et ses pratiques, sur la genèse de son parcours de vie. Il est enfin une médiation, qui permet de retrouver de l’unité dans l’expérience d’une vie ouverte et fragmentée. Le titre du chapitre 3 est à cet effet provocateur?: «?Le chercheur en sciences sociales, un autobiographe malgré lui???». En effet, le recours au récit autobiographique est plus qu’une modalité discursive?: il constitue un travail essentiel de réflexivité critique, et favorise la prise en compte de l’interaction fondamentale, sociohistorique, entre le chercheur et son milieu.

5

Le quatrième chapitre présente le corpus de l’étude, en situant les 27 récits, et leurs auteurs dans le cadre sociohistorique plus large, qui est celui de la «?seconde fondation de la sociologie française?» de l’après-guerre (39-45). Ces auteurs, dont plusieurs sont des grands noms de la sociologie (Bourdieu, Touraine, Crozier, Boudon, etc.) représentent bien en effet le développement d’une sociologie post-durkheimienne, ouverte sur des apports anglo-saxons et aussi sur des champs nouveaux d’applications dans les milieux organisationnels et institutionnels. Notons que ce développement sociologique se situe aux frontières de disciplines connexes, en psychosociologie, en anthropologie, en philosophie…

6

Les chapitres suivants présentent les principaux résultats d’analyse d’un corpus somme toute considérable (840 pages). Les deux premiers chapitres, «?l’engagement dans le récit?» et «?la mise en scène de soi?», font état des précautions et réserves des auteurs, conscients des dérives possibles, mais aussi témoignant d’un «?impératif de réflexivité?» et du plaisir de se raconter. La mise en scène de soi se fait en lien avec des événements marquants ou des thèmes majeurs, annoncés souvent dans les intitulés du récit. Cette mise en scène peut prendre la forme d’un «?récit dans le récit?», d’une articulation complexe entre l’histoire personnelle et la trajectoire professionnelle traversées d’événements imprévisibles, de «?mystère?» qui échappent à toute interprétation linéaire.

7

Les deux chapitres suivants explorent les thèmes des choix complexes, professionnels et personnels menant à l’aventure sociologique, et l’influence importante des «?croyances et collectifs de pensée?». L’auteur suit sur ce dernier thème la perspective développée par Ludwick Fleck. Sont ainsi relevées tour à tour les influences de la religion, catholique ou juive, du marxisme et du freudisme, et, de façon plus limitée, celles du structuralisme, du féminisme, de la littérature. Les rencontres personnelles, les engagements politiques, les courants de pensée dominants sont autant de sources d’influences reprises de façon toujours singulière par les chercheurs dans leurs choix théoriques et professionnels.

8

Un court chapitre introduit une autre forme d’analyse des textes, lexicographique et statistique. Cela permet entre autres de dégager des «?familles ou classes?» d’unités linguistiques, qui permettent de cerner des réseaux et des styles typiques. Trois axes sont ainsi définis?: l’histoire personnelle et famille du chercheur?; le sociologue comme chercheur et penseur du social?; le chercheur comme professionnel de l’intervention. Ce détour plus objectivant, plus distancié dans l’analyse des récits fait ressortir des thèmes imprévus, comme l’importance de la relation au père. Mais l’auteur souligne qu’il est nécessaire, par ailleurs, de retourner à l’analyse thématique plus qualitative pour donner du sens à ces catégories linguistiques.

9

La référence au père, transversale dans tous les récits, est dominante, y compris dans les cinq récits de femmes. Cette référence au père est source d’héritages ou de rejets. La place de la mère est nettement plus secondaire, et cela s’expliquerait en partie, par le rôle plus effacé de la femme au foyer, en milieu bourgeois ou de classe aisée duquel proviennent une majorité des auteurs. Mais ce ne sont pas là les seules références. D’autres figures paternelles de «?substitution?» émergent (professeurs, maîtres…) et pour certains, il y a même la position radicale d’une «?autofondation?», marquant la rupture avec les influences parentales.

10

Un autre chapitre, fort dense, explore les significations multiples de l’expérience de la souffrance. La notion de témoignage et les distinctions entre témoin, testis?; survivant, superstes et auteur, auctor), empruntées à Giorgio Agamben, guide l’analyse. Les sources de souffrances évoquées sont les pertes souvent tragiques de personnes proches, des humiliations marquantes, la violence symbolique subie, l’expérience de la guerre, d’injustices. Ces expériences vécues comme témoins ou survivants sont des moments de bifurcations majeures dans les trajectoires de vie. Elles provoquent des projets de réparation, d’émancipation, de lutte dans le champ même de la recherche et de la production de connaissances.

11

Un autre thème est l’engagement social et politique des chercheurs. Si tous les chercheurs sont très conscients et influencés par les grands mouvements sociaux et politiques qui marquent l’histoire sociale, ceux de la guerre 39-45, des luttes politiques et syndicales, de Mai 68, ils seront impliqués inégalement et davantage témoins qu’acteurs, à quelques exceptions près. Par contre, certains seront davantage impliqués comme acteurs et militants dans la problématique de la décolonisation ou vivront intensément des déplacements liés à l’immigration.

12

Le chapitre suivant introduit toute la complexité du sens donné à son histoire de vie, mettant en avant l’importance des événements imprévus, des rencontres interpersonnelles, des circonstances particulières de conflits ou de pouvoir qui introduisent des ruptures, des «?bifurcations?», des orientations et des choix inattendus qui résistent à toute explication linéaire ou déterministe. Les choix de vie comme les choix théoriques sont influencés certes par le milieu d’origine, le projet familial ou l’appartenance à une classe sociale, mais ils ne suivent pas les orientations prévisibles et varient beaucoup d’un chercheur à un autre.

13

L’analyse se termine par un chapitre sur la construction sociale de l’identité professionnelle de sociologue. L’intitulé du chapitre, «?L’atelier du sociologue?» introduit l’idée d’une fabrication artisanale de la profession, utilisant la métaphore du bricolage intellectuel, éloigné de toute rigidité disciplinaire. Le contexte des demandes sociales et institutionnelles d’un travail de sociologue tout comme le souci de produire une œuvre originale, en quête de reconnaissance, sont d’autres éléments majeurs dans cet effort de faire sa place en sociologie.

14

Dans le chapitre final, l’auteur réaffirme les lignes principales de son analyse des récits autobiographiques de chercheurs en sciences sociales. L’aventure scientifique qui traverse les récits repose sur les prémisses d’une «?science pour soi?». Le récit autobiographique est au cœur de la construction de soi. Il constitue un «?Roman d’apprentissage?» certes, mais est surtout une source de démarche réflexive sur sa position personnelle et sociale de chercheur en lien avec son milieu social. L’analyse des récits montre également la complexité des références théoriques du champ sociologique, résultant d’un «?bricolage intellectuel?» et d’apports interdisciplinaires. Ces récits mettent en cause plus radicalement la notion de discipline elle-même, tant ils illustrent toute la complexité dynamique, historique et interactive de la construction des savoirs.

15

Ce compte rendu ne rend pas justice à la densité et à la finesse de l’analyse qui utilise plusieurs sources de références conceptuelles?: les marques d’un récit autobiographique (réflexivité, justification, exemplarité), la notion de collectifs de pensée, des thèmes psychologiques et psychofamiliaux, la notion de témoignage, celle de la reconnaissance et de la souffrance, etc. Ces catégories d’analyse proviennent de la littérature, de la philosophie, de la sociologie, de la psychologie. Elles interviennent tout au long de l’analyse en fonction des thèmes explorés. L’auteur est soucieux, tout au long, de garder une distance juste, à l’écoute des récits et du sens donné par les auteurs, mais distant également, offrant un cadre d’analyse extérieur au récit.

Cette recherche marque l’importance du récit autobiographique comme source de production de connaissance scientifique. Cela n’est pas nouveau comme apport méthodologique en sociologie ou en anthropologie où le récit autobiographique est traité comme matériau d’analyse. Ce qui est nouveau dans cet ouvrage, c’est la façon nouvelle de faire cette analyse, en épousant, dans sa forme même, la spécificité des implications autobiographiques, proposant un traitement radical reposant sur l’interaction entre analysant et analysé, sur le rapport dialectique du sujet et le contexte sociohistorique. Cette posture situe le chercheur entre une approche clinique, qui suppose le lien interpersonnel, de proximité avec les récitants, et une approche de recherche qui traite le récit en toute extériorité. Plus globalement, cette recherche montre l’importance pour le clinicien de prendre du recul et de situer dans toute la complexité sociohistorique le récit autobiographique et interpelle le chercheur en sciences sociales pour le mettre davantage à l’écoute du récit. Cet ouvrage devient en ce sens un outil conceptuel des plus utiles pour mieux comprendre, comme «?chercheur clinique?» en sciences sociales et humaines, sociologue, psychosociologue, psychologue, anthropologue, tout récit autobiographique.

Jacques Rhéaume

professeur associé, département de communication sociale et publique, université du Québec à Montréal, rheaume. jacques@ uqam. ca

Robert Castel, La montée des incertitudes, Paris, Le Seuil, 2008

16

On ne présente plus Robert Castel, dont l’œuvre magistrale s’est attelée à construire une analyse approfondie de la question sociale depuis les années 1980 avec La gestion des risques[1][1] La gestion des risques – De l’anti-psychiatrie à l’après-psychanalyse,... et surtout son célèbre ouvrage Métamorphoses de la question sociale en 1995 [2][2] Les métamorphoses de la question sociale – Une chronique.... Le livre analysé aujourd’hui approfondit, prolonge, réactualise tout à la fois la pensée des Métamorphoses quinze ans plus tard. Une somme d’articles parus entre 1995 et 2008 plus ou moins largement réécrits [3][3] Travail de réécriture respectant la date de première... sont réunis ici, avec un avant-propos et une conclusion ad hoc synthétisant ce travail de rassemblement. Celui-ci comprend trois parties?: Les dérégulations du travail?; La reconfiguration des protections?; Les chemins de la désaffiliation.

17

La première partie est consacrée à la «?citoyenneté sociale?», s’écartant à la fois des discours catastrophistes du type Horreur économique (Forrester, 1996 [4][4] V. Forrester, L’horreur économique, Paris, Fayard,...), et des mauvais augures annonçant la fin du travail (Meda, 1995 [5][5] D. Méda, Le travail, une valeur en voie de disparition,...). À ceux qui prédisaient l’extinction du salariat, l’auteur rétorque que jamais au cours de l’histoire celui-ci n’a revêtu une telle importance quantitative (environ 90 % de la population active française) et qualitative (cf. les nombreuses enquêtes d’opinion…) Au cours de péripéties nombreuses, le contrat individuel de travail a été progressivement entouré de garanties collectives, dont le droit du travail et la protection sociale constituent les deux piliers [6][6] Voir A. Supiot, Critique du droit du travail, Paris,.... Voir à ce sujet André Gorz évoquant «?le caractère libératoire de l’impersonnalité du travail salarié [7][7] Revenu minimum de citoyenneté, droit au travail et...?».

18

Aussi, plutôt que d’un effondrement de la société salariale, Castel parle d’un «?effritement?» progressif n’entamant pas la «?centralité du travail?», mais développant des «?zones grises?» grandissantes. Une nébuleuse englobant à la fois?: jeunes peinant à s’insérer, actifs faiblement qualifiés, personnes vivant de minima sociaux, travailleurs pauvres, «?non-emplois [8][8] Terme que Castel préfère à «?chômeurs?» qui sous-entend...?» en surnombre, actifs à statut «?dégradé?» (cf. intérimaires, stagiaires, bénéficiaires de mesures pour l’emploi…) représentant en «?stock d’emplois?» des masses encore minoritaires (60 % des actifs employés sont en cdi), mais en flux d’entrées 70 % des nouveaux contrats sur le marché du travail.

19

Cette montée des incertitudes exprime bien la «?sortie du capitalisme industriel?» avec son compromis social, respectant à la fois le délicat équilibre entre le primat du marché et la protection des travailleurs. L’auteur revisite ainsi La grande transformation de Polanyi [9][9] K. Polanyi, La grande transformation (1944), Paris,... des années 1940, l’appliquant cette fois à la transformation de la structure sociale à l’œuvre depuis les années 1970, avec une nouvelle forme de capitalisme post-industriel. On passe de la situation provisoire que représentait la «?précarité?» à son installation dans une condition que R. Castel propose d’appeler «?Précariat?»?: un retour au «?vivre au jour la journée?», sort des journaliers avant la naissance du droit du travail décrit par Émile Laurent [10][10] Le paupérisme et les institutions de prévoyance, Paris,....

20

Car le compromis vertueux marché/protection sociale a cessé de fonctionner. Dans sa deuxième partie, l’auteur réfute la dénomination d’«?État-Providence?» (Rosanvallon, 1995 [11][11] P. Rosanvallon, La crise de l’État-Providence, Paris,...) tout autant que l’appellation triomphante d’un soi-disant âge d’or des Trente Glorieuses. Il préfère la notion d’«?État-social?» qui a permis – de façon progressive, mais non sans heurts – par ses protections, son «?matelas?» de droits, à une société de «?semblables [12][12] Même si les écarts de salaires sont élevés, chacun...?» de se développer dans des relations d’interdépendance (et non de domination/soumission), favorisant ainsi l’essor du marché, dont il souhaite qu’on reconnaisse le bénéfice. Ce serait donc pour l’auteur la protection sociale permettant à La société des individus[13][13] N. Elias, La société des individus, Paris, Payot, ... de se réinscrire dans des collectifs qui auraient favorisé le développement du marché et non l’inverse. Aujourd’hui, la montée des incertitudes a fait émerger La société du risque (Ulrich Beck [14][14] U. Beck, La société du risque (1986), Paris, La Découverte,...) par trop globalisante?: on ne peut considérer de la même façon le risque dépendance et le réchauffement climatique, il faut établir des priorités et définir des supports minimaux.

21

C’est l’effritement du mariage heureux social/marché qui génère la «?désaffiliation?» évoquée dans la troisième partie. À travers l’analyse concrète de certaines catégories (les marginaux, les personnes en exclusion – «?notion-piège [15][15] R. Castel souligne les ambiguïtés de la notion qui...?» –, les minorités ethniques [16][16] En France, huit millions de personnes appartiendraient... dont les jeunes de banlieue…), l’auteur conclut que personne n’est dans le «?hors social?»?: ce sont «?les positions les plus excentrées qui en disent le plus long sur la dynamique interne d’une société?».

22

En conclusion, Castel se refuse à être pessimiste. Il est possible de s’attendre à un pire tout autant qu’à un mieux. Historiquement, rien ne permettait de penser devant le sort du prolétariat en 1840 que celui-ci tirerait son épingle du jeu avec la constitution progressive d’un ensemble de protections et droits qui a fortement amélioré sa condition en un siècle. La société d’aujourd’hui va-t-elle se développer dans la dysharmonie, avec des «?individus par excès?» s’exonérant de toute obligation de vie en société et des individus «?par défaut?», à qui il manquerait tous les supports de base pour acquérir leur indépendance?? L’auteur espère que la période troublée actuelle, avec son cortège d’aggravation des inégalités, pourra constituer une phase de «?destruction créatrice?» à la Schumpeter, permettant ainsi d’établir un nouveau corpus de règles du jeu entre marché et droits sociaux.

23

Un regret?: qu’un livre aussi fouillé n’ait pas du tout abordé la question du genre, comme si la construction des protections sociales et la conquête des droits du travail s’étaient faites indifféremment pour les hommes et pour les femmes.

Jacqueline Lorthiois

socio-économiste, cofondatrice du mouvement de l’économie alternative et solidaire jacqueline. lorthiois@ free. fr

Jonathan Littell, Les bienveillantes, Gallimard, 2006

Un symptôme de la perversion ordinaire

24

Une des fonctions actuelles de la littérature et du théâtre contemporains est de s’interroger sur les phénomènes de violence et sur leurs causes intrinsèques à la condition de l’homme en société. Si certains optent pour montrer la crudité de la violence dans l’espace de la représentation, d’autres la dissimulent dans une narration aux formes diverses en s’appuyant, entre autres références, sur la mémoire et sur l’histoire. C’est dans ce contexte que je parle ici du roman Les bienveillantes, dont le sujet porte sur la Deuxième Guerre mondiale et le nazisme.

25

Le livre de Jonathan Littell (900 pages) a été couronné de succès?: le prix Goncourt et le prix de l’Académie française. Plus de 200?000 livres vendus peu de temps après sa sortie. Comment cet engouement peut-il s’interpréter pour un auteur américain, jusqu’alors inconnu, qui a choisi d’écrire en français et vit en Europe??

26

On a parlé de l’auteur, qui se montre discret et évite les interviews, comme d’un nouveau Proust. Une comparaison aussi avec Tolstoï pour son roman Guerre et paix et avec Grossman dans Vie et destin. Pierre Nora évoque une puissance narrative, un exploit littéraire, un pari audacieux. On a loué la compilation historique énorme, surtout celle qui concerne les archives des combats à l’Est, peu diffusées en France. Enfin, l’audace d’avoir donné la parole à un bourreau et à sa vie intime, alors que nous sommes dans une société où la victime est sanctifiée…

27

Des critiques fustigent ce livre pour des erreurs de traduction ainsi que d’interprétation. D’autres enfin se sont interrogés sur le fait que la parole est confiée à un ss alors que les derniers témoins de la Shoah sont en train de disparaître. Certains vont même jusqu’à traiter ce livre de révisionniste. Plusieurs personnes ont dit?: on ne sort pas indemne de la lecture de ce livre, en évoquant leur malaise. De quel malaise s’agit-il?? Quel est son discours?? Pourquoi avoir choisi la Deuxième Guerre mondiale, alors que l’auteur a été témoin d’actes de violence et de barbarie dans les pays où il est intervenu comme participant d’une ong, en particulier en Bosnie et en Tchétchénie??

28

Dans ses «?Conversations avec Pierre Nora [18][18] Le Débat, mars 2007.?», Jonathan. Littell parle de son expérience en Bosnie et présente des portraits de tueurs plutôt sympathiques. Il traite les tueurs croates de fascistes sinistres, mais il trouve «?les Serbes plus drôles, plus délirants… Ils buvaient, racontaient des histoires… Ils commettaient des atrocités malades, mais étaient d’une certaine manière “plus humains” »… Plus loin, Littell précise, dans un entretien avec un professeur de lettres serbe?: «?Il avait un humour retors, c’était à pleurer de rire… »

29

Littell termine ce chapitre en expliquant?: «?J’étais fasciné par la question des motivations des gens qui tuent.?» Ces interrogations portent donc sur la psychologie des tueurs et non sur le contexte historique et social de cette violence.

30

Dans le roman, on ne trouve aucune réflexion sur les multiples causes et conditions qui ont amené Hitler au pouvoir, comme la prééminence de la notion de Nation (avec un fondement culturel) sur celle de l’État, notion trop récente pour l’Allemagne, l’humiliation ressentie après le traité de Versailles, la montée d’un conservatisme réactionnaire devant le changement social, l’hyper- inflation des années 1918-1923, la crise de 1929 et la faiblesse des institutions du régime de Weimar. La pensée mythique du guerrier germanique exaltée par Jünger, la philosophie biologique et raciale des idéologues comme Lagarde et Chamberlain, la lecture de Mein Kampf, la conception de Carl Schmitt sur le droit, ont accentué la vision du juif comme l’adversaire irréductible de la nation allemande et de la race aryenne. Une figure du juif comme porteur contradictoire d’une adhésion à la fois au bolchevisme et au libéralisme cosmopolite de l’argent. Au sens de Carl Schmitt, la figure du juif est l’ennemi absolu, une figure du criminel à exterminer.

On s’interrogera sur le malaise ressenti par certains lecteurs du roman?: divers points seront développés dans cet article.

Le parti pris littéraire

31

Le héros ss du roman, Max Aue [19][19] Max Aube, dont une seule lettre le sépare du nom du..., écrit son journal. Il vit en France depuis la fin de la guerre. Il est directeur d’une fabrique de dentelle… !

32

Blanchot est mentionné dans le roman, décrivant ainsi le livre de Melville, Moby Dick (Gallimard, 2006, p. 461)?: «?Ce livre impossible, cet équivalent écrit de l’univers, une œuvre qui garde le caractère ironique d’une énigme et ne se révèle que par l’interrogation qu’elle propose. Je ne comprenais pas grand-chose à ce qu’il écrivait là. Mais cela éveillait en moi la nostalgie d’une vie que j’aurais pu avoir?: le plaisir du libre jeu de la pensée et du langage, plutôt que la rigueur pesante de la Loi?; et je me laissais porter avec bonheur dans les méandres d’une pensée lourde et patiente, qui se creusait une voie dans les idées comme une rivière souterraine se fraye lentement un chemin à travers la pierre.?» Le poète est celui qui peut jouer à l’infini sur les virtualités du langage. Le romancier aussi, sans aucun doute?: ses personnages souvent lui échappent. Ce libre jeu de la pensée et du langage peut-il être étendu à un roman qui s’appuie sur l’Histoire et des personnages réels?? Dans une recherche du sens des crimes nazis, que peuvent attendre des lecteurs à partir d’un jeu littéraire?? C’est souvent au libre jeu de la pensée et du langage que nous sommes confrontés dans le récit du narrateur écrivant son journal, dans ses réflexions, dans l’utilisation qu’il fait de thèses philosophiques. Mais il est vrai que le langage n’est pas éthique en soi, il dépend de l’usage qu’on en fait. Ce livre est comme une bande de Möbius que l’on peut retourner d’un côté ou d’un autre?: la victime souffre, mais son bourreau aussi.

33

L’auteur nous laisse avec le caractère ironique d’une énigme, à déchiffrer donc, face à notre propre raisonnement, à notre subjectivité, face à l’état de nos connaissances et l’interprétation que nous pouvons faire et décoder du discours d’un nazi, face à nos fantasmes et nos interrogations sur la réalité. Or, le succès du livre, indépendamment des centaines d’ouvrages de rescapés, d’historiens de philosophes, prouve qu’il y a une demande de comprendre l’incompréhensible que les survivants n’arrivaient pas à dire?; les bourreaux réels ne disent rien d’autre que «?j’ai obéi?», «?c’était mon devoir?», comme nous dit aussi Max Aue. L’Impératif catégorique de Kant est détourné?: la loi est la parole du Führer.

34

À la question de Nora sur l’utilisation de la première personne dans le roman, J. Littell répond?:

35

«?Je ne sais pas faire autrement… Le je fonctionne comme un il pour moi… Il permet une plus grande distanciation…

36

– P. Nora?: Mais ce Bourreau qui est en même temps J. Littell, ce télescopage, n’est-ce pas ce coup de génie et ce coup d’État de votre livre, ce qui lui donne une force explosive??

37

– J. Littell?: «?Je sais que cela prêtera à beaucoup d’ambiguïté, mais ce personnage, je l’ai quand même construit sur moi. Il a ce rapport au monde Qui n’est pas très éloigné du mien, même si je suis d’un côté et lui de l’autre… »

38

Certaines pensées du héros se déploient dans une rhétorique sans fin, en particulier dans le premier chapitre «?Toccata?». Puis, le récit décrit longuement les massacres d’Ukraine, du Caucase et la bataille de Stalingrad. Il ne nous fait aucun cadeau pour nous dispenser des scènes d’horreur?: cervelles qui giclent, corps encore vivants jetés dans la fosse mourant étouffés. Il commente, philosophe de façon pédante, étalant un savoir de lieux communs, nous fait part de ses états d’âme et hésite entre voyeurisme et nausée. La comparaison entre juifs et cafards (souvent décrit par le philosophe Jünger pour montrer la dégénérescence de l’Allemagne démocratique) donne lieu à un long développement (p. 125, p. 542)?: «?Pour atteindre certains blessés, il fallait marcher sur les corps… C’était horrible et cela me remplissait d’un certain dégoût, comme ce soir en Espagne dans la latrine avec les cafards… Le mur grouillait de cafards… Marcher sur le corps des juifs me donnait la même impression, je tirais au hasard sur tout ce que je voyais gigoter, puis je me ressaisissais, il fallait que les gens souffrent le moins possible… » Le philosophe Giorgio Agamben pense que le génocide des juifs doit être compris dans l’ordre juridico-politique du meurtre d’une «?vie nue?», vie vouée à la mort et non dans la violence d’un Holocauste?: «?La vérité, difficilement acceptable pour les victimes elles-mêmes, mais que nous devons pourtant avoir le courage de ne pas recouvrir d’un voile sacrificiel, est que les juifs ne furent pas exterminés au cours d’un holocauste délirant, mais littéralement, selon les mots d’Hitler comme des poux, c’est-à-dire comme des vies nues.?»

39

Nous rencontrons Max Aue partout où se déroule l’histoire. On le suit en Ukraine, dans le Caucase, aussi à Auschwitz, puis à Berlin au moment de la chute d’Hitler, après un passage en France où se déroule son roman familial.

40

L’intérêt de la partie du récit sur la Shoah par balles est de faire connaître aux lecteurs peu avertis des travaux des historiens et des témoignages recueillis par le père Desbois [20][20] Des combattants pro-nazis des pays occupés par l’armée..., ce moment du génocide qui a fait deux millions de morts et s’est poursuivi jusqu’en 1944. Mais, on ne connaît pas d’exemple dans les Einsatzgrupen où les soldats assistaient aux tueries en observateur, ce qui est souvent le cas de Max Aue.

41

Dans l’analyse que fait Browning [21][21] Des hommes ordinaires?: le 101e bataillon de réserve..., on retient principalement?: les soldats sont liés par l’esprit de corps, la camaraderie, se soustraire aux tueries était se désolidariser… Au fur et à mesure, ils augmentent même la cadence et la monstruosité en s’apercevant que ces hommes font partie de la même humanité qu’eux, idée que reprendra l’auteur des Bienveillantes (p. 473)?: «?Les hommes qui au début frappaient par obligation finissent par y prendre goût… »

L’explication de cette tuerie en masse nous est donnée dans le roman par le discours d’Himmler?: «?Il est nécessaire de tuer aussi les femmes et les enfants juifs de toutes les nations, sinon ceux-ci pourraient se venger et se retourner contre nos propres enfants.?» Ici, Himmler est considéré comme un froid calculateur, alors qu’on sait qu’il avait une haine viscérale des juifs.

Max Aue évoque ses doutes face à la nécessité du génocide des juifs?: «?Il vaudrait mieux les faire travailler, c’est une perte de bras… » Pourtant, il fait ce qu’on lui demande. Pourquoi cette obéissance surprenante, surtout de la part de ce ss si cultivé, parlant plusieurs langues dont le latin et le grec, amoureux de littérature française, si différent des intellectuels et des dirigeants nazis nourris de romantisme et de philosophie raciale??

La banalité du Mal

42

Max Aue est un personnage invraisemblable, ce que Littell reconnaît aisément. Max Aue (p. 26) nous explique, dans le premier chapitre, que seul le hasard nous a empêchés de devenir aussi des criminels et que nous avons de la chance?: «?Si vous êtes nés dans un pays où personne n’a tué vos enfants et où personne ne vous a demandé de tuer les enfants des autres, vous avez eu plus de chance que moi, mais vous n’êtes pas meilleurs… » Ces propos sont récurrents dans tout le livre.

43

Le livre débute par une phrase étonnante qui semble résumer la tonalité et le sens du roman?: «?Frères humains, laissez-moi vous raconter ce qui s’est passé, on n’est pas votre frère me direz-vous et on ne veut pas le savoir… » Et à la fin du chapitre?: «?Je vis, je fais ce qui est possible, il en est ainsi de tout le Monde, je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous.?» «?Tu es mon frère, dit le ss à chacun et à tous. Suspends ton jugement et écoute-moi.?» Cette phrase récapitule les ambiguïtés, les confusions, les mésinterprétations qui ont accompagné l’émergence de la notion de «?banalité du mal?» qu’Hannah Arendt présente dans Eichmann à Jérusalem.

44

L’ambiguïté est celle qui consiste à diluer, dans une sorte de culpabilité universelle, la responsabilité des actes?: nous sommes tous coupables, donc personne n’est responsable. Savoir qu’il peut y avoir de l’inhumain dans l’humain n’est pas s’identifier aux crimes comme un constituant de notre solidarité. Ce raisonnement est facilement piégeant et pervers. Ce qui est occulté dans le roman, c’est le contexte sociohistorique et politique qui engendre la criminalisation d’une société et les conditions dans lesquelles les pulsions destructrices se développent comme Freud l’a montré [22][22] En particulier Psychologie de masse et analyse du moi?;....

45

Certains déportés, dont Primo Levi, ont estimé que le bourreau ne doit pas être compris, on ne doit pas chercher à comprendre ce qui s’est passé dans sa tête?: «?Il est terrifiant de constater dans cette identification “tous coupables” que les victimes dépossédées de leur humanité, morts à eux-mêmes dans les camps, avant de mourir anonymes, sont installées dans une sorte d’égalité monstrueuse avec leurs bourreaux.?» Max Aue écrit en exergue de son journal?: «?Ma tête rugit comme un four crématoire.?»

46

Les ss sont présentés dans le roman comme des «?hommes ordinaires, des bons pères de famille, soucieux de leurs enfants, images souvent répandues?». Eichmann, au fond, ça lui était égal qu’on tue les juifs, tout ce qu’il voulait c’était?: bien faire son travail. De même, dans la partie du livre réservée aux camps de concentration, chacun fait son travail le plus banalement possible. Le narrateur ajoute?: «?Si donc on souhaite juger les actions allemandes durant cette guerre comme criminelles, c’est à toute l’Allemagne qu’il faut demander des comptes, et pas seulement aux Döll.?» Ce sont des individus qui sont jugés sous peine de rendre impossible autrement toute sanction pénale. L’accusation de crime contre l’humanité, dans le procès de Nuremberg, s’est fixée sur les hommes qui ont commandé les crimes et non sur ceux qui étaient sous leurs ordres. Un des moyens de défense de la part des inculpés dans ces procès a été de soutenir qu’il y avait une absence de légitimité à les poursuivre?: «?Je ne suis pas responsable, puisque d’autres n’ont pas été déclarés responsables.?»

47

Un autre élément de défense que l’on a vu à l’œuvre chez Eichmann, lors de son procès où il a plaidé non coupable (estimant qu’il avait obéi), c’est le fait d’être jugé par des étrangers, ne reconnaissant pas les valeurs de son pays.

Dans l’entretien avec Nora (p. 44 du numéro de la revue Le débat citée), Littell déclare que tout le monde ne se sent pas impliqué par les crimes nazis. Pour que tous se sentent impliqués, il faut «?que l’histoire des crimes nazis ne se réduise pas à un problème entre les juifs et les Allemands, sinon, quand on est ni juif ni allemand, on ne peut pas s’identifier. Mon axiome de départ, ajoute-t-il, c’est que c’est un problème humain… ça déjudaïse quelque part le problème pour en faire un problème plus universel. Je l’approche non comme juif mais comme être humain.?» L’auteur fait donc abstraction, une fois de plus, de l’histoire.

Violence et description esthétique

48

Max Aue (p. 261-265) interroge un vieux juif du Daghestan, un kabbaliste raffiné qui veut choisir l’endroit où son corps va être jeté dans une pure tradition juive. On a droit à un long commentaire entre Max Aue et le vieil homme, mêlé à une description du paysage. Une connivence s’établit entre la victime et le bourreau, la victime acceptant son destin, le bourreau accomplissant sa tâche. La scène suivante débouche sur le regard du narrateur sur le cadavre?: «?Le vieux tomba comme une poupée… Je m’approchais de la fosse et me penchais?: il gisait au fond comme un sac, la tête tournée de côté, souriant toujours dans sa barbe éclaboussée de sang… Ses yeux ouverts riaient aussi. Je tremblais.?» Mais le rejet somatique de Max Aue ne dure pas et l’esthétisation reprend?: «?En route, je fumais et contemplais les montagnes douces et bleues du Caucase… Hohenegg m’attendait au casino?: Vous avez l’air en pleine forme, me dit-il. Je renais, mais j’ai eu une journée bien curieuse.?»

49

Max Aue ne cesse de faire des gros plans sur les cadavres?: «?J’allais regarder les cadavres flotter dans l’eau boueuse, les uns sur le ventre, les autres sur le dos… le sang s’étalait à partir de leur tête sur la surface comme une fine couche d’huile mais rouge vif, leurs chemises blanches étaient rouges aussi et de petits filets rouges coulaient sur leur peau… » Dans ce roman, on est du côté de Sade, par le rapport entre le sexe et la violence génocidaire, quand Max Aue raconte?: «?Un homme m’a avoué qu’il battait des détenus jusqu’à ce qu’il éjacule sans même se toucher… » Sade, dans L’histoire de Juliette[23][23] Marquis de Sade, L’histoire de Juliette, Payot, 10/18,... par la bouche de Saint-Fond, écrit?: «?La nature, c’est par des destructions qu’elle renaît, c’est par des crimes qu’elle subsiste.?»

50

Max Aue est invité un soir par le commandant du camp R. Höss?; il regarde sa femme et songe qu’elle porte une culotte en dentelle volée à une jeune juive dont le corps est parti en fumée?: «?Une culotte de prix qu’elle avait spécialement choisie pour partir en déportation et qui ornait maintenant le con de madame Höss.?»

51

Le lecteur est souvent mis dans une position de voyeur, jouissant de scènes qui ne sont pas forcément utiles à la compréhension des massacres du nazisme, sauf à introduire la composante sado-masochiste de la personnalité du ss et nous faire partager sa jouissance.

Une philosophie nihiliste

52

Max Aue nous dit (p. 13)?: «?Je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables dans la vie humaine sont l’air, le manger, le boire et l’excrétion, et la recherche de la vérité.?» Quelques lignes plus haut, il nous a fait part de son problème de constipation et de lavement?! Une vérité bien difficile à sortir.

53

Le héros cite Sophocle?: «?Ce que tu dois désirer avant tout, c’est de ne pas être né… » (p. 23). Puis, une citation de Schopenhauer?: «?Ce serait mieux s’il n’y avait rien… »

54

Max Aue nous fait part de ses rêves. Quand il visite Auschwitz, il rêve d’un camp de concentration où tout serait coordonné pour permettre les seuls besoins primordiaux et naturels des détenus ainsi qu’une utilisation énergétique et raisonnée des fours crématoires, les corps brûlés servant à chauffer les canalisations. Il y aurait un équilibre parfait entre le nombre des naissances et les morts. Cela ressemble en effet à l’utopie d’un monde technocratique mortifère parfait où tout serait enfin maîtrisé, dans la pure tradition nazie. Au réveil, le narrateur pose la question suivante?: «?Puisque la seule finalité de l’espèce est de se reproduire et que chercher une autre finalité est un leurre, le camp ne serait-il qu’une métaphore, une reductio ad absurdum de la vie de tous les jours???» (p. 572).

Une analogie causale?: le meurtre familial et le crime de masse

55

Max Aue rend visite à sa mère et à son beau-père qui habite dans le sud de la France pendant les années 1942-1943. Son beau-père lui demande de couper du bois. «?En travaillant, je pensais?: au fond le problème collectif des Allemands, c’était le même que le mien?; [il a parlé auparavant du regard que sa mère porte sur lui]. Que voit-elle quand ma mère me regarde??… des fautes irréparables, impardonnables?? [son amour incestueux pour Una??], les Allemands eux aussi ils peinaient à s’extraire d’un passé douloureux, à en faire table rase pour pouvoir commencer des choses neuves. C’est ainsi qu’ils en étaient venus à la solution radicale entre toutes, le meurtre, l’horreur pénible du meurtre… » (p. 485).

56

Dans les deux pages suivantes, Max Aue évoque à propos d’un souvenir d’enfance, avec sa sœur, la disparition de leur père et c’est comme si sa mère, en se remariant, avait assassiné leur père avec «?du papier pour leurs désirs honteux?!?».

57

Puis, on apprend que sa mère et son beau-père sont assassinés alors qu’il est encore dans la maison, sans doute endormi. Alors pourquoi a-t-il été épargné?? La police de Vichy le soupçonne fortement, ainsi que ses supérieurs hiérarchiques qui lui en veulent d’avoir sali l’honneur des ss?! «?La référence à la tragédie d’Oreste est manifeste, mais Max Aue n’assume pas ce meurtre.?» Est-il coupable?? Est-il innocent?? Nous voilà de nouveau devant l’énigme citée plus haut.

58

On est dans Électre, avec les interprétations les plus diverses sur la culpabilité d’Oreste et son jugement, car on est dans un entre-deux où les lois naturelles n’existent plus et où celles de la cité n’existent pas encore, d’où le retour des Érinyes, appelées ici?: «?Bienveillantes?». À la fin du livre, un autre meurtre nous est offert?: celui de son meilleur ami, Thomas (le double en araméen). Rien ne laissait prévoir cet assassinat. Ce meurtre est aussi le meurtre du conseiller idéologique et du conseil en stratégie de Max Aue pour naviguer dans le totalitarisme. Ce rôle devient inutile.

59

Un autre meurtre crapuleux permet à Max Aue de prendre l’argent et l’identité française d’un sto mort, ce qui lui permettra de vivre après la guerre en France. Une usurpation de titre et de rôle qui peut rappeler d’autres phénomènes dans la réalité.

La gémellité et le féminin

60

Max Aue a une sœur jumelle. «?J’ai aimé une femme. Une seule [la sœur se prénomme Una] mais plus que tout au monde… Je voulais être elle… Les types avec qui j’ai couché, je n’en ai jamais aimé un seul, je me suis servi d’eux, de leurs corps c’est tout?» (p. 29). On apprend plus tard qu’il a eu des rapports incestueux avec sa sœur jumelle?: «?la femme?», l’unique. Auparavant, il nous a dit?: «?J’aurais sans doute préféré être une femme, une femme nue, les jambes écartées, écrasées sous le poids d’un homme… percée par lui, noyée en lui en devenant la mer sans limite dans laquelle lui-même se noie, plaisir sans fin et sans début aussi.?» Il nous fait remarquer sa recherche d’une jouissance Autre, illimitée. Ce paragraphe se termine par une dérision?: «?À la place d’être une femme, je me suis retrouvé… directeur d’une usine de dentelle.?»

61

Après une séance de sodomie avec un homme à Pigalle?: «?Et ce soir-là, plus que jamais, il me semblait que je répondais ainsi directement à ma sœur, me l’incorporant, qu’elle l’acceptât ou non.?» Il porte l’Autre en lui. Faire Un avec Una, l’unique. «?Elle (Una) se munissait d’un phallus… Elle se servait de moi comme d’une femme, jusqu’à ce que toute distinction s’efface?» (p. 814). Plus de sexes séparés. Plus d’Autre de l’autre.

La gémellité est évoquée aussi sous la représentation de deux garçons jumeaux recueillis par les parents que Max Aue soupçonne dans un premier temps d’être des juifs, cachés par eux et que l’on suppose par la suite être les enfants de sa sœur (fruit de leur amour incestueux??). À son réveil, il attribuera le crime des parents à ces deux jumeaux. Image renversante de ses propres crimes?! Victime et bourreau, les deux faces du même?: le juif est le double maléfique.

Les concepts sont déplacés ou détournés

62

Le concept marxiste d’aliénation est utilisé de façon choquante dans le contexte du camp. L’exécutant dans les camps est aliéné au produit de son travail?: «?La victime est amenée par d’autres homme, sa mort, décidée par d’autres encore… ». Il s’agit d’une jouissance amputée.

63

Suit tout le discours connu sur la bureaucratie du Troisième Reich, du travail à la chaîne des exécutants.

64

Les statistiques sont présentes pour le comptage des morts, on assiste même à une unité de mesure choquante dans le premier chapitre pour concurrencer et mettre en compétition le nombre de morts dans chaque pays.

65

Les régimes totalitaires soviétiques et allemands sont analysés au cours de la longue conversation entre un prisonnier ukrainien, commissaire du peuple, et Max Aue (un pastiche de Vie et destin). L’Ukrainien?: «?Là où le communisme vise une société sans classes, vous prêchez la volksgemeinschaft[24][24] Traduit en français par «?esprit du peuple?»., ce qui est au fond strictement la même chose, réduit à vos frontières?» (p. 364). Suit un discours où chacun argumente pour montrer la suprématie de son idéologie en interchangeant les concepts. Le commissaire (p. 367)?: «?Vous serez au moins obligés, si vous voulez sauver votre foi raciste, de reconnaître que la race slave est plus forte que la race allemande.?» Or, le terme de race ne fait pas partie du vocabulaire utilisé par les bolcheviques.

66

Max Aue pose alors la question suivante?: «?Finalement, nos systèmes ne sont pas si différents dans le principe du moins. Quelle différence entre le national-socialisme et le socialisme dans un seul pays???» On est là aussi dans un jeu subtil du langage?: en déconstruisant le signifiant, on le banalise au risque d’amalgame, même si de nombreux débats ont eu lieu dans les années 1990 sur l’équivalence des deux régimes totalitaires.

Le lecteur est invité à suivre un commentaire sur l’origine de la loi dans les sociétés historiques, et à partir d’Hobbes et Kant?: «?Que chaque homme vive selon sa loi privée, aussi kantienne soit-elle, et nous voici de nouveau chez Hobbes?» (p. 545). Le mal radical est une perversion pour Kant, car nous savons toujours ce que nous dicte la loi et ce que nous devons faire. Nous avons la capacité de juger dans la liberté. Les nazis ont détourné le sens de la philosophie de Kant qui, par ailleurs, a défendu la nécessité d’un gouvernement européen de la paix. De même, Hobbes a été considéré à tort comme un philosophe ouvrant la voie au despotisme, en oubliant le contexte historique dans lequel il s’exprimait. La présentation caricaturale des discours et de la pensée de ces philosophes, des affirmations tronquées peuvent donc séduire dans une lecture trop rapide.

Le discours sur le sionisme et l’antisémitisme

67

Max Aue nous dit que les juifs se sont constitués eux-mêmes comme problème en voulant rester à part… !

68

On trouve une similitude entre sionisme et national-socialisme?: Mandelbrod, le médecin au nom à consonance juive avec qui discute Max Aue, dit?: «?Comme nous ils ont reconnu qu’il ne peut y avoir de Volk et de blut sans Boden?». «?Les juifs sont les premiers vrais nationaux-socialistes, depuis que Moïse leur a donné une loi pour les séparer à jamais des autres peuples.?» Jankélévitch [25][25] L’imprescriptible, Points, Le Seuil, 1996. nous décrit l’antisionisme comme une aubaine pour effacer les remords latents. «?Et si désormais les juifs étaient des nazis?? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre?» (p. 20). Dans le même ordre d’idées, Jean-Claude Milner [26][26] J.-C. Milner, Les penchants criminels de l’Europe démocratique,... souligne combien la naissance d’Israël a permis à l’Europe de régler sa culpabilité mais que ce processus est en train de s’inverser à cause du jugement actuel sur le conflit au Moyen-Orient.

69

L’argumentation selon laquelle les juifs sont les rivaux de la race germanique nous est donnée aussi?: dans la doctrine nazie, il n’y pas de place pour deux peuples de race pure. Analyse souvent produite et reproduite ici.

70

Le terme «?extermination?» n’est jamais utilisé ici, comme l’a souligné Victor Klemperer dans le livre Lti[27][27] V. Klemperer, Lti, la langue du IIIe Reich, Albin Michel,..., dans lequel il analyse la langue du IIIe Reich comme très épurée et simplifiée. La dévotion à Hitler, dans le chapitre «?Je crois en lui?», est ici peu soulignée.

71

Max Aue, lui, est antisémite par opportunisme, pour faire carrière. Il a essayé de sauver quelques juifs, des Bergjuden, sous prétexte qu’ils ont été faussement assimilés, mais il ne sera pas entendu et sera sanctionné pour cela. Dans un rêve, il voit Hitler portant un châle de rabbin. On retrouve ici une boutade de Céline faisant la même plaisanterie. À la fin du livre, Max Aue raconte qu’il se moque ouvertement du Führer dans son bunker. Il lui tord le nez, car il le trouve laid, allusion sans doute aux caricatures faites sur les juifs?! Una, la sœur jumelle, dit?: «?Nous voulons tuer le juif en nous?» (p. 811). Haine de soi, haine de l’autre en soi. On en revient à une explication psychologisante (p. 574).

72

Peut-on être convaincu par Max Aue qui nous déclare?: «?Je suis un homme ordinaire, je suis comme vous?» (p. 30). En réalité, Max Aue n’est pas un homme ordinaire, c’est un ss cultivé, amateur de littérature française?; il est homosexuel, incestueux et meurtrier supposé de sa mère et de son beau-père, ainsi que de Thomas, son ami. Homme souffrant, dont la dernière phrase est celle-ci?: «?Je restais seul avec l’hippopotame agonisant, quelques autruches et les cadavres, (cette scène se déroule au zoo, comme dans Carnets de guerre de Vassili Grossman), seul avec le temps et la tristesse et la peine du souvenir, la cruauté de ma mort encore à venir. Les Bienveillantes avaient retrouvé ma trace.?» Les déesses de la vengeance le poursuivent pour les meurtres de ces proches et sa participation aux crimes nazis. Il vit en France, impuni.

On demeure perplexe sur le «?joui-sens?» de ce roman où la parole a été donnée à un homme pervers. À la fin de «?Toccata?», Max Aue écrit?: «?Les mots non plus ne servent à rien, ils disparaissent comme de l’eau dans le sable et le sable emplit ma bouche?». Il fait ce constat pour lui-même de l’inutilité de la parole, alors que les rescapés de la Shoah sont dans l’impossible de la parole, impossible de dire le réel.

Le discours présent dans la société actuelle

73

Dans les médias ou dans les discours politiques, on assiste à un jeu langagier de déconstruction des concepts, des glissements sémantiques qui en transformant l’usage des signifiés transforment le sens ou le banalisent.

74

Depuis la guerre du Vietnam, les militaires américains ont été reconnus pour avoir subi des traumas. Le tueur, en service commandé, est aussi considéré comme une victime. On assiste à une généralisation de l’utilisation des notions de victime et de bourreau, et à un déplacement de ces signifiants de la sphère publique vers la sphère privée. L’homme des violences conjugales dans la famille est appelé aussi bourreau. Sa femme et ses enfants?: des victimes.

75

La force de l’argumentation est prépondérante sur l’énoncé des preuves dans les discours. Dans la société gestionnaire, on constate aussi l’importance prise par les statistiques et les évaluations quantitatives dans l’analyse économique et sociale?: les chiffres de la délinquance juvénile ne cessent d’augmenter, dit-on.

76

On assiste également à un retour du biologique et d’un discours envahissant de la science. Rappelons, par exemple, l’adn pour les immigrés ainsi que la possibilité de prévoir la délinquance d’un enfant à 3 ans, etc. Foucault n’avait-il pas prédit un pouvoir biopolitique où la vie serait réduite à une ressource gérable dans tous ses aspects??

77

Les techniques de contrôle et de surveillance, sous prétexte de sécurité (mot qui a remplacé le mot sûreté dans la déclaration des droits de l’homme) se développent?: caméras, vidéos, fichiers…

78

Enfin, on a droit à une revendication égalitaire de toutes les mémoires (crimes nazis esclavage, colonisation…), un gommage des destins singuliers et historiques des populations. Ce qui domine, c’est le regard du présent sur des faits historiques. Il y a confusion entre mémoire et histoire, ainsi qu’une instrumentalisation de l’histoire faite par les politiques. Le destin singulier de la mémoire juive est mis en concurrence avec d’autres dans une recherche d’universalisme, thèse que défend l’auteur.

79

Le journal Le Monde du 4 mars 2009 rend compte de la sortie du roman traduit en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Le monde anglo-saxon dénonce ce livre comme inepte dans la plupart des journaux. Citons le New York Times?: un article de Michiko Kakutani décrit «?l’auteur comme un piètre imitateur de Sade et de Genet, une succession sans fin de scènes de tortures et d’épisodes illustrant des fantasmes incestueux et sado-masochistes du narrateur, une valise trop pleine. Qu’un tel roman ait acquis deux prix est un exemple du goût français pour les perversités occasionnelles?».

80

L’écrivain D. Mendelsohn (Le Monde du 4 mars 2009) en fait l’analyse suivante?: «?La honte et la culpabilité, même passives, sont des régions obscures de la psyché française, et peut-être est-ce précisément pour cela que l’œuvre de Littell retentit en France avec une force qui n’aura pas son égale en Amérique.?»

Danièle Weiss, membre du cirfip.

Notes

[1]

La gestion des risquesDe l’anti-psychiatrie à l’après-psychanalyse, Minuit, 1981.

[2]

Les métamorphoses de la question sociale – Une chronique du salariat, Fayard, 1995.

[3]

Travail de réécriture respectant la date de première publication et s’interdisant d’introduire des données postérieures à cette date.

[4]

V. Forrester, L’horreur économique, Paris, Fayard, 1996.

[5]

D. Méda, Le travail, une valeur en voie de disparition, Paris, Aubier, 1995.

[6]

Voir A. Supiot, Critique du droit du travail, Paris, puf, 1994.

[7]

Revenu minimum de citoyenneté, droit au travail et droit au revenu, Futuribles, février 1994.

[8]

Terme que Castel préfère à «?chômeurs?» qui sous-entend une inactivité provisoire, dans l’attente d’un ajustement vertueux offre/demande d’emploi, alors qu’il s’agit maintenant d’une exclusion durable du marché du travail de personnes employables qui n’ont d’autre problème que d’être en «?surnombre?» par rapport aux besoins des entreprises. (Les «?inutiles au monde?» évoqués dans Les métamorphoses de la question sociale).

[9]

K. Polanyi, La grande transformation (1944), Paris, Gallimard, 1983.

[10]

Le paupérisme et les institutions de prévoyance, Paris, 1865.

[11]

P. Rosanvallon, La crise de l’État-Providence, Paris, Le Seuil, 1982.

[12]

Même si les écarts de salaires sont élevés, chacun possède un droit à la retraite, à la sécurité sociale, à un minimum garanti de ressources, à des normes de durée de travail et de congés.

[13]

N. Elias, La société des individus, Paris, Payot, 1991.

[14]

U. Beck, La société du risque (1986), Paris, La Découverte, 2001.

[15]

R. Castel souligne les ambiguïtés de la notion qui sous-tendrait une mise «?hors jeu?», alors qu’il s’agit plutôt d’un «?déficit d’intégration?» qui constitue aussi une condition sociale.

[16]

En France, huit millions de personnes appartiendraient aux minorités «?visibles?».

[17]

J’emprunte le titre de Perversion ordinaire à Jean-Pierre Lebrun, Denoël, 2007.

[18]

Le Débat, mars 2007.

[19]

Max Aube, dont une seule lettre le sépare du nom du héros du roman, était un juif résistant, assassiné par les nazis. Pure coïncidence?!

[20]

Des combattants pro-nazis des pays occupés par l’armée soviétique ont aussi participé à ces massacres.

[21]

Des hommes ordinaires?: le 101e bataillon de réserve de la police allemande, Paris, Les Belles-Lettres, 1994. La plupart de ceux qui ont témoigné rationalisent?: les juifs ne pouvaient échapper à leur sort. Les enfants ne pouvaient vivre sans les parents.

[22]

En particulier Psychologie de masse et analyse du moi?; Malaise dans la civilisation.

[23]

Marquis de Sade, L’histoire de Juliette, Payot, 10/18, 1976.

[24]

Traduit en français par «?esprit du peuple?».

[25]

L’imprescriptible, Points, Le Seuil, 1996.

[26]

J.-C. Milner, Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Verdier, 2003.

[27]

V. Klemperer, Lti, la langue du IIIe Reich, Albin Michel, 1996.

Titres recensés

  1. Jean-Philippe Bouilloud, Devenir sociologue. Histoires de vie et choix théoriques. Toulouse, érès, 2009
  2. Robert Castel, La montée des incertitudes, Paris, Le Seuil, 2008
  3. Jonathan Littell, Les bienveillantes, Gallimard, 2006
    1. Un symptôme de la perversion ordinaire
    2. Le parti pris littéraire
    3. La banalité du Mal
    4. Violence et description esthétique
    5. Une philosophie nihiliste
    6. Une analogie causale?: le meurtre familial et le crime de masse
    7. La gémellité et le féminin
    8. Les concepts sont déplacés ou détournés
    9. Le discours sur le sionisme et l’antisémitisme
    10. Le discours présent dans la société actuelle

Article précédent Pages 215 - 231
© 2010-2017 Cairn.info